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acrimed | action critique médias

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  • Sur France 2, « L'Émission politique » sert la soupe à Marine Le Pen

    21 février, par Patrick Michel — Présidentielle 2017, , , , , , 106186

    Que Marine Le Pen, comme toute candidate ou candidat, cherche à imposer dans l'espace médiatique les thèmes qu'elle privilégie et les solutions qu'elle préconise n'a rien de surprenant : telle est la dure loi de la propagande électorale. En revanche, que des journalistes, quand ils sont réputés sans parti pris, devancent les souhaits des candidats et se mettent au service de cette propagande, cela mérite qu'on s'y arrête.

    Coller aux thématiques du Front national

    Servir la soupe : c'est en effet ce que Michel Field (en sa qualité de directeur de l'information), Alix Bouilhaguet (en sa qualité de rédactrice en chef de l'émission), David Pujadas et Léa Salamé (en leurs qualités de concepteurs et de présentateurs) ont brillamment préparé, puis accompli, durant de longues séquences de « L'Émission politique » du 9 février 2017, avec Marine Le Pen. Sans que celle-ci ait à faire le moindre effort en ce sens, il leur aura suffi pour cela de privilégier les questions (voire les réponses) que la candidate considère comme prioritaires et qui résument largement sa vision du monde : les questions liées à la présence en France de personnes nées ailleurs dans le monde et/ou de confession musulmane.

    L'émission était découpée en huit séquences, introduites à grand renfort d'effets de caméra et de « jingles » d'ambiance, vraisemblablement gages, aux yeux des organisateurs de l'émission, d'un traitement rythmé et moderne de la politique, d'un spectacle efficace propre à susciter un véritable intérêt des téléspectateurs – et éventuellement d'un score d'audimat satisfaisant.

    Dès la première séquence, consacrée aux « questions d'actualité », le ton est donné. Marine Le Pen est longuement interrogée, pendant plus de 11 minutes sur 25, sur l'accès aux soins des personnes non françaises, l'émigration clandestine ou légale et le « Muslim ban » de Donald Trump [1].

    À peine la deuxième séquence, dédiée à un entretien avec François Lenglet sur le programme économique du Front national (une « pause » d'une quinzaine de minutes, en quelque sorte), venait-elle de s'achever que France 2 servait une deuxième assiette de soupe à Marine Le Pen : il s'agissait de commenter un reportage pour lequel la candidate du Front national était accompagnée par une journaliste de France 2 dans « un centre de formation où des gens essaient de se réinsérer professionnellement ». Et de quoi fut-il question pendant plus de onze minutes ? Des mesures prévues par le Front national pour les salariés non français.

    Un « super coup médiatique » : Patrick Buisson

    Puis, en guise de quatrième séquence, France 2 offrit aux téléspectateurs le clou du spectacle, et à Marine Le Pen un magnifique tapis rouge : l'entrée en scène de « l'invité surprise » Patrick Buisson que David Pujadas présenta ainsi : « issu lui-même des rangs de l'extrême droite, […] il est surtout connu pour avoir été le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy et pour l'avoir aidé à siphonner les voix du Front national en 2007 ».

    Questionnée sur le choix de faire interroger la candidate du principal courant d'extrême droite par un membre d'un autre courant de l'extrême droite, la rédactrice en chef de l'émission explique à francetvinfo.fr : « On cherchait quelqu'un qui pouvait être à même de pointer du doigt ses failles, ses incohérences, ses faiblesses. »

    La présence de Patrick Buisson, dont Marine Le Pen n'avait pas été informée (ce qui permit de faire le « buzz » avec l'image de la moue affichée par la candidate à la vue de l'invité surprise), n'avait donc rien à voir, on s'en doute, avec la volonté de mettre en scène un débat-spectacle entre un personnage sulfureux [2] et Marine Le Pen, elle-même considérée comme une invitée à fort potentiel spectaculaire, pour ses prises de position comme pour ses accrochages réguliers avec les journalistes.

    Michel Field aurait qualifié la discussion de « joute intellectuelle », mais également de « super coup médiatique » (selon Le Canard enchaîné du 15 février 2017). Un « débat » entre deux membres de l'extrême droite dans la seule émission politique diffusée en prime time sur le service public ? Une façon de joindre l'utile à l'agréable selon Michel Field.

    Lui-même ancien journaliste, notamment sur LCI où il a travaillé aussi bien avec David Pujadas qu'avec Michel Field, Patrick Buisson abordera sans surprise cet entretien sous un angle extrêmement droitier : définition d'un « patriote », scolarisation des enfants de « clandestins », absence de référence aux « racines chrétiennes de la France » dans le programme de Marine Le Pen, « compatibilité » de l'islam avec la République française, absence de Marine Le Pen à la « Manif pour tous »… Voilà les sujets qui furent abordés au cours de la « joute intellectuelle » d'une douzaine de minutes.

    Et ce n'était pas fini… Nouvelle séquence (la cinquième) consacrée à trois « débats » d'une dizaine de minutes chacun avec « trois Français » : entre une chômeuse de longue durée et une patronne de PME, les organisateurs de l'émission avaient pris soin de convier le maire de Montreuil (Patrice Bessac, du Parti communiste). Dans quel but ? Pour discuter exclusivement de « la proposition choc de Marine Le Pen en matière de laïcité, […] l'interdiction des signes religieux dans l'espace public donc dans la rue » (pour reprendre la présentation de Karim Rissouli, chargé d'animer cette séquence).

    Puis, on passa enfin à autre chose, au cours du « duel » que les gentils organisateurs avaient préparé en conviant Najat Vallaud-Belkacem à débattre avec leur invitée du soir.

    Bouquet final

    Mais après ces 18 minutes de répit, il était temps de revenir sur les questions que Marine Le Pen voulait placer au centre du débat : la moitié de la séquence de conclusion consistera en un retour sur les deux « moments forts » de l'émission, à savoir l'entretien avec Patrick Buisson et le reportage dans le centre de formation.

    Bilan : Marine Le Pen, pendant 45 minutes, n'eut aucun effort à accomplir pour aborder les questions qui constituent le cœur de sa vision politique : les gentils organisateurs de l'émission se sont chargés de le faire pour elle. Ce faisant, ils accréditent implicitement la primauté des questions portée par Marine Le Pen sur celles qui furent moins débattues, voire pas débattues du tout.

    On pense, entre beaucoup d'autres possibles, aux sujets environnementaux qui furent discutés en tout et pour tout pendant 2 minutes, à travers une question sur le changement de position du Front national sur le nucléaire par rapport à son programme de 2012. Il faut dire que la question des personnes non françaises semble plus difficilement déclinable dans ce domaine que les questions de l'accès aux soins ou du chômage, qui furent abordés exclusivement sous l'angle du traitement promis par Marine Le Pen aux personnes nées ailleurs qu'en France.

    Ces 45 minutes représentent un tiers de la durée totale de « L'Émission politique », et 40% de la durée pendant laquelle les thèmes abordés étaient choisis par les journalistes en charge de l'émission [3]. À titre de comparaison, les questions de sortie de l'Union européenne et de l'Euro, second sujet le plus discuté, ont donné lieu à 25 minutes d'échanges.

    ***

    Ce n'est pas la première fois que le Front national bénéficie d'un tel accueil, ainsi que nous l'avions relevé en 2014 sous le titre « "Des paroles et des actes" sur les européennes : Pujadas tend la perche à Marine Le Pen » : « Traiter comme LE problème majeur, le problème majeur selon le Front national, c'est délivrer à ce dernier un certificat de légitimité de la politique qu'il défend », écrivions-nous alors. Et à propos de cette même émission, le SNJ déplorait déjà que « la hiérarchie éditoriale du service public a[it] malheureusement donné l'impression de se calquer sur les thématiques du FN ».

    « L'émission politique » du 9 février dernier confirme donc ce que nous écrivions en juin 2014, dans un article de synthèse sur « Les médias et le Front national » [4] :

    Non, les médias ne sont pas les principaux responsables de la montée du Front national. […] Non, ce n'est pas le temps de parole accordé à aux représentants de ce parti ou à la mise en discussion, en leur présence, de leurs prises de position qui est en cause. […] Oui, le rôle des médias est second, voire secondaire. [...] Tout au plus, peut-on leur prêter, mais c'est déjà beaucoup et beaucoup trop, des fonctions de légitimation et d'incitation : légitimation de thèmes portés par Front national, incitation à lui faire confiance.

    Patrick Michel


    [1] Le « Muslim ban » désigne le décret, actuellement suspendu par la justice américaine, interdisant l'accès au territoire des États-Unis aux ressortissants de sept pays : Irak, Iran, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen.

    [2] Outre son rôle d'éminence grise de Nicolas Sarkozy, il est notamment connu pour son implication présumée et sa mise examen dans « l'affaire des sondages de l'Élysée », ainsi que pour les enregistrements de conversations privées avec, entre autres, Nicolas Sarkozy, qui avaient été rendus publics par Le Canard enchaîné et Atlantico en mars 2014.

    [3] C'est-à-dire en retranchant la durée du débat avec Najat Vallaud-Belkacem et du « billet » humoristique qui clôture l'émission – et sans tenir compte des bifurcations que Marine Le Pen a pu imposer lorsque d'autres questions lui étaient posées.

    [4] Voir également le dossier du numéro 14 de Médiacritique(s), notre magazine trimestriel (« Médias et extrêmes droites »).

  • En direct sur France Culture : les aboiements de Laurent Joffrin contre Acrimed

    20 février, par Julien Salingue — Laurent Joffrin, modernisateur de la gauche, , , , , 106187

    Le jeudi 16 février, dans la matinale de France Culture, Henri Maler, pour Acrimed, était invité à débattre de cette question : « La défiance à l'égard des médias est-elle justifiée ? ». En deux temps : 20 minutes d'interview par le journaliste Guillaume Erner, suivies d' un « débat » d'une vingtaine de minutes avec Laurent Joffrin, directeur de Libération.

    Nous reviendrons dans un prochain article sur le déroulement de l'ensemble de l'émission et notamment sur ce qu'il nous enseigne quant à la possibilité de formuler une critique des médias comme la nôtre au sein même des grands médias. Mais il valait la peine de nous arrêter d'abord sur la prestation de Laurent Joffrin lors de son « débat » avec Acrimed, tant il a donné à voir ce que l'éditocratie peut produire de pire : arrogance, mépris, mensonges… le tout en déployant des efforts constants pour tenter d'empêcher son interlocuteur d'exprimer son point de vue.

    Laurent Joffrin ne débat pas, il aboie

    Quiconque a entendu jeudi 16 février la « discussion » entre Acrimed et Laurent Joffrin a constaté à quel point ce dernier a une conception singulière du débat. Ainsi, s'il s'est un peu moins exprimé, en temps cumulé, qu'Henri Maler, il a multiplié les interventions intempestives, destinées à empêcher son interlocuteur de développer ses arguments. Nous avons ainsi décompté 27 interruptions de Laurent Joffrin alors qu'Henri Maler s'exprimait, ce qui, rapporté au temps de parole total, représente, en moyenne, environ une interruption toutes les 20 secondes.

    Le tout non pour exposer un argument ou dissiper un malentendu, mais pour entraver le raisonnement de son interlocuteur, tenter de lui faire perdre le fil de son propos et le déstabiliser.

    Ainsi en va-t-il, dès le début de la séquence, alors qu'Henri Maler entend répondre à certaines accusations portées par Laurent Joffrin contre Acrimed – au cours d'une intervention où Laurent Joffrin n'a pas, lui, été interrompu.

    On écoute :

    Ce qui, donne, une fois retranscrit :

    - Henri Maler : « […] Il y a des choses que je ne peux pas laisser passer, et en voici deux. La première c'est que monsieur Laurent Joffrin a des kilomètres de papiers d'expression dans les médias, des centaines, voire des milliers, d'heures d'expression dans les radios et les télévisions. C'est la première fois que… »
    - Laurent Joffrin : « C'est mon métier, c'est normal. »
    - Henri Maler : [Rires] « Oui. Défenseur du pluralisme… »
    - Laurent Joffrin : « Vous savez, de faire "ahahaha oui", ce n'est pas un argument. C'est un argument un peu faible. »
    - Henri Maler : « Écoutez je sais pour vous avoir… »
    - Laurent Joffrin : « C'est un argument nul, même. »
    - Henri Maler : « … Je sais pour vous avoir entendu que vous êtes un spécialiste de l'intervention arrogante et qui coupe systématiquement… »
    - Laurent Joffrin : « Non je vous contredis… »
    - Henri Maler : « … et qui coupe systématiquement… »
    - Laurent Joffrin : « Permettez-moi de vous contredire, c'est dommage, c'est embêtant pour vous… »
    - Henri Maler : « … et qui coupe systématiquement la parole à tous ses contradicteurs. »
    - [Guillaume Erner : « Laurent Joffrin, s'il vous plait, laissez répondre Henri Maler. »]
    - Laurent Joffrin : « Allez-y, parlez ». [Rires]
    - Henri Maler : « C'est gentil… »
    - Laurent Joffrin : « Je suis très gentil. »
    - Henri Maler : « J'ai quelques minutes d'expression pour vingt ans, vous avez des heures d'antenne, il y a une inégalité structurelle qui est une inégalité fondamentale, il me faudrait des centaines… »
    - Laurent Joffrin : « Mais vous avez qu'à vous porter candidat à l'élection pour être directeur. »
    - Guillaume Erner : « Laurent Joffrin s'il vous plait, laissez parler Henri Maler ! »
    - Henri Maler : « Il continue, hein… Et il s'étonne qu'on l'épingle. Arrêtez de jouer ce rôle de chien de garde qui passe son temps à mordre les mollets de tous ses interlocuteurs, comme vous l'avez fait… »
    - Laurent Joffrin : « Effectivement vous n'aimez pas la contradiction. »
    - Henri Maler : « C'est ce qu'il appelle la contradiction… »
    - Laurent Joffrin : « Bah oui. » [Rires]
    - Henri Maler : « C'est ce qu'il appelle la contradiction : interrompre, interrompre… »
    - Laurent Joffrin : « Bah allez-y, exprimez-vous ! »
    - Henri Maler : « … interrompre de façon systématique, alors qu'on a un droit de parole absolument illimité, un interlocuteur qui n'a que quelques minutes pour s'exprimer, c'est la conception que monsieur Joffrin se fait de la démocratie, première remarque. […] »

    Où l'on constate :

    "-" Que Laurent Joffrin considère que pérorer à longueur d'antenne est « son métier » et que, pour avoir le droit de s'exprimer équitablement face à lui, il convient de « se porter candidat à l'élection pour être directeur [d'un média] » (nous y reviendrons).
    "-" Que lorsque l'on fait remarquer à Laurent Joffrin qu'il passe son temps à interrompre ses interlocuteurs, il se défend en… interrompant son interlocuteur.
    "-" Que Laurent Joffrin, qui se croit sans doute dans une cour de récréation, pense que couper la parole à quelqu'un pour lui dire que son argument est « nul », c'est le « contredire ».
    "-" Que Laurent Joffrin se comporte d'une manière tellement insupportable que même Guillaume Erner tente deux fois de le rappeler à l'ordre (ce qu'il fera de nouveau à plusieurs reprises au cours de l'émission).

    Et encore ne s'agit-il ici que d'une première « vague » d'interruptions joffrinesques : nous vous épargnons les autres [1].

    Laurent Joffrin est arrogant

    Les interruptions ponctuées de ricanements de Sa Suffisance Laurent Joffrin, visiblement fier de son entreprise de destruction de la discussion, sont un sommet d'arrogance. Mais le directeur de Libération ne s'est pas contenté de tenter d'empêcher Henri Maler de s'exprimer. Cette arrogance a en effet été redoublée par une succession de propos méprisants à l'égard d'Acrimed, accusée, d'une part, de ne rien connaître à la vie des rédactions et aux conditions de travail des journalistes et, d'autre part, de répéter toujours la même chose ou, dans les termes de Laurent Joffrin, d' « écrire toujours le même article ».

    Ainsi :

    - « Vous écrivez le même article depuis vingt ans sur les journaux que j'ai eu l'honneur de diriger ou d'animer pour nous expliquer qu'on n'est pas indépendants. »

    - « La critique ça ne consiste pas toujours à miner les choses à la base, en disant "voilà, ils sont sous influence, sous la coupe de…". C'est toujours le même article qui revient quoi, c'est toujours la même chose… »

    - « J'en ai lu beaucoup, mais j'ai arrêté, c'est toujours la même chose, donc évidemment au bout d'un moment je m'arrête. »

    Toujours la même chose ? C'est manifestement faux, comme n'importe quel lecteur moins occasionnel que Laurent Joffrin peut s'en convaincre. Et comme il serait excessif d'affirmer que Laurent Joffrin, cet éternel modernisateur de la gauche, écrit le même éditorial depuis 35 ans. Notons au passage que la richesse de la pseudo-argumentation de notre éditocrate est telle qu'il a répété trois fois le même propos en quelques minutes – ce qui ne manque de piquant lorsque l'on sait que « l'argument » consistait à accuser Acrimed d'écrire toujours la même chose.

    « Argument » ressassé une quatrième fois, avec une dose d'arrogance supplémentaire :

    - « Ce qui me frappe, bon je ne les lis pas beaucoup hein, mais j'ai regardé, puisque j'étais invité, c'est… il n'y a jamais rien de bien. Quand vous lisez ce truc-là, il n'y a jamais rien de bien. Tout est euh… critiquable. Enfin, tout est critiquable, par définition, mais la conclusion c'est toujours : c'est pas bien. »

    Acrimed est donc en réalité, selon l'immense Laurent Joffrin, un « truc ». Les adhérents et les contributeurs de notre association apprécieront, de même que les dizaines de milliers de personnes qui fréquentent régulièrement notre site. On en vient même à se demander pourquoi Laurent Machin a accepté de descendre de son piédestal pour s'asseoir dans le même studio de radio que l'un d'entre nous.…

    Autre ressassement accusateur, asséné avec tout autant d'arrogance : Acrimed ne connait rien à la vie des rédactions et des journalistes :

    - « Je voulais vous faire une invitation, puisque si vous considérez que notre journal est mal géré, vous devriez y venir, vous voyez. Vous devriez venir, moi je vous invite. vous venez, ce matin par exemple, ou demain, quand vous voulez, au comité de rédaction, et puis vous verrez comment on travaille, ce serait intéressant pour vous de faire une enquête de terrain, pour une fois, hein ? »

    - « Vous savez il y a un proverbe en journalisme, qui est un peu sarcastique, qui dit "l'enquête est l'ennemi de l'angle". Ça veut dire que si vous avez un préjugé sur quelque chose, si vous faites une enquête, c'est embêtant parce que vous êtes obligés de changer d'idée. C'est juste un conseil que je leur donne : vous devriez faire ça, dans les journaux, aller voir, vraiment, comment ça se passe ».

