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acrimed | action critique médias

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  • Gaza : halte au massacre (communiqué intersyndical)

    17 mai — Loin du Proche et du Moyen-Orient, , , , , 111258

    Les syndicats français de journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes), membres de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), condamnent le massacre de 58 Palestiniens par les troupes israéliennes le 14 mai à Gaza où 2000 manifestants pacifiques ont été blessés. Au nombre de ces blessés figurent au moins 13 journalistes.

    C'est intolérable.

    Le syndicat palestinien des journalistes a, à ce jour, identifié neuf d'entre eux : il s'agit de Omar Hamdam, cameraman (TV algérienne), du photographe Mohammed Wael Aldwaik (Etihat Press photo), du photographe Ahmed Zakkout (Reuters), du journaliste Farhan Hashim Abu Hadayed, du reporter d'Al-Jazeera Wael Dahdouh, du journaliste Abdullah Alshorbaji, du photographe pour Zain Media, Mohammeh Abu Dahrouh, du photographe de l'agence Wafa Rafi Almaleh, et du reporter de la radio Fursan Al-Irada Nihad Fouad Abu Ghalyoun.

    Les syndicats français appuient avec force la demande du syndicat palestinien des journalistes (PJS) exigeant que les Nations unies, ses agences ainsi que les ONG humanitaires internationales contribuent à la protection de nos confrères palestiniens. Tout particulièrement, le PJS demande que « soit appliquée la résolution 2222 du Conseil de sécurité » concernant la protection des journalistes.

    L'impunité doit cesser. Les auteurs de ces tirs meurtriers doivent être recherchés et condamnés. Nous réclamons, pour ce faire, une enquête d'experts internationaux indépendants.

    Les syndicats français, avec la FIJ, dénoncent la répression féroce menée par l'armée israélienne à l'aide de tirs à balles réelles contre la population qui manifestait lundi pacifiquement à l‘occasion du 70e anniversaire de la Nakba, la catastrophe de l'exode massif des Palestiniens, du fait de la guerre israëlo-arabe de 1948, et contre l'implantation de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem.

    Les syndicats français avaient déjà dénoncé ces dernières semaines la mort coup sur coup à Gaza de deux photographes palestiniens Ahmad Abou Hussein et Yasser Murjata, tous deux victimes - car journalistes - de la répression menée par l'armée israélienne. Ils demandent à la France de condamner ces tueries. Ils se déclarent solidaires de la population palestinienne et de ses travailleurs et appellent à participer aux manifestations pour dire : HALTE AU MASSACRE.

  • Gaza : halte au massacre (communiqué intersyndical)

    17 mai — Loin du Proche et du Moyen-Orient, , , , , 111265

    Nous reproduisons ci-dessous un communiqué publié le 16 mai, signé par le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT-Journalistes, qui condamne le massacre de 58 Palestiniens par les troupes israéliennes le 14 mai à Gaza.

    Les syndicats français de journalistes (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes), membres de la Fédération internationale des journalistes (FIJ), condamnent le massacre de 58 Palestiniens par les troupes israéliennes le 14 mai à Gaza où 2000 manifestants pacifiques ont été blessés. Au nombre de ces blessés figurent au moins 13 journalistes.

    C'est intolérable.

    Le syndicat palestinien des journalistes a, à ce jour, identifié neuf d'entre eux : il s'agit de Omar Hamdam, cameraman (TV algérienne), du photographe Mohammed Wael Aldwaik (Etihat Press photo), du photographe Ahmed Zakkout (Reuters), du journaliste Farhan Hashim Abu Hadayed, du reporter d'Al-Jazeera Wael Dahdouh, du journaliste Abdullah Alshorbaji, du photographe pour Zain Media, Mohammeh Abu Dahrouh, du photographe de l'agence Wafa Rafi Almaleh, et du reporter de la radio Fursan Al-Irada Nihad Fouad Abu Ghalyoun.

    Les syndicats français appuient avec force la demande du syndicat palestinien des journalistes (PJS) exigeant que les Nations unies, ses agences ainsi que les ONG humanitaires internationales contribuent à la protection de nos confrères palestiniens. Tout particulièrement, le PJS demande que « soit appliquée la résolution 2222 du Conseil de sécurité » concernant la protection des journalistes.

    L'impunité doit cesser. Les auteurs de ces tirs meurtriers doivent être recherchés et condamnés. Nous réclamons, pour ce faire, une enquête d'experts internationaux indépendants.

    Les syndicats français, avec la FIJ, dénoncent la répression féroce menée par l'armée israélienne à l'aide de tirs à balles réelles contre la population qui manifestait lundi pacifiquement à l‘occasion du 70e anniversaire de la Nakba, la catastrophe de l'exode massif des Palestiniens, du fait de la guerre israëlo-arabe de 1948, et contre l'implantation de la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem.

    Les syndicats français avaient déjà dénoncé ces dernières semaines la mort coup sur coup à Gaza de deux photographes palestiniens Ahmad Abou Hussein et Yasser Murjata, tous deux victimes - car journalistes - de la répression menée par l'armée israélienne. Ils demandent à la France de condamner ces tueries. Ils se déclarent solidaires de la population palestinienne et de ses travailleurs et appellent à participer aux manifestations pour dire : HALTE AU MASSACRE.

  • Lire : Les plaisirs du journalisme, de Claude Angeli et Pierre-Édouard Deldique

    17 mai, par Denis Souchon — Des livres : présentations et extraits, , 111253

    Dans Les plaisirs du journalisme [1], Claude Angeli, journaliste au Canard enchaîné depuis 1971 [2], et Pierre-Édouard Deldique, journaliste à RFI, donnent à voir leur conception, les conditions de possibilité des pratiques et des effets du métier de journaliste fondé sur des enquêtes qui ont fait et font l'utilité publique et la notoriété du « palmipède » en dévoilant des « affaires » qui contredisent la représentation enchantée d'elles-mêmes et de leurs activités que les « élites » imposent et que le journalisme dominant ratifie la plupart du temps.

