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acrimed | action critique médias

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  • Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin

    26 juin, par Jean Pérès, Jérémie Fabre — Les principales tendances, , 107749

    Ventes en berne, revenus publicitaires en chute libre, crédibilité mise à mal… c'est un constat assez unanime : la presse écrite va mal en France. À la fois cause et conséquence de cette crise, le phénomène de concentration des médias français entre les mains d'un nombre toujours plus réduit de grandes fortunes est régulièrement pointé du doigt [1]. Et cela sans que les gouvernements successifs semblent s'émouvoir outre mesure.

    Ce pourrissement de la situation de la presse fait un contraste saisissant avec le projet du Conseil national de la résistance (CNR) et les fameuses « ordonnances de 1944 » sur la liberté de la presse du Gouvernement provisoire de la République française qui promettaient notamment une presse libérée des puissances d'argent. Comment, en quelque 70 ans, et même beaucoup plus rapidement, un tel renversement a-t-il été possible ? C'est la réalité des changements promis par ces ordonnances, et leur déconstruction progressive jusqu'à aujourd'hui, que nous proposons d'éclairer ici [2].

    Le programme du CNR et les ordonnances de 1944

    Le programme du CNR, adopté en 1944 sous le nom « Les jours heureux », annonçait notamment « la pleine liberté de pensée, de conscience et d'expression, la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères, la liberté d'association, de réunion et de manifestation ».

    Ce programme est la principale source d'inspiration des ordonnances de 1944. Les principes qu'il énonce sont en outre réaffirmés dans les déclarations solennelles de la jeune Fédération nationale de la presse française (syndicat patronal), dans sa Déclaration des droits et des devoirs de la presse :

    « Art. 1. La presse n'est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture ; sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain.

    Art. 2. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté.

    Art 3 . La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d'argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs. »

    En mai 1944, avant même le débarquement des Alliés, la première ordonnance du Gouvernement provisoire concerne le secteur de la presse. Trois autres ont suivi en août et septembre. Ces ordonnances ont pour objectif affiché d'éviter tout retour de la presse vénale du début du siècle et de régénérer un système qui s'était discrédité dans la collaboration.

    Les journaux collaborateurs et leurs imprimeries sont mis sous séquestre et redistribués aux journaux issus de la résistance. La capitalisation des journaux doit être transparente, les actions nominatives, les prête-noms interdits, les concentrations horizontale et verticale sont prohibées et le directeur d'un journal, qui est obligatoirement son propriétaire, ne peut plus tirer ses principaux revenus d'une fonction industrielle ou commerciale :

    « Dans le cas d'un hebdomadaire dont le nombre d'exemplaires tirés excède 50.000 ou d'un quotidien dont le nombre d'exemplaires tirés excède 10.000 nul ne peut exercer les fonctions de directeur de la publication ou de directeur délégué accessoirement à une autre fonction soit commerciale, soit industrielle, qui constitue la source principale de ses revenus et bénéfices. La même personne ne peut être directeur ou directeur délégué de plus d'un quotidien. » (Ordonnance du 26 août 1944)

    Indépendance vis à vis de l'État

    Dans les ordonnances de 1944, l'indépendance de la presse vis-à-vis de l'État, pourtant au programme du CNR, brille malheureusement par son absence. Aucune disposition n'est prévue pour l'assurer, ni dans l'immédiat, ni à terme. Cette lacune peut être interprétée comme une mesure de circonstance liée à la situation du pays dans l'immédiat après-guerre où le rôle de l'État, représenté par le Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), fut déterminant.

    En effet, dans les années qui suivent la Libération, la dépendance des journaux vis à vis de l'État est totale. D'un point de vue économique, d'abord : en pleine période de pénurie, la distribution du papier, le nombre de pages et le format des journaux ainsi que leur prix sont eux aussi décidés par l'État et la distribution des journaux est nationalisée [3].

    Mais l'emprise des pouvoirs publics va alors bien au-delà des mesures imposées par la gestion de la pénurie : toute création de journal est soumise à « autorisation préalable » délivrée par l'État, ce dernier désignant toujours les propriétaires et attribuant des locaux et imprimeries, et la censure est loin d'être éradiquée. Le gouvernement, en la personne du général de Gaulle, va jusqu'à susciter lui-même la création du journal Le Monde en désignant ses responsables.

    Les journaux sont eux-mêmes nourris par les dépêches de l'Agence France-presse (AFP), créée par l'État comme établissement public (1944), dont il nomme le directeur. Le statut de l'AFP sera modifié en 1957 pour assurer à l'agence une relative autonomie par rapport à l'État.

    Enfin, après réquisition des postes émetteurs et suppression des émetteurs privés, la radio devient un monopole d'État. À ce monopole s'ajoutera en 1964 celui de la télévision, au sein de l'Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Des monopoles qui ne prennent alors sens qu'en opposition à une privatisation sauvage des médias, et qui, hors d'un projet global de service public de l'information, rendaient les médias nationalisés très dépendants d'un pouvoir politique qui saura rarement s'abstenir de tenter d'en faire un usage… politique.

    Ce recours exclusif à l'État s'explique avant tout par une situation économique très dégradée (pénuries et efforts importants de reconstruction post Deuxième Guerre mondiale) ; ainsi que par une certaine unité politique issue de la résistance autour de l'appareil d'État. Il est symptomatique qu'aucun parti ni organisation ne se soit élevé contre cette mainmise des pouvoirs publics sur les ressources d'une presse renaissante.

    Par la suite, une fois reconstitué l'appareil d'État en toutes ses instances (gouvernement, parlement, préfets, etc.), on observe au contraire, tant sous la IVe que sous la Ve République, une abstention peu commune des autorités sur les questions de presse.

    Tout se passe comme si, après la reprise en main énergique de l'immédiat après-guerre, l'État avait abandonné la presse au secteur privé commercial.

    Indépendance vis à vis des puissances d'argent

    Malgré les ambitions du programme du CNR et sa traduction partielle dans les ordonnances de 1944, les « puissances d'argent » ont très vite repris le dessus.

    Selon Jean Stern dans Les patrons de la presse nationale. Tous mauvais (La Fabrique, 2012), dont on peut lire ici notre compte-rendu, la faute en est à l'incurie des patrons de presse, bons résistants mais piètres gestionnaires et surtout dépourvus de capital. Les grandes fortunes se trouvaient, à vrai dire, plutôt du côté des collaborateurs avec l'occupant.

    Par ailleurs, nombre de titres issus de la résistance connaissent un certain flottement éditorial : très partisans ou produisant une information d'une qualité parfois douteuse, ils disparaissent prématurément. « Nous nous apercevons, non sans mélancolie, que le principal mérite de certaines feuilles, c'était d'être clandestines », écrit dans ses carnets Jean Galtier-Boissière dès septembre 1944.

    Par ailleurs, après quelques années, l'unité nationale des années qui suivent la libération ne résiste pas aux rivalités politiques et aux conflits sociaux. Pour se protéger des journaux communistes, un syndicat de la presse régionale (CNPF : Confédération nationale de la presse française) se constitue sans eux, contre eux. En mars-avril 1947, une grève d'un mois paralyse les messageries, ruinant certains journaux. Sur les 161 titres de presse recensés en 1948, il n'en reste que 106 en 1962.

    Pourtant une période très favorable à la presse, du moins commercialement, s'ouvre alors : la publicité lui est réservée (interdite à la radio, puis à la télé). Les propriétaires privés vont profiter de cette situation.

    Jean Prouvost, magnat de la presse d'avant-guerre, symbole d'une presse pourrie, avec surtout un journal à sensation, Paris-Soir (1,7 millions d'exemplaires en 1936), Marie-Claire et Match, refait surface en 1947 après avoir été frappé d'indignité nationale, et entreprend de reconstituer son empire. Ce sera Paris-Match, Marie-Claire à nouveau, Le Figaro, Télé7jours (très rentable), et in fine, une participation dans RTL dont il devient le PDG.

    Le trust Hachette n'est pas en reste. Dépouillé des messageries à la Libération pour collaboration, il en récupère le contrôle à l'occasion de la loi Bichet, dès 1947. Hachette était alors fortement capitalisée par les banques privées et soutenue par des députés opposés au Parti communiste avec lequel elle eut de violentes altercations [4]. Ayant discrètement racheté quelques journaux, dont France-Soir et Paris-presse, Hachette contrôle en fait les messageries dont elle nomme le directeur.

    Mais l'exemple le plus frappant est sans doute celui de Robert Hersant. Condamné en 1947 à dix ans d'indignité nationale pour collaboration avec l'Allemagne nazie, il bénéficie d'une amnistie générale en 1952, et fait fortune avec L'Auto-Journal. En 1967, il achète Nord-Matin et en 1972 Paris-Normandie, deux journaux issus de la résistance, puis en 1975, Le Figaro, France Soir, L'Aurore, et d'autres de la PQR, si bien qu'en 1986, l'année de l'abrogation des ordonnances de 1944, 42 ans après leur promulgation, Robert Hersant se trouve à la tête de 40 % de la presse quotidienne nationale et de 20 % de la presse quotidienne régionale. Autant dire que les dispositions de l'ordonnance d'août 1944 contre la concentration de la presse ont été purement et simplement transgressées.

    Ce n'est pas faute d'avoir essayé de la faire respecter : « Sur plainte de syndicats de journalistes, Robert Hersant est inculpé pour infraction à l'ordonnance du 26 août 1944, qui limite la concentration de la presse. Cette inculpation sera maintenue durant huit années sans jamais déboucher sur le moindre procès » (L'Humanité, 22-04-1996). Protégé par l'immunité parlementaire, par des soutiens politiques de tous bords (notamment par François Mitterrand), il bénéficie d'une impunité totale.

    Des ordonnances qui se sont arrêtées à mi-chemin

    Alors que d'autres ordonnances prises à la même période [5] ont eu un effet remarquable et durable, les ordonnances de 1944 sur la presse donnent l'impression d'une occasion manquée. Censées limiter les concentrations, elles n'ont eu aucune effectivité pendant les 42 années de leur existence. En 1984, une loi dite « anti-Hersant » fut votée par l'assemblée dominée par le Parti socialiste, mais elle ne fut jamais appliquée [6]. C'est une loi de 1986, issue d'une majorité de droite, plus favorable aux concentrations, qui abrogera les dispositions beaucoup plus restrictives des ordonnances de 1944 encore en vigueur.

    Des moments comme celui de la Libération, combinant discrédit d'une presse corrompue et collaborationniste avec une forme d'union nationale autour d'un agenda progressiste, sont rares et éphémères.

    Le projet des ordonnances a manqué d'une véritable volonté politique, aussi bien à court terme (omniprésence de l'État) qu'à long terme (non application de certaines dispositions, d'où retour en force des « puissances d'argent »). Certaines mesures auraient pu être prises qui auraient permis, peut-être, de leur assurer une plus grande efficacité.

    Alors qu'il était question d'élaborer un statut rénové de la presse, celui-ci n'a jamais été sérieusement envisagé, sinon tardivement, en 1966, et sans succès par Hubert Beuve-Méry pour une presse à but non lucratif.

    Pour s'affranchir des « puissances d'argent », un tel statut aurait pu compléter les mesures anti-concentration en assurant un financement pérenne aux organes de presse sans publicité et sans but lucratif, par une réorientation des aides à la presse, déjà très importantes à l'époque. Ce qui aurait convenu à ces journaux issus de la résistance, très politiques et fort peu portés sur les questions financières. La mutualisation des moyens de production des journaux était également envisageable après les réquisitions des imprimeries collaborationnistes (ce qui fut fait pour la diffusion par les messageries, mais insuffisamment).

    Contre l'interventionnisme, éminemment politique, de l'État, il aurait fallu que les outils mutualisés soient gérés d'emblée par des organismes paritaires professionnels élus : directions, syndicats, et rédactions et que ces dernières soient dotées d'un statut protecteur face à leur direction, statut aisément envisageable suite à l'expérience désastreuse de la presse collaborationniste. Et bien sûr, il aurait été nécessaire que la censure et l'autorisation préalable soient supprimées.

    Autant de leçons à retenir si l'on veut que la presse bénéficie des transformations indispensables [7].

    Toutes proportions gardées, on peut appliquer au triste destin de ces ordonnances sur la presse la célèbre sentence de Saint-Just : « Ceux qui font les révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau ».

    Jérémie Fabre et Jean Pérès


    [1] Y compris par Acrimed, comme on peut le lire notamment dans les articles suivants « Les grandes manœuvres de concentration multimédia : comment et pourquoi ? » et Médias français : qui possède quoi ? ».

    [2] Cet article ne concerne que la presse. Les autres médias, radio et télévision, n'y sont mentionnés qu'incidemment

    [3] Mesure dont la portée dépasse les strictes nécessités économiques, et dont la portée politique est évidente.

    [5] Par exemple, sur la sécurité sociale ou les mineurs délinquants.

    [6] Comble de l'ironie, n'étant pas rétroactive, elle était inapplicable à l'empire Hersant

    [7] D'autres propositions, plus complètes et actualisées, ont été élaborées, notamment par Pierre Rimbert,« Projet pour une presse libre » et Acrimed, par la voix de Henri Maler« Nous avons des propositions », propositions qui sont toujours en discussion

  • Quand l'AFP étouffe des informations gênantes pour le nouveau pouvoir (SNJ-CGT)

    23 juin — Pratiques et dérives de l'AFP et autres agences, , , 107732

    Nous publions ci-dessous un communiqué du SNJ-CGT dans lequel il est question de l'indépendance de l'AFP sérieusement remise en cause par des décisions récentes de la rédaction en chef. (Acrimed)

    L'affaire Richard Ferrand, sortie par le Canard Enchaîné dans son édition du 24 mai, aurait pu être révélée par l'AFP. Des journalistes de l'Agence étaient en effet en possession des informations, mais la rédaction en chef France n'a pas jugé le sujet digne d'intérêt.