    - Henri Maler : « […] Dialoguer avec une rédaction cela ne pose absolument aucune question… »
    - Laurent Joffrin : « C'est une idée qui ne vous était pas venue à l'esprit jusqu'à présent, manifestement. »

    Simples d'esprit que nous sommes ! Voilà vingt ans qu'Acrimed observe les médias, informe sur l'information, et formule des propositions de transformations des médias. Mais nous n'avions jamais pensé, avant que son altesse Laurent Joffrin ne nous éclaire gracieusement de ses lumières, à nous intéresser aux conditions concrètes d'exercice de la profession, et à « enquêter » à ce propos… De toute évidence, le directeur de Libération, qui expliquait quelques minutes plus tôt que son « métier » consistait à pérorer à longueur de temps dans les studios de radio et sur les plateaux de télévision, ferait bien, plutôt que de nous donner des leçons, d' « enquêter » un peu plus. Cela lui éviterait de se ridiculiser en racontant n'importe quoi.

    Laurent Joffrin raconte n'importe quoi

    Car Laurent Joffrin a en réalité démontré qu'il possédait, entre autres qualités, une capacité à aligner les contre-vérités sur un ton empreint de l'assurance de celui qui croit – ou veut faire croire ? – qu'il sait absolument tout. Menteur ou bonimenteur ? Les deux sans doute.

    Ainsi, lorsque Laurent Joffrin recommande à Acrimed de s'intéresser à la vie des rédactions et aux conditions de travail des journalistes, on se demande s'il se rend compte de l'énormité de son propos. « J'ai regardé [le site d'Acrimed] puisque j'étais invité », prétend-il. Mais si Laurent Joffrin avait effectivement regardé le site d'Acrimed, il n'aurait pas dû manquer de remarquer, par exemple, que le jeudi 16 février au soir, c'est-à-dire le même jour que l'émission de France Culture, Acrimed organisait un débat, en présence de trois journalistes (dont Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos, anciens de… Libération), consacré aux conséquences de la prise de contrôle par des oligarques d'un nombre toujours plus important de médias. Une soirée au cours de laquelle a notamment été évoquée la longue grève d'i-Télé contre l'actionnaire Bolloré.

    Une initiative qui est loin d'être isolée : depuis plus de quinze ans, Acrimed organise régulièrement des réunions publiques de ce genre [2], au cours desquelles nous convions régulièrement des journalistes de tout type de médias qui viennent échanger avec nous (et le public) à propos de leur travail, qu'il s'agisse de leurs enquêtes, de leurs publications ou des conditions d'exercice de la profession. Ces derniers mois, nous avons même organisé un cycle de projections-débats intitulé « À l'intérieur des rédactions », avec quatre documentaires consacrés précisément au thème que Laurent Joffrin nous accuse de ne pas traiter : le travail quotidien des rédactions. Des journalistes sont membres d'Acrimed, et notre association est en lien avec bien d'autres professionnels des médias, y compris des journalistes de « grandes » rédactions, ainsi qu'avec les principaux syndicats de journalistes. Bref : nous n'avons pas attendu monsieur Laurent Joffrin pour nous intéresser de près à la vie des rédactions et aux transformations de la profession.

    Le directeur de Libération ferait d'ailleurs bien, plutôt que de nous administrer ses conseils, de s'intéresser à sa propre rédaction. Il apprendrait peut-être, par exemple, que pas plus tard qu'il y a un an, Acrimed a invité Johanna Luyssen, cheffe de service web à… Libération, pour discuter des transformations du métier de journaliste à l'heure d'internet [3]. Selon nos dernières informations, Libération ferait même partie de ces « grands médias » qui comptent au sein de leur rédaction des membres d'Acrimed. En d'autres termes : nul besoin de nous inviter dans ces rédactions, puisque nous y sommes déjà quotidiennement !

    Les « enquêtes » de l'inspecteur Joffrin laissent visiblement à désirer. On comprend mieux, s'il a été aussi persévérant dans la lecture de nos articles que dans ses investigations concernant notre intérêt pour les conditions d'exercice de la profession de journaliste, pourquoi il prétend que nous écrivons « toujours le même article ». Il n'a probablement, du haut de sa superbe, pris le temps d'en lire qu'un seul, ayant mieux à faire que de se documenter davantage sur notre « truc », ce qui expliquerait pourquoi il a été incapable de citer un seul exemple à l'appui de ses élucubrations.

    ***

    Fermement décidé, comme cela fut rappelé à l'antenne, à « prendre ses interlocuteurs pour des imbéciles » et à confirmer le rôle de « psychiatre » qu'il s'est attribué en rédigeant, sans le moindre fait à l'appui, Média-paranoïa, un impérissable ouvrage de vanité appliquée [4], Laurent Joffrin était venu sur le plateau de la « matinale » de France Culture, non pour débattre de la question posée – « La défiance à l'égard des médias est-elle justifiée ? » – mais pour régler ses comptes avec Acrimed [5]. Plus exactement : fâché parce que nous ne l'avons jamais appelé au téléphone (comme il l'a répété à plusieurs reprises), ses propres comptes personnels. Mal lui en a pris : en offrant aux auditeurs, comme nous l'avons souligné lors de l'émission, un « concentré du pire de l'éditocratie », il a involontairement justifié, et probablement renforcé, la défiance à l'égard des médias, du moins la critique de certaines de leurs sommités.

    Julien Salingue


    Annexe : transcription intégrale de la séquence

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    Guillaume Erner : Nous retrouvons Henri Maler, le fondateur de l'observatoire des médias Acrimed, qui est également maître de conférences en Science politique. À côté nous accueillons Laurent Joffrin, bonjour.

    Laurent Joffrin : Bonjour.

    Guillaume Erner : Vous êtes directeur de Libération. Suite à ce que vient de dire Frédéric Says, Frédéric évoque ce qui est au cœur de l'actualité depuis l'arrestation brutale du jeune Théo à Aulnay-sous-Bois, il y a eu un intérêt des médias pour la banlieue avec une couverture de ce thème. Votre avis sur cette couverture Henri Maler ?

    Henri Maler : Sur la couverture récente je n'ai pas grand chose à dire, on n'a pas fait les observations détaillées, qui sont en cours, sur la façon dont c'est traité. Mais il y a un problème général du rapport des médias et des banlieues. Je vais l'énoncer très rapidement. D'abord on dit « les banlieues », mais Levallois-Perret et Neuilly c'est en banlieue. Ensuite on dit « les quartiers sensibles ». Sensibles à quoi ? On pourrait dire les quartiers populaires, ce qui est plus exact, qu'on distinguerait des quartiers bourgeois. Et si on parle des quartiers populaires il faudrait espérer que les journalistes aient les moyens, la possibilité de se livrer à de véritables enquêtes. On évoquait tout à l'heure le risque d'une homogénéité croissante dans la façon de percevoir le monde. Bah oui. Nous en avons un autre exemple, j'évoquais le journalisme économique. Je prends les choses par le bout le plus extrême. Quand un Premier ministre dit que « expliquer c'est justifier », c'est inquiétant. Quand des journalistes, ou plus exactement des commentateurs, laissent entendre que tenter d'expliquer quelles sont les motivations des jeunes qui se mobilisent dans les banlieues, la nature des problèmes qui s'y posent, et laissent entendre que là encore expliquer ce serait justifier, c'est passablement angoissant. Il y a un excellent livre, qui est paru il y a quelques années maintenant, de Julie Sedel, sur les médias et les quartiers populaires, où elle met en évidence l'ensemble des biais, une façon homogène de poser les problèmes, on va dire comme cela. Ce qui homogénéise les sommets du journalisme, c'est une façon homogène de poser les problèmes. Alors ensuite, sur la façon d'y répondre il peut y avoir des petites différences : c'est ce qu'on appelle le pluralisme. Mais si on pose les problèmes toujours de la même façon, il y a fort peu de chances qu'on ait affaire, d'abord, à un journalisme d'enquête sociale, et ensuite à un journalisme effectivement diversifié.

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin, votre opinion à ce sujet, avez-vous l'impression qu'un certain nombre de thèmes sont traités de manière homogène dans les médias, qu'il s'agisse donc la question des banlieues, ou si vous souhaitez reformuler ce terme, ou sur la question économique par exemple ?

    Laurent Joffrin : J'ai du mal à répondre pour « les médias » puisque je suis d'un média, mais je peux répondre pour Libération, si vous voulez, mais les autres, chacun a son prisme, ils sont différents, et on peut en faire la critique d'ailleurs. Mais nous on essaie d'aller sur place, de faire parler les gens, de donner les motivations des uns et des autres, et de comprendre comment fonctionne la police en tout cas à Aulnay-sous-Bois, il y a une question importante qui se pose puisque ça a été d'une violence extrême cette affaire. Donc je ne crois pas qu'on tombe sous la généralisation que monsieur Maler vient de faire, je suis content de le voir d'ailleurs puisque ça fait à peu près 20 ans qu'ils publient des articles contre moi, et contre Libération, et contre d'autres euh, je ne le connaissais pas bien, on ne s'est jamais vus [Je suis beau hein] beau je ne sais pas, mais enfin je suis content de voir votre tête en tout cas. Et je voulais vous faire une invitation, puisque si vous considérez que notre journal est mal géré, vous devriez y venir, vous voyez. Vous devriez venir, moi je vous invite. vous venez, ce matin par exemple, ou demain, quand vous voulez, au comité de rédaction, et puis vous verrez comment on travaille, ce serait intéressant pour vous de faire une enquête de terrain, pour une fois, hein ?

    Henri Maler : Pour une fois ? Non mais attendez… Il y a des choses que je ne peux pas laisser passer, et en voici deux. La première c'est que monsieur Laurent Joffrin a des kilomètres de papiers d'expression dans les médias, des centaines, voire des milliers d'heures, d'expression dans les radios et les télévisions. C'est le première fois que…

    Laurent Joffrin : C'est mon métier, c'est normal.

    Henri Maler : [Rires] Oui. Défenseur du pluralisme…

    Laurent Joffrin : Vous savez, de faire « ahahaha oui », ce n'est pas un argument. C'est un argument un peu faible.

    Henri Maler : Écoutez je sais pour vous avoir…

    Laurent Joffrin : C'est un argument nul, même.

    Henri Maler : … Je sais pour vous avoir entendu que vous êtes un spécialiste de l'intervention arrogante et qui coupe systématiquement…

    Laurent Joffrin : Non je vous contredis…

    Henri Maler : … et qui coupe systématiquement…

    Laurent Joffrin : Permettez-moi de vous contredire, c'est dommage, c'est embêtant pour vous…

    Henri Maler : … et qui coupe systématiquement la parole à tous ses contradicteurs.

    [Guillaume Erner : Laurent Joffrin, s'il vous plait, laissez répondre Henri Maler]

    Laurent Joffrin : Allez-y, parlez.

    Henri Maler : C'est gentil…

    Laurent Joffrin : Je suis très gentil.

    Henri Maler : J'ai quelques minutes d'expression pour vingt ans, vous avez des heures d'antenne, il y a une inégalité structurelle qui est une inégalité fondamentale, il me faudrait des centaines…

    Laurent Joffrin : Mais vous avez qu'à vous porter candidat à l'élection pour être directeur.

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin s'il vous plait, laissez parler Henri Maler !

    Henri Maler : Il continue, hein… Et il s'étonne qu'on l'épingle. Arrêtez de jouer ce rôle de chien de garde qui passe son temps à mordre les mollets de tous ses interlocuteurs, comme vous l'avez fait…

    Laurent Joffrin : Effectivement vous n'aimez pas la contradiction.

    Henri Maler : C'est ce qu'il appelle la contradiction…

    Laurent Joffrin : Bah oui. [Rires]

    Henri Maler : C'est ce qu'il appelle la contradiction : interrompre, interrompre…

    Laurent Joffrin : Bah allez-y, exprimez-vous !

    Henri Maler : … interrompre de façon systématique, alors qu'on a un droit de parole absolument illimité, un interlocuteur qui n'a que quelques minutes pour s'exprimer, c'est la conception que monsieur Joffrin se fait de la démocratie, première remarque. Deuxième remarque : monsieur Joffrin est l'auteur d'un ouvrage qui s'appelle Média-Paranoïa, il a affaire ce matin, tant mieux pour lui, à l'un de ces paranoïaques, bien, qu'il a épinglés, dans lequel il n'y a, dans cet ouvrage, pas un exemple, pas un fait, pas une information exacte sur la nature des critiques qui sont faites, d'ailleurs qui sont très diverses, parce que des critiques des médias il y en a autant de variétés qu'il y a de champignons : il y a des champignons [vénéneux], il y a des champignons hallucinogènes, il y a des critiques des médias extrêmement diversifiées… Pour monsieur Joffrin, c'est un monde homogène. Je vous remercie de m'avoir permis de terminer les quelques phrases que je pouvais prononcer en votre présence…

    Laurent Joffrin : Bah il ne fallait pas m'inviter si vous ne vouliez pas que je vous contredise [rires].

    Henri Maler : Mais ce n'est pas des contradictions, c'est des aboiements !

    Laurent Joffrin : C'est nul, ce que je dis est évidemment nul, et ce que vous dites est intelligent, c'est normal.

    Guillaume Erner : Non mais plus généralement, puisque vous souhaitez inviter Henri Maler à Libération…

    Laurent Joffrin : Mais oui, il est invité quand il veut !

    Guillaume Erner : … qu'est-ce que vous aimeriez lui montrer… qu'est ce que vous aimeriez lui montrer ?

    Laurent Joffrin : Mais ce qu'il veut ! Il peut se mettre dans mon bureau, puisque je lis sur son site que… enfin il sous-entend, je n'ai pas la citation exacte, que comme Libération est la propriété de Patrick Drahi, qui est un grand capitaliste des médias, etc., que on est sous influence et qu'il y a une censure, ou une autocensure, j'imagine que ce n'est pas direct, que c'est subreptice, donc je l'invite à venir voir comment…

    Guillaume Erner : Est-ce que vous dans votre quotidien, Laurent Joffrin, vous avez l'impression d'être, effectivement, sous la coupe de votre actionnaire, en l'occurrence de Patrick Drahi.

    Laurent Joffrin : Je vais vous expliquer, excusez-moi de parler encore hein, je suis désolé, on m'invite, donc je parle…

    Henri Maler : Mais moi je ne vous interromps pas, hein.

    Laurent Joffrin : Je parle parce qu'on m'invite, je n'ai pas du tout un temps de parole illimité, on me fait venir, je réponds. J'expose. Alors le journal fonctionne de la manière suivante, pour faire bref : moi je suis désigné par les actionnaires, mais je suis ensuite élu par l'équipe, à bulletin secret. Comme j'ai changé plusieurs fois de journal j'ai été élu six fois. Donc j'en déduis, si vous voulez, que si j'étais vraiment le valet de l'actionnaire, je pense qu'ils ne m'auraient pas réélu. Je pense qu'ils me font confiance. Premier point. Deuxième point, il y a une charte dans le journal, une société des rédacteurs. C'est pour ça que je vous invite : parlez à la société des rédacteurs de Libération, moi vous ne me faites pas confiance, c'est normal, mais parlez à la société des rédacteurs, elle vous dira si Drahi intervient ou si son influence se fait sentir dans les choix rédactionnels, de manière même inconsciente hein, de manière, comment dire, comme une sorte d'autocensure, qu'on se pratiquerait parce qu'on a au-dessus de nous un capitaliste puissant… Et vous verrez comment on choisit les reportages, comment on définit les angles des articles, et vous verrez comment moi je co-dirige la rédaction avec les autres rédacteurs en chef, si j'exerce une espèce de, de je-ne-sais-pas-quoi, d'orientation générale. Ce qui vous dérange au fond, c'est parce qu'on n'a pas les mêmes idées politiques. Vous vous êtes de la, de l'ex… de la gauche, de la gauche de la gauche, c'est marqué sur votre site donc je ne dévoile pas un secret, et donc vous considérez que ceux qui sont moins à gauche ne sont pas bien… Et je comprends ça, c'est ça votre motivation. Et vous écrivez le même article depuis 20 ans sur les journaux que j'ai eu l'honneur de diriger ou d'animer pour nous expliquer qu'on n'est pas indépendants… Mais venez voir !

    Guillaume Erner : Henri Maler, pour reformuler ce que Laurent Joffrin vient de dire, est-ce que l'on pourrait par exemple vous demander si la critique n'est pas plus aisée que le fait d'informer, autrement dit lorsque vous rédigez les différentes notices sur le site d'Acrimed, qu'est-ce que vous auriez à dire, à ceux qui vous disent, voilà, aujourd'hui il faut produire de l'information quotidiennement lorsqu'on est dans un journal et il est plus facile de critiquer les différents défauts de ces journaux que de produire de l'information quotidiennement.

    Henri Maler : Alors je réponds directement à votre question mais je voudrais revenir sur un certain nombre de propos tenus par Laurent Joffrin. Ce que nous faisons, une association composée essentiellement de bénévoles, nous avons un salarié dans toute la rédaction, ce que nous faisons c'est que nous informons sur l'information. Nous essayons d'informer à la fois sur son contenu, les conditions de sa fabrication, et les différents biais. Première remarque. Deuxième remarque : quand j'écoute Laurent Joffrin, il parle comme parlait son ouvrage Média-Paranoïa, c'est-à-dire qu'il fait en même temps les questions, les réponses, il présente de façon schématique. J'ai dit tout à l'heure, je le dis simplement, que l'indépendance d'une rédaction ça n'est pas forcément l'indépendance de chaque journaliste pris individuellement. J'ai dit tout à l'heure, et je le redis, que l'on voit apparaître maintenant dans les différents médias des techniques de management qui sont empruntées aux techniques capitalistes. Je ne me suis pas prononcé sur la façon dont fonctionne Libération, qui est un média parmi d'autres. J'ai dit tout à l'heure, tout ça monsieur Joffrin qui peut-être l'entendait dans son taxi n'en a tenu absolument aucun compte. Il a dans la tête un petit film qu'il déroule consciencieusement, selon lequel toute critique des médias qui n'a pas reçu l'aval de la profession ou plus exactement de la façon dont monsieur Joffrin prétend représenter la profession, est nulle. Il ne faut pas, monsieur Joffrin, prendre vos interlocuteurs pour des imbéciles.

    Guillaume Erner : Mais, au-delà de ça, et je vais laisser répondre Laurent Joffrin, l'invitation n'est pas malhonnête, le fait de venir dialoguer avec la rédaction.

    Henri Maler : Ah mais j'en parlerai à mes camarades mais dialoguer avec une rédaction cela ne pose absolument aucune question…

    Laurent Joffrin : C'est une idée qui ne vous était pas venue à l'esprit jusqu'à présent, manifestement.