    Une certaine idée du journalisme et de son rôle dans l'espace public

    En opposition aux formes de simili journalisme que sont le journalisme de « magnétophone », de « présentation » [3], de « commentaire », et celui « à la « moi je pense que », qui se limite à commenter les sondages sans trop se fatiguer » [4] Angeli et Deldique rappellent qu'« [i]l y a un journalisme d'enquête qui, en lui-même, est un pléonasme. Depuis la fin des années 1960, la recherche et la publication d'informations constituent la base du journalisme tel qu'on le conçoit au Canard. »

    Cette conception du journalisme comparé à de l'« artisanat » [5] prend en compte le fait qu'il n'y a pas d'immaculée conception de l'information : « L'information ne tombe pas du ciel (…) Rien ne peut remplacer le travail d'enquête et la chasse aux informations, l'un des plaisirs du métier », et nécessite, en plus d'un travail de connaissance de l'objet d'enquête, de savoir recourir à des « informateurs » dont certains « ont pris des risques pour informer le Canard, pour le mettre sur une piste ou lui transmettre un document ». Cela amène Angeli et Deldique à postuler à juste titre que « chaque citoyen peut exercer un droit d'alerte » et à confirmer ainsi un propos attribué à l'un des pères de l'Église selon lequel « il y a du pollen sur toutes les fleurs ».

    Cette pratique du journalisme est articulée à une idée claire de son rôle dans l'espace public, à savoir « la recherche et la diffusion d'informations que l'on cache au public ». Et l'un des « terrains » d'exercice de cette pratique est celui des questions de défense et de relations internationales [6] à propos desquelles les auteurs remarquent qu'« il est anormal que les décisions et les analyses de politique étrangère échappent au contrôle du Parlement, trop souvent méprisé, et demeurent ignorées des Français, en vertu du sacro-saint domaine réservé du président de la République » et relèvent « l'absence de débats et de votes au Parlement sur toute décision engageant la France à l'étranger ».

    Propriété des médias, publicité et cadre légal des conditions de travail

    Réaliser des enquêtes ne se fait pas hors-sol mais requiert que soient réunies des conditions qu'il importe de connaître pour comprendre les possibilités et impossibilités du travail journalistique.

    Angeli et Deldique, lucides, observent : « À de rares exceptions près, les médias ne sont pas libres et les bons journalistes éprouvent souvent quelque peine à y exercer leur métier. La propriété, par quelques oligarques, de plusieurs journaux, chaînes de télévision et stations de radio, constitue un sérieux obstacle à la liberté de la presse. Mais la “servitude volontaire”, l'autocensure admise par certains journalistes et l'absence de remise en cause de leurs actionnaires sont d'autres écueils à la pratique de ce métier. Sans liberté ni indépendance, l'information évolue entre complaisance, connivence et complicité. Elle est corrompue. ».

    Une solution, parmi d'autres, pour qu'existent des médias aussi indépendants que possible des pouvoirs, est constituée par la structure capitalistique du Canard enchaîné qui « fonctionne comme une société anonyme. Il appartient à ses journalistes, à ses dessinateurs et à ses autres salariés. Leurs actions ne peuvent être cédées ni transmises à des tiers. Ainsi, lorsque l'un d'eux quitte le journal, ses parts sont redistribuées aux autres membres de l'équipe. Enfin, ces actions ne génèrent pas de dividendes, c'est la règle, et les bénéfices sont affectés aux “réserves” (dépôts à terme sur des comptes en banque), conformément à l'usage. »

    Autre élément structurant l'activité journalistique : les sources de financement des médias, et notamment le pouvoir de la publicité. Pour une fois, la direction des Renseignements généraux avait vu juste en écrivant en 1972 dans un rapport à destination du ministre de l'Intérieur de l'époque : « Sa liberté d'expression, son indépendance, peuvent s'expliquer par le fait que Le Canard est un journal sans support publicitaire ».

    En tenant compte de ce qui précède il est possible de déduire les marges de manœuvre que les journalistes du Canard enchaîné sont parvenus à se créer : « grâce à son indépendance et à son aisance financière Le Canard est l'un des rares médias à pouvoir consacrer plusieurs mois à une enquête, mobilisant journalistes et pigistes ».

    Il serait cependant trompeur d'imaginer qu'il est suffisant de ne pas dépendre des forces de l'argent pour pouvoir enquêter en toute liberté : des détenteurs du pouvoir politique contribuent à mettre en place des dispositifs de surveillance exerçant ou pouvant exercer des effets sur l'activité journalistique. Angeli et Deldique notent ainsi que « depuis la loi sur le renseignement votée sur proposition du gouvernement Valls, promulguée le 24 juillet 2015, et largement validée par le Conseil constitutionnel, la raison d'État – accommodée à bien des sauces- a pris nettement le pas sur l'État de droit. » Et comme nous l'écrivions en avril 2015 « Cette atteinte [représentée par la loi sur le renseignement] intolérable à la liberté d'expression d'un simple citoyen devient, pour les journalistes, au-delà de la seule (mais fondamentale) protection de leurs sources, une véritable entrave à leur activité professionnelle. Là encore, non seulement la promesse de protéger l'investigation journalistique n'est pas respectée, mais en plus de nouveaux obstacles viennent en réduire la possibilité ! »

    Résultats et effets plus ou moins directs des enquêtes journalistiques

    Ce n'est pas un hasard si l'une des plus retentissantes affaires révélées par le Canard enchaîné soit celle des plombiers du Canard : le 3 décembre 1973, « [l]e dessinateur André Escaro, passant par hasard devant le futur immeuble du Canard, et remarquant un filet de lumière, (…) découvre [de] curieux ouvriers en plein travail. Dix jours plus tard, Claude Angeli publiera les six premiers noms des membres de cette équipe de la DST [7] » missionnée par le pouvoir pompidolien en place, excédé par les révélations de l'hebdomadaire, pour espionner le volatile et connaître ses informateurs.

    Cette affaire est pour ainsi dire exemplaire en ce qu'elle montre que le journalisme peut « tenir le rôle d'un contre-pouvoir » s'il arrive à « exposer une situation “anormale” ou “choquante”, dévoiler au lecteur ce que le pouvoir tient à lui cacher, braquer une lumière crue vers un lieu soigneusement tenu à l'ombre ».

    Même si elles sont connues de la plupart de nos lecteurs, il n'est pas inutile de rappeler quelques affaires « sorties » par Le Canard enchaîné, ne serait-ce que pour faire voir la différence entre un journalisme aussi humble que scrupuleux et sa version dévoyée par des éditocrates sans enquête et des experts sans savoir :

    - La feuille d'impôts de Chaban-Delmas ;
    - Le château de Chirac ;
    - Les diamants de Giscard ;
    - Le Carrefour du développement ;
    - Les appartements parisiens de la famille Juppé ;
    - Les « prouesses [de Jacques Chirac] de collecteur de fonds pour le RPR et pour son confort personnel », Jacques Chirac qui « terminera sa carrière avec une simple condamnation à deux ans de prison avec sursis, le 15 décembre 2011, pour abus de confiance, détournement de fonds publics, prise illégale d'intérêt et dix-neuf emplois fictifs à la mairie de Paris. » ;
    - Les vacances tunisiennes de Michèle Alliot-Marie ;
    - Les cadences infernales de Penelope Fillon [8].