    Qu'un possible scoop sur une affaire politico-financière impliquant le numéro deux du nouveau parti au pouvoir ne soit pas jugé intéressant, voilà qui est troublant. Surtout après les affaires Fillon et Le Roux qui ont émaillé la campagne présidentielle, et alors que le nouveau président Emmanuel Macron affirme vouloir moraliser la vie politique.

    Généralement, un média met les bouchées doubles pour enquêter sur ce type d'informations quand elles se présentent. Pas à l'AFP, où les courriels de journalistes adressés à la rédaction-en-chef France soit sont restés sans réponse, soit ont reçu une réponse peu encourageante.

    Faute d'avoir pu donner l'affaire Ferrand en premier, ces mêmes journalistes de l'AFP ont eu la possibilité de sortir un nouveau scoop deux jours après l'article du Canard : le témoignage exclusif de l'avocat qui était au cœur de la vente de l'immeuble litigieux des Mutuelles de Bretagne en 2010-11. Mais avant même qu'une dépêche ait été écrite, la rédaction en chef France a refusé le sujet. C'était pourtant la première fois qu'une source impliquée dans le dossier confirmait les informations du Canard et pointait la possibilité d'une infraction pénale de M. Ferrand.

    L'AFP se contentera, quelques jours plus tard, de mentionner d'une phrase le témoignage de l'avocat interviewé par Le Parisien. Ce même témoignage qui conduira à l'ouverture d'une enquête par le parquet de Brest....

    Intérêt "trop limité"

    Ce n'est pas tout : avant l'affaire Ferrand, le 17 mai, juste après la nomination du nouveau gouvernement, une dépêche annonce que François Bayrou, nouveau garde des Sceaux, devra lui-même faire face à des juges, dès le 19 mai, après son renvoi en correctionnelle pour diffamation. Mais la dépêche n'a pas été diffusée, la rédaction en chef France trouvant son intérêt "trop limité". Deux jours plus tard, l'info sera en bonne place dans les médias nationaux. L'AFP décidera alors de la reprendre !

    Interrogée jeudi par les syndicats lors de la réunion mensuelle des délégués du personnel, la direction de l'information de l'AFP s'est montrée incapable de justifier de manière argumentée les choix de sa rédaction en chef.

    Tout cela fait beaucoup d'infos sensibles étouffées en quelques jours. Pour ceux qui ont travaillé sur le dossier, il y a de quoi être écœuré et découragé. L'Agence France Presse, l'une des trois grandes agences d'informations mondiales, dont le statut rappelle l'indépendance, a-t-elle peur de diffuser des informations sensibles quand celles-ci risquent de nuire au nouveau pouvoir politique élu ?

    Le SNJ-CGT appelle la direction et la rédaction en chef de l'AFP à s'expliquer sur le traitement incompréhensible de l'affaire Ferrand.

    Le SNJ-CGT rappelle que l'AFP est et doit rester indépendante, que ses journalistes doivent pouvoir enquêter librement et publier toute information même si elle est gênante pour tout type de pouvoir, en particulier le pouvoir politique.

    Le SNJ-CGT, Paris le 20 juin 2017

  • Plantu, éditorialiste mondain, combat le Front national

    22 juin, par Henri Maler — Le Monde : un quotidien de référence ?, , , 107733

    André Breton, en juillet 1938, lançait un manifeste « Pour un art révolutionnaire indépendant » et créait une fédération d'artistes (FIARI) proclamant « toute liberté en art » [1]. C'est peut-être parce qu'il se prend pour un révolutionnaire que le dessinateur Plantu s'accorde cette liberté et que Le Monde et L'Express, protecteurs des artistes, accordent à leur dessinateur officiel le rôle d'éditorialiste suprême. À moins que, hypothèse moins reluisante, les deux journaux lui laissent dire ce qu'ils n'osent dire ouvertement eux-mêmes : que Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sont liés par une amicale complicité.

    Le 19 janvier 2011 déjà, le dessinateur éditorialiste déclenchait un fou rire libérateur, en publiant [2] – dans L'Express – un dessin satirique dont la vocation pédagogique est manifeste.

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    Un dessin qu'il aurait pu publier dans le quotidien vespéral un an plus tard (le 8 février 2012) pour illustrer un titre de « Une » digne de celui d'un éditorial.

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    Scrupuleux, le quotidien précisait – comprenne qui pourra – que Mélenchon et Le Pen, associés rivaux en populisme, défendaient « des programmes radicalement différents »… que l'artiste libre s'était empressé, dans L'Express, de présenter comme équivalents.

    Il a fallu un peu plus de cinq ans de réflexion à Plantu pour que, dans Le Monde cette fois, le 19 juin 2017, il se livre à une nouvelle intervention pédagogique sur la complicité des populistes que, pas peu fier, il présentait lui-même sur twitter.

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    Le chef d'œuvre, donc :

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    Le Monde prétend combattre le Front national. Peut-être ses journalistes envisagent-ils, après avoir enquêté sur les classes populaires, de combattre leurs fâcheuses tentations en distribuant gratuitement les dessins de Plantu dans les quartiers déshérités pour que les électeurs comprennent que s'ils votent pour Marine Le Pen, cela revient au même que s'ils votent pour Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise. Peut-être même verra-t-on Plantu – en personne – distribuer ses dessins.

    Plus sérieusement, la question est simple (que nous n'adresserons pas au médiateur du Monde) : de quel crédit peut disposer un quotidien qui se présente non seulement comme un journal d'opinion, mais comme un journal de débats quand il publie des vilénies qui contredisent cette pieuse intention ?

    Henri Maler


  • De l'art de saboter une interview politique

    http://www.acrimed.org/blOjSjnPJbo http://www.acrimed.org/3PA1b8OXQwE
    21 juin, par Florent Michaux — Le journalisme d'élite, , , , , , 107734

    Dans nos grands médias audiovisuels, l'interview politique d'un représentant d'une gauche syndicale ou politique [1] un tant soit peu combative est un exercice d'une confondante uniformité, prenant le plus souvent la forme d'une joute oratoire entre le journaliste et son invité [2]. Une joute à armes inégales, non pas simplement en raison de l'hostilité plus ou moins franche des tenanciers des plateaux, mais avant tout par la force de contrainte des dispositifs des émissions, dont les enchaînements ininterrompus de questions et de nouvelles thématiques ne permettent jamais qu'on approfondisse un sujet ou qu'on s'arrête sur une réponse, quand l'invité réussit seulement à en donner une sans être coupé.

    C'est dans un traquenard de ce type, de facture on ne peut plus classique, qu'est tombé Éric Coquerel, coordinateur du Parti de Gauche et candidat France Insoumise aux élections législatives en Seine Saint-Denis, le dimanche 4 juin 2017, alors qu'il était l'invité de « Questions Politiques », l'émission hebdomadaire de France Inter, présentée par Nicolas Demorand, accompagné comme toujours de trois grandes signatures de la presse hexagonale, à cette occasion les illustres Nathalie Saint-Cricq (France Télévisions), Françoise Fressoz (Le Monde), et Carine Bécard (France Inter).

    L'interview politique en terrain hostile

    Ça commence comme une petite chanson. La voix ciselée de Carine Bécard décrit un « homme en colère », qui en voudrait « à la terre entière » et dont on se demande comment l'invité ici présent peut encore le soutenir et même l'« endurer » tant ce terrible personnage serait « incapable de s'appliquer les grandes leçons de fraternité et d'humanité qu'il aimerait pourtant imposer à tout le monde. » Insupportable, incontrôlable, tyrannique, notre homme est déjà bien habillé. Pour nous présenter ensuite l'invité, elle précise qu'il serait, contrairement au premier, « modeste » et « dévoué » et qu'il s'agirait justement là de « la grande différence » entre les deux puisque ce dernier préférerait « manifestement les seconds rôles aux premiers. » Ou comment, sous couvert de bienveillance à l'égard de l'invité, ajouter sans l'énoncer une petite dose de mégalomanie au portrait préalablement ébauché.

    Un portrait de Jean-Luc Mélenchon, pour ne pas le nommer, qui ne pouvait s'arrêter en si bon chemin : l'aréopage journalistique le juge ensuite fourbe et manipulateur, puisqu'après avoir habilement feint d'être gentil pendant la campagne présidentielle, il nous resservirait à présent une « montée en température », le tout étant – obsession journalistique pour « la comm » oblige – , savamment « marketé ».

    Nous réentendons alors la fameuse phrase prononcée par Jean-Luc Mélenchon attribuant la responsabilité de la mort de Rémi Fraisse au ministre de l'intérieur d'alors, Bernard Cazeneuve, et qui mit en émoi tout le landernau politico-journalistique. Éric Coquerel, invité à commenter, est solidaire, on nous avait prévenu qu'il était dévoué : pour lui aussi l'ancien ministre de l'intérieur est bien responsable de l'homicide du militant écologiste commis par des policiers. Il tente d'argumenter, non sans efforts devant la fréquence des interruptions, mais Nathalie Saint-Cricq, la portraitiste la plus inspirée du moment, l'emporte finalement : « Alors justement monsieur Coquerel, est-ce que c'est pas la preuve justement qu'on n'est pas sectaire, c'est à dire qu'on ne fonctionne pas comme une secte quand... »

    La journaliste est interrompue et nous ne saurons pas immédiatement à quoi peut bien renvoyer ce « justement », révélant cependant un sens de l'association d'idée tout personnel : le rapprochement entre l'accusation portée contre l'ancien ministre et un « comportement sectaire » reste un épais mystère pour qui n'avait pas lu le chef d'œuvre d'Ariane Chemin paru dans M, le magazine du Monde [3] la semaine précédente.

    On pouvait notamment y lire ceci pour qualifier le comportement des militants de la France Insoumise lors de l'enterrement de Francois Delapierre : « Le rituel a été calé à l'hôpital par Jean-Luc Mélenchon et le défunt. Cette marche en rang est riche de sens : transmission, solidarité. Pour certains dans la foule, elle signe aussi au grand jour un "groupe sectaire" – " tous les codes pour maintenir un clan homogène et très radicalisé", suggère un membre de l'assistance d'alors, aujourd'hui encore un peu glacé ». [4].

    Qu'en reprenant cette accusation infâmante de sectarisme, Nathalie Saint-Cricq fasse sciemment référence, ou non, à cet article ayant le bon goût de salir un enterrement, et la délicatesse de cibler des gens dans un moment de deuil, le résultat ne se fait pas attendre. L'invité, ami dévoué de l'homme en colère, se met à son tour en colère et ne tarde pas à présenter, dixit ses hôtes, d'inquiétants « signe[s] de paranoïa », avant d'accuser (ou presque) le pauvre Nicolas Demorand d'être « totalitaire », lui qui n'y est pourtant vraiment pour rien, pas plus que la maison qui le nourrit, quand bien même cette dernière se serait empressée de se faire l'écho d'insinuations calomnieuses en circulation depuis une bonne semaine.

    Il en ressort une séquence d'une grande confusion au cours de laquelle Éric Coquerel est sans cesse interrompu, quand son propos n'est pas simplement recouvert par les interventions de Nathalie Saint-Cricq et Nicolas Demorand – lesquelles rendent d'ailleurs la transcription écrite de ce passage, disponible en annexe, quasiment illisible ! Mieux vaut donc revoir en vidéo cette illustration du savoir-faire de deux « grands » journalistes pour étouffer la discussion :

    La grande professionnelle est finalement invitée à reprendre la parole pour « passer à autre chose » après ce moment d'agitation, ce qu'elle fait en revenant dare-dare à sa précédente question, qu'elle va enfin pouvoir conclure, en évitant toutefois de reprendre le fâcheux mot : « Est-ce que on peut envisager que le chef, c'est à dire Jean-Luc Mélenchon, celui qui se considère comme celui au-dessus de tout le monde, peut éventuellement faire des erreurs, comme le disent les communistes notamment, et est-ce que finalement l'espèce d'essoufflement qu'il y a dans les sondages ne vient-il pas d'une erreur de stratégie de Jean-Luc Mélenchon ? Est-ce qu'on ne peut pas, dans tous les partis on conteste les chefs, les représentants : au PS pour ce qu'il en reste, à droite... Est-ce que chez vous on a juste pas le droit de le dire ? »

    Le mystère s'éclaircirait donc, à moins que cette hypothèse ne soit à son tour frappée du sceau de la paranoïa : le « comportement sectaire » qu'elle prêtait précédemment à son invité se manifesterait donc dans la soumission d'Éric Coquerel à la parole de son chef – que l'on pourra bientôt qualifier directement de gourou si Nathalie Saint-Cricq continue à bien faire son travail –, ou du moins, dans la manie suspecte de ses adeptes de partager ses opinions. Il est vrai que jamais on n'a vu un mouvement politique composé de personnes partageant des idées et s'indignant des attaques proférées contre ses représentants. Il ne peut s'agir que d'une secte.

    Nathalie Saint-Cricq n'est effectivement pas en train d'« endosser » les propos tenus dans Le Monde. Elle construit à présent à son tour sa propre théorie du sectarisme Mélenchonien.

    Du bon usage de l'auditeur

    S'ensuit une série d'interludes obligés et moins divertissants : les mauvais sondages ; les ambitions pour le scrutin à venir ; l'attitude de mauvais joueur face au retentissant succès à l'international et au coup de poing écologiste du nouveau président ; un petit épisode narquois et insistant de l'infatigable Nathalie Saint-Cricq sur leur absence totale de proposition originale en matière de terrorisme.