    Henri Maler : Mais enfin…

    Laurent Joffrin : Vous ne m'avez jamais posé une question !

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin.

    Laurent Joffrin : Vous êtes un procureur…

    Henri Maler : [Rires] Extraordinaire !

    Laurent Joffrin : Je lis ce que vous écrivez, excusez-moi !

    Henri Maler : Vous êtes un psychiatre.

    Laurent Joffrin : Non mais, vous êtes un accusateur, un procureur, un critique, comme vous voulez, peu importe…

    Henri Maler : Ce n'est pas pareil.

    Laurent Joffrin : Donc vous êtes un critique qui ne pose jamais de questions aux gens dont vous parlez, c'est quand même bizarre.

    Henri Maler : C'est absolument inexact.

    Laurent Joffrin : Mais vous ne m'avez jamais posé de question ! Vous m'avez posé une question déjà, dans votre vie, à moi, pour m'écouter, ce que je pouvais dire ?

    Henri Maler : Vous avez dit quelque chose à notre propos qui ne soit pas faux, falsifié, malhonnête, globalisant ?

    Laurent Joffrin : Mais vous n'aviez qu'à me poser la question, puisque vous le faites maintenant, 20 ans après, c'est quand même bizarre ?

    Guillaume Erner : Il ne s'agit pas d'un débat sur Acrimed ou sur Libération

    Laurent Joffrin : Mais si c'est un débat sur Acrimed ! Pourquoi pas ?

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin, vous qui êtes aujourd'hui à la tête d'un journal, ça n'est pas ce journal en particulier qui est incriminé, mais les médias en général car ceux-ci sont aujourd'hui accusés d'avoir fait le lit du populisme…

    Laurent Joffrin : Oui, enfin oui, oui et non, oui.

    Guillaume Erner : … est-ce que vous avez aujourd'hui le sentiment d'être, en quelque sorte, responsable d'une montée des populismes, est-ce que vous avez au contraire l'impression, au travers de votre exercice journalistique, de maintenir un certain nombre de digues démocratiques ?

    Henri Maler : Excusez-moi…

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin d'abord, et ensuite vous aurez la réponse.

    Henri Maler : Oui mais je voudrais lui répondre quand même.

    Guillaume Erner : [Rires] Si on répond à la réponse… Allez-y Laurent Joffrin, et Henri Maler ensuite.

    Laurent Joffrin : Est-ce qu'on est responsable du populisme ? En partie oui, parce qu'on fait des erreurs, les médias se trompent, prennent des mauvaises voies, des mauvais angles… oui on a une part de responsabilité je pense. Alors, comment l'analyser, c'est autre chose. D'abord notre pouvoir n'est pas celui qu'on dit. SI on avait autant de pouvoir que ça, l'opinion évoluerait dans le sens qu'on souhaite. Ce n'est pas du tout le cas, manifestement. Par exemple au moment du Traité constitutionnel européen, la plupart des médias, ou des éditorialistes en tout cas, se sont prononcés pour le Traité, et les gens ont voté contre. Comme quoi notre pouvoir n'est quand même pas formidable. Et par ailleurs les gens se méfient des médias, comme vous le savez. Donc c'est difficile de prêter aux médias beaucoup de pouvoir, dès lors que les gens s'en méfient. Si vous vous méfiez de quelque chose, vous ne faites pas ce que vous dit celui dont vous vous méfiez. Autrement, sur la réalité des banlieues populaires, on a peut-être commis des erreurs, mais dans tous les sens. Peut-être qu'on n'a pas très bien entendu, compris, les réactions des populations qui étaient là avant, qu'elles soient d'origine française ou étrangère d'ailleurs, peu importe mais, et qui se sont retrouvées dans des situations très difficiles, et on n'a pas très bien compris cette protestation-là, ou les… ce que les gens appellent maintenant la France périphérique, peut-être qu'on n'a pas vraiment donné la parole à ces gens-là et qu'ils se sentent abandonnés ou, comment dire, méprisés même, à certains égards, par la presse parisienne, pas par la presse régionale mais par la presse parisienne.

    Guillaume Erner : Henri Maler, une réaction par rapport à ce que vient de dire Laurent Joffrin.

    Henri Maler : Non, je voudrais terminer d'argumenter sur ce qu'il a dit précédemment. Le problème de l'indépendance des rédactions, ce n'est pas quelque chose que l'on juge journaliste par journaliste ou en rendant visite aux responsables de Libération. La question de…

    Laurent Joffrin : Pas aux responsables, aux journalistes.

    Henri Maler : Et il continue à m'interrompre.

    [Rires de Guillaume Erner]

    Laurent Joffrin : Mais non mais vous dites…

    Guillaume Erner : Laissez parler Henri Maler.

    Henri Maler : Le grand démocrate Laurent Joffrin…

    Laurent Joffrin : Mais c'est un débat, mais calmez-vous.

    Henri Maler : … quel que soit…

    Laurent Joffrin : Mais c'est un débat contradictoire, voilà, c'est un direct, on s'interrompt, il faut s'habituer, ce n'est pas grave !

    Henri Maler : Mais vous ne faites que cela…

    Laurent Joffrin : Mais non, vous aussi !

    Henri Maler : Mais vous ne faites que cela…

    Laurent Joffrin : Allez-y, parlez, parlez, parlez, parlez, parlez.

    Henri Maler : Arrêtez de jouer au roquet, c'est un rôle qui vous va très mal.

    Laurent Joffrin : Mais non, mais non. Ne vous inquiétez pas…

    Henri Maler : Laissez-moi simplement…

    Laurent Joffrin : Allez-y !

    Henri Maler : … calmement, sereinement, développer un argument jusqu'au bout, peut-être même une phrase avec une subordonnée, vous vous rendez compte ?

    Laurent Joffrin : Ah oui, j'aurais du mal à la comprendre. [Rires]

    Henri Maler : [Soupir]

    Guillaume Erner : Henri Maler, Henri Maler, regardez-moi et continuez.

    Laurent Joffrin : Non mais allez-y, non mais allez-y !

    Henri Maler : Si vous voulez savoir ce qu'est l'éditocratie, quelle est l'arrogance absolument insupportable de ses représentants, vous écoutez Laurent Joffrin ce matin. C'est tout ce que j'ai à dire. Maintenant je veux bien parler des sujets que vous abordez, mais je trouve inutile de dialoguer avec quelqu'un qui ne dialogue pas, qui ne discute pas, qui aboie…

    Guillaume Erner : S'il vous plait, si vous pouvez par exemple réagir à ce que Laurent Joffrin vient de dire, non pas en vous interrompant mais précédemment, sur la responsabilité des médias dans la montée du populisme.

    Henri Maler : Alors c'est un point avec lequel je suis d'accord avec Laurent Joffrin. Les médias ne sont pas tout-puissants. Ils sont beaucoup moins puissants qu'ils ne le disent, que parfois ils le croient, ou qu'ils le laissent entendre. Ils ne sont pas tout-puissants, ça ne veut pas dire qu'ils sont impuissants. Bien sûr, si les médias faisaient l'opinion ou si l'opinion était placée sous le contrôle permanent des médias, et de médias de la Corée du Nord, ça risquerait de provoquer un certain nombre de dégâts. Simplement ils ont des pouvoirs. Des pouvoirs qu'il faudrait distinguer, ce qui prendrait plusieurs heures d'argumentation, et notamment ils ont un pouvoir de problématisation. C'est-à-dire une capacité de dire comment les problèmes doivent être posés, et à partir du moment où de façon convergente, non concertée, mais de façon convergente, la façon dont les problèmes sont posés est relativement homogène, ils ont un effet de légitimation. Et nombre de critiques, de méfiance à l'égard des médias, vient de la façon, est contestée la façon de poser les problèmes. Je termine d'une phrase sur les quartiers populaires. Si on pose les problèmes des quartiers populaires essentiellement, je ne dis pas uniquement, ce serait faux, sous un angle sécuritaire, sous l'angle de comment assurer le maintien de l'ordre, chasser les délinquants, éviter que les voitures s'enflamment, etc., etc., vous êtes sûrs que vous passez complètement à côté de la façon dont vivent les gens dans les quartiers populaires. Dans la presse écrite cela n'est pas homogène, bien évidemment, bien évidemment, mais il y a une façon de poser les problèmes qui est convergente. Je vais citer un exemple : quand monsieur Philippe Val, j'ai cité peu de noms vous voyez, explique que le plus grand danger pour le journalisme c'est le « sociologisme », je suis halluciné. Et quand il explique, je suppose que je vais faire sourire Laurent Joffrin là, qu'il explique que ce qui ne va pas dans la journalisme c'est l'influence d'Acrimed dans les écoles de journalisme, on se demande comment l'ancien directeur de France Inter a pu le rester, avec de telles idées, d'une stupidité sans limite.

    Guillaume Erner : Laurent Joffrin, une réponse à ce sujet. Est-ce que vous considérez là aussi qu'il y a en quelque sorte un ferment dissolvant dans cette critique des médias qui est faite par Acrimed, ou au contraire un aiguillon utile à la profession.

    Laurent Joffrin : Dissolvant non. Qu'ils donnent leurs opinions, c'est normal. Mais ce qui me frappe, bon je ne les lis pas beaucoup hein, mais j'ai regardé, puisque j'étais invité, c'est… il n'y a jamais rien de bien. Quand vous lisez ce truc-là, il n'y a jamais rien de bien. Tout est euh… critiquable. Enfin, tout est critiquable, par définition, mais la conclusion c'est toujours : c'est pas bien. C'est pas indépendant c'est néolibéral, c'est je-sais-pas-quoi, etc. Il y a… par exemple, depuis un certain temps, la presse a sorti un certain nombre de choses, par exemple sur Fillon, ou sur la Syrie, moi je trouve que c'est plutôt du bon travail, qu'ils ont bien travaillé les gens du Canard enchaîné par exemple, ou les gens de France 2. Ils ont bien fait de faire ça. Bah il faut le dire ! La critique ça ne consiste pas toujours à miner les choses à la base, en disant « voilà, ils sont sous influence, sous la coupe de… ». C'est toujours le même article qui revient quoi, c'est toujours la même chose…

    Henri Maler : Que vous n'avez pas lu.

    Laurent Joffrin : Si si, j'en ai lu beaucoup, mais j'ai arrêté, c'est toujours la même chose, donc évidemment au bout d'un moment je m'arrête.

    Henri Maler : C'est faux.

    Laurent Joffrin : Et donc euh, voilà. Il faut faire la… Et il faut quand même aller sur place ! Vous dites non je n'ai pas besoin d'aller sur place. Mais si, il faut aller sur place ! Vous savez il y a un proverbe en journalisme, qui est un peu sarcastique, qui dit « l'enquête est l'ennemi de l'angle ». Ça veut dire que si vous avez un préjugé sur quelque chose, si vous faites une enquête, c'est embêtant parce que vous êtes obligés de changer d'idée. C'est juste un conseil que je leur donne : vous devriez faire ça, dans les journaux, aller voir, vraiment, comment ça se passe. Venez ! Encore une fois, venez voir ! Si on est si évidemment sous la dépendance de quelqu'un, ça doit se voir quand même !

    Guillaume Erner : Henri Maler, là aussi pour reformuler ce que vient de dire Laurent Joffrin, est-ce que vous avez la sensation de trouver dans certains organes médiatiques plus d'articles, ou de couvertures qui vous paraissent satisfaisantes ?

    Henri Maler : Évidemment oui.

    Guillaume Erner : Est-ce que vous pouvez, dans ce cas-là, nous donner des exemples, ou des noms ?

    Henri Maler : Nous rêvons depuis plusieurs mois et même plusieurs années d'avoir une rubrique qui s'intitulerait, le titre est une peu long, « un autre journalisme est possible, la preuve c'est qu'il existe déjà ». Le problème, qui échappe totalement à Laurent Joffrin et à un certain nombre de ses confrères…

    Laurent Joffrin : Comme tant de problèmes.

    Henri Maler : [Silence agacé]

    Laurent Joffrin : [Rires]

    Guillaume Erner : Vous l'avez un peu titillé, c'était normal.

    Laurent Joffrin : Décontractez-vous, c'est un débat démocratique.

    Guillaume Erner : Allez-y Henri Maler.

    Henri Maler : Ce n'est pas un débat. Ce n'est pas un débat. Un débat cela consiste à échanger des arguments monsieur Joffrin, et donc laisser l'interlocuteur développer…

    Laurent Joffrin : Allez-y.

    Henri Maler : … et ne pas passer son temps à mordre les mollets de l'interlocuteur quand on n'est pas d'accord avec lui. Il faudra que vous appreniez à être moins arrogant, et à…

    Laurent Joffrin : Donc quand on vous contredit on est arrogant.

    [Guillaume Erner : Un mot de conclusion Henri Maler.]

    Henri Maler : Mais ce n'est pas, ce ne sont pas des contradictions, ce sont des assertions…

    Laurent Joffrin : Oui, c'est des piques. Excusez-moi, je suis désolé, voilà, je m'excuse.

    Henri Maler : Il a, je le répète, des heures et des heures d'antenne…

    Laurent Joffrin : Mais ce n'est pas moi qui ai choisi ça.

    Henri Maler : … et dès qu'il a affaire à un interlocuteur minoritaire et minorisé, il essaie de l'empêcher de parler. Il est un concentré de ce qu'il y a de pire dans l'éditocratie. Voilà monsieur Joffrin.

    Laurent Joffrin : Voilà. C'était la prémisse, Et on en arrive à la conclusion. [Rires]

    Guillaume Erner : Merci à tous les deux, je ne sais pas si l'auditeur s'y retrouvera mais voilà, on a essayé effectivement de proposer un débat sur la manière dont les médias s'intéressent à la démocratie. Merci d'avoir été en notre compagnie, on vous retrouve donc dans les colonnes de Libération et sur le site Acrimed.


    [1] Voir la transcription intégrale de la séquence en « annexe ».

    [2] Les « Jeudis d'Acrimed » et les « Journées de la critique des médias » notamment.

    [5] Ainsi qu'il l'a lui-même reconnu à mots à peine couverts :
    - Guillaume Erner : « Il ne s'agit pas d'un débat sur Acrimed ou sur Libération... »
    - Laurent Joffrin : « Mais si c'est un débat sur Acrimed ! Pourquoi pas ? »

  • Qui cherche à museler la liberté de la presse ?

    17 février — « Indépendance » ? Pressions, censures et collusions, , 106145

    Nous publions un communiqué du SNJ-CGT (Acrimed).

    Après François Fillon, qui fait huer la presse dans ses meetings, parce qu'elle révèle les affaires très lucratives du député Les Républicains et de sa famille, la police tombe à bras raccourcis sur la presse.

    Mardi [14 février] sur France Inter, la secrétaire générale du syndicat national des commissaires de police, Céline Berthon, a laissé planer des menaces sur notre consœur Rosa Moussaoui, grand reporter à L'Humanité, à la suite de son article de la veille évoquant « le trouble passé judiciaire du commissaire d'Aulnay-sous-Bois ». Elle y révélait la précédente condamnation, en 2008, de ce policier qui dirige les agents poursuivis pour le viol présumé de Théo : il avait écopé de dix-huit mois d'emprisonnement avec sursis et un an d'interdiction professionnelle pour des faits similaires.

    La journaliste n'a fait que son travail. Céline Berthon trouve le procédé « dégueulasse » et estime qu'il s'agit d'une « mise en danger de la vie d'autrui » [1]. Mais enquêter, recouper des informations par ailleurs publiques (le nom du commissaire, comme sa condamnation, avaient été en leur temps donnés par les médias) est l'essence même de notre métier. À L'Humanité, elle est même inscrite au cœur de l'ADN du journal : « C'est par des informations étendues et exactes que nous voudrions donner à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde », écrivait son fondateur Jean Jaurès dans le premier éditorial du quotidien, le 18 avril 1904.

    En remettant en cause cette liberté qui est la nôtre et constitue un des piliers de la démocratie, qui plus est, sans contradiction à l'antenne d'un service public d'information, c'est à la liberté d'informer, à la liberté de la presse que s'attaque la fonctionnaire de police. A travers notre consœur de L'Humanité, c'est à tous ceux qui ont relayé cette information que s'adresse cette menace. Le SNJ-CGT apporte tout son soutien à Rosa Moussaoui et appelle la profession à continuer à faire son métier honnêtement, au service du public.

    Le 15/02/2017

    Source : site du SNJ-CGT


    [1] La citation complète de la commissaire est la suivante : « Nous mettons en garde ceux qui se livrent à ce type de procédés aujourd'hui sur le fait qu'ils sont dans une mise en danger de la vie d'autrui » (note d'Acrimed).

  • Concentration des médias en France et ailleurs (vidéo d'un jeudi d'Acrimed)

    http://www.acrimed.org/ScDQW53ueNE
    16 février, par Acrimed — Les Jeudis d'Acrimed (1996-2014), , , , 106146

    Le 19 janvier 2017, à la Bourse du travail de Paris. Avec Christophe Deloire (Reporters sans frontières) et Jérémie Fabre (Acrimed).

    « Quand les journalistes m'emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ». À l'instar de Xavier Niel [1], une poignée de milliardaires s'est emparée de la majorité des grands médias français. Un phénomène de concentration de la propriété des médias qui n'est pas nouveau mais qui s'est accéléré dangereusement ces dernières années : rapprochement progressif de Libération, L'Express, RMC et BFM-TV au sein du groupe de Patrick Drahi ; fusion de L'Obs et du Groupe Le Monde contrôlé par le trio Bergé/Niel/Pigasse ; rachat du Parisien/Aujourd'hui en France par Bernard Arnault, déjà propriétaire des Échos et de Radio classique ; mariage forcé entre I-Télé, Canal+ et Direct Matin sous la férule de Vincent Bolloré…

    En France [2] comme à l'étranger [3], le paysage médiatique se confond de plus en plus avec le classement des grandes fortunes.

    Ces grandes manœuvres [4] ont des répercussions déjà bien visibles sur la qualité de l'information et sur les conditions de travail des journalistes, accélérant des phénomènes qui témoignaient déjà d'une dégradation de l'information et de ses conditions de production : conflits d'intérêts, course au clic et à la rentabilité, censure et autocensure des journalistes, licenciements politiques, plan sociaux…

    Dans son dernier bilan annuel, Reporters sans frontières (RSF) fait reculer la France à la 45e place au classement mondial de la liberté de la presse. La raison avancée est des plus claires : « L'appropriation des médias par une poignée d'hommes issus de la finance et de l'industrie constitue la principale raison du recul relatif de la France. Le phénomène, déjà prégnant ces dernières années, s'est accentué. »

    Dans quelle mesure la tendance à la concentration des médias en France et à l'étranger [5] est-elle un véritable danger pour l'information et le journalisme ? Comment se manifeste-t-elle concrètement ? Comment s'y opposer ? Pour répondre à ces diverses questions, Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, était notre invité.