    Bien que « le haut niveau de tolérance des magistrats, à quelques exceptions près, des parlementaires et de l'opinion garantit aux membres de cette « noblesse d'état » une relative absolution pour leurs méfaits », l'un des effets majeurs du dévoilement des affaires consiste en ce que Angeli et Deldique appellent « La “punition sociale” (…) Celle qui, bien souvent, assombrit une carrière, aussi sûrement qu'un rideau de velours rouge met fin à un spectacle, et sans rappel. » et dans le cas des responsables politiques « le fait d'avoir obtenu l'“onction populaire” constitue une circonstance aggravante pour qui a trébuché. (…) Une tache sur une réputation peut se révéler plus désastreuse pour une carrière, plus indélébile qu'une inscription sur le casier judiciaire et plus déprimante qu'une peine de prison avec sursis. ».

    ****

    Les plaisirs du journalisme ? À l'écart du tumulte artificiel dans lequel s'épanouissent les éditocrates, les « journalistes » nombrilistes et ceux qui sont au service des dominants, il existe des journalistes, comme Claude Angeli et Pierre-Édouard Deldique, qui considèrent que leur métier ne vaudrait pas une heure de peine s'ils ne portaient pas à la connaissance du public des informations, obtenues par un patient travail d'enquête, qui contribuent au dévoilement chez des dominants de tous ordres de pratiques illégales et/ou en contradiction avec l'intérêt général. « Le plaisir de savoir » et de faire savoir…

    Denis Souchon


    [1] Fayard, 2017, 281 p.

    [2] Il en a été le rédacteur en chef de 1983 à 2012.

    [3] Qui est l'ordinaire des recopieurs de dépêches et des passeurs de plats.

    [4] On reconnaît là les figures toxiques des éditocrates et autres sondologues qui discréditent l'activité journalistique.

    [5] On est à l'opposé de l'image héroïque et narcissique du reporter constitutive de l'idéologie professionnelle de bien des « journalistes ». Et l'on est tout aussi éloignés de la petite mythologie « d'un “quatrième pouvoir”, attribué souvent aux médias par tradition ou paresse intellectuelle. »

    [6] Trop rarement traitées (ou trop souvent mal-traitées) dans la plupart des médias.

    [7] Direction de la Surveillance du Territoire, ex DGSI.

    [8] Dont la révélation fut postérieure à l'impression du livre.

  • Grève SNCF : les théoriciens de l'essoufflement qui vient

    16 mai, par Pauline Perrenot — Réforme de la SNCF et mobilisations sociales (2018), , 111239

    Dans leur course au dénigrement en règle de la grève et des grévistes, les grands médias ne s'essoufflent pas. Ils n'en disent pas autant de la mobilisation qui, selon eux et ce depuis la mi-avril, « s'effrite », « s'érode » ou « s'essouffle », au choix, tout comme le soutien aux cheminots en grève. Retour sur le leitmotiv médiatique de la démobilisation.

    « Les premiers concernés par cette grève étaient évidemment les clients de la SNCF », déclarait Gilles Bouleau, solennel, au soir du premier jour de la grève des cheminots, le 22 mars (JT de 20 h). Un précepte et un point de vue devenus depuis le fil rouge de nombre de médias dominants, dont on ne compte plus les chroniques, sujets et reportages exclusivement dédiés aux conséquences (évidemment néfastes) de la grève sur les usagers en particulier, et la société en général. Diffuser des centaines d'heures d'antenne depuis les quais de gare pour raconter « la galère » ; blâmer certaines stratégies syndicales accusées de « rajouter du chaos dans le désordre ou du désordre dans le chaos » [1] ; se découvrir une empathie de circonstance avec les travailleurs en retard ; plaindre les futurs vacanciers ; exhiber le milliard d'euros de manque-à-gagner prétendument engendré dans le secteur du tourisme ; disserter sur le stress et les angoisses occasionnés par les retards de train…

    Autre « angle » de prédilection pour le traitement des mobilisations sociales : celui de « l'essoufflement ». Au temps long de la construction des luttes, la plupart des médias répondent par le temps court de l'info en continu, en prétendant évaluer le « souffle » des mouvements sociaux à l'aune de leur « efficacité » immédiate. Une « efficacité » qu'ils mesurent aux réactions gouvernementales – forts de leur foi dans le dialogue social –, au taux de grévistes – forts des comptages de la direction –, au nombre de manifestants – forts de leur méthode de comptage prétendue « neutre » – et au sens de « l'opinion » – forts de l'impartialité auto-proclamée des instituts de sondage [2]. Ces « indicateurs », omniprésents depuis le début du mouvement, ont par exemple inspiré au Parisien ce verdict définitif, porté en Une dès le lendemain du premier jour de grève, le 22 mars : « Mouvements sociaux : ça ne prend pas ». Des indicateurs si fiables qu'ils incitaient Le Parisien, à nuancer quelque peu cette première appréciation une semaine plus tard : « Grève SNCF : Pourquoi ça peut durer » !

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    Les autres quotidiens ne sont pas en reste. « Divisés, les syndicats peinent à mobiliser » pouvait-on lire en Une du côté du Figaro le 23 mars. « Les nombreux manifestants ne font pas vaciller l'exécutif » affichait encore Le Monde, pressé d'opposer les différents secteurs en grève – sur un dénominateur commun toutefois : « une mobilisation plus “mitigée” côté fonctionnaires que côté cheminots ». « Pourquoi la mobilisation du 22 mars est un semi-échec » (sic) cherchait enfin à expliquer Challenges.