    Viennent alors les questions d'auditeurs, sélectionnées par un tirage aléatoire dont les émissions de Nicolas Demorand sur France inter ont le secret. Un premier se demande quelle sera l'attitude des candidats de la secte au second tour des législatives, s'ils entendent se dire « nous tout seul sur notre nuage et puis plus rien. » Il peut ensuite préciser sa pensée : « Si Jean-Luc Mélenchon pense qu'il est tout seul, ça va être dur de reconstruire quelque chose après. » La transition offerte, Éric Coquerel va alors pouvoir se faire expliquer par le menu toute la division de la gauche dont la France Insoumise porte la responsabilité. Comment ? Par son refus unilatéral des « mains tendues ». Nous ne nous y attardons pas car la question de l'auditeur en inspire opportunément une autre à nos imprévisibles intervieweuses, au potentiel autrement plus spectaculaire, et qui leur permet de dispenser enfin La piqûre de rappel la plus indispensable sur La plus grosse médisance médiatique que se traînent aux pieds le gourou et ses apôtres de la France insoumise, de plateau en plateau, depuis le soir du premier tour des élections présidentielles :

    - Françoise Fressoz : « Si un front républicain se met en place, à l'issue du premier tour des législatives, est-ce que vous en ferez partie pour faire barrage au Front National ? »
    - Éric Coquerel : « Non, vous savez que le front républicain, ça fait maintenant plusieurs années qu'on dit que c'est pas la solution […] »
    - Françoise Fressoz « Donc vous n'entrez pas dans cette logique ? »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Donc vous continuez ? »
    - Éric Coquerel : « Je pense que c'est pas une bonne logique […] »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Donc vous poursuivez la philosophie... »
    - Éric Coquerel : « Voilà, de combattre le Front national au premier tour et de... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « ... qu'on a entendu du premier tour par Jean-Luc Mélenchon, c'est en gros de dire "pffffff, tout ça..." »
    - Éric Coquerel : « Non, vous savez très bien, Nathalie Saint-Cricq... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Attendez, excusez-moi, je simplifie ... »
    - Éric Coquerel : « Vous savez qu'il a pas fait ça, c'est pas vrai. »
    - Nathalie Saint-Cricq, après un soupir ostentatoire : « Écoutez... »
    - Éric Coquerel : « Soit vous êtes objective, soit vous avez un avis. Jean-Luc Mélenchon a dit "pas une voix pour le Front National", il a pas dit "pas une voix pour Emmanuel Macron", d'accord ? »
    [...]
    - Nathalie Saint-Cricq : « On peut très bien imaginer que vous ayez eu un point de vue moral sans suivre vos troupes, on peut aussi quand on est un chef. »
    - Éric Coquerel : « Moralement, mon problème c'est Hollande & Co qui dix jours avant le premier tour ont choisi de cartonner Jean-Luc Mélenchon au lieu de s'occuper de madame Le Pen, c'est eux qui ont un problème moral ! »
    - Nathalie Saint-Cricq : « D'accord, donc c'est plutôt cartonner Mennucci qu'aller sur des terres Front National ? »

    La passe d'armes est brève et les « simplifications » de Nathalie Saint-Cricq parfaitement claires, comme sa prétention – parfaitement déplacée – à imposer sa conception de la rectitude morale en politique à son interlocuteur et aux auditeurs. L'invité ne se fait toutefois pas accuser de paranoïa pour avoir parfaitement compris ses insinuations.

    Un second auditeur nous offre maintenant une synthèse exemplaire et quasi exhaustive de l'ensemble des étiquettes médiatiques collées au front de Jean-Luc Mélenchon [5].

    Le plateau est plongé dans un silence d'église, Nicolas Demorand visiblement ému par la qualité de l'intervention. L'invité subit, un peu accablé. Il s'emporte à nouveau. À une énième passe de commentaires sur la personnalité de Jean-Luc Mélenchon, succède une n-et-unième remarque sur le refus de la main supposément tendue par Benoît Hamon. L'invité réexplique, essayant désespérément de faire entendre l'idée, pourtant pas si inconcevable, que ladite main n'avait pas été saisie jusqu'à présent au vu d'une incompatibilité politique évidente avec une large frange du parti tendeur de main ; et de préciser qu'en dehors, tout était possible. Peine perdue. Parfaitement sourde à la réponse qui vient de lui être donnée, Françoise Fressoz conclut avec amertume : « Mais pas dans l'autre sens, ça on l'a compris aussi. » Un sous-entendu qui ne semble pas totalement du goût de Nathalie Saint-Cricq qui, toujours prête à en découdre, s'empresse de préciser, de crainte que les auditeurs ne partagent pas tous la perspicacité déductive de Françoise Fressoz :

    - Nathalie Saint-Cricq : « Est-ce qu'avec votre violence vis à vis des socialistes, y compris tout à l'heure quand on a commencé l'émission, les deux premiers taquets c'était pour François Hollande et les socialistes... »
    - Éric Coquerel : « Non mais écoutez, François Hollande traite Jean-Luc Mélenchon de dictateur cinq jours avant le premier tour ! »
    - Carine Bécard : « Mais ça fait partie du jeu politique, de la bataille électorale ! Non ? Enfin... »
    - Éric Coquerel : « Ah bon vous trouvez ? Quand Jean-Luc Mélenchon se permet d'utiliser un mauvais [...] terme pour caractériser un homicide, ça c'est un problème... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Pendant tout le quinquennat ! »
    - Carine Bécard : « On a l'impression que vous êtes meurtris d'une bataille que vous avez perdue en fait ! »
    - Éric Coquerel : « … Mais quand le Président de la République François Hollande […] explique qu'il ne faut jamais voter pour un dictateur, ça c'est de la bataille politique ! Excusez-moi mais il y a deux poids deux mesures dans ce que vous êtes en train de me dire. »

    On ne saurait mieux dire. Mais ce n'est toujours pas fini... Non contente de couvrir encore et toujours la réponse de son interlocuteur, Nathalie Saint-Cricq rattrape au vol la ficelle psychologique lancée à l'instant par sa consœur :

    - Nathalie Saint-Cricq : « Est-ce que finalement vous n'avez pas une obsession qui est le Parti socialiste, la gauche, de manière à la remplacer à l'Assemblée, on a très bien compris que vous vouliez être la force de l'opposition, et que cette obsession, c'est peut-être ce que veut dire notre auditeur, est-ce que cette obsession... »
    - Nicolas Demorand : « Il est encore là et il est très en colère. »
    - Nathalie Saint-Cricq : « ... et l'exercice solitaire du pouvoir de Jean-Luc Mélenchon, que [ne] dénoncent pas que les communistes d'ailleurs, que dénoncent tous ceux qui le connaissent, n'est pas finalement un frein à cette recomposition d'une gauche qui fait des compromis parce que c'est le principe de toutes les alliances, voilà c'est tout. »

    ***

    Il aurait aussi bien pu s'agir de Ruth Elkrief, Olivier Galzi, Arnaud Leparmentier ou Yves Calvi [6] ; cela aurait aussi bien pu se produire sur RTL, France 2, Europe 1 ou BFM TV ; l'invité aurait aussi bien pu se nommer Philippe Poutou, Jean-Luc Mélenchon, Philippe Martinez, ou même Benoît Hamon (quand il représentait encore un relatif « danger de gauche » à l'occasion de la primaire socialiste). Si cette « interview » politique est remarquable, ce n'est pas pour son originalité, mais au contraire pour la parfaite banalité de ses procédés, allant de coupures intempestives en sous-entendus chercheurs de « petites phrases », le tout en prétendant « poser des questions », énumérées de telle sorte qu'aucune réponse ne puisse y être apportée calmement.

    Les trois plumes illustres, dûment secondées par Nicolas Demorand, ont ainsi joué leur rôle à la perfection. Manquait toutefois à l'appel une accusation imposée, essentielle pour tout éditocrate qui se respecte à l'heure d'interroger une personnalité « de gauche » : l'utopisme et l'irréalisme des propositions (à opposer naturellement au pragmatisme des gens sérieux).

    Case oubliée du bingo ? Pourquoi une telle carence ? La réponse est peut-être simplement dans le titre de l'émission : n'aurait-il pas fallu, pour « parler politique », qu'au cours de ces trois quarts d'heure d'entretien soit abordée de près ou de loin rien qu'une seule question politique ? Et n'aurait-il pas fallu pour cela que la si bien nommée émission s'écarte un instant des questions politiciennes, c'est-à-dire des jeux d'appareils, de la personnalisation et des polémiques ? Car si l'invité a essayé plusieurs fois d'aborder des sujets sérieux, bel et bien politiques, ils n'ont jamais semblé dignes du moindre intérêt pour ses contradicteurs, dont on peut à ce titre, et une fois encore, apprécier l'immense professionnalisme. Professionnalisme dont on rappellera, en prime et en annexe, quelques-uns des piliers et des fondamentaux que tout bon intervieweur doit maîtriser.

    Florent Michaux


    "-" Annexe 1 – Les piliers du métier d'intervieweur politique

    1. L'obstruction. C'est le point essentiel, central du métier : couper la parole avec fermeté, ne jamais laisser aboutir un raisonnement, changer souvent de sujet, si possible en repassant à chaque fois par la case « petite phrase » et polémique du moment.

    En prime, on est souvent gratifié d'un certain agacement de l'invité, quand ce n'est pas le jackpot d'un franc emportement qui pourrait faire le « buzz », ce qui a toujours l'appréciable effet de rappeler le caractère radical, colérique et si peu porté à la bienséance, et donc au contrôle attendu de quelqu'un qui prétend aux responsabilités. Ce qui vaut alors démonstration par métonymie de la dangerosité de la cause défendue et donne également l'occasion de petits sourires entendus, haussements d'épaules, roulements d'yeux, sarcasmes et postures outragées au besoin (voir le point 4).

    2. La personnalisation à outrance : un bon journaliste politique ne doit jamais oublier que la politique n'est pas une affaire d'idées mais de personnes, ou plus exactement de personnalités dont on pourra faire le portrait à grand recours de notions de psychopathologie ou de comparatifs avantageux avec des dictateurs ou autres grands noms de la collaboration.

    3. La diffusion massive des polémiques, plus ou moins insignifiantes, salissures et autres « buzz » du moment : participer activement à la propagation des idées reçues et interprétations à charge concernant l'invité ou ses alliés. Ne pas s'embarrasser de l'éventuelle absence de fondement ou de la partialité de l'accusation dès lors qu'est entrée en résonance toute la sphère des confrères à la manière d'un tapis de bombe recouvrant tout l'espace médiatique : qu'aucun auditeur-téléspectateur-lecteur ne puisse ignorer ses derniers méfaits (réels ou supposés, insistons bien), et qu'il doive en conséquence les intégrer à la représentation qu'il se fait du triste personnage qu'on lui présente.

    4. La répartie brève par l'évidence inspirée par un bon gros sens commun (ce qui n'empêche pas de toujours bien réserver la qualification de populisme à l'invité) : face à un argument avec lequel on est en désaccord sans être en capacité d'y répondre sur le fond (au risque de trop dévoiler ses propres inclinations, ou simplement par incapacité intellectuelle), avoir recours à des interjections réprobatrices du type « mais enfin... », « voyons... », « écoutez... », et autres « on a bien compris ». Ne pas négliger de les accompagner de tons empreints de consternation et de moues accusatrices (de paranoïa, d'irresponsabilité, de complotisme), voire de se donner l'air de se remémorer avec gravité les années trente et les pires heures de l'histoire si l'occasion se présente, vous en sortirez grandi et votre invité sera symboliquement sous vos pieds.

    Si le point trois est bien en place, ce quatrième en découle très naturellement et se déploie par la connivence que le journaliste tisse avec son spectateur sur la base des préjugés désormais bien intégrés lors des opérations de battue médiatique évoquées précédemment. Si vous avez la chance de durer assez longtemps dans le métier, vous découvrirez avec l'expérience ce que ce dernier ressort recèle d'essentiel dans vos prestations. Cela deviendra pour ainsi dire votre patte, votre griffe.

    5. Une petite astuce : si par bonheur votre émission fait intervenir des auditeurs à l'antenne ou par SMS, choisissez évidemment les questions les plus délicates, les plus sensationnelles pour pouvoir ensuite vous dédouaner de les avoir posées vous-même, et préserver ainsi habilement votre stature de grand journaliste, tout en profitant de l'aubaine pour déverser à votre tour vos éclairages.