    (Toutes nos excuses pour la qualité parfois aléatoire du son)



    [1] Ici cité par Le Monde diplomatique, juin 2011.

    [2] Voir notre infographie sur le sujet.

    [3] Lire par exemple cette étude de cas au Royaume-Uni.

    [4] Analysées en détail ici et ici.

    [5] On peut ici se reporter au dossier de RSF « Médias : les oligarques font leur shopping ».

  • Quand Causeur et Valeurs actuelles s'essaient à la critique des médias

    15 février, par Julien Salingue — Quelle critique des médias ?, , , , 106147

    Quand des médias de la droite décomplexée, tels Causeur ou Valeurs actuelles, s'adonnent à la critique des médias [1], faut-il qu'Acrimed applaudisse ? Pas nécessairement.

    Surtout quand, à la lecture des deux « dossiers » en question, on a le sentiment d'avoir affaire à une opération idéologique opportuniste, qui s'appuie sur des imputations et des approximations, sinon des falsifications, et qui s'inscrit en outre, contrairement à notre critique, dans une « guerre interne » entre médias. Une opération idéologique qui se prolonge aujourd'hui avec la récente mise en ligne d'une pétition exigeant « le pluralisme des opinions dans l'audiovisuel public », soutenue entre autres par Valeurs actuelles [2].

    NB : cet article figure dans le dossier « autocritique médiatique », publié dans le numéro 22 de notre magazine Médiacritique(s), toujours en vente dans notre boutique.

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    Difficile de ne pas relever, dans cette « Une » de Causeur, une allusion à peine voilée au célèbre slogan du Front national : « La France aux Français ! ». Le contenu du dossier ainsi délicatement annoncé mérite qu'on s'y arrête : Élisabeth Lévy et ses collègues s'en prennent vivement à France Inter, coupable selon eux d'être une radio politiquement homogène et quasiment policière. Pas moins : « Les journalistes, les animateurs et les humoristes de France Inter ont bien sûr le droit d'avoir des opinions politiques. Qu'ils partagent trop souvent les mêmes est déjà un problème. Qu'ils traquent avec rage et constance les opinions déviantes est un déni de service public. »

    « L'information se fabrique sous le contrôle sourcilleux des syndicats »

    En quoi consiste cette traque ? Réponse, toujours avec Élisabeth Lévy : « Si vous avez le malheur d'être un peu trop réac, trop pessimiste, trop catholique, ou trop souverainiste, et, plus grave encore, si vous avez le mauvais goût de voter FN ou de soutenir la Manif pour tous, vous prenez cher. » En résumé, France Inter est « une radio publique de gauche » qui faillit à sa mission de service public en ne reflétant pas la diversité des opinions existant en France.

    Pour le très droitier avocat et essayiste Gilles-William Goldnadel, qui « décrypte toutes les semaines l'actualité pour FigaroVox », le verdict est sans appel : « Sur France Inter, le pluralisme va de la gauche à l'extrême-gauche ». L'universitaire Ingrid Riocreux, contributrice régulière du site de Causeur, renchérit : une journée à l'écoute de France Inter constitue selon elle « un voyage au paradis de la gauche angélique ». Selon Goldnadel, « 90 % des journalistes de Radio France véhiculent, sans même y penser, une idéologie gauchisante sommaire ». L'explication est aussi subtile que le diagnostic : « Il y a très peu de militants encartés, mais l'information se fabrique sous le contrôle sourcilleux des syndicats, qui ne se bornent pas à être extrêmement vigilants pour leurs intérêts corporatistes, mais interviennent dans le contenu de l'information. » Élisabeth Lévy complète ainsi la charge antisyndicale : « [Dans les années 2000], Daniel Mermet régnait en maître sur les esprits et les après-midi. Aujourd'hui, on ne l'entend plus, Laurence Bloch ayant mis fin à sa longue carrière, mais nombre de journalistes qu'il a formés, formatés ou fascinés perpétuent son héritage, en s'appliquant à produire une information aussi manichéenne et prévisible que lui. »

    La toute-puissance des syndicats et de Daniel Mermet, que nous ne soupçonnions pas, se traduirait donc par un conformisme de gauche et par un acharnement systématique contre les opinions dissidentes. Les animateurs vedettes de la station en seraient d'ailleurs eux-mêmes victimes, à l'instar de Patrick Cohen : « [Il] a beau être le chef d'orchestre, la partition, déclinée dans les journaux et rubriques diverses, lui est en grande partie imposée et il n'apprécie pas toujours, semble-t-il, les élans parfois robespierristes de la rédaction [...]. La petite musique idéologique qui imprègne l'information traduit moins une ligne éditoriale édictée au sommet que la pensée spontanée de la base. » Résultat : sur France Inter, selon Ingrid Riocreux, « on vous aide à penser dans les clous ». Et les auditeurs sont au diapason, à en croire Goldnadel : « Les auditeurs qui interviennent à l'antenne posent tous des questions de gauche. Le seul sujet, en vérité, c'est l'extrême gauche qui engueule la gauche... Voilà ! » Haro contre le peuple de la rédaction et le peuple des auditeurs : il fallait y penser.

    Généralités générales et allusions allusives

    Cet implacable constat n'a pas manqué de nous surprendre : nous n'avions jamais remarqué à quel point l'antenne de France Inter était squattée par les gauchistes. Mais, prêts à nous laisser convaincre, nous avons étudié attentivement les preuves à charge apportées par les procureurs de Causeur. Et autant le dire franchement : nous n'avons guère été convaincus. Le dossier du mensuel manque en effet singulièrement de contenu, voire d'honnêteté : il repose principalement sur des vérités très générales, « illustrées » par des allusions très allusives et quelques rares exemples soigneusement choisis.

    Ainsi, dans les quatre pages qu'occupe son « article de cadrage » du dossier, Élisabeth Lévy ne se réfère explicitement qu'à une seule émission de France Inter – la revue de presse d'Hélène Jouan datée du 7 octobre 2016 –, et fait trois rapides allusions à d'autres « événements » – sans la moindre citation à l'appui. Le choix du 7 octobre n'est pas innocent, puisque, de l'aveu même d'Élisabeth Lévy, c'était « la première fois » que le mensuel qu'elle dirige était cité par Hélène Jouan. Cette dernière avait en effet consacré ce jour-là une partie de sa revue de presse aux journaux de la « droite décomplexée », évoquant les « Unes » de Valeurs actuelles, du Figaro Magazine et de Causeur, titres qualifiés de « presse bien particulière » ; soulignant, par une référence à un article du Monde à propos de la soirée organisée pour les 50 ans de Valeurs actuelles, « que cette presse-là, ceux qui l'animent et les idées qu'ils défendent ont décidément le vent en poupe » ; et rappelant que les invités de la soirée n'avaient guère eu l'air de s'émouvoir que Valeurs actuelles ait été condamné pour « provocation à la discrimination ». Pas de quoi fouetter un chat, en somme, mais de quoi fâcher Élisabeth Lévy. À ses yeux, ces deux minutes constituent un « petit bijou de propagande » qui autorise cette fulgurante extrapolation : « À France Inter, on adore la différence, l'altérité, l'échange, le métissage. Mais pas avec n'importe qui. Et pas avec moi. De la diversité, en veux-tu en voilà, à condition qu'on ait les mêmes idées ou plutôt les mêmes références plus ou moins mythologiques. »

    Suivent trois allusions de la directrice de Causeur, guère plus convaincantes. Première allusion : en 2012, Pascale Clark aurait refusé de se lever pour serrer la main de Nicolas Sarkozy. Deuxième allusion : le 9 mai dernier, France Inter a diffusé les témoignages de quatre femmes accusant Denis Baupin de harcèlement sexuel « sans que lui ou ses avocats aient eu la possibilité de réagir » (du « journalisme d'inquisition » selon Élisabeth Lévy). Troisième allusion : en septembre dernier, Patrick Cohen a reçu la romancière Léonora Miano « qui s'est exprimée à plusieurs reprises au nom “des colonisés”, sans que le premier matinalier de France pense à demander à cette citoyenne française par qui elle était colonisée. » Diantre !

    Quelques précisions s'imposent, au risque d'apparaître comme les défenseurs acharnés de France Inter que nous ne sommes pas – ce que chacun pourra vérifier sur notre site. D'abord, comme le rappelle Élisabeth Lévy elle-même, Nicolas Sarkozy, invité le 18 octobre dernier, « a été très satisfait de ses échanges avec Patrick Cohen », et n'est donc visiblement pas un paria sur France Inter. Denis Baupin et ses avocats, quant à eux, avaient été sollicités par France Inter et Mediapart, mais avaient refusé de s'exprimer. Quant à la « citoyenne française » Léonora Miano, qui ne prétend d'ailleurs jamais, au cours de l'interview, s'exprimer « au nom des colonisés », elle est née au Cameroun, y a grandi jusqu'à ses dix-huit ans et possède la double nationalité. Force est donc de constater que la désinvolture d'Élisabeth Lévy, journaliste, est fort peu « déontologique ». Ajoutons que lors de la revue de presse incriminée, Hélène Jouan est lancée par un Patrick Cohen qui précise qu'elle a choisi pour une fois ce jour-là de « chausser les lunettes de l'invité », Raphaël Glucksmann, qui souhaite « désinhiber les progressistes face à une droite de plus en plus décomplexée », et que cette revue de presse singulière ne peut guère être considérée comme représentative du travail quotidien d'Hélène Jouan, dont Élisabeth Lévy ne dit d'ailleurs rien.

    « Une journée en Inter » ou une sélection très sélective ?

    C'est probablement ce manque de matériau « concret » qui a conduit Causeur à demander à Ingrid Riocreux d'écouter une journée de programmes de France Inter et de rendre compte de son « voyage au paradis de la gauche angélique ». L'article, dont le titre « Une journée en Inter » fait finement référence au film Une journée en enfer, prétend administrer, non sans ironie, une démonstration accablante de cette horreur : sur France Inter, « on vous aide à penser dans les clous ». Mais à y regarder de plus près, on constate rapidement qu'Ingrid Riocreux choisit soigneusement ses exemples et fait preuve d'une propension à la sélectivité qui confine souvent à la mauvaise foi.

    Qu'a-t-elle retenu ?
    1. un sujet consacré aux prisons payantes de Californie qui serait, selon elle, une « condamnation de l'Amérique comme pays de toutes les inégalités avec, en creux, la valorisation de notre système supposément plus juste » ;
    2. un reportage en Chine où l'on apprendrait « que pour être “branché”, où que vous soyez dans le monde, il faut soutenir Hillary [Clinton] » ; une « petite chronique gentillette sur une PME qui a renoué avec la croissance grâce à des méthodes révolutionnaires » ;
    3. une chronique de Thomas Legrand qui valorise les initiatives locales d'accueil pour les réfugiés ;
    4. des « discours anti-Poutine » ;
_ 5. une interview de Caroline Fourest durant laquelle certains silences de Patrick Cohen signifieraient qu'il faut « entériner le communautarisme, sinon la radicalisation, afin de ne pas l'encourager » ;
    6. une critique de l'émission de Karine Lemarchand, « Ambition intime », parce que la présentatrice a eu « l'idée saugrenue d'inviter Marine Le Pen » ;
    7. des humoristes qui se moquent de partisans de la corrida et de la « Manif pour tous » ;
    8. un reportage aux États-Unis consacré à « une loi qui permet aux clandestins de passer leur permis de conduire » ;
    9. une édition du « Téléphone sonne » consacrée à l'agression de policiers à Viry-Châtillon, dont « on confie la conclusion à un sociologue, voix de la sagesse ».

    Mais nous avons, nous aussi, écouté l'intégralité de la journée du 11 octobre sur France Inter et, étonnamment, nous n'avons pas entendu la même chose qu'Ingrid Riocreux. En effet, si la cobaye de Causeur s'attarde longuement sur quelques « morceaux choisis » qui vont à l'appui de son propos, elle omet soigneusement de relever quelques éléments « gênants », quand elle ne présente pas de manière biaisée les moments qui ont retenu son attention.

    Ingrid Riocreux se réfère à la chronique de Thomas Legrand, mais elle a « oublié » celle du gauchiste Dominique Seux [3]. Celui-ci rappelait ce jour-là que les candidats à la primaire de la droite avaient « raison de dire que les réformes homéopathiques, cela suffit et que le niveau inouï du chômage comme le fait que la France enregistre pour la troisième année consécutive une croissance inférieure à celle de la zone euro, tout cela appelle à agir fort ». Et notre gauchiste de citer pêle-mêle « [la] retraite à 64 ou 65 ans, 300 000 fonctionnaires en moins au minimum, [le] temps de travail à 37 ou 39 heures, [les] impôts à la baisse ».

    Ingrid Riocreux a retenu que l'émission « Ambition intime » a été critiquée en raison de l'invitation faite à Marine Le Pen, mais elle a « oublié » que c'est la prestation d'Arnaud Montebourg qui a été tournée en dérision lors de l'émission « L'Instant M ».

    Ingrid Riocreux a également soigneusement « oublié » de relever que l'émission « Affaires sensibles », consacrée ce 11 octobre au krach de 2008, recommandait certes la lecture des ouvrages de Frédéric Lordon, mais aussi de ceux de Paul Jorion, qui écrivit un temps pour Causeur et qui fut notamment membre du groupe « Pour une économie positive », présidé par le bolchevik Jacques Attali, dans lequel on retrouvait entre autres les marxistes Jean-Luc Hees, Daniel Cohen et Michel Barnier.

    Etc.

    Quant à la sélection elle-même, le moins que l'on puisse dire est qu'elle prend parfois quelques libertés avec les faits. Ainsi du reportage en Chine, censément « pro-Hillary » : la majorité du temps de parole est en réalité donné aux arguments des « pro-Trump ». Ainsi également du « Téléphone sonne » qui, outre, en effet, « un sociologue » (Laurent Mucchielli), a lieu en présence... du maire UDI de Viry-Châtillon (Jean-Marie Vilain) et d'un représentant du syndicat de policiers UGP-FO (Luc Poignant [4]).

    Si les éléments rapportés par Ingrid Riocreux ne sont pas faux, ils sont ainsi sélectivement déformés et parfois retaillés pour correspondre au propos du dossier de Causeur.

    On se permettra enfin de souligner que « l'humour » d'Ingrid Riocreux, qui tourne en dérision les humoristes de France Inter, est d'un goût — si l'on peut dire — plus que douteux. En témoigne ce commentaire au reportage consacré à cette PME qui a bouleversé sa gestion des ressources humaines : « Cerise sur le gâteau, “les trois dernières recrues avec un peu de responsabilités” sont des femmes. L'histoire ne dit pas si l'une d'elles est issue d'une minorité ethnique ou de la communauté LGBTQIA. Le monde n'est pas encore parfait. » Sic.

    Critique des médias ou croisade politique ?

    Les auteurs du dossier de Causeur, dont le reste est à l'image de ce que nous venons de décrire, ont donc trouvé ce qu'ils cherchaient. Mais le problème est qu'ils ont soigneusement oublié le reste. Quand elle se prétend exhaustive, la critique de l'absence de pluralisme est menacée d'être biaisée et sélective, surtout lorsqu'elle est presque exclusivement motivée, comme c'est le cas pour Causeur, par des partis pris politiques et par la concurrence entre les médias. Critique des médias et critique médiatique font rarement bon ménage.

    Nos propres observations ne sont sans doute pas au-dessus de toute contestation, mais leur dimension politique, quand elle existe, n'a rien à voir avec la contre-propagande systématique ou la guéguerre entre partis pris auxquelles se livre Causeur. Ainsi, parce que notre critique du pluralisme, même si elle n'est pas dénuée de présupposés, ne prétend pas à l'exhaustivité et est indépendante de la confrontation qui met aux prises les médias et les journalistes entre eux, nous ne pouvons pas nous défendre d'un grand éclat de rire (et peut-être même d'un peu d'indignation) lorsque Causeur s'obstine à vouloir démontrer que France Inter serait un repaire de gauchistes. Nous avons par exemple analysé les invitations de l'intervieweuse Léa Salamé sur une période d'un an (août 2014-juillet 2015), et en étions notamment arrivés au résultat selon lequel la journaliste avait invité 16 fois plus de patrons que de syndicalistes ou représentants de salariés [5]. Une bien étrange « gauche ». Nous avons également eu l'occasion à de nombreuses reprises de nous pencher sur les interviews de Patrick Cohen ou les éditoriaux d'Arnaud Leparmentier [6] (qui n'est curieusement jamais cité dans le dossier de Causeur), deux journalistes loin d'avoir cédé aux sirènes du gauchisme qui régnerait sur la station, et qui, contrairement à l'omnipotent Daniel Mermet, n'ont pas été mis à la porte.

    La « démonstration » de Causeur n'en est pas une, et ne poursuit en réalité qu'un seul but : expliquer, sous couvert de défense du « pluralisme », que ce qui n'est pas assez présent à l'antenne de France Inter, ce sont... les positions défendues par Causeur. Une cause, chacun l'avouera, beaucoup moins noble, et qui n'a pas grand-chose à voir avec la critique des médias. Soulignons ici que ce reproche nous est parfois adressé par une certaine extrême droite qui considère qu'Acrimed aurait pour véritable objectif de faire davantage entendre les idées de la gauche radicale dans les grands médias. Nous invitons chacun à se faire son idée en comparant nos travaux, nos démonstrations et nos arguments à ceux de Causeur dans sa croisade contre le prétendu « gauchisme » de France Inter.

    Une croisade à laquelle Valeurs actuelles a également pris part, dans sa livraison du 1er décembre 2016, en sortant une artillerie encore plus lourde que celle du mensuel dirigé par Élisabeth Lévy, comme en témoigne la « Une » de l'hebdomadaire :

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    On ne pourra tout d'abord s'empêcher de relever que dans l'éditorial de ce numéro, le directeur de la rédaction Yves de Kerdrel est formel : « C'est désormais quasi certain. François Hollande devrait annoncer dans les heures ou dans les jours qui viennent son intention de briguer un second mandat en 2017. [...] Pour tenter d'être réélu, François Hollande piétine cinq années d'engagements, de promesses et de discours pour s'allier à celles [Christiane Taubira, Martine Aubry, Anne Hidalgo] qui ont saboté ses réformes. Et à des idéologues dangereuses, dont le seul but est de déconstruire les pierres angulaires de notre société. » Dans une livraison consacrée notamment aux « mensonges » et autres « manipulations » des médias, c'est gênant. Mais passons, et concentrons- nous sur le dossier qui, tout en étant plus court que celui de Causeur (11 pages contre 20), ressemble à s'y méprendre à ce dernier. On notera d'emblée, et sans surprise, que l'article de cadrage d'Élisabeth Lévy est cité dans l'article de cadrage de Valeurs actuelles, qui convoque également Gilles-William Goldnadel, et que le dossier se clôt par une tribune... d'Ingrid Riocreux. Le monde de la critique droitière des médias est décidément petit !