    L'histoire sans fin du début de la fin

    Après avoir annoncé que le mouvement « ne prenait pas », depuis la mi-avril les grands médias en théorisent « l'essoufflement ». Tous scrutent avec attention le taux de grévistes en général, et la communication de la SNCF en particulier. Et une nouvelle fois, certains médias ont excellé dans l'art divinatoire. Ainsi du Monde, de Capital, Sud-Ouest ou Ouest-France qui, dès le 13 avril, savaient et voulaient à tout prix le faire savoir :

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    Quatre jours plus tard, le 17 avril, Capital confirme avec enthousiasme :

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    C'est en outre sans la moindre distance critique par rapport aux chiffres de la direction de la SNCF que bon nombre de médias étalent leurs prédictions. Sans parler de la complaisance consistant à fonder le diagnostic de l'essoufflement sur la baisse du taux global de grévistes, sans mettre l'accent sur les foyers de mobilisation les plus actifs (notamment ceux des conducteurs, aiguilleurs, etc. [3])

    D'autres médias ont quant à eux choisi de dater le début de la fin une semaine plus tard. Ainsi, par exemple, de France Info (18 avril), du Figaro (19 avril), de L'Est Eclair (22 avril), ou d'Europe 1 (23 avril) :

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    Les plus gauchistes ont attendu la fin du mois d'avril pour agiter le drapeau et signer la fin du mouvement. Ainsi du Point (28 avril), Economie Matin (29 avril) ou Le Journal de l'économie (29 avril) :

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    Le 1er mai, jour de circonstance, BFMTV ne s'embarrasse même plus :

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    Inutile de préciser la réponse apportée par la rédaction évoquant pêle-mêle la baisse du personnel gréviste, « une seule concession aux revendications » des syndicats et une opinion qui « semble ne pas suivre majoritairement »

    On serait pourtant tentés de conseiller à la rédaction business de BFMTV de coordonner ses journalistes et de recouper ses informations. Le même jour, sur le même site, on pouvait en effet lire l'article suivant :

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    Où le journaliste se questionne, dès le premier paragraphe :

    Le mois de mai marquera-t-il l'essoufflement de la contestation ou, au contraire, l'avènement d'une convergence des luttes de nature à faire plier le gouvernement ? Une chose est sûre : les mécontentements perdurent, en témoignent les nombreuses manifestations prévues lors des 30 prochains jours.

    ***

    Déjà en 2016, le mouvement contre la Loi Travail n'en « finissait pas de s'essouffler » dans les médias. Nous écrivions alors :

    « Lors de chaque mobilisation sociale d'ampleur, difficile de ne pas entendre ou lire, dans les “grands médias”, cette formule, qui, sous la forme d'une interrogation ou, pire, d'un constat, informe moins sur l'évolution du conflit que sur la vision qu'en ont les médias qui le (mal)traitent. Si la mobilisation a le malheur de s'amplifier, on parlera de “contagion” qui “s'étend”, de “jeudi noir” et de “galères” tous azimuts. Au moindre reflux apparent, généralement fondé sur les chiffres officiels, souvent mieux adaptés, on annoncera avec soulagement le “début de la fin”. […] Souvent réticents à rendre compte de la montée en force d'un mouvement social, ces médias se plaisent en revanche à […] en guetter les signes d'affaiblissement, au besoin dès le lendemain de son apparition – pour être certains d'avoir eu raison avant tout le monde ? À moins qu'il ne s'agisse, en multipliant les faire-part de décès de la mobilisation, d'instiller le doute chez les personnes mobilisées, de leur suggérer qu'elles sont isolées et qu'il ne sert à rien de s'entêter à continuer ? »

    Deux ans plus tard, il n'y a pas à changer une ligne de ces constats. Plutôt que de rendre compte et d'expliquer le mouvement en cours à la SNCF, bon nombre de journalistes préfèrent jouer les prophètes de démobilisation et annoncer depuis les premiers jours sa fin prochaine, renonçant ainsi à informer pour mieux prendre part à la bataille politique. Et bien que depuis deux mois la combativité des cheminots semble constamment donner tort à ces pronostiqueurs de pacotille, ceux-ci ne désarment pas et s'acharnent à démontrer l'impopularité de la grève dans l'opinion, en multipliant et en surinterprétant les sondages, ainsi que nous le verrons dans un prochain article.

    Pauline Perrenot

    P.S. Le 14 mai, nouvelle journée de mobilisation, certains médias auraient-ils réalisé que leur diagnostic, quasi unanime, était précipité ?

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    Rassurons-nous cependant : l'essoufflement n'a pas perdu son souffle ! Le JT de France 2 (12 mai) veille au grain…

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    [1] Journal de France Inter dans le 7/9 de Nicolas Demorand et Léa Salamé, le 5 avril, à propos des positions de Sud-Rail sur la grève illimitée.

    [2] Nous reviendrons dans un prochain article sur le rôle des sondages dans la construction du diagnostic « d'essoufflement » des mobilisations sociales

  • Actualité des médias n°15 (avril 2018)

    15 mai, par Benjamin Lagues, Jérémie Fabre — L'actualité des médias (2017-) 111227

    Avec cet article, nous poursuivons notre série d'information mensuelle sur l'actualité des médias [1]

    I. Du côté des journalistes, des médiacrates et de leurs œuvres

    - Fermeture de la chaîne NoLife – La chaîne indépendante de télévision NoLife, spécialisée dans la couverture des jeux vidéo et des « cultures japonaises », n'a plus suffisamment d'argent pour continuer à émettre. La chaîne s'arrêtera donc sous peu. NoLife était une chaîne historique du secteur : « Lancée le 1er juin 2007, Nolife est un rêve de geek devenu réalité : à l'époque, le jeu vidéo, les jeux de rôle, les mangas et la musique japonaise sont quasiment invisibles à la télévision » explique ainsi Le Monde.

    - Autre coup d'arrêt pour un titre de presse : Têtu « Premier média sur l'information LGBT » d'après la description que le titre faisait de lui-même, le magazine cesse de paraître. D'après Adrien Naselli, ancien rédacteur en chef du journal qui a donné un entretien au Média, cette fermeture s'expliquerait par « le changement de direction [qui a eu lieu à l'été 2017] et l'arrivée à la tête du journal de personnes qui ne connaissent ni la presse ni la place de Têtu dans le paysage médiatique. » Malgré cet arrêt de la parution du journal papier, Adrien Naselli considère que Têtu a de l'avenir sur internet grâce à « une communauté importante sur les réseaux sociaux, très engagée ».

    - RSF veut lutter contre la désinformation – L'organisation non gouvernementale Reporters sans frontières (RSF) a lancé une « initiative pour la fiabilité de l'information » afin de favoriser « le respect des processus de production journalistique et à donner des avantages concrets à ceux qui les mettent en oeuvre » a annoncé l'organisation sur son site. D'autres acteurs, comme l'Agence France-Presse (AFP), sont partenaires de l'initiative. Concrètement, le dispositif consiste à « créer un référentiel pour le journalisme sous la forme d'indicateurs sur la transparence des médias, l'indépendance éditoriale, la mise en oeuvre de méthodes journalistiques et le respect des règles déontologiques. » In fine, les titres et blogueurs qui respecteront ces règles se verront certifiés. Une certification qui permettra à ces sources d'être plus visibles grâce à « un traitement privilégié par les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux. » Google et Facebook ont en effet annoncé, chacun à leur manière, vouloir privilégier les sources fiables. Une affaire à suivre...