    "-" Annexe 2 – Nathalie Saint-Criq et Nicolas Demorand dans leurs oeuvres

    - Éric Coquerel : « […] Et donc oui, je vous le dis : politiquement, monsieur Cazeneuve est responsable de la mort d'un jeune homme... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Oh... »
    - Éric Coquerel : « … et je pense que c'est ça qui devrait tous nous choquer... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Alors justement... »
    - Éric Coquerel : « … beaucoup plus que les mots et les paroles... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Monsieur Coquerel, est-ce que c'est pas justement la preuve qu'on n'est pas sectaire, c'est à dire qu'on ne fonctionne pas comme une secte quand... »
    - Éric Coquerel la coupe : « Non, c'est pas nous qui... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « … quand on peut considérer... »
    - Éric Coquerel : « C'est vous ! Vous qui nous avez accusé... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Attendez ! Quand on... »
    - Éric Coquerel : « … d'être sectaires... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « … quand on peut considérer... »
    - Éric Coquerel : « … parce que nous avons accompagné notre camarade François Delapierre... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « … on peut considérer... »
    - Éric Coquerel : « … de la manière dont nous estimions nécessaire de le faire... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Est-ce que Jean-Luc Mélenchon... »
    - Éric Coquerel : « … puisque pour la plupart, et François ne l'était pas, nous ne sommes pas croyants... »
    - Nicolas Demorand : « Nous ne l'avons pas mentionné. »
    - Éric Coquerel : « … mais nous estimons qu'il y a quelque chose... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Est-ce que Jean-Luc... Attendez... »
    - Éric Coquerel : « … justement dans le passage à la mort qui est important, et on s'est fait traiter de sectaires... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Attendez... Est-ce que… »
    - Éric Coquerel : « … par Le Monde. Plus une reprise... »
    - Nicolas Demorand : « Oui mais on n'a rien à voir avec ça. »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Nous non. Alors attendez ! »
    - Éric Coquerel (à Nicolas Demorand) : « Une reprise en revue presse sur France Inter là dessus... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Est-ce que... »
    - Éric Coquerel : « … exactement le lendemain... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Monsieur Coquerel, c'est sur le fonctionnement... »
    - Éric Coquerel : « … pour remettre cent balles dans la machine. »
    - Nathalie Saint-Cricq : « C'est sur le fonctionnement... »
    - Nicolas Demorand : « Nathalie... Entre citer... »
    - Éric Coquerel : « Effectivement on trouve ça absolument anormal. »
    - Nicolas Demorand : « Entre citer et écrire... »
    - Éric Coquerel : « Oui bien sûr... »
    - Nicolas Demorand : « et citer et endosser, c'est le travail d'une revue de presse que de passer la presse en revue. On n'a pas, monsieur Coquerel, on n'a pas du tout évoqué le sujet, c'est vous qui l'avez remis sur le tapis aujourd'hui. »
    - Éric Coquerel : « Bah oui, enfin... Je vous voyais arriver gros comme une maison. »
    - Nicolas Demorand : « Mais non, euh...
    - Éric Coquerel : « … Bon d'accord. Allez, on passe à autre chose. »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Non non ! »
    - Nicolas Demorand : « C'est un signe de paranoïa, un signe de paranoïa qui est une ouverture d'esprit hein, même les paranoïaques ont des euh... »
    - Éric Coquerel : « D'accord, là maintenant je suis paranoïaque ? »
    - Nicolas Demorand : « Bah oui parce que... »
    - Éric Coquerel : « Faites attention parce que la psychologie en politique, il y a des régimes dictatoriaux qui l'ont utilisé, et je pense que ça ne doit pas être utilisé dans la démocratie. »
    - Nicolas Demorand : « Donc voilà, maintenant je suis totalitaire, c'est magnifique ! »
    - Éric Coquerel : « Non ça n'est pas ce que j'ai dit. Mais je ne suis pas paranoïaque. Je constate que le mot "secte", l'autre jour je débats avec Mennucci qui me sort le mot "secte", avec d'autres journalistes, ils me sortent le mot "secte", dans Le Monde il y a le mot "secte". Il y a tout un élément de langage... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Mais attendez... »
    - Nicolas Demorand :« L'ai-je prononcé, l'ai-j prononcé ? Non, non. C'est vous qui l'avez mis sur la table... »
    - Nathalie Saint-Cricq : « Et en premier . »
    - Nicolas Demorand : « … et qui avez remis cet article du Monde sur la table, ça n'est pas nous. »


    [2] Sur ce thème de l'art délicat de l'interview, voir le n° 21 de notre trimestriel Médiacritique(s).

    [3] Lien payant.

    [4] Comme si cela ne suffisait pas, ces lignes étaient placées sous l'intertitre non moins évocateur de « Trotskiste et franc-maçon » pour qualifier semble-t-il le défunt, déjà donc doublement sectaire, et sous lequel on pouvait découvrir en bonus un penchant quasi complotiste de Jean-Luc Mélenchon dans sa suspicion envers les « ondes de ces maudits portables » dans la mort de son ami.

    [5] Extrait :
    - Emmanuel (l'auditeur) : « Est-ce qu'il serait possible d'imaginer [un retrait] de Jean-Luc Mélenchon pour préserver les idées géniales de son programme ? »
    - Nicolas Demorand : « Expliquez nous pourquoi il faudrait le faire. »
    - Emmanuel entend des gens autour de lui d'accord avec ses idées mais qui disent que « Mélenchon c'est pas possible. »
    - Nicolas Demorand : « Pourquoi c'est pas possible, Emmanuel ? »
    - Emmanuel : « Par son coté radical, par son coté radical de refuser Hamon, d'utiliser des mots sur Cazeneuve. [...] Globalement, on est dans un monde où il y a des choses à respecter, notamment les formes. Monsieur Mélenchon ne peut pas entendre ça. [...] C'est un homme politique, il doit se maîtriser, pour gouverner il faut un compromis, il faut pouvoir tendre des mains, il faut arrêter d'insulter les gens, les journalistes, il faut peut être faire attention à ce qu'on dit quand on parle du Venezuela, quand on parle de Poutine, quand on parle de la Syrie... »
    - Nicolas Demorand : « Merci, merci Emmanuel, il y a beaucoup de choses... Il y a beaucoup de choses dans votre intervention, il y a beaucoup de choses... Donc on va permettre à Éric Coquerel de vous répondre... »

    [6] Compléter la liste à votre gré.

  • La presse, un jeu de Monopoly pour Drahi (SNJ-CGT)

    20 juin — Où va la presse écrite ?, , , , 107696

    Nous publions ci-dessous un communiqué du SNJ-CGT qui dénonce les manœuvres capitalistiques permanentes au sein du pôle presse écrite de l'empire de Patrick Drahi. (Acrimed)

    Patrick Drahi vient d'annoncer au comité d'entreprise du groupe L'Express un projet de cession de douze titres de son pôle de presse écrite pour ne conserver que Libération, L'Express, Point de vue, 01 Net, À nous Paris et My Cuisine.
    Ainsi seraient cédés : Mieux vivre votre argent, les titres du pôle décoration, Studio Ciné Live, Lire, Classica, Pianiste, ainsi que le Salon du travail et Job Rencontres.

    À quoi joue-il ?

    En deux ans, de 2014 à 2016, il avait racheté une cinquantaine de titres de presse en commençant par Libération, puis le groupe Express au groupe belge Roularta, puis le groupe NewsCo. Il avait créé Altice Média Group pour réunir ses participations dans les médias, avant de le vendre à SFR un an plus tard.

    Déjà les personnels avaient fait les frais de la politique de Patrick Drahi avec des départs nombreux à Libération, la fusion de L'Express et de L'Expansion, puis la vente du groupe L'Etudiant.

    En annonçant la vente de ces douze derniers titres, il prétend se recentrer sur l'information générale, au mépris des personnels et particulièrement des journalistes qui n'auront fait qu'un bref séjour dans le groupe Altice, non sans avoir été malmenés.

    Combien de journalistes perdront leur emploi dans l'opération ? Pour Drahi, la presse n'est qu'un produit d'appel pour ses offres d'abonnements à SFR, en perte de vitesse. L'information générale n'est vue que sous l'angle d'un contenu pour « doper » la marque SFR.

    Le SNJ-CGT dénonce cette mainmise des opérateurs de télécommunications sur les médias ; l'information n'est pas un produit comme les autres ; elle ne peut être considérée comme un produit d'appel, au détriment de l'information citoyenne, au moment où l'abstention aux élections est de plus en plus problématique.

    Le président de la République qui a promis de « garantir l'indépendance des médias d'information » trouvera là matière à agir.

    Le SNJ-CGT saura lui rappeler cet engagement qui, au contraire de la casse du code du travail, contribuerait au sauvetage de la démocratie.

    Montreuil, le 20/06/2017

  • « Incarner le renouveau » : programme politique ou marotte journalistique ?

    16 juin, par Vincent Bollenot — Présidentielle 2017, , 107674

    Du Front national à la France insoumise, en passant par La République en marche, la plupart des forces politiques concourant aux élections législatives mettent en avant le « renouveau » du personnel politique qu'incarneraient leurs candidates et candidats à la députation – si bien que le mot « renouvellement » a été désigné « mot de l'année » par le festival du mot). Certes, chaque campagne électorale se doit rituellement d'annoncer un renouveau de la vie politique, surtout quand la législature précédente et le président de la République associé battent les records d'impopularité.

    Mais ce qui frappe ici, c'est l'accompagnement médiatique de ce supposé renouveau. Fascinées par la jeunesse, le parcours et la stratégie politique d'Emmanuel Macron, prédisposées par déformation professionnelle à voir de la nouveauté partout, emboitant le pas des communicants et des responsables politiques qu'ils cornaquent, la plupart des « grandes » rédactions claironnent la bonne nouvelle depuis quelques semaines : la prochaine fournée de députés incarnera « le renouveau » de la vie politique française. Et tant pis si la nouveauté a un petit air de déjà-vu, et si l'information a tout l'air frelatée, la nouvelle est si réjouissante !

    La difficulté, dans cet élan d'enthousiasme collectif, est de discerner en quoi consiste ce renouvellement supposé de la vie politique. S'agit-il d'un véritable renouvellement du personnel politique et de ses caractéristiques socioprofessionnelles, d'un renouvellement de l'offre politique, des programmes législatifs et des principes idéologiques qui les sous-tendent, ou encore, d'un renouveau de la conception du mandat parlementaire et de la manière de l'exercer ? Ou bien s'agit-il de simples – et pas vraiment nouveaux – mots d'ordre, slogans ou formules mobilisés pour les besoins de la cause par quelques responsables politiques, et repris en chœur par des médias sous le charme ? La réponse est dans la question comme vont nous permettre de le constater les quelques exemples qui suivent.

    Et de droite, et de gauche

    Assurément, la composition du nouveau gouvernement comporte une certaine forme d'originalité. Ni François Mitterrand, ni Nicolas Sarkozy, qui eux aussi avaient choisi des gouvernements « d'ouverture », n'avaient été aussi loin qu'Emmanuel Macron et Édouard Philippe dans l'association de personnalités issues du Parti socialiste et des formations de la droite parlementaire. Une habile opération politique qui permet aux médias de vendre du renouveau à tour de bras.

    En commençant par la nomination d'Édouard Philippe, issu des rangs des Républicains (LR), au poste de Premier ministre, largement analysée comme un signe du renouvellement de la vie politique. Sud-Ouest, sans conditionnel ni guillemets, affirme par exemple que le nouveau premier ministre est l'« incarnation du renouveau ». Tandis que Libération, commente ainsi la belle promotion de son ancien chroniqueur : « Édouard Philippe, la transgression à Matignon ».

    Des qualificatifs qui laissent songeur quand ils désignent un homme au parcours si commun parmi les professionnels de la politique : diplômé de l'École nationale d'administration, haut fonctionnaire, puis avocat d'affaires, puis cadre dirigeant d'une multinationale (Areva), parrainé en politique par un vieux baron de la droite dont il a repris la baronnie (la ville du Havre), Édouard Philippe, en libéral bon teint, n'est pas plus original sur le plan des idées.

    Dans le même registre, l'annonce de la composition du gouvernement a donné lieu à des perles de titrailles. Ainsi, sur son site, Europe 1, reprend, au risque de la confusion, le slogan de la campagne des primaires de la droite (« le renouveau, c'est Bruno ») du nouveau ministre de l'économie :

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    Même procédé et même maladresse à Libération :

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    Des titres contradictoires avec le contenu des deux articles qui décrivent bien le parcours d'un énarque, haut fonctionnaire et cacique de la droite depuis plus de 20 ans !

    Pour La Nouvelle République, le renouveau, ce n'est pas Bruno, c'est Hulot, un homme qui n'est certes pas un professionnel de la politique, mais qui multiplie pourtant les incursions avortées et les interventions dans le champ politique depuis plus de dix ans :

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    Mais le plus beau plaidoyer pour accréditer cette idée de renouveau, c'est à l'ancien patron du directoire de Ouest-France, François Régis Hutin, qu'on le doit, dans un édito qui aurait aussi bien pu être un tract de « la République en Marche » :

    Ce gouvernement est quelque chose de nouveau. Cela n'avait jamais été tenté sous la Ve République, a déclaré le Premier ministre Édouard Philippe. Mais il est étonnant de constater que nombre d'observateurs et de commentateurs semblent ne pas encore avoir compris de quoi il s'agissait. Ils continuent à utiliser leurs vieilles grilles d'analyses, conservent leurs vieilles étiquettes de droite et de gauche, centre-droit, centre-gauche. Ils ne paraissent pas encore avoir vu qu'il s'agissait désormais de tout autre chose.

    Auparavant, la gauche se refusait à approuver des mesures venant de la droite même si elles étaient positives et favorables au pays. C'était la même attitude de la droite vis-à-vis des mesures positives de la gauche. Résultat : on piétinait. C'est de ce piétinement inutile que le président de la République veut sortir en allant chercher à droite, à gauche, au centre, tous ceux qui veulent avancer et sortir de l'immobilisme et du conservatisme.

    « Issus de la société civile »…

    Parmi les candidates et candidats incarnant supposément le renouveau, celles et ceux qui sont labellisés « issus de la société civile » ont en commun de n'avoir pas occupé de responsabilités partisanes et électives dans leur parcours, et par extension, de n'être pas des « professionnels » de la politique. « La République en Marche » met particulièrement cela en avant et c'est bien souvent repris tel quel dans les colonnes des journaux.

    Cette notion est alors peu, mal, voire pas définie. Il s'agit en quelque sorte d'une auto-identification des candidates et candidats reprise par les médias. L'un des personnage clef de la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron est ainsi qualifié comme tel par RTL : « Emmanuel Macron l'avait promis : son gouvernement serait à la fois composé d'hommes et de femmes d'expérience, mais aussi de membres de la société civile. C'est le cas de Mounir Mahjoubi […] » Paradoxalement, l'article de RTL revient ensuite sur le parcours de ce secrétaire d'État, dont on apprend qu'il avait participé à la campagne présidentielle de Ségolène Royal en 2007, puis à celle de François Hollande en 2012, avant d'être nommé par ce dernier membre du Conseil national du numérique. Jolie carte de visite qui fait de lui un membre de la « société civile » très bien introduit… en politique !

    … ou « issus du monde de l'entreprise » ?