    Une opération médiatique et politique

    La problématique du dossier semble d'ailleurs être un copier/coller de celle de Causeur, élargie à l'ensemble des grands médias : « Le problème [n'est] pas que les journalistes aient des opinions mais que, ayant transformé ces opinions en vérité, ils ne parviennent plus à imaginer qu'il en existe d'autres. Le jour où le réel leur en suggère, ce qui arrive de plus en plus souvent, ils choisissent alors de les ignorer. » Un constat auquel nous pourrions presque souscrire, en y introduisant certaines nuances, mais qui ne prend tout son sens, dans le cas de Valeurs actuelles, que lorsqu'on le rapporte à la critique idéologique formulée par l'hebdomadaire : « Les journalistes, dans leur grande majorité, ne sont pas réacs, ils ne croient pas au “déclin” de la France, ils ne sont ni catholiques, ni souverainistes. [...] Dans la presse, à la télé, à la radio, on aime le “vivre-ensemble”, le bio et l'Europe sans frontières. »

    Nous y sommes. La « critique » est motivée par de seuls considérants idéologiques, et Valeurs actuelles reprend ici à son compte le « constat » formulé par son invitée Ingrid Riocreux dans son ouvrage La Langue des médias lorsqu'elle expose ce que recouvre, selon elle, la « soumission idéologique » des journalistes : « sans-frontiérisme, antiracisme, européisme, un certain féminisme, une certaine doctrine climatologique, etc. » (p. 39). On apprendra ainsi au long du dossier que « la droite est présente dans les médias mais, comme on dirait au football, elle joue toujours à l'extérieur, en terrain parfois très hostile », que le CSA est « le gendarme de la pensée unique » ou encore que « dans l'univers de l'enseignement, de la culture et de l'information, la prégnance des idées de gauche reste très forte et le terrorisme intellectuel ne désarme pas ».

    Nous épargnerons à nos lecteurs et lectrices une critique minutieuse de ces 11 pages riches en clichés, caricatures et outrances, mais de nouveau sans analyse sérieuse des faits. La « Une » donnait le ton : « les médias » sont aux mains des gauchistes et de leur « pensée unique », et c'est ce qui explique la désaffection du grand public à leur égard. Mais que l'on se rassure : « Les choses changent. Fidel Castro est mort. On peut aujourd'hui critiquer le communisme, ce qui était encore très compliqué il y a vingt ans. Peut-être un jour pourra-t-on affirmer que l'immigration n'a pas été une chance pour la France ou que l'islam semble porteur de violence. » Sic.

    « Peut-être » oserons-nous émettre l'hypothèse que ce jour est déjà arrivé et qu'à l'instar de Causeur (et de Don Quichotte), Valeurs actuelles se fabrique un adversaire imaginaire, mais à sa mesure : la « gauche bien-pensante » qui aurait, selon ces aventuriers du pluralisme, la mainmise sur les principaux médias. Un « constat » non dénué d'intérêts boutiquiers qui, là encore, ne peut que faire sourire les observateurs sérieux des médias, qui ne critiquent pas le déficit de pluralisme pour la seule raison que leurs opinions propres ne seraient pas suffisamment représentées et refusent de céder à la facilité d'une critique purement idéologique et, partant, hémiplégique. Comme Causeur, Valeurs actuelles semble en effet « oublier » des pans entiers du paysage médiatique, et fabrique une « pensée unique » qui a bien du mal, et pour cause, à s'incarner dans des exemples concrets et dans des études qualitatives ou quantitatives.

    ***

    Les deux livraisons de Causeur et Valeurs actuelles évoquées dans cet article sont exemplaires de l'opération politique et médiatique menée par une médiacratie de droite qui essaie de surfer sur une légitime défiance à l'égard des grands médias pour faire valoir ses idées, et seulement ses idées, au nom d'une prétendue défense du pluralisme. Une tentative de hold-up sur la critique des médias qui, de raccourcis en amalgames et d'omissions en petits mensonges, dévoile son vrai visage et ses véritables objectifs, quitte à frôler parfois le ridicule dans la dénonciation d'une prétendue « bien-pensance de gauche » omniprésente dans les grands médias.

    C'est ainsi que Causeur, obnubilé par sa dénonciation du « gauchisme » de France Inter, ne s'est pas livré à une opération élémentaire que nous n'avons pour notre part pas manqué de réaliser : vérifier si les invités du mensuel iconoclaste dirigé par Élisabeth Lévy avaient ou non droit de cité sur la si conformiste France Inter. Résultat : sur les cinq invités « hors dossier » interviewés par Causeur en novembre 2016, trois l'ont également été sur France Inter : Patrick Buisson (invité de la matinale le 29 novembre), Frédéric Encel (invité de la matinale le 20 décembre) et le cinéaste Asghar Farhadi (invité de « L'heure bleue » le 4 novembre). Piqués par la curiosité, nous avons réalisé le même exercice pour les interviewés de décembre, et le résultat est identique : sur les cinq personnalités invitées par Causeur, trois l'ont également été par France Inter : le journaliste du Figaro Alexandre Devecchio (invité du « Nouveau rendez- vous » le 24 octobre), le géographe Christophe Guilluy (invité du « Club des idées » le 2 octobre) et le réalisateur Olivier Assayas (invité de « La bande originale » le 14 décembre). Tout ça pour ça ?

    Julien Salingue


    [1] « France Inter aux Français », Causeur, novembre 2016 ; « La propagande des médias », Valeurs actuelles, 1er décembre 2016.

    [2] Et dans laquelle on peut, entre autres, lire ceci : « Nous n'acceptons plus que les informations d'Arte prennent la forme d'un militantisme qui promeut l'immigration sans frontières, le féminisme extrémiste et une écologie jusqu'au-boutiste. »

    [4] Celui-là même qui s'est récemment distingué en affirmant que traiter un jeune noir de « Bamboula » était « à peu près convenable ».

  • BFM-TV au chevet de François Fillon

    14 février, par Frédéric Lemaire — Présidentielle 2017, , , , 106094

    Lundi 6 février, François Fillon tenait une conférence de presse pour s'expliquer sur les révélations dont sa femme et lui font l'objet. Sur le plateau de BFM-TV, Ruth Elkrief compatit : « Il y a une demande un peu totalitaire, parfois, de transparence. » L'animatrice n'en est pas moins rassurée : François Fillon aurait « tourné la page ». La suite lui donnera tort, mais la complaisance de l'animatrice donne le ton : tout au long de la semaine, BFM-TV ne manquera pas une occasion d'annoncer le « rebond » de la campagne de François Fillon.

    « Il est convaincant sur le plan politique »

    Ce lundi 6 février, les éditorialistes sont de sortie. Dans un article étoffé, Samuel Gontier revient en détail sur leurs réactions enthousiastes, voire émues, sur les plateaux des chaînes de télévision (BFM-TV, i-Télé, LCI, Franceinfo, France 2, France 5).

    Sur celui de BFM-TV, les « experts » sont conquis. Pour Anna Cabana, du Journal du dimanche, François Fillon est « sauvé », et d'ajouter : « Le patron, c'est Fillon. Qu'est-ce que vous voulez de plus ? » Pour Laurent Neumann, « il est convaincant sur le plan politique ». « Il a repris l'initiative », commente l'animatrice, Ruth Elkrief. Interrogé un peu plus tard par Jean-Baptiste Boursier, Christophe Barbier est admiratif : « On a vu le caractère d'un homme qui s'est affirmé comme un chef autoritaire, tout le monde s'est mis au garde-à-vous. »

    Rebelote le lendemain. Dans son éditorial matinal pour la chaîne d'info en continu, le même Christophe Barbier applaudit « une reprise en main politique spectaculaire et efficace ». Invité sur le plateau, Éric Woerth, conseiller politique de François Fillon, dénonce « un mensonge éhonté » à l'origine de l'affaire. Le bandeau annonce : « Fillon renoue avec la campagne ».

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    Mais le soir, Le Canard enchaîné annonce de nouvelles révélations. C'est Roger Karoutchi, soutien de François Fillon, qui est le premier interrogé sur ces nouveaux éléments sur le plateau de « BFM Story ». Même s'il le reconnaît : il n'en a pas encore eu connaissance ! Puis c'est au tour des « experts », Guillaume Tabard, éditorialiste au Figaro, Thierry Arnaud, de BFM-TV et Serge Raffy, de L'Obs.

    Pour l'expert du Figaro, « on distille au compte-goutte les éléments de sorte que cette affaire ne se referme pas ». Un acharnement du Canard enchaîné ? C'est ce que suggérait, une semaine auparavant, Ruth Elkrief, qui s'adressait au rédacteur en chef de l'hebdomadaire satirique : « Avez-vous l'intention de feuilletonner longtemps ce poison lent qui influe sur l'élection ? [1] »

    « On est vraiment dans un feuilleton du supplice chinois », commente Serge Raffy, plein de compassion à l'égard de François Fillon : « C'est une situation épouvantable pour lui. » Thierry Arnaud, en bon conseiller en communication de François Fillon, évoque quant à lui les stratégies qui permettraient au candidat de la droite de redémarrer sa campagne.

    Puis c'est Ruth Elkrief qui prend le relais. Après un premier débat, elle reçoit Bruno Retailleau, qui est le coordinateur de campagne de François Fillon. Sans contradicteur, le sénateur de la Vendée dénonce « les pseudo-révélations mensongères du Canard enchaîné », et « demande solennellement aux journalistes d'arrêter cette instrumentalisation ». Puis il distribue un bon point (mérité) à Ruth Elkrief : « Vous avez de la distance, mais ce n'est pas le cas de toutes les émissions. »

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    Mercredi 8 février, le « 19h Ruth Elkrief » s'ouvre sur une question originale : « L'opération reconquête de François Fillon va-t-elle convaincre ? », avec Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, et Sophie Coignard, éditorialiste au Point. Décidément, la presse de droite est à l'honneur puisque la veille, c'était Challenges et Valeurs actuelles qui étaient invités dans l'émission de l'animatrice de BFM-TV. Eugénie Bastié plaide pour un changement de cap de la part du candidat. Quant à Sophie Coignard, elle exprime des doutes sur la capacité de Fillon à « tenir ». Un bandeau barre l'écran : « Fillon contre-attaque sur le terrain ».

    « L'épreuve du feu qu'il subit est d'une férocité extraordinaire »

    La campagne de François Fillon est à nouveau le sujet incontournable de l'émission du soir de BFM-TV le jeudi 9 février : cette fois-ci, c'est l'avocat du candidat LR qui est reçu par Ruth Elkrief, pour évoquer la conférence de presse qu'il vient de donner. Une tribune de dix minutes qui lui permet de remettre en cause l'instruction menée par le parquet financier. Sans contradicteur, il assène : le parquet « ne respecte pas la procédure », il « viole la séparation des pouvoirs », voire « la loi », et son enquête serait « nulle ». Comme toujours, un bandeau barre l'écran, citant les propos pro-Fillon (« une enquête illégale ») tandis que les images de François Fillon défilent en arrière-plan.

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    Place au débat sur cette « contre-offensive judiciaire », avec sur le plateau Virginie Le Guay (Paris Match), Marion Mourgue (Le Figaro), David Revault d'Allonnes et Anna Cabana (Le JDD). L'avocat de François Fillon n'est plus sur le plateau, mais Ruth Elkrief est bien présente pour rappeler à ses invités les arguments « très nourris » de la défense du candidat LR. Puis, « priorité au direct » : on passe aux images en direct de François Fillon en meeting au Futuroscope.

    C'est désormais une « contre-offensive sur le terrain », commentée en long et en large par les éditorialistes : « il joue l'émotion, il lève le poing, le poing serré » ; « est-ce qu'il sera audible ? » ; « il y a comme une transfiguration » ; « il faut qu'il apprenne à sourire » ; « là c'est tapis, il joue tout » ; « on a un nouveau Fillon »… Une discussion passionnante ! Et ce meeting de soutien à François Fillon se poursuit tout le long du « 20h politique » avec Ruth Elkrief, Bruno Jeudy et Anna Cabana.

    Au soir du vendredi 10 février, la campagne de François Fillon est toujours et encore au programme de BFM-TV. Cette fois-ci Ruth Elkrief est absente des plateaux, mais c'est Thomas Misrachi qui reprend le flambeau. Après la « riposte » et les « contre-attaques », une question se pose, décidément lancinante : « François Fillon est-il sauvé ? » Un bandeau barre l'écran : « Fillon : la campagne relancée ? » L'émission s'ouvre sur les propos d'Hervé Mariton, député LR de la Drôme, qui défend son candidat, puis c'est au tour de Serge Raffy (L'Obs) et Carl Meeus (Le Figaro Magazine) de débattre.

    Ce dernier dresse un bilan plutôt positif de la semaine de François Fillon : le candidat n'est « pas relancé, mais sauvé ». Pour Serge Raffy, « l'épreuve du feu qu'il subit est d'une violence et d'une férocité extraordinaire ». « Ce n'est pas encore le grand tribun qu'on peut espérer pour gagner une élection présidentielle », mais le « mauvais sort qui lui est fait » pourrait l'aider à « fendre l'armure » et « créer cette relation particulière entre un homme et un peuple ». Le présentateur résume l'intervention de Serge Raffy : « Ça ne va pas moins mal, ça va un peu mieux peut-être ? » Une bonne synthèse de la vacuité de l'échange.

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    ***

    Pas un soir donc, durant cette semaine du 6 février, sans que la campagne de François Fillon n'anime les plateaux de BFM-TV. C'est la première chose qui interroge : la couverture démesurée réservée aux déboires du candidat LR. Certains éditorialistes reprochent au Canard enchaîné de « feuilletonner » l'affaire Fillon ; ils semblent pourtant ravis, à chaque épisode, de faire partager la vacuité de leurs commentaires aux téléspectateurs.

    Ce qui frappe ensuite, c'est la complaisance à l'égard de la stratégie de communication du candidat LR. En témoignent les invitations, sans contradicteurs, de l'avocat des époux Fillon, ou du directeur de campagne Bruno Retailleau – qui n'a pas manqué de remercier Ruth Elkrief –, ainsi que les commentaires pleins de sollicitudes à l'égard du candidat accablé par le « mauvais sort » [2].

    Cette complaisance est-elle due au fait que, sur les plateaux de BFM-TV, on trouve une majorité écrasante de représentants de la presse de droite ? Car si l'émission de Ruth Elkrief a le mérite de respecter un certain équilibre entre hommes et femmes, c'est moins le cas s'agissant de la diversité des opinions. Qu'on en juge aux médias invités du lundi au vendredi : Challenges, Valeurs actuelles, Le Point, Le Figaro (3 fois), Paris Match, Le JDD (2 fois) et enfin L'Obs. Inviter des partisans de François Fillon ? Pourquoi pas ! Mais l'absence de contradiction et de pluralisme est tellement flagrante que BFM-TV a pris des allures de QG de campagne du candidat de droite.

    Frédéric Lemaire


    [2] Sauf erreur de notre part, la légitimité de la candidature de François Fillon n'a été remise en cause qu'une seule fois au cours des débats de la semaine dans l'émission de Ruth Elkrief. Comme un pavé dans la mare, Maurice Szafran lançait ainsi, au soir du 7 février : « Dans toutes les grandes démocraties, Fillon ne serait plus candidat. »

  • Entre personnalisation et disqualification, la politique selon « C dans l'air »

    13 février, par Maxime Friot — Présidentielle 2017, , , , 106095

    Réunissant éditorialistes de médias dominants et « experts » acceptant de jouer le jeu de l'émission de France 5, « C dans l'air » produit et reproduit des mécanismes de personnalisation et de disqualification politiques. En traitant de la politique via l'angle des stratégies personnelles, et en braquant la lumière sur quelques candidats bien placés dans les sondages – et pas sur les autres – « C dans l'air » propose un « décryptage » de l'actualité politique bien particulier.

    Personnalisation politique

    « C dans l'air », l'émission de France 5 animée par Caroline Roux du lundi au jeudi et par Bruce Toussaint les vendredis et samedis, fait la part belle à une analyse des comportements et stratégies des individus politiques. Les invités de l'émission s'intéressent en particulier aux rapports interpersonnels qui existent au sein du monde politique. Ils les commentent, les décryptent et les déchiffrent. Exemple ici, lorsqu'Hélène Pilichowski évoque la relation entre François Hollande et Emmanuel Macron, faite de rires et de clins d'œil :

    C'est un peu l'enfant chéri, parce que François Hollande parlait d'Emmanuel Macron comme un père de son fils préféré, c'est-à-dire ils avaient une espèce de communication entre eux assez favorisée… beaucoup d'humour, beaucoup de rires entre eux, avec Jean-Pierre Jouyet, beaucoup de… une connivence, une connivence avec ce fils qui était dans le même état d'esprit, c'est-à-dire beaucoup d'aisance, beaucoup de facilité, la compréhension rapide, celui qui fonctionnait un peu comme lui intellectuellement, au quart de tour, on se fait des clins d'œil, on a tout compris, on fait un petit commentaire sur celui qui vient de sortir… (16 janvier 2017)

    Cette « personnalisation et cette théâtralisation de la vie politique » se retrouve par ailleurs avec le recours au name dropping, pratique consistant à citer des noms et à montrer ses références culturelles – ou politiques, dans notre cas. Une pratique qui, il faut le dire, requiert parfois d'étonnantes qualités d'élocution. Et Christophe Barbier en a :

    Oui Valls aurait probablement été en tête juste devant Benoît Hamon s'il n'y avait pas eu la candidature Peillon. Ça resterait un ballotage difficile parce qu'il y aurait toujours le renfort de Montebourg pour Hamon. Mais c'est vrai que symboliquement virer en tête ça serait quand même beaucoup plus confortable pour Valls. De ce côté-là, l'opération Hidalgo-Peillon a fonctionné, c'est-à-dire se débarrasser de Valls d'abord. (23 janvier 2017)

    Voilà qui, chacun l'avouera, éclaire considérablement les téléspectateurs à propos des enjeux de la « primaire de gauche »… Une vision de la politique qui se résume aux querelles entre individus, aux alliances et aux trahisons – réelles ou supposées –, et qui relègue à l'arrière-plan, lorsqu'elles sont par miracle évoquées, les questions de fond. Une vision qui est loin d'être l'apanage du seul Christophe Barbier, comme nous avons pu le vérifier par une étude attentive du recours au name dropping au cours des émissions du mois de janvier.