    - Les Echos refusent une interview trop réécrite d'une ministre – Le quotidien économique Les Echos a refusé de publier une interview de la ministre des Transports Elisabeth Borne au motif que l'entretien avait été trop réécrit par l'équipe du Premier ministre. D'après France Info, « la ministre et ancienne directrice de la stratégie de la SNCF tenait pourtant des propos "prudents" dans cet entretien destiné à être publié le 13 mars (...). Mais le sujet est sensible. Et "la volonté de contrôle sur cette ministre 'technique'' était visiblement telle du côté des services d'Edouard Philippe que ceux-ci ont largement amendé ses propos, ce que n'a pas accepté le quotidien économique. » Un choix qui honore la rédaction des Echos, et qui rappelle la décision récente du quotidien régional La Voix du Nord de ne plus permettre de relecture des entretiens politiques [2].

    - Grève à la SNCF : les journalistes télé interdits d'accès aux gares – La SNCF assume interdire l'accès aux gares, lors des grèves, pour les journalistes de la télévision. Raison invoquée, d'après des propos rapportés par L'Express : « On n'est pas en capacité d'encadrer un journaliste (...) partout en France, c'est impossible, ingérable pour nous. » Résultat : « Toute autorisation de tournage doit être associée à la présence d'un attaché de presse en gare. » En revanche, la SNCF juge tout à fait gérable de tourner et transmettre des images « maison » aux journalistes.

    - Manifestation à Paris : un photographe blessé à la tête par un CRS – Les violences policières contre les journalistes continuent. Le 3 avril dernier, un photographe indépendant affirme avoir été matraqué par un CRS, ce qui lui a valu, selon Buzzfeed news, des « blessures sérieuses avec notamment une plaie à la tête de 7 cm. » Au-delà de ce cas, le Syndicat national des journalistes (SNJ) a dénoncé deux autres agressions de photographes pendant une autre manifestation, celle du 19 avril à Paris. Selon lui, l'un « pourrait perdre l'usage d'un doigt » et l'autre « a eu la clavicule brisée ».

    - Notre-Dame-des-Landes : information sous contrôle – Innovation à l'occasion de la tentative d'évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : les gendarmes deviennent journalistes. Ceux-ci ont en effet abondamment filmé leur travail lors de cette évacuation. Pour une raison simple : leur couverture médiatique des événements permettrait, pour les téléspectateurs, « un jugement objectif » d'après le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb... D'après un communiqué du Syndicat national des journalistes (SNJ), Gérard Collomb « assume le fait d'avoir écarté des journalistes professionnels pour montrer au public des images “contrôlées” de l'évacuation des Zadistes de Notre-Dame-des-Landes. » Toujours d'après le SNJ, « lors de leur arrivée sur les lieux, nos confrères ont été parqués en bord de route puis évacués de la zone, sous escorte, avec interdiction de filmer. Certains sont parvenus à regagner la ZAD par des chemins de traverse, ils ont été contrôlés, menacés, interdits d'accès. » Cette mise sous cloche médiatique de Notre-Dame-des-Landes s'est de plus accompagnée de violences contre les journalistes présents. Ainsi, Libération évoque le cas de deux journalistes « blessés au cours d'opérations menées par les forces de l'ordre », tandis que le SNJ, évoque des confrères « parqués ». Dans les deux cas, les journalistes auraient été touchés par des « grenades à effet de souffle » jetés par les policiers et / ou des gendarmes.

    - Le Média et Reporterre s'excusent après avoir diffusé une fausse nouvelle – L'étudiant dans le coma suite à l'intervention des forces de police au sein de l'université de Tolbiac n'existait finalement pas. Reporterre, qui avait publié un article affirmant qu'un étudiant avait été grièvement blessé pendant l'évacuation de l'université a finalement reconnu que l'information était fausse, notamment suite à une enquête de Libération. Suite à cette enquête et à son propre travail de vérification, le journal en ligne a fini par « conclure que les témoignages ne sont pas fiables. Il n'y a pas eu de blessé grave à Tolbiac le 20 avril. » Le Média, qui avait lui aussi publié un article affirmatif, l'a supprimé par la suite. Dans un communiqué, la rédaction dit « [reconnaître] son erreur et [présenter ses] excuses [aux] Socios ainsi qu'à ceux qui [les] suivent. »

    II. Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

    - Nominations à la tête de l'AFP, France Médias Monde et Radio France – À l'issue de plusieurs votes et après l'abandon de son seul concurrent, le sortant Emmanuel Hoog, lâché par l'Elysée, Fabrice Fries a finalement été élu PDG de l'Agence France-Presse (AFP). Le Canard enchaîné du 18 avril a dressé un portrait inquiétant de son parcours : Fabrice Fries prend la tête de l'AFP après 22 ans de pantouflage dans divers groupes du CAC 40 et après avoir divisé par deux le chiffre d'affaire de la société de conseil Publicis, dont il a été le patron de 2008 à 2016. Cette nomination est d'autant plus étonnante que son prédécesseur Emmanuel Hoog a été débarqué par le conseil d'administration de l'AFP pour une gestion semblable de son budget… À France Médias Monde, après deux mois d'une situation ubuesque [3], Marie-Christine Saragosse a finalement retrouvé ses fonctions de PDG. D'après Le Monde, Le CSA a précisé avoir « apprécié l'expérience et la compétence de Mme Saragosse qu'attestent tant son parcours professionnel que les actions qu'elle a engagées depuis son premier mandat à la tête de l'entreprise ». Enfin, du côté de Radio France, le CSA a sans surprise nommé Sibyle Veil pour remplacer l'ancien PDG Mathieu Gallet. Pour Libération, le CSA a joué la carte de la continuité, Sybile Veil faisant partie de l'équipe de direction précédente. Détail loin d'être anodin, la nouvelle patronne de Radio France a le bon goût d'être une proche du président de la république Emmanuel Macron, camarade de promotion à l'ENA en 2004…