    À y regarder de plus près, il s'avère que ces candidates et candidats « issus de la société civile » sont le plus souvent « issus du monde de l'entreprise ». Ce qui serait en soi un gage de renouveau comme l'explique Ouest-France qui reprend sans la moindre distance critique la profession de foi d'une candidate Les Républicains dans la deuxième circonscription du Calvados :

    « ‘‘Aminthe Renouf est sincère, elle incarne le renouveau. Pharmacienne, elle connaît le monde de l'entreprise, sait ce que c'est que se lever le matin pour aller gagner sa croûte'', explique Antoine Aoun [son suppléant], 56 ans. »

    Même cas de figure avec Mounir Mahjoubi cité ci-dessus, et qui en plus d'être « issu de la société civile » – et bien intégré en politique – est aussi « cofondateur de plusieurs start-up » dans le domaine de l'informatique : « Le jeune entrepreneur est également à l'origine du réseau La Ruche Qui Dit Oui, qui met en relation directe producteurs locaux et clients, et qui a vu le jour en 2010. Le studio d'innovation French Bureau, créé en août dernier est également l'une de ses œuvres. Mais ce n'est pas tout. Mounir Mahjoubi a aussi co-fondé Le Bridge, une initiative pour connecter les entrepreneurs et investisseurs européens, entre 2011 et 2012, ainsi que l'agence digitale Mounir & Simon, qu'il a dirigée de 2009 à 2012. […] Il [est] investi par La République En Marche pour les prochaines législatives, dans la 16ème circonscription de Paris. » On en conviendra, c'est une société civile un peu particulière, ici plutôt entrepreneuriale, que tentent de nous vendre les candidats et les médias qui relaient leurs stratégies de communication.

    Valoriser la « jeunesse »

    Qu'en soi, la jeunesse constitue un facteur de renouveau politique, cela reste à démontrer. Mais nombre de rédactions paraissent fascinées par ce phénomène. Dans les Côtes-d'Armor, en guise de « présentation » du candidat « la République en Marche » aux élections législatives, Ouest-France propose le panégyrique d'un homme jeune au parcours prestigieux d'universitaire – ce qui n'est pas vraiment un gage d'originalité, ni de renouveau, dans un monde politique professionnel colonisé par les professions intellectuelles supérieures – sans évoquer le moindre aspect de son programme :

    ""

    Inutile de chercher dans le corps de l'article la plus petite proposition politique, il n'en est pas fait mention. Dans un autre article évoquant le même candidat, le même journal remet en avant cet élément de langage, digne de l'agence de communication de « la République en Marche » :

    ""

    Si cet article relaie également les pensées du candidat à propos de l'« illusion du clivage gauche-droite », il n'est à nouveau pas question de questionner son programme.

    ***

    Focalisés sur les stratégies de conquête du pouvoir, sur les arrangements partisans, sur les alliances entre écuries – et leurs renversements –, sur les talents rhétoriques, sur l'efficacité des « plans comm » et la popularité sondagière des candidats, les journalistes politiques ne pouvaient que se laisser entraîner par la ritournelle du « renouveau » jouée par La République en marche pendant la campagne législative. Certes, quelques journalistes ont spontanément interrogé et remis en cause la pertinence de cette prétention au renouvellement de la vie politique [1], mais il aura fallu attendre l'entre-deux-tours des législatives et la publication d'une étude du Centre d'étude de la vie politique française pour que les grands médias relaient les résultats de son auteur, Luc Rouban, qui parle d'« illusion du renouvellement » et s'attend à « une législature élitiste ».

    Tout se passe donc comme si le journalisme politique, incapable d'enquêter par lui-même et pris dans les rets de la communication d'En Marche, devait abandonner à d'autres la responsabilité de rendre compte, si ce n'est de critiquer les vieilles ficelles utilisées par le nouveau pouvoir.

    Vincent Bollenot


    [1] Voir par exemple cet article de Libération.

  • À propos d'un rapport d'Amnesty : médias et violences policières

    14 juin, par Henri Maler, Pauline Perrenot — Mobilisations contre la « Loi Travail » (2016), , 107675

    Amnesty international, dans un rapport rendu public le 31 mai 2017 [1], dénonce les dérives de l'état d'urgence en France depuis son entrée en vigueur en novembre 2015, et notamment sur le droit de manifester.

    L'examen de l'ensemble de ce rapport ne relève pas de la critique des médias. En revanche, ce même rapport fait état, selon ses propres termes, d'un « usage disproportionné de la force » et de violences policières. Or, avant sa publication, rares – très rares – ont été les grands médias qui ont enquêté sur ces violences. Qu'ont-ils découvert dans le rapport à ce propos et qu'en ont-ils retenu ?

    Un journalisme de maintien de l'ordre ?

    Négliger les « violences policières » pour se concentrer sur les affrontements « en marge » (comme ils disent…) des mobilisations écologistes et des manifestations contre la « Loi travail » : telle a trop longtemps été la règle observée par les grands médias, et en particulier par les télévisions, si friandes d'images spectaculaires qu'elles se sont bien gardées d'enquêter sur le rôle et les agissements des forces de police. Des médias souvent plus soucieux de soutenir le « maintien de l'ordre » que d'informer.

    Pourtant, une enquête semblable à celle d'Amnesty concernant les violences policières avait été menée par Reporterre et publiée en juin 2016. À l'époque, le Rapport de la Mission civile d'information sur les actions de maintien de l'ordre menées depuis les manifestations contre la loi Travail en février 2016 n'avait été commenté ni relayé quasiment nulle part, à l'exception notable de Libération, Politis, et de quelques médias alternatifs [2]. À croire qu'un média indépendant (qui ne figure pas parmi les « grands ») serait une source négligeable ou peu fiable, trop engagée et, partant moins sérieuse qu'une ONG. À moins que les faits relevés dans une enquête publiée en juin 2016, au plus fort des mobilisations sociales, ne méritent d'être (très inégalement…) pris en considération que lorsque celles-ci ont cessé ?

    Dès mai 2016, nous avions nous-mêmes mis en cause le traitement médiatique du comportement des forces de police – « Loi Travail : matraquages médiatiques sur les manifestations » – en relevant notamment le contraste entre « la reprise en boucle […] des chiffres et éléments de langage de la Préfecture » et le « silence sur les violences policières » [3]. De même, nous avons montré – « Violences policières « en marge » des manifestations : les mots pour (ne pas) le dire » – comment les interventions policières étaient présentées dans des termes biaisés qui permettaient d'éluder ou de relativiser leurs conséquences.

    Et pourtant …

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    Plus de 1000 blessés : ce chiffre, retenu avec précaution par le rapport d'Amnesty, résulte des entretiens avec les Street medics, un mouvement de secouristes bénévoles, et témoigne de l'ampleur des violences policières. Or sur ces violences, en dépit du rapport d'Amnesty, quelques médias ne nous ont pas déçus.

    « Cachez ces violences que je ne saurais voir »

    Quelques exemples de dissimulation pudique…

    "-" Le Monde, sous le titre « Quand l'état d'urgence rogne le droit de manifester », saupoudre un article fourre-tout de son cru de quelques fragments du rapport d'Amnesty, réussissant le tour de force de ne pas parler une seule fois de violences policières. Focalisé sur les « interdictions de manifester », il omet soigneusement de mentionner ce qu'il est convenu d'appeler les « pratiques du maintien de l'ordre », se contenant de parler « d'affrontements » entre deux camps : « 90 % de ces arrêtés ont été pris lors de la mobilisation contre la loi travail, une période qui fut souvent émaillée d'affrontements entre les forces de l'ordre et les manifestants. »

    Pis : l'article revient sur la mort de Rémi Fraisse, un manifestant de 21 ans tué par une grenade offensive lancée par un gendarme lors d'une manifestation contre le barrage de Sivens [4]. Mais c'est pour en donner une version lamentable :

    En 2015, la commission d'enquête parlementaire mise en place après la mort de Rémi Fraisse – en octobre 2014, le jeune militant écologiste était décédé lors d'une manifestation d'opposants à la construction d'un barrage à Sivens (Tarn) – avait proposé de créer, sur le même modèle, une interdiction administrative de manifester pour les individus « condamnés ou connus en tant que casseurs violents ».

    Les circonstances précises du décès de Rémi Fraisse sont éludées, comme s'il s'agissait d'un accident, et l'enchaînement entre ce décès inexpliqué et l'interdiction de manifester pour « les individus "condamnés ou connus en tant que casseurs violents" » laisse entendre que Rémi Fraisse était l'un d'eux…

    Et pour couronner le tout, la fin de l'article (soit près d'un tiers) est consacrée, dans des termes que l'on s'abstiendra de commenter, aux personnes « radicalisées », ciblées par les interdictions. Force est de constater que, pour Le Monde, le rapport d'Amnesty est un simple prétexte qui ne mérite pas d'être traité pour lui-même. Quant aux violences policières, il en sera sans doute question une autre fois.

    "-" Europe 1 offre un autre exemple de compte-rendu tronqué. Un article publié sur son site – « Amnesty International réclame l'interdiction des grenades de désencerclement » – est exclusivement consacré à l'usage des « grenades de désencerclement », laissant penser, puisque la quasi intégralité de l'enquête disparaît, que ces armes en sont le sujet principal : « Dans un rapport à paraître mercredi, Amnesty International affirme qu'il est urgent d'interdire ces armes utilisées par les forces de l'ordre notamment lors de manifestations. Car pour l'ONG, leur dangerosité n'est pas maîtrisée. » Sans doute l'article donne-il des précisions sur celles et ceux qui sont blessés par ces armes, mais non content de ne rien dire des dérives de l'état d'urgence qui sont au centre du rapport d'Amnesty, il élude de fait le caractère systématique des violences policières. Et, comme pour dédouaner les forces de l'ordre, Europe 1 accorde une forme de droit de réponse à un syndicaliste de l'Unsa-Police [5].

    "-" Le Parisien« Comment l'état d'urgence permet d'encadrer le droit de manifester » – semble également estimer que le rapport ne mérite pas un traitement à part entière. L'article, classé dans la rubrique « Faits divers » – une géographie éditoriale qui en dit long ! – est consacré pour moitié aux commentaires de Philippe Capon, secrétaire général de l'« Unsa-Police » que l'on entend si peu… qu'il fréquente assidument les plateaux de télévisions.

    « Des violences ? Nous allons enquêter c'est promis »

    Cela dit, force est d'admettre que le rapport d'Amnesty dans son ensemble a fait l'objet de nombreux comptes rendus. La plupart des médias que nous avons consultés mentionnent les restrictions et les atteintes au droit à manifester, n'hésitant pas à chiffrer le nombre de rassemblements interdits de novembre 2015 à mai 2017. Nombreux sont également ceux qui replacent ces restrictions et ces atteintes dans le contexte politique de l'état d'urgence, fidèles en ce sens au rapport d'Amnesty. Certains plus que d'autres méritent d'être mentionnés.

    C'est le cas, on n'en sera pas surpris, de Reporterre, mais aussi de La Croix ou de La Voix du Nord [6], qui s'attardent longuement sur les pratiques et les violences policières, qui occupent une place centrale et donnent lieu à des descriptions détaillées dans le rapport d'Amnesty.

    Le Figaro« L'état d'urgence "dévoyé", selon Amnesty » – résume lui aussi le rapport. Et dans ce quotidien – que l'on ne saurait soupçonner de gauchisme – on peut lire (à l'abri de guillemets protecteurs) : « Entre violence policière "disproportionnée" et liberté de manifester entravée, l'état d'urgence, en vigueur depuis dix-huit mois en France dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, a été "dévoyé", dénonce Amnesty international dans un rapport paru aujourd'hui. » Et surtout :

    Un grand nombre de violences « excessives, disproportionnées et arbitraires » ont été commises par les forces de l'ordre contre les manifestants, affirme Nicolas Krameyer, responsable du pôle liberté chez Amnesty France. […] Interrogés par Amnesty, les Street medics, un mouvement informel de secouristes, ont évalué à mille le nombre de manifestants qu'ils ont dû soigner de ce fait. Quelque 102 manifestants ont déposé plainte auprès de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) ou de la gendarmerie (IGGN), qui ne constituent que « la partie émergée de l'iceberg », selon le rapport.

    De nombreux autres articles mentionnent eux aussi ces violences, parlant de pratiques « excessives, disproportionnées et arbitraires ». Mais ces violences ne bénéficient pas de toute l'attention qu'elles méritent. Certes, ces articles isolent des exemples et mentionnent différentes armes ayant causé des blessures chez les manifestants (grenades de désencerclement, tirs de flashballs, matraques, gaz lacrymogènes, etc.). Mais rares sont ceux qui font état du nombre de blessés.

    Libération, par exemple, « Amnesty s'alarme des limitations au droit de manifester en France » – résume l'essentiel du rapport et mentionne la critique des pratiques policières (notamment les « nasses »), ainsi que les violences contre les manifestants. Mais sans s'attarder outre mesure sur leur ampleur et leurs effets. Il en va de même dans de nombreux autres médias [7].

    Quoi qu'il en soit, dûment alertés par les rapports successifs de Reporterre et d'Amnesty, les médias n'ont plus aucune excuse. Désormais bien informés, armés de chiffres et de témoignages, ils seront peut-être enclins à faire leur travail sans attendre qu'une ONG le fasse à leur place : mener des enquêtes de terrain, en suivant les méthodes d'Amnesty et de Reporterre, afin de documenter et de rendre compte des violences des « forces de l'ordre » plutôt que de livrer en pâture, à longueur de colonnes et d'antenne, le spectacle spectaculaire de vitrines brisées. Et – pourquoi pas ? – en complétant leurs comptes rendus par l'explication des revendications des manifestants.

    On peut sérieusement en douter, mais nous ne demandons qu'à être surpris : surtout par les chaînes de télévisions qui se délectent du spectacle des affrontements et s'en remettent aux informations fournies par la préfecture de Police [8].

    Henri Maler et Pauline Perrenot


    [1] Présenté sur son site, où il est disponible en intégralité, en .pdf.

    [2] Comme Rebellyon-info, sous le titre « Violences policières : le rapport qui dit les faits ».

    [3] De façon plus générale, voir notre rubrique consacrée au traitement médiatique de La Loi Travail.

    [4] Voir à ce sujet le dossier (payant) de Mediapart.