    Nous avons ainsi compté le nombre de fois qu'était prononcé un patronyme d'homme ou de femme politique, en prenant en compte tous les échanges (hors reportages) des émissions de janvier 2017 dont le thème était la politique intérieure [1] : soit quatorze émissions [2]. Cela ne permet pas de juger de ce qui est dit à leur sujet, mais nous pouvons par ce moyen montrer à quel point l'approche individualisée est prégnante.

    Constat : les invités de « C dans l'air » ont cité 152 patronymes de personnages politiques différents. En quatorze émissions, on cumule 3126 citations de noms d'hommes (ou, plus rarement, de femmes) politiques. Plus clairement : sur 732 minutes d'antenne, cela fait, en moyenne, plus de quatre noms cités chaque minute, soit un nom cité toutes les quinze secondes. Voilà qui illustre et explicite la tendance de « C dans l'air » à centrer ses débats sur des questions de personnes (et de personnalités). On imagine en effet mal la place qu'il reste dans le débat pour analyser des idées et pour développer des argumentations solidement construites.

    Ceux dont on parle… et ceux dont on ne parle pas

    Cette méthode présente un autre atout, c'est qu'elle permet d'entrevoir de qui on parle… et de qui on ne parle pas.

    Les acteurs politiques les plus cités sont (surprise !) Emmanuel Macron (son nom a été prononcé 471 fois, soit une fois toutes les minutes trente), François Fillon (441 fois) et Manuel Valls (403 fois).

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    Soit :

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    Et puis il y a ceux, et surtout celles dont on parle peu. Avec seulement trois noms parmi les vingt les plus cités, les femmes politiques sont bien moins évoquées que leurs collègues masculins. Au total, 14,5% des personnes évoquées sont des femmes. Moins de femmes politiques donc, qui recueillent encore moins de citations (à peine 7,1% du total des citations !).

    Enfin, il y a les invisibles, celles et ceux dont on ne prononce pas le nom, parfois appelés ailleurs « petits candidats » : Yannick Jadot (cité trois fois), Nicolas Dupont-Aignan (cité deux fois), Philippe Poutou (jamais cité), Nathalie Arthaud (jamais citée) [3].

    Disqualification politique

    Être cité n'est toutefois pas une garantie d'être bien traité, car les déséquilibres quantitatifs se doublent de distorsions qualitatives. Il y aurait ainsi, d'un côté, des acteurs politiques sérieux, et de l'autre des candidatures insolites, directement disqualifiées. Ainsi, pour Guillaume Roquette (2 janvier), « Hamon c'est un peu le copain d'université, c'est la gauche à l'ancienne quoi ». Même topo avec Carl Meeus (16 janvier) : « Ce n'est pas faire injure, mais Jean-Luc Bennahmias, excusez-moi, mais il n'est pas au niveau de ce qu'on attend d'une primaire pour l'élection présidentielle ».

    La disqualification se retrouve aussi dès qu'il est question de la gauche de gauche, celle qui, selon la plupart des commentateurs, ne voudrait pas gouverner. Florilège [4] :
    - « Il y a une fracture classique à gauche, entre une gauche tribunicienne, qui au fond ne veut pas gouverner, et même le redoute pour certains, et puis une gauche de gouvernement » (Thierry Pech, 23 septembre 2016).
    - « C'est vrai que c'est vieux comme l'histoire de la gauche […] il y a toujours cette dialectique entre les gens qui veulent assumer le pouvoir, qui sont capables de faire des compromis – pas des compromissions – et ceux qui préfèrent être dans l'opposition parce qu'on peut avoir les idées pures et les slogans plus faciles » (Matthieu Croissandeau, 23 septembre 2016).
    - « Avec toujours cette rupture qui est à gauche entre la gauche gouvernementale, "est-ce qu'on se met à l'épreuve du gouvernement ou est-ce qu'on redevient pur dans l'opposition ?", et je pense que Mélenchon c'est ça, c'est la pureté dans l'opposition, pas de compromission » (Françoise Fressoz, 7 novembre 2016).

    Suite logique, cette gauche qui ne veut pas gouverner est irréaliste, « utopique », voire « blanquette de veau » (sic) :
    - « [Jean-Luc Mélenchon] peut bénéficier d'un attachement romantique désespéré à la gauche. C'est-à-dire qu'un électeur qui se dit "bon c'est foutu pour 2017 […] est-ce que le meilleur vote ce n'est pas un vote authentiquement de gauche, de gauche à l'ancienne, de gauche blanquette de veau, de gauche romantique, à savoir Jean-Luc Mélenchon ?" Ça fait du bien à la gauche, de voter Jean-Luc Mélenchon, pour quelqu'un qui a toujours considéré que la gauche devait servir les ouvriers, les prolétaires et l'égalité. On sait bien que ce n'est pas une solution d'avenir pour exercer les responsabilités et gouverner un pays mais c'est une solution de cœur pour un vote désespéré en 2017 » (Christophe Barbier, 17 octobre 2016).
    - « C'est toujours ce tribun un peu fou hein [Jean-Luc Mélenchon] » ; « Des propositions assez rocambolesques » (Ghislaine Ottenheimer, 9 janvier 2017).
    - « Et, dans un pays où quand même dans tous les sondages, le truc qui fait un malheur c'est "il faut qu'on cesse d'augmenter les dépenses il faut même baisser les dépenses", c'est des taux de 80% de Français qui disent qu'il faut baisser la défense publique [sic], parce que tout le monde se rend compte bien que c'est un peu plus d'impôts, un peu moins de prestations, un peu moins de déremboursements, à force à force… donc même tous les Français voudraient bien que la dépense publique… Et [à propos de Jean-Luc Mélenchon] lui il propose mais… ça n'arrête pas ! C'est toutes les cinq minutes qu'il y a un chèque en plus. Ce n'est pas parce qu'il va taxer les riches encore un peu plus que ça va aller mieux » (Ghislaine Ottenheimer, 9 janvier 2017).
    - « Ce qu'aime l'électorat de base de gauche, c'est qu'on lui donne une utopie non réalisatrice et puis pour après se plaindre d'avoir des chefs qui ne… voilà » (Catherine Nay, 23 janvier 2017).

    « Voilà ». De toute évidence, si les commentateurs invités dans « C dans l'air » parlent souvent de Jean-Luc Mélenchon (son nom a été prononcé plus de 200 fois au cours des quatorze émissions étudiées), cela ne signifie pas qu'il rentre dans le cadre « autorisé » [5]. Un peu comme Emmanuel Macron, qui subissait dès le mois d'octobre les attaques en règle de Ghislaine Ottenheimer : « C'est vrai que son offre est très audacieuse. Elle est très nouvelle, mais elle est très construite, il y a une vraie réflexion sur l'État, la République et la laïcité. Son regard sur la laïcité et la République est très intéressant […]. Ce sont des déclarations de principes très encourageantes. Qu'il y ait quelqu'un comme ça sur la scène politique française, c'est très dynamisant, redynamisant » (17 octobre 2016). Dans la même émission, Christophe Barbier, à sa manière, plagiait Alain Minc, pour encourager Macron : « La vraie chance ça serait un duel Juppé Macron […] Si on arrivait à ce duo, ce duel Juppé-Macron, on serait vraiment dans le XXIe siècle » [6].

    Un XXIe siècle marqué du sceau du pluralisme et de l'absence totale de parti pris de la part des commentateurs attitrés de la vie politique.

    ***

    Ce pluralisme des idées est à l'image de l'échantillon peu hétérogène de chroniqueurs, éditorialistes et journalistes auquel France 5 a fait appel pour disserter à propos de cette actualité politique chargée. Ces invités travaillent habituellement dans les médias dominants, comme Le Figaro (Yves Thréard à trois reprises, Guillaume Roquette à deux reprises, Carl Meeus une fois), Le Monde (Vanessa Schneider à deux reprises, François Fressoz à deux reprises, Raphaëlle Bacqué une fois), L'Express (Christophe Barbier à quatre reprises) ou Paris Match (Bruno Jeudy à trois reprises) [7]. S'y ajoutent des « experts » et des « sondologues » : Brice Teinturier (à quatre reprises), Jérôme Fourquet (à quatre reprises), Pascal Perrineau (à deux reprises), Bernard Sananès (à deux reprises), Jean Garrigues (à deux reprises), Roland Cayrol (à deux reprises), Marc Lazar, Michel Wieviorka, Gérard Grunberg, Edouard Lecerf.

    Ainsi, malgré le départ d'Yves Calvi, on retrouve toujours les mêmes cuisiniers (et les mêmes recettes) sur le plateau de « C dans l'air » : la situation est en effet très semblable à celle que nous relevions en mai 2014, avec notamment le même trio de tête en ce qui concerne les médias les plus représentés (Le Monde, Le Figaro et L'Express).

    Une remarquable continuité qui explique sans doute pourquoi la tambouille est toujours aussi indigeste…

    Maxime Friot


    [1] Nous ne prenons pas en compte les sept émissions traitant de Donald Trump, celle questionnant « Pourquoi Daech attaque la Turquie ? », celle titrée « Charlie : 2 ans après, la guerre continue », celle sur la grippe et celle sur le Brexit, soit onze émissions.

    [2] En réalité quinze émissions, mais l'émission du 24 janvier 2017 intitulée « Primaire : le soupçon » n'est pas disponible en rediffusion.

    [3] Une liste à laquelle on aurait pu ajouter d'autres candidats (potentiels ou non), tels que Henri Guaino (cité deux fois), Rama Yade (citée une fois), Jacques Cheminade (cité une fois), Michèle Alliot-Marie (citée une fois), François Asselineau (jamais cité), Jean Lassalle (jamais cité), Charlotte Marchandise (jamais citée), etc.

    [4] Ces citations remontent à l'automne 2016.

    [5] Nous aurons l'occasion de revenir sur le traitement qui lui a été réservé dans « C dans l'air » dans un article plus général qui lui sera consacré.

    [6] Pour mémoire, Alain Minc, alors Président du Conseil de surveillance du Monde, déclarait sur LCI le 1er avril 1995 : « Je me plaisais à imaginer ce qu'aurait été la campagne si elle avait opposé Jacques Delors à Edouard Balladur. Je crois qu'on aurait évité cette extraordinaire pulsion démagogique qui a saisi la société française et qui voit les hommes politiques arroser les revendications comme on arrose des pots de fleurs. Finalement, c'est drôle la vie d'un pays : on était à un millimètre d'une campagne de pays très développé, très sophistiqué, entre le centre droit et le centre gauche, à l'allemande, et on a une campagne beaucoup plus marquée par le vieux tropisme français du rêve, de l'illusion et du sentiment que la politique domine tout. » (Cité par Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, Liber Raisons d'agir, 2005, p. 86). Notons qu'Alain Minc a récemment déclaré sa flamme à Emmanuel Macron. Le monde de l'éditocratie est décidément tout petit…

    [7] Ainsi qu'à L'Obs (Mathieu Croissandeau à deux reprises), L'Opinion (Fanny Guinochet à deux reprises), France 2 (Nathalie Saint Cricq à deux reprises), au Point (Laureline Dupont, Charlotte Chaffanjon), à RTL (Hélène Pilichowski, Elizabeth Martichoux), au JDD (David Revault d'Allonnes, Laurent Valdiguié), à Challenges (Ghislaine Ottenheimer), Europe 1 et Valeurs Actuelles (Catherine Nay), Nice Matin (Claude Weill), Marianne (Anne Rosencher une fois) et au 1 (Éric Fottorino).

  • Lu au FigaroVox : quand on coupe le son de la télé, on entend moins bien

    9 février, par Julien Salingue — Présidentielle 2017, , , 106070

    Misère de « l'expertise » pipeau-litique.

    « Mesurer l'impact de la communication non verbale »

    En cette période de campagne électorale, les grands médias rivalisent d'inventivité pour capter l'attention du public : sondages bidons en ligne, fabrication de faux scoops autour de « petites phrases » insignifiantes, convocation d'experts en tout genre, etc. Le FigaroVox vient de s'illustrer dans cette dernière catégorie en mettant en ligne, le 7 février, un article dont le titre n'a pas manqué de nous intriguer :

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    Cette interrogation autour de la « communication non verbale » des responsables politiques nous a en effet rappelé quelques – fâcheux – précédents, lorsque certains médias avaient cru bon de faire appel à des synergologues [1] pour « décrypter » le « langage non verbal » de certains responsables politiques. En 2014, sur le site de 20 Minutes, cela donnait – par exemple – ceci :

    Face à Florian Philippot qui est sur scène, les deux femmes [Marine Le Pen et Marion Maréchal] réagissent bien différemment. Marine Le Pen affiche son autorité, lorsque ses mains sont en V. Marine est bien le patron. Quant à sa nièce, elle se gratte sous le nez. C'est un signe bien connu qui apparaît quand l'autorité de l'autre vous dérange. En somme Marion ne reconnaît en aucun cas la valeur supposée de Philippot. [2]

    Brillant, n'est-ce pas ? Et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres [3]. Piqués par la curiosité et avides de nouvelles « analyses » synergologiques, nous sommes donc allés lire l'article du FigaroVox. Et quelle n'a pas été notre surprise de découvrir que ce dernier, présenté comme une « enquête », n'était pas signé par un ou des synergologue(s) mais par un sondologue (Jean-Daniel Lévy, d'Harris interactive) et un communicant (Yves-Paul Robert, du groupe Havas). Un cocktail détonnant, et un programme alléchant : « Harris Interactive et Havas ont mené une enquête pour mesurer l'impact de la communication non verbale sur l'opinion des électeurs lors de la primaire de la gauche. »

    Une bouleversante « enquête »

    Comment le sondologue et le communicant ont-ils procédé pour étudier la « communication non-verbale » ? Tout simplement en… coupant le son. Non ? Si : « nous avons déployé un protocole innovant [sic] forçant nécessairement le trait, qui visait à répondre à une question : si nous demandons à deux échantillons de sujets identiques de regarder un débat avec pour seule différence que l'un d'entre eux seulement ait l'image et le son tandis que l'autre doit se contenter [de l'image] [4], comment seraient jugés les intervenants ? ».

    Harris interactive et Havas ont donc « innové » en proposant à un « échantillon » (dont nous ne saurons rien dans l'article, pas même le nombre de téléspectateurs le composant) de visionner le débat entre Manuel Valls et Benoît Hamon sans le son, puis de « noter » les performances des deux débatteurs. Ceci afin, apprend-on, « d'étudier un sujet […] passionnant, qui joue un rôle déterminant dans la construction des opinions ».

    « Passionnant », le mot est faible. Voici en effet ce que l'on apprend, ébahis, dans l'article :

    Les notes sont identiques ou légèrement meilleures lorsque les personnes entendent les arguments plutôt que lorsqu'elles sont confrontées uniquement à l'image. Le fait d'entendre le son « pèse plus lourd dans la balance de la conviction » mais n'inverse pas l'ordre des préférences.

    En d'autres termes, un responsable politique est plus convaincant lorsque l'on entend ce qu'il dit. Bluffant.

    Et ce n'est pas tout :

    Les personnes ayant donné les meilleures notes à la conclusion de Manuel Valls (entre 8 et 10), sans pour autant l'entendre, ont mis en avant sa gestuelle.

    « Mettre en avant » la « gestuelle » lorsque l'on n'entend rien ? Voilà qui est étonnant !

    Et ce n'est pas tout (bis) :

    Lorsque les téléspectateurs regardent et écoutent Benoît Hamon, ils mettent plus en avant assez logiquement, les « faits concrets ».

    Ainsi, lorsque le son n'est pas coupé, les téléspectateurs s'intéresseraient moins à la gestuelle. Décidément, cette « enquête » est bouleversante.

    « Revenir au fond » ou toucher le fond ?

    Et le reste de l'article est du même acabit avec, en prime, quelques moments de grâce synergologiques :

    Manuel Valls hésite lors de toute l'émission entre postures martiales, poings serrés, gestes d'une seule main faits de manière saccadée, ouverture des deux mains suivie immédiatement d'un renfermement, sourcils agités, et une posture faciale souriante accompagnée de nombreux gestes d'ouverture vers son concurrent ou même le public voire les journalistes. On peut en déduire une forme de dichotomie entre une volonté stratégique « d'adoucir » son image, incarnée par ses fréquents sourires, et une nature (accentuée par la pression des circonstances ?) plus autoritaire, moins « ouverte » au débat.

    Ou encore :

    Benoît Hamon de son côté utilise une palette de gestes plus « sophistiqués », alternant les compositions. On note son fréquent « pouce/index » fermés pour indiquer la précision de son argument, l'alternance « main fermée/main ouverte » qui tend à symboliser l'empathie vers les interlocuteurs, sans oublier l'indispensable « main sur le cœur/tête en arrière », difficile à rivaliser pour prouver son honnêteté.

    Fichtre.

    En errant sur le site du FigaroVox, nous n'avons pas pu manquer de relever que cette « enquête » a été publiée quelques jours après un article de Maxime Tandonnet, contributeur régulier du site, qui prenait la défense de François Fillon, invitant à « revenir aux débats de fond » et à cesser de « [se focaliser] sur les jeux de personnes et les images médiatiques ».

    Nous ne sommes pas certains que des articles comme celui de Jean-Daniel Lévy et Yves-Paul Robert, quand bien même on les lirait avec un bandeau sur les yeux, aident qui que ce soit à « revenir aux débats de fond » : il nous semble plutôt qu'ils contribuent à entraîner le journalisme politique vers des abîmes toujours plus profonds. Force est en effet de constater que l'alliance de la synergologie, de la sondologie et de la communication a malheureusement tenu toutes ses promesses et atteint son objectif : remplir du vide avec du rien.

    Julien Salingue


    [1] La synergologie est, d'après son site officiel, une discipline fondée en 1996, qui se propose « d'appréhender l'esprit humain à partir de la structure de son langage corporel ».

    [4] Dans l'article du FigaroVox, on peut lire ici : « l'autre doit se contenter du son ». Mais il s'agit de toute évidence, à la lecture du reste de l'article, d'une erreur. C'est bien le son qui a été coupé. Selon nos informations, une télévision dont on coupe l'image s'appelle en effet une radio.

  • À Challenges, une voix s'élève contre le Macron-bashing médiatique

    8 février, par David Chardon, Jérémie Fabre — Présidentielle 2017, , , , , 106071

    Dans un éditorial paru le 30 janvier dernier sur le site de l'hebdomadaire économique Challenges, l'éditorialiste Maurice Szafran entend démontrer – c'est le titre – « Pourquoi Emmanuel Macron n'est pas le candidat des médias ». Que peut bien signifier une telle affirmation ?