    - Plusieurs magazines avalés par Czech Media Invest – Après lui avoir vendu ses radios internationales (en République tchèque, Pologne, Slovaquie et Roumanie), le Groupe Lagardère a annoncé qu'il allait aussi céder plusieurs de ses magazines (Elle, Version Femina, Art & Décoration, Télé 7 Jours, France Dimanche, Ici Paris et Public) au groupe tchèque Czech Media Invest. D'après Le Canard enchaîné du 18 avril, les ventes à la découpe de ce qu'il reste de l'empire médiatique Lagardère représenterait la moitié des profits du groupe, masquant artificiellement une situation très précaire. Seuls Europe 1, Paris Match et Le Journal du dimanche devraient échapper à cette grande braderie médiatique. Le groupe Czech Media Invest a quant à lui annoncé être en négociation pour racheter 91 % des parts de l'hebdomadaire Marianne, actuellement propriété de Yves de Chaisemartin. D'après Le Monde, le dirigeant de ce puissant groupe tchèque, le milliardaire Daniel Kretinsky, a « été épinglé dans l'enquête des “Panama Papers”, car il possède la société Wonderful Yacht Holdings, basée aux îles Vierges britanniques. »

    - Un mois d'avril chargé pour Vincent Bolloré – Début avril a eu lieu l'audience du procès en diffamation qu'a intenté le milliardaire breton Vincent Bolloré à France Télévisions. En cause : la diffusion d'un documentaire de l'émission Complément d'enquête sur les conditions de travail des employés du Groupe Bolloré au Cameroun. D'après Télérama, qui a assisté à l'audience, la décision du tribunal tombera le 5 juin. Ce même mois, Vincent Bolloré a annoncé qu'il quittait ses fonctions de président du Conseil de surveillance de Canal+. Il laisse ainsi les commandes à une équipe qu'il a imposée au cours de la réorganisation brutale du groupe depuis 2014. D'après Le Monde, « Une source syndicale relativise la portée réelle de ce départ : “Il reste quand même le premier actionnaire de Vivendi. Ça ne change pas grand-chose. Jean-Christophe Thiery et Maxime Saada [ses successeurs] ont tous les deux appliqué à la lettre la politique de Bolloré.” A l'avenir, il n'y a pas de raison de prévoir d'inflexion stratégique, d'autant que M. Bolloré restera membre du conseil de surveillance de Canal+. » Quelques jours plus tard, nouvelle surprise, et de taille : le 19 avril, Vincent Bolloré annonce qu'il quitte la présidence du conseil de surveillance de Vivendi (la maison mère de ses activités médiatiques), et cède sa place à son fils, Yannick Bolloré. Dans un article très documenté, le site Les Jours évoque les raisons qui peuvent avoir poussé Vincent Bolloré vers la sortie : une personnalité trop clivante dans le cadre de négocations compliquées avec Mediaset en Italie, ou encore la crainte d'être rattrapé par la justice dans des malversations de son groupe en Afrique… Cette dernière piste s'est justement confirmée quelques jours plus tard, lorsque Vincent Bolloré a été placé en garde à vue puis mis en examen par police judiciaire de Nanterre pour « corruption d'agent public étranger, complicité d'abus de confiance et faux et usage de faux. »

    - Lobbying tous azimuts de TF1 – Après avoir obtenu du CSA l'autorisation de couper son journal télévisé de 20h d'une page de publicité [4], TF1 milite désormais auprès des députés pour une troisième coupure de publicité pendant les films. D'après Le Figaro, TF1 présente cette demande comme d'un moyen de « pallier la baisse de ses ressources publicitaires (-15 % en 10 ans) et la concurrence des géants américains (...) le groupe demande aussi l'ouverture de la publicité au secteur du cinéma et aux promotions de la grande distribution (réservées jusqu'ici à la radio et à la presse), un "allègement de la pression fiscale" sur les chaînes et un "durcissement de la réponse graduée" pour lutter contre le piratage ». Sur un autre sujet, TF1 peut crier victoire : l'Autorité de la concurrence a autorisé fin avril le rachat de l'éditeur de sites web Aufeminin au groupe allemand Axel Springer. D'après Le Monde, l'opération de 365 millions d'euros devrait permettre à TF1 de se renforcer dans les médias en ligne et le commerce électronique, et lui assurer l'accès à « 129 millions d'utilisateurs dans le monde, dont 20 millions en France. » Pour l'Autorité de la concurrence, « l'opération ne pose pas de problème de concurrence sur les marchés de la vente d'espaces publicitaires » en raison de la présence massive de Google et Facebook sur ce secteur.

    - Le CSA valide la prise de contrôle de NextRadioTV par SFR – La concentration des médias se renforce à nouveau… Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a validé la prise de contrôle de NextRadioTV (BFMTV, RMC…) par SFR (Libération, L'Express…), propriété d'Altice, groupe du milliardaire Patrick Drahi. Cette autorisation fait suite à celle de la décision de l'Autorité de la concurrence en juin 2017. Cette décision du CSA a néanmoins fait l'objet d'une curieuse négociation : en échange de cette autorisation, NextRadioTV a dû modifier ses conventions de service concernant la chaîne Numéro 23 (dont le rechat par NextRadioTV avait été autorisé non sans mal par le CSA [5]) afin de réaffirmer ses engagements en terme de « diversité ». D'après La Lettre Pro, la chaîne devra respecter « une parité hommes/femmes à l'antenne » et « rendre accessible au moins 50% des programmes aux personnes sourdes ou malentendantes. »

    - Un studio de jeu vidéo porte plainte contre Le Monde et Mediapart – Le studio parisien Quantic Dreams a porté plainte en diffamation contre Le Monde et Mediapart pour une enquête sur les conditions de travail de ses salariés. Cette enquête dénonçait notamment de nombreuses infractions au code du travail, des montages financiers opaques et une affaire de harcèlement au travail. Le magazine spécialisé Canard PC, qui s'était associé à Mediapart pour cette enquête, n'aurait de son côté reçu que des lettres de mise en demeure restées sans suite. D'après le site spécialisé Gamekult, il s'agirait « d'un premier cas de procès opposant un studio de jeu vidéo à des journalistes. »

    Jérémie Fabre et Benjamin Lagues, grâce au travail d'observation collective des adhérent.es d'Acrimed


  • Sciences : peut-on publier n'importe quoi dans L'Express ?

    14 mai, par Patrick Michel — L'Express, , 111204

    Publié le 26 avril dernier sous le titre « Pourquoi Bourdieu avait tort ? », un article signé Laurent Alexandre prétend invalider les travaux du sociologue en neuf paragraphes. Une prouesse rendue possible par l'instrumentalisation de recherches récentes présentées de façon fallacieuse dans un article pseudo-scientifique cachant mal ses objectifs politiques : défendre une certaine vision de l'éducation, en l'occurrence celle du gouvernement actuel – heureux hasard.