    [5] « Du côté des forces de l'ordre, on dit comprendre les inquiétudes. Mais pour David Michaux du syndicat de police Unsa CRS, cette arme est indispensable sur le terrain : "Si l'on décide du jour au lendemain de nous retirer la grenade de désencerclement, on retrouvera ce qu'on a connu le 1er mai avec des gens qui sont venus directement au contact des forces de l'ordre, qui iront jeter des projectiles incendiaires. Si l'on nous enlève ça, après qu'est-ce que l'on va nous enlever", souligne-t-il. Ce jour-là, un CRS a été grièvement blessé par le jet d'un cocktail Molotov. L'image de l'homme en flammes, prise par un photographe de l'AFP avait été largement relayée. »

    [7] D'autres médias mentionnent plus ou moins les violences policières, mais sans se risquer à indiquer le nombre de blessés. C'est le cas, par exemple, de Marianne, de Télérama et de L'Express qui sous-titre élégamment « 102 plaintes de manifestants assurant avoir été blessés ».

    [8] À titre d'exemple et sauf erreur de notre part, BFMTV n'a pas jugé opportun de consacrer une seule de ses « informations en continu » au rapport d'Amnesty International, alors que cette chaîne est si prompte, comme on peut le lire dans notre article intitulé « Loi travail : matraquages médiatiques sur les manifestations », à condamner et à exiger des autres qu'ils condamnent les « violences des manifestants ».

  • Souscription d'Acrimed : le compte n'y est pas ! Merci de vous en inquiéter

    12 juin, par Acrimed — Actes et actions 107628

    Le 28 mars dernier, nous lancions un appel à souscription, avec un objectif de 60 000 euros, pour éviter de devoir faire face à des sérieuses difficultés financières et afin de poursuivre nos activités, nos publications et nos interventions publiques. L'objectif n'est pas encore rempli…

    Nos activités ne pourraient voir le jour sans les forces bénévoles de nos adhérent·e·s ni sans le travail - hélas mal payé – des trois salarié·e·s dont nous avons besoin. C'est en particulier dans le but de pérenniser leurs emplois que nous faisons appel à votre générosité. Car tandis que les grands propriétaires des médias s'enrichissent toujours un peu plus, le tout en profitant d'aides publiques, nous ne fonctionnons que grâce aux cotisations, abonnements et dons de nos adhérent·e·s, lecteurs, lectrices et ami·e·s, sans recevoir de subvention et sans recourir à la publicité.

    Nous remercions une nouvelle fois, et très chaleureusement, toutes celles et ceux qui ont participé à la souscription depuis son lancement.

    Mais force est de constater qu'à mi-parcours, le compte n'y est malheureusement pas encore, puisque nous avons reçu à ce jour environ 25 000 euros.

    Alors, à tous ceux et toutes celles qui ont lu avec quelque intérêt ou satisfaction nos articles, aux hésitant·e·s et indécis·e·s qui n'auraient pas, jusqu'ici, franchi le pas, ou qui auraient oublié de le faire, nous disons : en versant quelques dizaines (ou quelques milliers…) d'euros, vous contribuerez, tout simplement, à faire vivre Acrimed pour les années à venir.

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  • Ces chiens de garde qui ne sont pas nouveaux

    7 juin, par Denis Souchon — Les médias et les mobilisations sociales, , , , , , , , , 107519

    En novembre-décembre 1995, des millions de personnes se mobilisèrent contre le plan Juppé sur les retraites et la Sécurité sociale. Le traitement de cette mobilisation par les grands médias permit de mettre au jour une autre mobilisation, celle-ci en faveur des intérêts des différentes fractions de la classe dominante. Cette (contre-) mobilisation permanente est celle d'un petit groupe médiatiquement omniprésent et composé d'une vingtaine d'individus, les éditocrates épinglés par Serge Halimi dans Les nouveaux chiens de garde [1], ouvrage auquel nous empruntons la quasi-totalité des citations datées de 1995.

    Printemps 2016, la crème de la crème des éditocrates déjà actifs en 1995 se mobilise contre les opposants à la « Loi travail ».

    Exposer leurs prises de position de 1995 et 2016 est l'occasion de mettre en évidence la permanence de leurs « arguments » et de leurs méthodes en matière de décrédibilisation des dominés.

    "-" Franz-Olivier Giesbert

    - En 1995, alors directeur des rédactions du Figaro, Franz-Olivier Giesbert se prend pour un psychiatre en voyant dans les grèves contre le « plan Juppé » « une fantasmagorie ».
    Et toujours en 1995, dans Le Figaro du 4 décembre, il intervient en justicier : « Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : de corporatisme, c'est à dire de racket social. »

    - En 2016, dans Le Point du 2 juin, il mobilise l'argument de la « mise en péril » [2] : « La France est soumise aujourd'hui à deux menaces qui, pour être différentes, n'en mettent pas moins en péril son intégrité : Daech et la CGT. », et le même jour invective sur BFM TV un syndicaliste de la CGT : « Vous mentez comme d'habitude, vous n'arrêtez pas de mentir. C'est le propre même de la CGT. »

    "-" Alain Minc

    - En 1995, l'essayiste Alain Minc qui sera condamné en 1999 et en 2013 pour plagiat, enfile sa blouse de médecin (…des comédies de Molière) pour déclarer dans Le Figaro : « Dans ce monde en apparence unifié par les modes de vie et les marchés financiers, il demeure une spécialité française : le goût du spasme. »

    - En 2016, le 19 mars, sur Itespresso, le médecin des âmes se lamente : « En France, tout le monde est fasciné par la pétition sur la loi El-Khomri. Oui elle est impressionnante. Mais rappelez qu'il y avait eu 2,5 millions de signataires pour la pétition qui a suivi l'agression d'un bijoutier à Nice (septembre 2013). C'est une incroyable caisse de résonance aux émotions. Une société dominée par ses émotions est une société qui devient dangereuse. »

    "-" Luc Ferry

    - En 1995, dans Le Point du 23 décembre, Luc Ferry, « philosophe » médiatique qui deviendra Ministre de l'éducation de Jean-Pierre Raffarin en 2002, glose sur la représentativité des grévistes et manifestants (sans se demander de quelle partie de l'espace social il est lui-même représentatif…) et appelle aux-nécessaires-efforts : « On a entendu, à propos de cette crise, deux grandes interprétations, qui ne me satisfont pas. Première interprétation, plutôt " de gauche " : c'est une révolte du peuple contre les élites. On voit bien la faiblesse de cette argumentation (...) : il manquait les salariés du privé, et les trois ou quatre millions de vrais exclus ! Donc deux composantes essentielles du peuple étaient absentes. (…) Malgré cette montée des corporatismes, je suis convaincu que nombre d'individus seraient prêts aujourd'hui à faire d'immenses sacrifices. »

    - En 2016, dans Le Figaro du 17 mars, pontifiant et insultant, il assène : « (…) l'actuel projet de loi sur le travail, qui va globalement dans le bon sens, est malgré tout rejeté par sept Français sur dix - comme, en d'autres temps, l'utile réforme du CPE proposée par Villepin. Manifestations pour le chômage , donc, et non pas contre ! (…) Quand on voit la bouille renfrognée du patron de la CGT, sa façon d'éructer quand on lui parle de limiter ou même d'égaliser les indemnités de chômage, je doute qu'il soit possible de lui faire avaler sous quelque forme que ce soit la potion. Les frondeurs, les Verts, la CGT, FO, le Front de gauche et le FN ne cessent de répéter urbi et orbi, avec l'air entendu de celui à qui on ne la fait pas, que ce n'est pas en facilitant le licenciement qu'on créera de l'embauche. Eh bien si, justement, et c'est même l'évidence. (…) plus il est difficile de se séparer d'un salarié en cas de baisse des commandes, moins les patrons prennent le risque d'embaucher pour développer leur entreprise. Qui ne comprend pas ce raisonnement accessible à un enfant de dix ans prouve, non point qu'il est de gauche, mais plutôt qu'il a un QI de bulot. »

    Morgue et insulte aristocratiques d'un grand penseur qui recourt à l'argument de « l'effet pervers » consistant à faire croire que ceux qui pensent manifester contre le chômage manifestent en fait pour le chômage. Des pervers eux-mêmes et, de surcroît, des idiots.

    "-" Jacques Julliard

    - En 1995, dans Le Nouvel Observateur du 7 décembre, Jacques Julliard, l'un des signataires de la « pétition Esprit » titrée « Pour une réforme de fond de la Sécurité sociale » [3] tance les manifestants qui dessinent selon lui « les contours d'une France archaïque tournée vers des solutions à l'italienne (endettement, inflation et clientélisme) plutôt que vers des solutions à l'allemande (négociation salariale et rigueur de gestion). » Quelques temps plus tard notre « moderne » deviendra compère de Luc Ferry sur LCI [4].

    - En 2016, dans Marianne du 19 mars, le noctambule des favelas [5] signe un éditorial titré « La France au miroir de ses branquignols. » [6].
    « Les syndicats non réformistes (CGT, FO, Unef) (…) en terme d'astronomie cette mouvance syndicale est un « trou noir », dont il ne ressort rien qui vient s'y abimer. En termes marins, c'est la mer des Sargasses, ou le triangle des Bermudes, je ne sais, c'est à dire le degré zéro de l'art de la navigation (...) » Aux dernières nouvelles, Jacques Julliard naviguerait à Marianne et au Figaro en éditorialisant de loin en loin.

    "-" Bernard-Henri Lévy

    - En 1995, le mari d'Arielle Dombasle enfile sa chemise blanche de psychiatre et diagnostique « une part de folie » chez les grévistes et manifestants.

    - En 2016, dans un article mis en ligne le 6 juin, sur le site de La règle du jeu, ce grand lecteur de Jean-Baptiste Botul donne libre cours à son mépris social : « Je regarde M. Martinez avec son œil de chien battu et son air triste, si triste, que ne parviennent à égayer ni ses déclarations fracassantes ni la surenchère de ses points presse. J'observe sa façon mâle, toujours un peu pathétique, de surjouer son « bras de fer » avec l'Etat, d'assurer qu'il ne « cédera » pas, qu'il ira « jusqu'au bout », qu'il fera « plier » la France et la mettra, si besoin, « à genoux ». (…) un nihilisme de paumés, de vagues repris de justice qui trompent, non la mort, mais l'ennui et la conscience de leur propre nullité (...) ».

    "-" Alain Duhamel

    - En 1995, Alain Duhamel, ce thermomètre-ambulant-de-l'-opinion déclare que les mobilisations sociales contre le « plan Juppé » relèvent d'une « grande fièvre collective ».

    - En 2016, le 24 mai précisément, sur RTL (ainsi que l'atteste une vidéo), cet inamovible tuttologo sort le coup classique des manifestants-pas-concernés-par-la-« Loi travail » tout essayant de renvoyer la CGT dans le passé : « (…) la FSU en réalité n'est pas concernée par « la loi travail » (…) Les Français sont hostiles à la loi sur le travail, mais sont encore plus hostiles au blocage des transports. (…) [à propos de la CGT] Un syndicat qui est objectivement conservateur. »

    Chez les Duhamel, les dîners de familles ne doivent pas être perturbés par des affrontements sur la « Loi travail ». Ainsi, le 23 mai 2016 sur France 2 Nathalie Saint-Cricq, la compagne de Patrice Duhamel (frère d'Alain Duhamel et ancien directeur général de France Télévisions), invoque l'argument de la « mise en péril » dans une tirade qui restera dans les annales de la propagande anti-syndicale : « une radicalisation [de la CGT] tous azimuts et une technique révolutionnaire bien orchestrée ou comment paralyser un pays malgré une base rabougrie et même si le mouvement s'essouffle. Alors regardez bien cette affiche, elle est d'une confondante clarté. On y parle de compte à rebours, on y voit des bâtons de dynamite, un slogan "On bloque tout", bref clairement on joue la rue et l'affrontement total. Alors la CGT de Philippe Martinez veut tout faire sauter alors que celle de Bernard Thibault laissait toujours une petite porte entr'ouverte et quand clairement la CFDT a choisi la voie de la réforme négociée. »

    "-" François de Closets

    Message à l'intention des moins de quarante-six ans : François de Closets est cet essayiste médiatique qui publia en 1982 le « best-seller » Toujours plus ! dans lequel il assimilait les salariés du secteur public à des privilégiés.

    - En 1995, comme bien d'autres éditocrates, il psychiatrise les grévistes et manifestants en parlant de « dérive schizophrénique ».

    - En 2016, dans L'Opinion du 6 juin, il donne à lire une de ces phrases typiques de la pensée conservatrice : « Le cérémonial social impose de toujours mettre en avant les grands idéaux : progrès social, solidarité ouvrière, justice, égalité pour masquer les intérêts particuliers. »

    "-" Guy Sorman

    - En 1995, Guy Sorman, ancien conseiller d'Alain Juppé et auteur de La solution libérale (1984), de L'État minimum (1985) ou encore de Sortir du socialisme (1990) a vu, on n'en sera pas surpris, dans les grèves de novembre-décembre 1995 un « carnaval ».

    - En 2016, dans Le Point du 9 juin, il utilise l'argument de « l'inanité » : « Quelle est l'utilité de se quereller autour d'un Code du travail qui fut conçu pour protéger les ouvriers des usines, alors qu' il n'y a presque plus d'ouvriers ni d'usines ? »

    Guy Sorman, manifestement, est un statisticien de carnaval. En effet, en 2015, selon l'INSEE, il y avait en France 3,485 millions d'ouvriers qualifiés et 1,794 millions d'ouvriers non qualifiés soit 5,279 millions d'ouvriers qui représentaient 20,4 % des personnes occupant un emploi. Mais un éditocrate considère qu'il a le droit de représenter la réalité sociale telle qu'il entend qu'elle devienne et non telle qu'elle est.

    ***


    Le temps passe, et les éditocrates restent, ou plus précisément la fonction éditocratique continue d'être exercée par des individus interchangeables. En effet, bien qu'étant habités de sentiment de toute puissance les éditocrates n'en sont pas moins mortels.