    Qu'Emmanuel Macron ne doit pas exclusivement son audience (qu'elle soit mesurée par des sondages, le nombre de soutiens qu'il revendique ou par les chiffres de participants à des meetings) à son exposition médiatique ? C'est une évidence, bien que l'on ne puisse pas évaluer rigoureusement ce que cette audience doit précisément à cette exposition.

    Ou veut-on dire que la plupart des médias ne concourent pas à la légitimation de la candidature d'Emmanuel Macron, non seulement en la surexposant, mais en la présentant sous un jour favorable ? C'est une toute autre question.

    En mélangeant ces deux questions, Maurice Szafran cuisine une tambouille d'autant plus indigeste qu'il la pimente de la « thèse » d'un prétendu médias-bashing de son champion.

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    Maurice Szafran commence par dénoncer les propos d'autres candidats à l'élection présidentielle (François Fillon, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon) et il affirme d'entrée de jeu que « [leur] vision crypto complotiste du phénomène Macron ne mériterait sans doute pas qu'on s'en préoccupe autant ». Mais on croit comprendre que d'où qu'elle vienne, l'hypothèse d'une focalisation, disons, disproportionnée de la plupart des médias français sur la personnalité d'Emmanuel Macron ne mériterait que le qualificatif infamant et disqualifiant, quand bien même le préfixe « crypto » lui serait accolé, de « complotiste ». Toute opinion différente étant neutralisée d'entrée, Szafran peut donc dérouler tranquillement le fil de son argumentation.

    Dans un premier temps, Szafran affirme ainsi que les critiques de la médiatisation de l'ancien ministre de l'Economie se trompent car « la plupart des éditorialistes d'influence se sont longtemps défier [sic] d'Emmanuel Macron ». Pour preuve, Maurice Szafran résume, en la caricaturant à peine, la pensée de ces mêmes éditorialistes qui dénoncent l'inexpérience du candidat : « l'impétrant doit avoir subi le parcours imposé du combattant, soit la vie de parti, les élections intermédiaires, les bancs de l'Assemblée nationale, une entrée forcément discrète au sein du gouvernement, tôt ou tard un nécessaire échec électoral... ». Conclusion : « Emmanuel Macron […] s'est donc construit contre une grande partie de la presse politique ». Tiens donc !

    Amusant mais guère convaincant en l'absence du moindre exemple, de la moindre citation, de la moindre source allant dans ce sens. Précisément là où nos archives font le plein d'exemples démontrant tout à fait l'inverse d'un Macron « démonisé », comme on peut le lire dans plusieurs de nos articles solidement documentés [1].

    Le complot, si l'on peut dire, contre Emmanuel Macron est d'ailleurs tellement bien organisé que le jury du « Trombinoscope », aréopage de « grands » journalistes [2] qui décerne chaque année des récompenses aux responsables politiques, a honoré à deux reprises Emmanuel Macron, en lui remettant en 2014 et en 2016 le prix de la « révélation politique de l'année » [3].

    Second « crypto » argument de l'éditorialiste : si Emmanuel Macron s'est imposé à la presse (et pas l'inverse), c'est parce que « les Français semblent [l']entendre et se satisfaire » de lui. Ainsi, ce seraient « les Français » qui auraient obligé les médias à revoir leur copie et à lui dérouler, de force, le tapis rouge des « Unes » d'hebdos et de magazines. Mais sur quoi, au juste, peut bien s'appuyer Maurice Szafran pour affirmer cela ? Emmanuel Macron n'ayant jamais pris part à la moindre élection, il ne reste sans doute qu'une seule possibilité à l'éditorialiste : un goût personnel pour les sondages. Sondages qui sont probablement eux aussi « imposés », par « les Français », à des médias qui n'en voudraient pas.

    Après nous avoir estourbis de ses arguments massues, Maurice Szafran peut parachever sa fascinante démonstration en se posant en président du jury du tribunal de l'Histoire : « Emmanuel Macron s'est imposé aux médias. C'est ainsi que l'histoire devrait être racontée. C'est ainsi qu'elle s'est mise en place ». CQFD.

    Pris dans ce tourbillon de rhétorique, on allait presque oublier de rappeler une chose, une toute petite chose, un léger détail : le magazine Challenges appartient à un homme, Claude Perdriel, qui a en octobre dernier apporté son soutien sans faille à Emmanuel Macron, la semaine même où son magazine publiait un long entretien avec le candidat. Comment, dans ce contexte, et sans bien évidemment sombrer dans le « complotisme », ne pas relire l'édito de Maurice Szafran, d'une manière, disons, plus distanciée ?

    Jérémie Fabre et David Chardon


    [2] De Laurent Joffrin à Christophe Barbier, en passant par Françoise Fressoz et Nathalie Saint-Cricq, le tout sous la présidence d'Arlette Chabot.

    [3] Voir à ce sujet notre article « Le "Trombinoscope" béatifie Emmanuel Macron ».

  • « Benoît Hamon le rêveur » : un cauchemar pour les éditorialistes

    7 février, par Julien Salingue — Présidentielle 2017, , , , 106072

    Le dimanche 4 février, Benoît Hamon était « officiellement » investi candidat à l'élection présidentielle lors d'une initiative organisée à la salle de la Mutualité, à Paris, après avoir déjoué tous les pronostics des turfistes des grands médias qui traitent les campagnes électorales comme des courses de chevaux.

    Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : Acrimed ne soutient aucun candidat à l'élection présidentielle. En revanche, nous défendons une exigence de pluralisme éditorial : celui-là même qui est bafoué quand l'unanimisme éditocratique tient lieu de débat démocratique.

    L'investiture de Benoît Hamon est, à ce titre, l'occasion pour nous de revenir sur des semaines de commentaires avisés, glanés au cours du mois de janvier à l'occasion des débats et du scrutin de la « primaire de gauche » : ils donnent un aperçu non seulement de l'indigence, mais surtout de la convergence strictement propagandiste des commentaires d'un journalisme de caste, mobilisé au service de son prétendu « réalisme ». En un mot : Benoît Hamon le « rêveur », un cauchemar pour les éditorialistes associés [1].

    Que Manuel Valls et ses partisans, ainsi que d'autres candidats à la présidentielle (et leurs partisans), aient opposé le « réalisme » de leurs propositions à « l'utopisme » de celles de Benoît Hamon relève d'un débat public et de confrontations partisanes sur lesquels la critique des médias telles que nous la concevons n'a rien à dire. Mais que cette opposition (dont le simplisme frappe par son indigence) soit reprise et validée, voire amplifiée, par une cohorte quasi-unanime de journalistes et d'éditorialistes, mérite que l'on s'y attarde : parce que, en reprenant l'argumentaire des adversaires d'un candidat, le procès médiatique en « utopisme » contribue à tenter de le disqualifier. Et peu nous importe, en l'occurrence, de savoir quel est le « bon » candidat, doté du « bon » programme : quand l'éditocratie est, à quelques nuances près, frappée d'unanimité, sa mobilisation met à nu la place qu'elle occupe et le rôle qu'elle joue : délimiter soigneusement le périmètre du « cercle de la raison », du dicible et du pensable.

    Avant le premier tour de la « primaire de gauche »

    Focalisés sur l'affrontement programmé – par les sondages – entre Arnaud Montebourg et Manuel Valls, les éditorialistes et les « grands » journalistes politiques n'ont guère jugé nécessaire de concéder un peu de leur temps à Benoît Hamon avant le premier tour (le 22 janvier). À noter tout de même, ce commentaire (précurseur) de Jean-Michel Aphatie dans un billet de blog publié le 11 janvier :

    Dans cet océan de faiblesses, Benoît Hamon apparaît comme un homme fort. D'abord, il respire la sincérité, et il est un peu le seul, en développant les positions dont il a peu varié au fil des ans. Ensuite, il témoigne d'une certaine originalité, ce qui est toujours bien vu dans un électorat socialiste qui développe depuis ses origines une aptitude particulière aux rêves et aux chimères. Pour autant, ceci ne suffit pas à transformer Benoît Hamon en candidat crédible. Ni ses expériences politiques passées, ni même ce qu'il a montré de sa psychologie, ne permettent de le regarder comme un chef, un patron, c'est à dire un futur président de la République. Sa cote de sympathie actuelle, qui semble réelle, résulte plus de l'hypocrisie et de l'insignifiance de ses concurrents que d'une adhésion nette et franche à ses idées ou à sa personnalité.

    Quelques jours plus tard, à l'occasion du débat organisé le 19 janvier entre les candidats à la primaire, le même Jean-Michel Aphatie, mais sur Twitter cette fois, analysait finement les propositions économiques de Benoît Hamon :

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    Une « analyse » reprise et complétée par Bruno Jeudy, de Paris Match et BFM-TV :

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    Deux éditocrates, une même idée : Benoît Hamon est le candidat du « rêve » et des « chimères » ; son programme est irréaliste car non-finançable. Ce que n'avait pas manqué de relever Christophe Barbier, de L'Express et BFM-TV, quelques jours plus tôt :

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    Et que ne manquera pas de relever, dans un style à peine différent, David Doukhan, le 20 janvier sur Europe 1, qui titre « Débat : la gauche réaliste contre la gauche utopiste » et commente : « Avec ce troisième débat, les concurrents ont enfin eu leur grande explication, car c'est bien de la fracture entre une gauche réaliste et visionnaire d'un côté, et une vision idéaliste et égalitaire de l'autre, dont il a été question. »

    Quatre commentateurs seulement : cela pourrait laisser la place, que ceux-ci aient raison ou tort, à des commentaires divergents. Mais non : le décor est planté dès la fin de ce prologue.

    Le soir du premier tour

    Le dimanche 22 janvier, lorsque les premiers résultats sont annoncés (Benoît Hamon est en tête devant Manuel Valls), c'est à un véritable festival que l'on assiste sur les différents plateaux de télévision. Les experts, dont les bavardages font office d'arguments, sont unanimes à déplorer une éventuelle victoire de Benoît Hamon et s'improvisent docteurs ès Parti socialiste. Comme s'ils étaient des consultants, voire des membres, de ce parti.

    Sur BFM-TV, Christophe Barbier s'improvise ainsi conseiller politique de Manuel Valls :

    Valls a une seule chance, c'est de mobiliser tous ceux qui ne sont pas allés voter dimanche. […] Cette gauche-là elle peut être mobilisée par Manuel Valls s'il montre qu'avec Benoît Hamon, s'il démontre qu'avec Benoît Hamon, la gauche va vers un désastre électoral et que surtout le programme de Benoît Hamon ne tient pas la route. Ils ont été dépassés par la gauche plus jeune, plus radicale, plus utopiste aussi de Benoît Hamon. [2]

    Toujours sur BFM-TV, Anna Cabana, qui officie également au Journal du Dimanche, est tout aussi catégorique :

    Alors c'est pas la gauche dont on pense qu'elle va gouverner, c'est pas la gauche qu'on veut porter à la présidentielle. Ils ont choisi une gauche qui ne va pas gagner, c'est comme ça qu'on peut lire ce scrutin. [3].

    Ruth Elkrief complète l'analyse de ses collègues de plateau, en inventant des citations de Benoît Hamon :

    Moi, ce qui me frappe, c'est qu'il dit : « Je mets en avant la question sociale, la question écologique. Et qu'est-ce que je refuse ? Je refuse la question régalienne, la question de l'identité, la question de la religion et la question du terrorisme. » […] Et c'est ce qu'il dit, alors même que sort un livre dont on va beaucoup parler, qui s'appelle La France soumise et qui démontre qu'il y a un problème d'un islam politique qui veut miner les fondements de notre république laïque et égalitaire notamment entre les femmes et les hommes. [4]

    Trois déplorations : un « désastre électoral » annoncé, « une gauche qui ne va pas gagner » et un candidat qui refuse(rait) de parler de « la question du terrorisme ». Trois déplorations d'experts en réalisme, spécialistes réputés du Parti socialiste, qui s'inquiètent d'un éventuel « irréalisme » et d'une éventuelle défaite du PS à la présidentielle. Au nom et au bénéfice de qui ?

    Ces inquiétudes indignées ne sont pas particulières à BFM-TV. Un petit tour, le même soir, sur France 2, confirme en effet que l'éventuelle victoire de Benoît Hamon provoque partout les mêmes accès de révolte, bien qu'ils soient d'intensité variable, comme permet de le vérifier un Franz-Olivier Giesbert au meilleur de sa forme :

    Hamon c'est quelqu'un qu'on peut qualifier de social-populiste. Vous le voyez, vous, au deuxième tour ? C'est impossible ! Vous le voyez même arriver avec un score raisonnable au 1er tour de l'élection présidentielle ? C'est absolument impossible, en face il y a la montagne Mélenchon qui est pratiquement indestructible. Vous voyez Benoît Hamon pour prendre des voix sur le terrain de Mélenchon ? Mais faut être dingue ! [5]

    Et de poursuivre, avec une assimilation du « social-populisme » de Benoît Hamon à « une sorte de trumpisme de gauche » :

    On va mettre des murs partout, le souverainisme, un programme économique surréaliste… Hamon c'est exactement la ligne. On met des frontières, on reconstruit des frontières et un programme économique totalement surréaliste sinon dadaïste. [6]

    Il faut dire que Laurent Delahousse lui avait tendu la perche, même s'il ne pouvait pas imaginer que Giesbert irait aussi loin :

    Franz-Olivier Giesbert, est-ce que le Parti socialiste va réussir à échapper à cette crise annoncée avec cette primaire ? La fracture est réelle, d'un côté il y a une gauche de frondeurs, d'utopistes diront certains… Et, de l'autre côté, on a Manuel Valls, héritier du quinquennat, qui souhaite évoluer vers quoi ? [7]

    Voilà qui ouvrait grand la porte au procès en « utopisme », que Franz-Olivier Giesbert ponctuera d'une métaphore… audacieuse :

    C'est à un suicide auquel on assiste au PS, une grande partie du PS… partie dans un monde de Bisounours, parle de réformes sans mettre d'argent derrière. [8]

    Pour Bruno Jeudy, point de suicide ni de Bisounours, mais plus sobrement une « descente aux enfers » :

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    Du côté d'Arnaud Leparmentier, du Monde, la première position de Benoît Hamon, symptôme d'une « corbynisation » est rien moins qu'un « drame » :

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    Marquons une pause. Loin de nous l'idée de priver les commentateurs de leur droit de commenter et donc de critiquer. Mais on est en droit de s'inquiéter quand ils chassent en meute, commentent à sens unique sans informer et multiplient des interventions qui semblent directement inspirées des stratégies de communication et des « éléments de langage » des adversaires du candidat socialiste. Où l'on voit que le journalisme de commentaire est un proche cousin du journalisme de propagande, surtout quand il émane non d'un média ou d'un journaliste de parti-pris particulier, mais d'une cohorte de donneurs de leçons qui ressassent les mêmes « idées ». Des pratiques qui méritent d'être critiquées sans avoir à soutenir Benoît Hamon plus qu'un autre.

    Entre les deux tours de la « primaire de gauche »

    Entre le 22 et le 29 janvier, les éditorialistes vont ainsi rivaliser de formules-choc pour poursuivre l'entreprise de délégitimation de « l'utopiste » Benoît Hamon, opposé au « réaliste » Manuel Valls. Avec, comme on va le voir, un pluralisme confondant [9] :

    "-" Laurent Joffrin résume l'alternative dans un éditorial de Libération : « D'un côté une social-démocratie avant tout réaliste, de l'autre un socialisme renouvelé et en partie utopique. La gauche qui gère contre la gauche qui rêve ».

    "-" Vincent Giret, du Monde, décrète sur Franceinfo que « la gauche a décidé de se faire un shoot d'utopie et de rêve. Puisque c'est perdu, alors on se fait plaisir ».

    "-" Didier Rose, dans les Dernière Nouvelles d'Alsace, fait dans l'originalité : « Hamon-Valls, c'est l'utopiste contre l'hyperréaliste » [10].

    "-" Sylvain Courage, pour L'Obs, entérine l'opposition qu'il construit lui-même, sous le titre « Primaire à gauche : Hamon contre Valls, la schizophrénie des deux gauches », entre la gauche de la raison et la gauche du cœur : « Benoît Hamon, revenu universel, visa humanitaire et "VIe République" en étendard, flatte l'affect socialiste ».

    "-" Bernard Stéphan, dans La Montagne, oppose – c'est le titre – « Le réel et le rêve » : « Si les électeurs veulent la gauche du réel, capable d'aller au second tour de l'élection présidentielle, ils voteront Manuel Valls. S'ils veulent rêver, avoir une candidature de témoignage, ils voteront Benoît Hamon. »

    "-" Françoise Fressoz, dans Le Monde, entérine l'opposition dans le titre lui-même (« Primaire à gauche : « sérieux » et « utopistes » dans le même bateau ») et distingue finement deux socialismes : « l'un, résolument utopique, qui n'aime rien tant que l'opposition ; l'autre réaliste, qui prétend gouverner et accepte, à des degrés divers, la confrontation avec le réel ».

    "-" Une opposition également mise en scène sur BFM TV le 24 janvier, lorsque Ruth Elkrief a interviewé successivement les deux qualifiés pour le deuxième tour :

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    - Original parmi les originaux, Christophe Barbier a entonné le même refrain dans un éditorial dont le titre est explicite (« Le revenu universel de Benoît Hamon, boulevard de l'utopie ») :

    Il s'agit en fait de parachever la Révolution française : longtemps après la destruction des privilèges de la noblesse, le temps est venu d'une société où chacun est doté de l'attribut suprême des aristocrates, l'oisiveté. Le revenu universel, c'est le lendemain qui chante après la nuit du 4 août.

    Et de poursuivre cette opportune analogie historique par cette évocation nuancée :

    Épuisée, la social-démocratie enfante donc deux gauches de la modernité. Celle d'Emmanuel Macron, d'abord, qui n'est pas sociale-libérale, mais libérale-sociale, puisqu'il s'agit de créer des richesses pour ensuite les dépenser afin d'améliorer la justice dans la société. Pour que cela fonctionne, il faut travailler plus et plus nombreux. Celle de Benoît Hamon, ensuite, qui donne un peu à tous pour que personne n'ait rien, offre à ceux qui le veulent de travailler moins sans gagner moins et établit la justice sociale en taxant le capital. Ces deux gauches sont bel et bien irréconciliables.

    "-" Pour Nicolas Beytout, de L'Opinion, Benoît Hamon n'est pas seulement un « rêveur » ou un « utopiste », mais un « prestidigitateur » :

    Abracadabra : avec Benoît Hamon, les vieilles ficelles démagogiques sont ressorties et les recettes éculées réactivées. La réduction du temps de travail n‘a pas marché, la socialisation progressive par la redistribution des revenus a asphyxié l'économie, la fiscalité a écrasé l'initiative ? Pas grave : grâce à la magie du verbe, ce qui a échoué hier fonctionnera demain et le candidat du passé se transformera en homme neuf.