    Commençons par présenter l'auteur de cet article, Laurent Alexandre, tout à la fois chirurgien urologue de formation et diplômé de l'Institut d'Études Politiques de Paris, d'HEC et de l'ENA [1]. Sa formation explique peut-être qu'il ait rencontré bien plus de succès comme entrepreneur que comme scientifique : il fut l'un des fondateurs du site Doctissimo, dont la vente au groupe Lagardère en 2008 pour 139 millions d'euros augmenta sensiblement sa fortune. Depuis, il dirige une société spécialisée dans le séquençage de l'ADN, dine au club « Le Siècle » et donne des conférences à des tarifs prohibitifs [2]. Ce curriculum vitae associé à son intérêt pour le transhumanisme et ses discours mêlant prophéties et scientisme béat avec une outrance bien faite pour attirer les clics [3] lui assurent une activité de chroniqueur à L'Express, au Huffington Post et au Monde, ainsi que des apparitions régulières à la télévision et à la radio [4]. La légitimité conférée par cette activité médiatique régulière explique sans doute le prix exorbitant des conférences de cet énarque-séquenceur d'ADN ; à moins que ce ne soit le contraire. Pour compléter ce pédigrée, notons les engagements politiques d'Alexandre Laurent, ancien secrétaire national du parti ultralibéral d'Alain Madelin qui jugeait en 2017 qu'« Emmanuel Macron est le seul homme politique français à comprendre l'essor des technologies du futur » (Le Parisien, avril 2017).

    Dans son article du 26 avril, l'urologue-businessman écrit : « Les travaux récents de Robert Plomin et de Suzanne Swagerman montrent que la causalité est l'inverse de ce que Bourdieu imaginait. Ce n'est pas parce qu'il y a des livres dans les bibliothèques des bourgeois que leurs enfants sont de bons lecteurs, c'est parce qu'ils ont reçu un bon patrimoine génétique ». Un constat qui s'appuie sur les prétendus résultats de ces études : « On sait aujourd'hui que l'ADN détermine plus de 50 % de notre intelligence », ou encore « la part génétique explique 55 % de l'intelligence à 12 ans et 66 % à 17 ans ». Un constat qui prouve à l'évidence, selon Laurent Alexandre, la funeste erreur des recherches de Pierre Bourdieu, et en particulier celles réalisées avec Jean-Claude Passeron et présentées dans Les Héritiers et La Reproduction [5]. Et l'énarque millionnaire d'expliquer cette erreur par une « conception » plus générale que l'on retrouverait chez Bourdieu (et Passeron ?), et qui invaliderait toute son œuvre : une « « conception [qui] part du postulat qu'il n'y a pas de différence innée de capacités ».

    Fort du constat de l'inanité de ce postulat qu'il attribue sans vergogne à des auteurs qui ne l'ont jamais posé, l'entrepreneur-chroniqueur passe de la théorie à la pratique : « Que faire ? Se battre, et dynamiter le déterminisme génétique ! ». Vaste programme, dont l'application concrète est précisée par la suite : « Il faut maintenant développer les efforts pour les enfants ayant le moins bon patrimoine neurogénétique. C'est-à-dire accentuer la stratégie du ministre Blanquer ». Ces dernières phrases donnent la forte impression de révéler l'intention fondamentale de l'article : défendre une certaine politique éducative – celle du gouvernement actuel – en sous-entendant non seulement que cette politique prend en compte les difficultés que l'école actuelle pose aux enfants des classes populaires [6], mais également qu'elle s'appuie sur les indiscutables conclusions de La Science. Dans ces conditions, qui serait assez fou pour contester la politique du ministre Blanquer ?

    Certainement pas la direction de la rédaction de L'Express qui était sans doute passée à côté de la tribune publiée le 25 avril dans Le Monde, dans laquelle vingt « chercheurs en génétique, en neurobiologie, en études sociales ou philosophiques de ces disciplines » s'inquiétaient du « retour d'un discours pseudo-scientifique sujet à toutes sortes d'instrumentalisations : il existerait un “socle” génétique, important et quantifié, à l'origine de différences psychologiques entre les êtres humains, en particulier selon la classe sociale, les origines ou le sexe. » [7]. Les auteurs de cette tribune ont-ils des dons de prémonition, ou avaient-ils connaissance de l'article d'Alexandre Laurent que L'Express s'apprêtait à publier ? Plus simplement, peut-être avaient-ils lu l'article du même chirurgien-PDG publié dans le même hebdomadaire le 3 février dernier, dans lequel il se lamentait de voir que « des travaux récents pointent la moindre reproduction des personnes les plus intelligentes et la plus grande facilité pour les moins douées, grâce à notre système de solidarité, à se reproduire. ». Pour couper court à ces détournements, teintés d'eugénisme, de résultats scientifiques, les auteurs de la tribune du Monde affirment : « En fait, hormis les effets délétères de certaines anomalies génétiques, la recherche n'a pas pu à ce jour identifier chez l'humain de variantes génétiques ayant indubitablement pour effet de créer, via une chaîne de causalité strictement biologique, des différences cérébrales se traduisant par des différences cognitives ou comportementales. » En d'autres termes, les interactions entre le patrimoine génétique d'un individu et l'environnement dans lequel il évolue sont si fortes qu'il est impossible de distinguer des caractéristiques individuelles qui ne seraient liée qu'aux seuls gènes, indépendamment de l'environnement. Voilà donc une tribune qui invalide sans doute une bonne partie des chroniques d'Alexandre Laurent, et assurément celle publiée dans L'Express… le lendemain.

    ***

    Prétendant expliquer pourquoi Bourdieu avait tort, Laurent Alexandre démontre dans sa chronique que les articles de vulgarisation scientifique publiables dans L'Express sont dispensés d'honnêteté intellectuelle comme de rigueur scientifique, pourvu qu'ils présentent des caractéristiques aussi essentielles qu'un titre aguicheur, une attaque envers une figure intellectuelle (si possible de gauche), un point de vue politique dans la ligne du journal [8] et un soutien au gouvernement de la “start-up nation”. Si l'indigence de cette chronique est à imputer au penseur transhumaniste, comment oublier que sa publication n'a pu se faire qu'avec l'assentiment de la chefferie éditoriale de l'hebdomadaire ? On peut aussi poser la question d'un autre point de vue : si l'on est un chroniqueur “vulgarisateur” dont le talent consiste à mal camoufler ses prises de positions politiques derrière des controverses scientifiques factices, à quelle publication peut-on espérer vendre ses papiers ? Réponse : à L'Express, assurément.