    En 1995 Christophe Barbier n'était encore qu'un aspirant éditocrate de vingt-huit ans. C'est Claude Imbert qui trônait alors à la tête du Point. Dès le 5 février 1994, il avait condensé l'essentiel de de ses philippiques passées et à venir : « Voilà 20 ans qu'avec la simple expertise du sens commun, nous crions casse-cou devant cette surcharge fiscale et paperassière, cette défonce des prélèvements obligatoires, ce panier percé de la sécurité sociale qui allait nous mettre des bottes de plomb alors qu'on voyait pointer, et d'abord en Asie, tant de compétiteurs aux pieds légers. » Claude Imbert nous a quittés le 23 novembre 2016…

    … Remplacé, depuis quelques temps déjà, non pas au Point mais à L'Express, par l'aspirant de 1995 : Christophe Barbier. En 2017, dans le JDD du 16 avril, il a relevé le défi lancé par Claude Imbert. Ainsi que nous l'avons consigné pour la postérité, Christophe Barbier a rappelé en quoi consiste la fonction du chien de garde / éditocrate : « Se confronter au terrain pollue l'esprit de l'éditorialiste. (…) L'éditorialiste est un tuteur sur lequel le peuple, comme du lierre rampant, peut s'élever. »

    Que Jacques Julliard (84 ans), François de Closets (83 ans) ainsi que ceux qui sévissaient déjà en 1995 et sévissent encore, soient rassurés, les nouveaux chiens de garde n'ont décidément rien à envier aux anciens.

    Denis Souchon


    [1] Liber-Raisons d'agir, 1997. Édition revue et augmentée en 2005.

    [2] Cet argument et ceux de « l'effet pervers » et de « l'inanité » sont régulièrement utilisés par les défenseurs de l'ordre établi et ont été mis en évidence par Albert Hirschman dans Deux siècle de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991.

    [3] Pétition qui soutient avec ferveur le « plan Juppé » et qui accueille de très médiatiques pédagogues de la soumission : Pascal Bruckner, Roland Cayrol, Daniel Cohen, Alain Finkielkraut, Denis Olivennes, Erik Orsenna, Pierre Rosanvallon, Paul Thibaud, Alain Touraine…

    [4] Duetttistes dont Le Monde diplomatique avait relevé les « Connivences de comédie ».

    [5] Jacques Julliard osa écrire « Faut-il l'avouer, de loin, la nuit, surtout à cause du mur de lumière qu'elle tend au-dessus de la ville, une favela, c'est très beau. », cf L'Année des fantômes. Journal 1997, Grasset, 1998. p. 113.

    [6] Nous envisageons d'écrire un jour un article titré « La France au miroir de ses branquignols d'éditocrates à la Jacques Julliard ».

  • Presse hebdomadaire régionale : les patrons ne veulent pas payer le travail sur Internet (SNJ et SNJ-CGT)

    6 juin — Presse écrite, , , 107520

    Nous publions ci-dessous un communiqué du SNJ et du SNJ-CGT sur la polyvalence accrue des localiers de la Presse hebdomadaire régionale, non prise en compte par les patrons (Acrimed).

    Le Web, les réseaux sociaux ? Connais pas. C'est l'étrange posture adoptée par les patrons de la Fédération française de la presse périodique régionale (FPPR) pendant toute la négociation portant sur la révision de la grille de salaires et des classifications, qui vient de s'achever. Cette grille et ces classifications concernent un millier de journalistes salariés par quelque 270 titres.

    Les dirigeants de la presse hebdomadaire régionale pensaient pouvoir escamoter le sujet des classifications : pour n'avoir pas à prendre en compte – à rémunérer – la polyvalence accrue des localiers de la PHR [Presse hebdomadaire régionale]. C'est ainsi qu'ils ont prétendu, contre toute évidence, que la charge de travail n'avait pas augmenté depuis que ces journalistes doivent :
    - en plus de la prise des photos,
    - de l'animation des correspondants locaux de presse,
    - de la mise en page,
    - du secrétariat de rédaction,
    - rédiger des articles supplémentaires pour le Web,
    - tourner des vidéos,
    - et alimenter les réseaux sociaux.

    Parce qu'ils côtoient au jour le jour leurs confrères et consœurs de la PQR [Presse quotidieenne régionale] et partagent parfois les mêmes bureaux, comme dans le groupe Centre France-La Montagne, les journalistes de PHR mesurent l'écart vertigineux qui les sépare des conditions sociales de la presse quotidienne régionale. Alors même que la PQR détient aujourd'hui la majorité des titres de PHR.

    La nouvelle grille salariale qui entrera en vigueur le 1erjuillet, signée par le SNJ et le SNJ-CGT, est très loin de représenter, à cet égard, une mise à niveau. Mais, au moins, met-elle fin à l'indignité totale de la grille actuelle qui démarre sous le Smic, à 1 363,04 € ! Les coefficients qui réunissent le plus de journalistes seront revalorisés de 4,5 % environ.

    Au terme de la négociation sur la grille, le SNJ et le SNJ-CGT ont obtenu un engagement écrit portant sur l'ouverture à la rentrée d'une négociation sur les classifications. Il faudra bien, cette fois, que les patrons acceptent d'affronter et de régler le sujet du multimédia.

    SNJ et SNJ-CGT
    Paris, le 02/06/2017

  • Brigitte Macron et la litanie sexiste des médias

    5 juin, par Aurore K. , Pauline Perrenot — Sexisme et journalisme, , 107521

    Le traitement médiatique des premiers jours de la nouvelle présidence française a été marqué par une fascination sans borne pour les moindres faits et gestes d'Emmanuel Macron, et, par la même occasion, par une déferlante sexiste ayant spécifiquement accompagné ceux de Brigitte Macron. Cette déferlante rappelle à quel point les grands médias, car le phénomène est loin de se cantonner aux magazines dits « féminins », contribuent à renforcer les stéréotypes de genre et, par là-même, l'image rétrograde – et tout en luxe – d'une « Première dame », consacrée par ce titre usurpé, mais réduite au paraître.

    Les rituels de l'investiture présidentielle française ont donné l'occasion aux médias de produire de longues, très longues heures de commentaires. Reconvertis en speakers et animateurs de défilés de mode, il leur fallait, ici décrire telle poignée de mains, là commenter telle arrivée à l'Élysée. Et tout au long de ce spectacle – « peopolisation » et protocoles aidant – les commentaires sexistes à l'égard de Brigitte Macron sont loin d'avoir été rares.

    La « Première dame-tailleur », ou le renforcement des stéréotypes de genre

    Durant la campagne présidentielle, la journée d'investiture d'Emmanuel Macron ou le sommet de l'OTAN, les médias n'ont cessé de co-construire le seul rôle visiblement assigné à la dite « Première dame » : paraître. « Co-construire » car le couple présidentiel a très tôt participé, à l'aide d'une vaste campagne de communication, à sa propre mise en image et à sa propre peopolisation. Et ce, y compris en favorisant parfois un affichage de la « Première dame » peu soucieux des stéréotypes de genre. Le jour de l'investiture, par exemple, Laurence Haïm, porte-parole d'« En Marche », ne se retenait pas de tweeter la tenue qu'allait porter Brigitte Macron, une démarche qui conduit à ne la mettre en valeur que sous le prisme de l'habillement.

    Mais force est de constater que de nombreux médias se sont engouffrés, tête baissée, dans la brèche ouverte par cette communication, devenant tout à la fois relais et producteurs de clichés sexistes. En effet, on ne compte plus les articles ni les journalistes multipliant les références à sa tenue vestimentaire, son âge, ses jambes, remplaçant ainsi systématiquement le contenu par le contenant... Tant et si bien que Brigitte Macron n'est devenue au bout du compte qu'un simple (et vieux) tailleur bleu lavande.

    Les magazines dits « féminins » ont largement contribué au renforcement de ces stéréotypes, confirmant ainsi leur responsabilité dans la « construction médiatique d'une "féminité" » bien particulière qu'analyse Mona Chollet dans Beauté fatale. Les nouveaux visages d'une aliénation féminine [1] dont nous avons publié un extrait ici-même [2]. À grand renfort de diaporamas qui transforment leurs « articles » en véritables défilés de mode numériques, les magazines féminins ont en effet très souvent évoqué Brigitte Macron en ne mentionnant que sa tenue vestimentaire [3].

    "-" Ainsi de Grazia :

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    Une version remâchée d'un article publié le soir de l'élection, où la même auteure explicitait davantage l'angle de son papier en le garnissant d'un « Alerte Mode » dès le chapeau :

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    Utiliser le « buzz » qui a déjà libre cours sur les réseaux sociaux est un bon prétexte pour entretenir les clichés et les obsessions journalistiques. En « décryptant » la tenue de Brigitte Macron au fil de tweets d'internautes, l'auteure de Grazia continue à lui attribuer le rôle de mannequin n'existant que par son habillement :

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    "-" Elle n'est pas en reste...

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    "-" Femme actuelle précise à son tour :

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    "-" Et Gala, n'hésite pas à assigner à la « Première dame », visiblement en manque de consistance sociale, un rôle tout trouvé... celui de « Première dame du look », évidemment :

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    Et l'on ne compte pas les magazines « people » qui, à l'instar de Closer, se sont eux aussi engouffrés dans la brèche :

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    De façon générale, la grande majorité de ces portraits dessine un visage bien particulier de la féminité, correspondant, à bien des égards, au « modèle imposé » dont parle Mona Chollet dans son ouvrage (mentionné plus haut) :

    Ce n'est pas seulement la diversité des couleurs de peau qui manque dans notre environnement culturel : ce sont aussi, tout simplement, les représentations de manières diverses d'être une femme. […] Sur nos murs, sur nos écrans, dans les pages des magazines, un seul type de femme s'impose donc : le plus souvent blanche, certes, mais aussi jeune, mince, sexy, apprêtée.

    En insistant sur des caractéristiques physiques aussi particulières, les médias féminins utilisent la figure de Brigitte Macron pour renforcer ce modèle-type, ce « canon de beauté ». Illustration sans autres commentaires par l'article de Gala :

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    Filiations vestimentaires entre « Premières dames »

    Le jour de l'investiture d'Emmanuel Macron, l'obsession pour la tenue de Brigitte Macron a été renforcée, dans de nombreux médias en compétition de clics, par d'éloquents parallèles historiques... Et c'est ainsi que, de filiations en ressemblances, plusieurs autres « Premières dames » (comme ils disent) sont à leur tour (re)devenues de simples vêtements. Par commodité et pour économiser nos forces, nous n'avons relevé que les titres, mais les comparaisons apparaissent dans le corps de nombreux articles.

    "-" Chez 20Minutes...

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    "-" Chez Closer

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    "-" Au Huffington Post :

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    "-" Chez « Ohmymag » (le « média social féminin ») :

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    Nous sommes toutes des tailleurs bleus ! Mais pas seulement... La violence symbolique des stéréotypes de genre est redoublée par la violence de classe véhiculée par tous ces articles au ton souvent prescriptif : les « conseils beauté », de haute couture en ornements glamour, sont loin, quoi qu'on en pense, de pouvoir être pris en compte par toutes les catégories sociales... Et ce, sans parler de la publicité constante pour des marques de luxe comme celles du groupe LVMH, comme on a pu le lire dans Le Point :

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    Une promotion reprise par le Figaro, qui ne semble pas effarouché par cette complicité entre média et industrie du luxe :

    Cette robe a été dessinée spécialement pour l'occasion par Nicolas Ghesquière, directeur artistique de la maison Vuitton. Cette tenue, ainsi que le sac Vuitton qui l'accompagne, lui a été prêtée. Ce sac, modèle « Capucines », Brigitte Macron l'aurait de toutes les couleurs. Au point que la maison penserait à le rebaptiser « Brigitte », comme le « Kelly » de la maison Hermès est un hommage à Grace Kelly, princesse de Monaco.

    Les médias généralistes ne sont pas en reste

    Les « magazines féminins » n'ont pas eu le monopole des comportements sexistes à l'égard de Brigitte Macron et de la construction d'une image de « femme-tailleur » : de nombreux médias généralistes ont déguisé sans scrupule des « articles-mode » en les glissant sous la rubrique « Politique », pour s'en donner à cœur joie, et ce depuis le début de la campagne.

    Citons entre autres :

    "-" Une vidéo de LCI...

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    "-" … le « décryptage » de Maryse Burgot et Marion Ruggieri sur France 2, retranscrit par Samuel Gontier :

    Brigitte, c'est une star, décrypte [Marion Ruggieri]. C'est Bibi. Emmanuel Macron la surnomme “Bibi” ; elle, elle l'appelle “Chéri”. Madame Macron qui arrive avec un tailleur bleu clair, très souriante, accueillie par Brigitte Jouyet [poursuit Maryse Burgot]. Elle est habillée en Louis-Vuitton , s'interpose Marion Ruggieri. Et elle porte un sac Capucine qu'on rebaptiserait le sac Brigitte. […] Une jupe assez courte par rapport au protocole…

    Ces exemples sont loin d'être isolés : peu nombreux sont en effet les médias à ne pas avoir cru bon de gloser autour des vêtements de Brigitte Macron et à ne pas reprendre [4] la même dépêche AFP selon laquelle la « Première dame » portait « une robe et une veste bleu lavande » le jour de l'investiture... Glose vestimentaire et reprises d'une même dépêche : double misère du journalisme.

    "-" La version « Madame » du Figaro va même plus loin :

    Brigitte portera un tailleur bleu lavande accompagné d'une veste à double boutonnage, nous apprend l'AFP dans la matinée. […] La jupe est courte, pour le protocole. Une marque de fabrique chez Brigitte Macron, dont la tenue du jour est déjà largement commentée sur les réseaux sociaux.

    Enfin, de nombreux journalistes de grands médias et de médias dits généralistes se sont illustrés, peut-être plus encore que ceux et celles des magazines dits « féminins », par des remarques et « blagues » sexistes sur l'âge de Brigitte Macron.