    "-" Ivan Rioufol, du Figaro, tout en reprenant le raisonnement de ses confrères, ajoute sa petite touche personnelle (« Benoît Hamon, ou la victoire des autruches ») en accusant Benoît Hamon d'être « acquis à l'islam politique » :

    Manuel Valls, qui arrive deuxième à l'issue du premier tour poussif (il a obtenu 31% des voix, contre 36% à son adversaire), a raison de prédire la défaite assurée de cette gauche utopique, immature, acquise à l'islam politique. Le gauchisme culturel, majoritairement soutenu par ceux, peu nombreux, qui se sont mobilisés hier (1,6 million de votants), est voué à l'échec. […] Hamon est la caricature du dirigeant hors-sol et démagogique, avec notamment son revenu pour tous à 750 euros par mois, sa politique construite sur l'imposition fiscale alourdie et son électoralisme en direction des minorités.

    "-" Jean-Marc Sylvestre, ancien spécialiste de l'économie sur TF1 et LCI, désormais réfugié sur le site Atlantico, ne s'est pas borné à entériner l'opposition (résumée dans le titre : « Hamon-Valls, Le dialogue impossible entre l‘Utopie et la réalité »). Il a agité la menace du pire et sonné l'alarme :

    Benoît Hamon, une fois de plus, propose de s'affranchir de la réalité européenne en passant outre les règles budgétaires et notamment la maitrise des déficits. Il est d'un laxisme presque supérieur à ce que propose Jean-Luc Mélenchon. Hamon ne veut pas comprendre que l'Union européenne nous sert à mutualiser le coût des dettes. […] S'affranchir des règles budgétaires et du code européen, reviendrait à quitter le club et ses avantages. Projet irréaliste, voire impossible. Dans l'histoire, les utopies ont très souvent tué les démocraties. La responsabilité du politique est donc de respecter la réalité, relever les défis que cette réalité impose. Si on ne respecte pas la réalité, elle se venge à chaque fois et c'est le peuple qui en paie le prix.

    "-" Mais une fois encore, c'est Franz-Olivier Giesbert qui décroche la palme de la « formule choc », dans un éditorial publié sur le site du Point [11] la veille du second tour de la « primaire » :

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    À noter, enfin, quelques tweets bien inspirés pendant le débat opposant Benoît Hamon et Manuel Valls le 25 janvier :

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    Nous ne savions pas que le très droitier Éric Brunet, fidèle supporter de Nicolas Sarkozy, dont il avait prédit la victoire en 2012, puis lors de la primaire de la droite en décembre 2016, participerait à la « primaire de gauche ». Mais de toute évidence, entre le 22 et le 29 janvier, tout bon éditocrate devait, sinon afficher son soutien à Manuel Valls, du moins critiquer vertement Benoît Hamon jusqu'au second tour du scrutin.

    Après le second tour

    Et le soir de ce second tour fut l'occasion de rejouer le même spectacle, avec de nouveau des plateaux de télévision peuplés d'éditorialistes et de journalistes politiques visiblement désespérés par la victoire de Benoît Hamon, d'Anna Cabana (« L'inexpérience tient lieu de brevet de modernité ») à Hervé Gattegno (« Hamon a réussi l'exploit de défendre une politique qui n'apparaît pas très sérieuse d'une façon sérieuse ») en passant par Ruth Elkrief (« Il y a une part de revanche, Benoît Hamon, c'est l'un des licenciés, des frondeurs de ce quinquennat ») [12] et Nathalie Saint-Cricq, pour qui le courant politique représenté par Benoît Hamon est une gauche « idéaliste et irréaliste ». « Pédagogie » ou matraquage ?

    Ce sont ces commentaires à sens unique que le SNJ-CGT a relevés dans un communiqué :

    La soirée électorale de la primaire du Parti socialiste a été un moment inoubliable de télévision sur France 2, BFM ou i-Télé. Comme ce fut le cas lors du premier tour, il était difficile pour les éditocrates de cacher leur dépit, voire leur colère, devant la claire victoire de Benoît Hamon face à Manuel Valls.

    Le pluralisme a été une nouvelle fois l'oublié des plateaux de télévision. Quasiment les mêmes têtes, toutes issues du « cercle de la raison » libérale nous sont offertes à chaque fois et les mêmes arguments sont déversés sans grand risque d'être contredits. Dans une expression rageuse ou vulgaire (Franz-Olivier Giesbert, Jean-Luc Mano, Eric Brunet), de droite libérale et/ou souverainiste plus ou moins outrancière (Agnès Verdier-Molinié, Natacha Polony, Nicolas Beytout), les commentateurs invités vont tous dans le même sens : ridiculiser, délégitimer tout projet politique de changement. […]

    C'est insupportable pour le téléspectateur qui, lui, tente de comprendre la situation politique du moment, celle où tous les instituts de sondage (une fois de plus) sont désavoués par les électeurs, celle où tous les favoris sont balayés. Comment s'étonner que des commentateurs et des journalistes soient associés aux élites et à un système rejeté ?

    Une pensée particulière pour Arnaud Leparmentier, décidément très chagriné par la « corbynisation » de la gauche française, comme il l'a fait savoir par un tweet quelque temps avant la proclamation des résultats :

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    Reste à savoir si une « bad news » est pire qu'une « fake news »…

    ***

    Depuis lors, le chœur des éditocrates, qui ont pris acte de la victoire de Benoît Hamon (et de « leur » défaite ?), s'est mis à entonner un refrain à peine différent : il est temps pour Benoît Hamon de devenir « raisonnable » et d'endosser le « costume présidentiel ». Exemple parmi bien d'autres avec cet article de Bruno Roger-Petit, publié sur le site de Challenges, qui relate notamment la visite du candidat socialiste au Premier Ministre Bernard Cazeneuve :

    Après son entrevue à Matignon, lundi après-midi, le candidat socialiste a jeté quelques mots aux journalistes présents. Un petit micro avait été posé là. Nu. Dépouillé. Squelettique. Sans majesté. Benoît Hamon s'est placé là, et a bafouillé une déclaration improvisée. On était bien loin de la représentation que l'on peut se faire d'un candidat crédible à la présidence de la République. Quand Bernard Cazeneuve, s'est à son tour adressé aux journalistes, un pupitre a été dressé pour l'occasion. Et le Premier ministre a lu ici une déclaration rédigée à la virgule près. En majesté. En autorité. En responsabilité. Le pouvoir, le vrai, c'était Cazeneuve. Le touriste, c'était Hamon. L'incarnation du pouvoir, c'est un métier. Et pour le moment, ce n'est pas celui de Benoît Hamon, qui a sans doute beaucoup à apprendre du soutien Hollande. Nul n'en doute.

    Après avoir fait campagne contre Benoît Hamon en lui faisant un procès en « utopie » et en « irréalisme », la meute aurait-elle décidé de désormais lui donner des conseils pour qu'il progresse dans les sondages ? Décidément, tout est permis en éditocratie…

    On l'aura compris : il est hors de question que nous opposions à la propagande médiatique notre propre contre-propagande (et que nous accordions notre soutien tacite ou explicite à Benoît Hamon ou à tel autre candidat). Seul nous importe – ici à travers le « cas » Hamon – le rôle de caste de l'éditocratie quand elle écrase sous le poids de ses partis-pris politiques convergents, grossièrement déguisés en expertises, le débat démocratique qu'elle prétend animer.

    Julien Salingue (avec Henri Maler)


    [2] D'après la transcription réalisée par BuzzFeed.

    [3] Idem.

    [4] D'après la transcription réalisée par Samuel Gontier.

    [5] D'après la transcription réalisée par BuzzFeed.

    [6] Idem.

    [7] D'après la transcription réalisée par Samuel Gontier.

    [8] D'après la transcription réalisée par BuzzFeed.

    [10] Relevé par RTL.

    [11] Article payant.

    [12] D'après les transcriptions réalisées par Antoine Perraud sur Mediapart.

  • Actualité des médias n°1 (janvier 2017)

    7 février, par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre — L'actualité des médias (2017-), 106073

    Avec cet article, nous ouvrons une nouvelle série d'information mensuelle sur l'actualité des médias. La série précédente – « L'actualité des médias (2003-2010) » – avait été interrompue après son n°78.

    I. Du côté des rédactions et des programmes

    Une enquête de Mediapart sur Marianne
    … révèle (entre autres) un financement du journal par Bernard-Henri Lévy.

    Dans un long article (payant) daté du 31 janvier et intitulé « La face cachée de Marianne », Mediapart révèle entre autres que le journal Marianne a été financé par BHL pour promouvoir ses grandes œuvres culturelles ; que son actionnaire principal, Yves de Chaisemartin, a nommé un directeur de la rédaction favorable à François Hollande (en l'occurrence Renaud Dély) pour mieux bénéficier des aides de l'État ; et que des « partenariats » (en réalité des publicités déguisées) ont été signés avec des grandes entreprises pour publier des articles favorables. Quelques jours plus tard, Renaud Dély, directeur de la rédaction de Marianne, a « répondu » à l'article de Mediapart. Sa réponse n'apporte aucune réfutation sur aucun des points soulevés par Mediapart.

    Motion de défiance des salariés d'Europe 1 contre leur direction

    Les salariés d'Europe 1 ont voté, le 19 janvier dernier, une motion de défiance contre leur direction, composée de Denis Olivennes et Richard Lenormand. Parmi les raisons invoquées à l'appui de cette motion de défiance : les baisses d'audience (Europe 1 est passé à 8,1 % d'audience, loin des 10 % promis par Denis Olivennes en 2010, lorsqu'il est arrivé à la direction de la radio de Lagardère), le manque de communication interne suite aux changements décidés par la direction, les heures supplémentaires accrues et non compensées et enfin l'augmentation du nombre de contrats précaires. Les salariés d'Europe 1 demandent des investissements de la part de l'actionnaire de la radio, Lagardère Active, et la titularisation de « tous les salariés indûment employés en contrats précaires ».

    France TV arrêterait l'émission « AcTualiTy »

    France Télévisions aurait décidé d'arrêter l'émission « AcTualiTy ». Cette nouvelle émission de la saison 2016/2017 ne serait, selon France Télévisions, pas assez suivie pour être pérennisée. Acrimed avait analysé cette émission dès l'automne 2016 : alors que celle-ci était présentée par la présidente de France TV comme une émission destinée à « expliquer l'actualité dans un langage plus vrai, plus simple et sans cynisme », nous avions plutôt constaté qu' « AcTualiTy » était en réalité « un programme de divertissement parmi d'autres qui, sous couvert de “décryptage”, tombe dans des travers malheureusement bien connus : dictature du “buzz”, peopolisation de la politique. » L'information a été démentie par France 2, mais il semble que l'émission soit néanmoins sur la sellette.

    II. Du côté des propriétaires et des entreprises

    Bergé, Niel et Pigasse et l'indépendance du Monde

    Un nouvel accord a été trouvé entre le trio Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse (propriétaires à 64 % du Groupe Le Monde via leur holding Le Monde libre) et le Pôle d'indépendance du Monde (33,5 %). L'accord de 2010 prévoyait qu'au delà de 110 millions d'euros investis par le trio BNP, cet argent pouvait être converti en capital, ce qui aurait dilué la part du Pôle d'indépendance et annulé sa minorité de blocage. Le trio BNP a accepté de déconnecter les droits du Pôle d'indépendance de son capital, par la création d'une « action d'indépendance ». Cette dernière maintiendrait les droits du Pôle d'indépendance malgré la dilution de sa part de capital, et donc de la disparition de sa minorité de blocage. Il est permis d'en douter...

    Après SFR, Bouygues Telecom cherche à proposer de la presse à ses abonnés

    D'après le quotidien économique Les Échos, le groupe Bouygues Telecom est en passe de créer son propre kiosque presse et de le proposer à ses abonnés. Seul le quotidien sportif L'Équipe est nommé pour l'instant. Cette évolution s'inscrit dans la dynamique de concentration verticale des groupes médiatiques français, qui vise à faire converger les tuyaux (les infrastructures télécom) avec les « contenus » des médias.

    M6 compte racheter RTL

    Tous deux filiales du groupe allemand Bertelsmann, le groupe M6 va racheter à RTL Group son pôle radio français, qui compte RTL, RTL 2 et Fun Radio. En créant un groupe multimédia de 1,24 milliard d'euros de chiffre d'affaire et en fusionnant les services commerciaux et les régies publicitaires, cette stratégie s'inscrit pleinement dans la tendance à la concentration des médias en France. Pour être officiellement lancée dès l'été prochain, l'opération doit encore être acceptée à la fois par le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) et par le gouvernement luxembourgeois, RTL Group étant basé au Luxembourg.

    Conflit gelé entre Bolloré/Vivendi et Berlusconi/Mediaset

    Les groupes de télécommunications Vivendi (propriété du milliardaire français Vincent Bolloré) et Mediaset (propriété de la famille Berlusconi en Italie) se sont entendus l'année dernière pour s'allier et tenter de contrer l'arrivée de Netflix en Europe. L'accord prévoyait des prises de participation croisées, et la prise de contrôle de Vivendi sur le bouquet payant Mediaset Premium. Mais en juillet dernier, Vivendi y a finalement renoncé au prétexte que la valeur du bouquet avait été surestimée, et a changé radicalement de stratégie en rachetant 30 % des parts du groupe Mediaset en quelques jours. La famille Berlusconi, se sentant menacée de perdre le contrôle sur son groupe, a entrepris de racheter elle-même des parts de Mediaset et a porté plainte devant la justice italienne pour opération hostile et manipulation de marché. Le conflit est depuis gelé, en attente des décisions de justice.

    TF1 à la recherche de « temps de cerveau disponible » sur YouTube

    Après avoir lancé ses propres chaînes YouTube destinées à promouvoir certaines de ses émissions, la chaîne de Martin Bouygues a acheté récemment des parts dans le second réseau de chaînes françaises YouTube, Finder, et dans le quatrième réseau mondial, Studio71. L'objectif dans les deux cas : augmenter les recettes publicitaires de TF1. Par exemple, la prise de participation au réseau Finder permet à la régie publicitaire de la chaîne de Bouygues de commercialiser de la publicité sur les chaînes YouTube de ce réseau.

    III. Du côté des institutions

    Carole Bienaimé Besse confirmée au CSA

    Nommée au Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) par le président du Sénat Gérard Larcher, la productrice Carole Bienaimé Besse devait encore être approuvée par les trois cinquièmes nécessaires de la commission Culture du Sénat. Un vote qui n'allait pas de soi, après la révélation par Le Canard enchaîné (25 janvier 2017) de trois condamnations pour des impayés (vis-à-vis d'auteurs et de réalisateurs) pour un total de 34 787 euros.

    Patrick de Carolis condamné à de la prison avec sursis pour favoritisme

    L'ancien président de France Télévisions Patrick de Carolis a été condamné le 20 janvier à cinq mois de prison avec sursis et 25 000 euros d'amende pour favoritisme dans l'attribution de contrats avec la société Bygmalion (la même société qui est impliquée dans l'affaire des comptes de campagne de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle de 2012). Patrick de Carolis a été reconnu coupable d'avoir passé des contrats de services sans mise en concurrence pour un montant total de plus d'un million d'euros, et a fait appel de cette décision.

    Le droit de la presse menacé
    … par une proposition de loi sur le délai de prescription.

    Par une proposition de loi votée par l'Assemblée nationale en mars 2016 (et actuellement en cours de discussion au Sénat), les parlementaires menacent la liberté de la presse, considère le Spiil (Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne). Cette liberté, protégée par la loi de 1881, serait ainsi menacée par le prolongement « de trois mois à un an du délai de prescription de l'action publique et de l'action civile des infractions de presse de droit commun lorsqu'elles sont commises sur Internet ». Cette disposition introduit donc une discrimination entre presse numérique et presse traditionnelle, et, selon le Spiil, génère une « insécurité juridique, voire éditoriale » pour la presse numérique.

    Jérémie Fabre et Benjamin Lagues

  • Jeudi d'Acrimed : les oligarques des médias (16 février)

    6 février, par Acrimed — Débats et initiatives : annonces et présentations, , , , , 106021

    Le prochain « Jeudi d'Acrimed » aura lieu le 16 février prochain [1], avec Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts auteurs de l'ouvrage L'Empire. Comment Vincent Bolloré a mangé Canal + [2], et Benoît Collombat, auteur de l'enquête « Le monde selon Patrick Drahi ». Nous évoquerons avec eux une donnée incontournable et ses effets : la concentration de la propriété de la quasi totalité des médias dominants français entre les mains d'un petit groupe d'individus.

    Arnault, Bergé, Bolloré, Bouygues, Dassault, Drahi, Lagardère, Niel, Pigasse, Pinault… Étudier l'espace médiatique français sans tenir compte de ce groupe restreint (composé uniquement de milliardaires et de multi-millionnaires pour lesquels les rétributions de Penelope Fillon en tant qu'attachée parlementaire correspondent à de l'argent de poche) c'est se priver d'une clé de compréhension indispensable : la quasi totalité des médias est possédée par des oligarques dont les intérêts sont antagonistes au besoin démocratique d'une production et d'une diffusion d'informations de qualité.

    À partir d'une enquête sur la transformation de Canal + par Vincent Bolloré [3] selon son bon plaisir et ses caprices, les Garriberts donnent à voir l'application de méthodes typiques du « management » contemporain à un média, méthodes illustrées par des propos sans ambiguïtés de Vincent Bolloré himself : « Nous, on n'est pas des prix Nobel mais on sait faire du business », « Nous sommes des activistes », « La terreur fait bouger les gens », etc.

    En retraçant la trajectoire de Patrick Drahi [4] et la construction de son empire industrialo-médiatique, Benoît Collombat met en évidence les conditions de possibilité d'appropriation de médias par ce prédateur ami de la finance qui n'hésite pas à déclarer : « Je dors beaucoup plus facilement avec 50 milliards de dettes qu'avec les premiers 50 000 francs français de dette que j'ai contractés en 1991. »

    Pour échanger à partir et autour de ces enquêtes qui posent, entre autres, les questions du pluralisme et des formes plus ou moins visibles de censure dans les médias, Benoît Collombat, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts seront nos invités :

    « Jeudi d'Acrimed »
    jeudi 16 février 2017 à 19 heures
    à la Bourse du travail de Paris
    3, rue du Château-d'Eau, Paris 10e
    Entrée libre


    Voir notre événement Facebook.


    [1] 19h, Bourse du Travail de Paris.

    [3] 10ème fortune française selon le « Classement Challenges 2016 ».

    [4] 9ème fortune française selon le « Classement Challenges 2016 ».

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