    "-" Charlie Hebdo, usant et abusant des droits prétendument imprescriptibles de l'humour, a choisi de célébrer l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron, en évoquant l'âge de sa femme, désormais incapable de donner la vie à des enfants (avant d'ironiser dans la « Une » du numéro suivant sur le vieillissement d'un Président qui, au terme de plusieurs quinquennats, tiendrait dans sa main l'urne funéraire de sa femme,

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    "-" Quant à Éric Brunet, éditorialiste multicarte, il s'est remarquablement illustré à propos de l'âge de Brigitte Macron, au cours de l'émission « Salut des terriens » du 20 mai :

    « Napoléon – Macron, il y a beaucoup de points communs
    Bon, ils sont gérontophiles tous les deux... »

    Sexisme/antisexisme : quand les médias se contredisent

    De nombreux médias se sont livrés, au sujet de Brigitte Macron, à une double injonction, en principe contradictoire, que l'on peut résumer comme suit : « Il faut arrêter de juger Brigitte Macron sur son look, et d'ailleurs regardez comme elle est bien habillée ». De l'art de dénoncer le sexisme tout en entretenant soi-même les clichés sexistes... Tel est le luxe de ce langage paradoxal, qu'il soit à l'œuvre dans deux articles différents parus dans le même média, ou, encore pire, dans un seul et même article !

    C'est le cas, par exemple, d'une « chronique » intitulée « En finir avec "la femme forte de l'ombre" » publiée par Grazia :

    On a vu une cagole [5] passer, la conversation a dérivé vers notre première dame. Parce qu'elle a le côté un peu réconfortant de la cagole, Brigitte, celle qui est trop fardée sans être trop bourgeoise, rassurante par son âge et son métier. On aime l'aspect sulfureux et transgressif de cette femme de 64 ans avec un mec de 39, qui nous rassure sur notre propre vie sentimentale branque. Et puis, elle s'avère drôle et brillante. "Elle a dit que, vu son âge, elle n'aurait pas pu attendre le prochain quinquennat pour briller", s'amusait quelqu'un ce soir-là. Une vraie conversation de PMU, un peu à ras du plancher. […] Et en même temps, on peut dire que les médias n'ont pas aidé à élever le débat. En grattant un peu, au fil de la nuit, il y a un ressenti qui nous dérange. Un effluve de misogynie qui accompagne les commentaires sur son tailleur Vuitton.

    Mais dans le registre du « sexisme-antisexiste », le cas de La Dépêche est sans aucun doute le plus… exemplaire. Le titre, amputant Brigitte Macron de son nom de famille, donne le ton de la condescendance, déguisée en bienveillance, qui berce le reste de l'article :

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    L'illustration est ainsi légendée : « Simplicité, charme et prévenance : Brigitte Macron a illuminé hier de sa présence la journée d'investiture de son mari »... Doit-on comprendre « comme se doit de le faire une bonne épouse » ?

    Et cette prose se poursuit tout du long :

    Avec son sourire, son tailleur bleu ciel, et son bonheur à serrer des mains, elle a éclairé cette journée officielle. Elle savait bien qu'elle serait observée, scrutée. Hier, sous les ors de l'Élysée, Brigitte Macron a sans doute mesuré le poids d'un destin qu'elle n'avait jamais envisagé.

    De la « formidable maîtresse de maison » à « Bibi pour les intimes » qui se sacrifie pour « toujours accompagner son mari dans son irrésistible ascension », en passant par la galerie des qualités que se doit d'observer une femme digne de ce nom [6], le journaliste à la plume romanesque ne nous épargnera aucun cliché sexiste, dont celui, non des moindres, consistant à faire de Brigitte Macron le (faux) sujet totalement passif et décoratif de l'article. Un traitement qui n'aurait été que tristement révélateur du sexisme ordinaire de la presse s'il ne s'était pas conclu, comble de l'ironie, par le dernier paragraphe suivant, ainsi sous-titré :

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    À ce stade, force est d'avouer que les mots nous manquent.

    Et si La Dépêche remporte cette fois-ci la palme du « sexisme-antisexiste » on retrouve ce phénomène paradoxal dans de très nombreux médias, notamment à travers la publication de différents articles qui, quoique tous « maison », se révèlent être totalement contradictoires.

    "-" Ainsi de Marie-Claire :

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    puis :

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    "-" De même dans L'Express :

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    Ces articles n'empêchent pas le même hebdomadaire de déplorer (à raison bien sûr !) le « romanesque et le sexisme » des commentaires de ses confrères et consœurs du service public :

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    Experts en « nature féminine »

    On remarquera enfin comment, sous couvert de lutte contre le sexisme, de nombreux médias font intervenir des « experts » pour commenter l'habillement et les postures de Brigitte Macron, leurs évolutions, et ce qu'elles disent de son caractère. Un schéma dit « essentialiste », c'est-à-dire qui dresse des analyses sur la personnalité et les positionnements politiques d'une femme (nombre de ces articles figurent en outre sous les rubriques « Politique ») en fonction de son apparence physique. C'est ainsi que la coiffure de Brigitte Macron signifierait son dynamisme, la couleur de ses yeux sa joie de vivre, etc. Ses vêtements se chargeraient également d'une nébuleuse portée symbolique, tels ses pantalons slim ou encore le manteau porté aux différentes victoires de son mari…

    À ce « jeu », L'Express est roi, qui, non content d'apporter sa pierre à la construction d'une « femme-marque et objet », essentialise son poids politique à l'aide de deux « experts en images » [7]. Nous nous contenterons ici de citer quelques passages de cet article interminable titré « Comment le style de Brigitte Macron sert-il Emmanuel ».

    C'est un fait : Brigitte Macron laisse peu de gens indifférents. Au-delà du bon ou du mauvais goût, son allure profite-t-elle au candidat Emmanuel Macron ? Nous avons posé la question à deux experts en image, Delphine de Canecaude, fondatrice de l'agence de communication Étoile Rouge, et Jamil Dakhlia, professeur en Sciences de l'Information et de la Communication à l'Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, auteur de Mythologie de la peopolisation (éd. Le Cavalier Bleu). Après avoir identifié ce qui faisait le style Brigitte Macron, ils nous aident à décrypter l'influence que cela peut avoir sur la perception que les électeurs ont du couple.

    [La] touche rebelle ne marche pas à tous les coups. « Le côté rock avait été tenté par NKM, rappelle [Jamil Dakhlia], mais elle voulait signifier ainsi qu'elle descendait dans l'arène. Chez Brigitte Macron, on sent que ça n'est pas un look de circonstance. Elle a toujours été comme ça, c'est son côté anticonventionnel. Elle est en rupture par rapport à son milieu. » Un esprit libre et une apparence qui n'est pas sans rappeler Jane Fonda. « Il y a chez elle une ressemblance physique et un message similaire de dynamisme quel que soit son âge, analyse Jamil Dakhlia. Son bronzage évoque l'hédonisme. Elle dégage quelque chose de rayonnant et de battant. »

    Delphine de Canecaude va même plus loin […] « Elle a toujours dans sa tenue une couleur vive ou un détail accrocheur – un zip, du cuir, des talons. Son corps reste très juvénile. Elle a un côté Voici, et c'est ce qui la rend populaire […] » Des paillettes qui effacent peu à peu l'image de prof de lettres qu'elle avait encore au début de la médiatisation de sa relation avec Emmanuel Macron.

    Delphine de Canecaude le reconnaît également : « Ils sont libres et atypiques, or c'est ce qui vend politiquement. L'idée que tout est permis, tout est possible. […] Elle sourit tout le temps, elle donne de l'énergie, elle est positive, note-t-elle. À eux deux, ils disent "On est un couple bienveillant, ayez confiance en nous." »

    ***

    Évidemment, le couple présidentiel trouve son intérêt dans la mise en scène que lui offre la presse généraliste et people. Pour preuve le contrat d'exclusivité photographique qu'il a signé pour ce qui ressemble à des photos volées sans en être. Ce qui, en image, est assez éloquent (voir ci-dessous).

    Voyages, vacances, entretiens sur leur histoire d'amour « atypique », reportages en famille, la liste est longue des « une » et des articles qui épousent la stratégie de communication entretenue à dessein par Emmanuel et Brigitte Macron depuis des mois. Avec cette conséquence de donner de Brigitte Macron l'image d'une femme dévouée et toute apprêtée de haute couture pour seconder au mieux son époux. On serait en droit d'attendre d'un journalisme digne de ce nom qu'il décortique et interroge les ressorts liant le journalisme à la communication plutôt que d'entretenir le glissement de l'un à l'autre, tout en glosant sur des tenues à longueur d'antennes et de colonne, en faisant ainsi la part belle au sexisme et en entretenant les stéréotypes de genre.

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    Aurore K. et Pauline Perrenot (avec un collectif d'Acrimed)


    [1] Zones (16 février 2012).

    [2] Voir également notre rubrique à ce sujet.

    [3] Comme il arrive que certains responsables politiques masculins le soient mais rarement de façon aussi systématique.

    [4] À l'instar de Libération, La Croix, du Point, du Parisien.

    [5] Expression provençale signifiant « fille vulgaire », « bimbo ».

    [6] On se délectera de nombreuses expressions comme « Toujours prévenante, Brigitte… », « prévenante envers son mari », « juste place », « fine », « épauler son candidat de mari sans relâche », « l'élégante blonde aux yeux bleus, férue de tenues Louis Vuitton, a vécu aux premières loges chaque moment de l'ascension de son ancien élève », « Soucieux d'intégrer Brigitte dans le dispositif présidentiel, Emmanuel Macron a promis de... », « et ainsi lui offrir "un rôle" », etc.

    [7] L'une des deux, Delphine de Canecaude, est fondatrice de l'agence Étoile Rouge qui, de son propre aveu, « conseill[e] les grandes marques du luxe, de la mode et de la beauté, produi[t] des campagnes identitaires qui donnent l'envie d'avoir pour en être , cro[it] au STORYTELLING, au dialogue de L'ART ET DU COMMERCE. »

  • Journalisme En Marche arrière

    1er juin, par William Irigoyen — Journalisme et politique, , , 107422

    Nous publions ci-dessous, avec l'autorisation de son auteur et de son éditeur – qu'ils en soient remerciés –, et sous forme de « tribune » [1], un éditorial de William Irigoyen paru le 28 mai 2017 sur le site suisse La Cité.

    Dans son supplément « Idées », daté du 27 mai, Le Monde s'intéresse à la « maîtrise de l'image » d'Emmanuel Macron. L'auteur de l'article, Frédéric Joignot, évoque notamment le travail de la photographe Soazig De La Moissonnière qui suit le nouveau président français « comme son ombre » et capte quelques-uns de ses moments d'intimité (l'intéressé « seul face à un miroir, les yeux fermés, se concentrant avant un meeting de campagne » ; avec François Bayrou, nouveau Garde des Sceaux, « juste avant leur alliance historique »...).

    Et notre confrère de s'interroger sur ce que disent les clichés pris par cette journaliste (?) « embedded » comme le stipule son compte Twitter. S'agit-il de propagande ? Assurément, tranche Vincent Lavoie, spécialiste du photojournalisme et professeur d'histoire de l'art à l'université d'Ottawa au Canada. Pourquoi donc aller chercher une caution intellectuelle à ce qui est pourtant clair comme de l'eau de roche ? Mystère.

    D'autant que le reste du papier précise les choses : l'équipe de communication du locataire de l'Élysée a même fait appel à « Bestimage, une agence spécialisée dans les reportages people « façon paparazzi » pour fournir des sujets sur le couple Macron » à l'hebdomadaire hexagonal Paris-Match.

    Il n'y a pas qu'en France qu'on s'étonne de telles méthodes employées par nos élus. Dans Today, rendez-vous matinal de la chaîne de radio britannique BBC 4, Jon Sopel, North America Editor comme disent les Anglo-Saxons, délaisse son habituel flegme et s'emporte contre l'équipe de Donald Trump (ici le lien vers le script du reportage audio).

    Après avoir suivi le numéro un américain dans sa tournée au Proche et Moyen-Orient ainsi qu'au Vatican, cette éminente plume d'outre-Manche se plaint d'avoir été tenue à l'écart du président-milliardaire. Du temps d'Obama, poursuit le journaliste, il y avait de « l'interaction sociale », on pouvait avoir la chance de discuter avec un entourage constitué de politiciens d'envergure. Rien de tout cela avec l'homme à la crinière blonde qui pousserait même le vice jusqu'à poster des tweets d'une insignifiance journalistique crasse mais d'une haute valeur communicationnelle.

    Quiconque a suivi une fois dans sa vie grands et un peu moins grands de ce monde savent que l'essentiel de ces déplacements sont rarement d'un intérêt éditorial himalayen. Normal puisque le propos est surtout de resserrer la focale sur des candidats qui, même lorsqu'ils prennent l'avion, cherchent systématiquement à vous mener en bateau.

    Soyons honnêtes : une prise de conscience, même tardive, vaut mieux qu'un aveuglement éternel. Bienvenue donc à ces nouveaux membres du club des grincheux qui semblent conclure à l'impossibilité d'un terrain d'entente entre journalisme et communication.

    Un bon conseil la prochaine fois à ces confrères : restez à la maison ou au bureau. Et parlez-nous des programmes élaborés par ces responsables politiques, des lois qu'ils font voter, pointez du doigt leurs contradictions, leurs silences sur des sujets pourtant graves et « concernants » comme disent les apôtres de la comm', dénoncez les atteintes à la démocratie qu'entraînent leurs actes.

    Non seulement vous n'aurez plus à subir les effets négatifs des voyages de presse : décalage horaire, promiscuité avec des confrères dont la grosse tête ne pourrait même plus entrer dans un écran 16/9 de télévision... Ne vous faites pas les vecteurs de ce populisme dont on ne cessera de répéter le but visé : établir un contact direct avec le bon peuple. Autrement dit, en passant outre ces intermédiaires superflus que sont les journalistes. Les quoi ?

    William Irigoyen


    [1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

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