    Patrick Michel


    [2] Selon L'Obs, une conférence d'Alexandre Laurent ne vous coûtera que de 5 000 à 12 000 euros.

    [3] Par exemple : « L'homme qui vivra 1000 ans est déjà né » (dans l'émission « Un soir à la tour Eiffel » sur France 2 en 2015).

    [4] Un relevé probablement non exhaustif depuis 2014 retrouve des passages sur Europe 1 (« Europe Soir » en mars 2014 et « Europe 1 Soir » en janvier 2017), France 2 (« Un soir à la tour Eiffel » en février 2015, « Hier, aujourd'hui, demain » en janvier 2017), France 5 (« C à dire » en mars et en octobre 2017, « C dans l'air » en février 2014 et décembre 2017), et Public Sénat (« Sénat 360 » en octobre 2017).

    [5] Publiés aux Éditions de Minuit, respectivement en 1964 et 1970

    [6] Dans cet article de Laurent Alexandre, la périphrase « les enfants ayant le moins bon patrimoine neurogénétique » désigne en effet les enfants les moins socialement favorisés. Pour s'en convaincre, il suffit d'une citation du paragraphe précédent : « La corrélation dérangeante entre pauvreté, environnement culturel, bagage génétique, capacités cognitives et QI reste taboue. Comme l'indique Franck Ramus, chercheur à Normale sup : “En moyenne, les personnes les plus défavorisées socialement sont aussi les plus désavantagées génétiquement.” ». Au passage, on notera que l'utilisation de cette citation de Franck Ramus n'est pas toujours celle qu'en fait Laurent Alexandre, puisque cette citation est tirée d'un long article du Monde où l'on peut lire, sous la plume des journalistes Pascale Santi et Sandrine Cabut, que « les neurosciences confirment que les difficultés matérielles nuisent au développement cérébral dès le plus jeune âge ».

    [7] Pour une autre critique des arguments fallacieux utilisés par Alexandre Laurent, voir cet article.

    [8] Pour faire simple, on pourra décrire cette ligne comme conservatrice, ce que l'article d'Alexandre Laurent est assurément puisqu'il défend l'idée que notre système social n'est inégalitaire que parce qu'il répercute des inégalités naturelles.

  • Sur la couverture médiatique de la mort de Johnny Hallyday (tribune)

    11 mai, par Alain Garrigou — Faits et méfaits divers, , 111177

    Nous publions, avec l'accord de l'auteur, un article d'Alain Garrigou publié sur son blog sous le titre « Johnny et l'irréalité ». Il revient sur la couverture médiatique de la mort du chanteur à succès.

    La mort de Johnny Hallyday a déclenché une vague médiatique à la hauteur des événements les plus dramatiques. Le 6 décembre 2017, les commentaires en boucle coupés par les directs, les témoignages de proches et les micro-trottoirs des fans se succédèrent sans discontinuer sur toutes les ondes : chaînes d'info... en continu, immédiatement suivies par les chaînes d'info générales puis par la presse écrite. Le déluge continua les jours suivants, relancé par un hommage national retransmis en direct et un « dernier voyage » aux Antilles. Les titres étaient à la hauteur de l'évènement : « France en deuil », « France en larmes ». Les commentateurs redoublaient l'unanimité par leurs explications : la France était en deuil parce que le défunt était une « idole », voire un « héros », etc. On se sentait ainsi un peu seul si l'on ne ressentait aucune tristesse. Était-on même tout à fait français ? Dès le premier jour de ce deuil médiatique, les solitaires découvraient pourtant qu'ils l'étaient moins lorsque, rencontrant des amis, ils partageaient agacement et ironie. Il est probable que ces dissidents étaient socialement proches mais, à l'inverse, les endeuillés n'étaient-ils pas surtout membres du showbiz et les fans plutôt des septuagénaires des milieux populaires ? En tout cas, il n'y avait nulle unanimité.

    Comment ce déferlement unanimiste avait-il pu se développer contre la vérité et la raison ? Encore une fois, on se trompait d'objet en croyant que l'information enregistre simplement l'importance des événements et parle forcément des choses qu'elle désigne. Les médias étaient bien en peine de voir qu'ils fabriquaient eux-mêmes cette unanimité d'images et de papier. Était-ce encore de l'information que ces images et commentaires diffusés pendant une semaine, jusqu'à la tombe antillaise ? En attendant les suites du récit funèbre où, « avec du recul », viendront les documentaires sur la carrière du chanteur et les confidences des intimes. Les médias se sont comportés comme des entreprises de mobilisation. Un rôle habituel mais dénié.

    L'industrie de l'irréalité

    Dans les dystopies les plus classiques, l'ordre totalitaire est notamment assuré par la propagande. Dans Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, la mise en condition totalitaire s'impose par la profusion de l'information et précisément par celle des images diffusées par les murs écrans tandis que, dans 1984 de George Orwell, Big Brother règne par le contrôle strict d'une information unique. George Orwell était sans doute plus réaliste au regard des régimes totalitaires qui avaient occupé le XXe siècle, Aldous Huxley plus prophétique en anticipant l'ère télévisuelle et numérique de l'inflation des canaux et des messages. Le traitement médiatique de la mort de Johnny Hallyday a donné une version hybride de cette tutelle en associant une multiplicité des médiateurs et une uniformité du message. Tous ces médias, chaînes de télévision ou de radio, et même la presse écrite, moyennant quelques variations, titraient sur la mort de Johnny — seul le quotidien La Croix titrait sur l'annonce du déplacement de l'ambassade américaine à Jérusalem par Donald Trump. La communion avec autrui, le bien par excellence disait Émile Durkheim, tel fut le spectacle que donnèrent les médias, quitte à mépriser tout le monde, les spectateurs sommés de clamer leur amour ou rejetés dans le néant. Il fallut attendre plusieurs jours pour entendre quelques voix dissonantes.

    George Orwell et Aldous Huxley n'avaient pas fait l'autopsie du régime de conditionnement supposant implicitement qu'il fallait chercher du côté du pouvoir politique totalitaire, une puissante administration tirant les ficelles de la soumission. À commencer par celle des producteurs d'information. Rien de tel ici. Il faut donc expliquer comment les médias ont mis en musique une partition du deuil unanime, sans poste de commandement, en quelque sorte spontanément. Si l'on en croit les justifications professionnelles, la hiérarchie de l'information serait déterminée par l'importance de l'évènement. Tant pis si cet objectivisme de l'information ne résiste pas aux épreuves les plus simples. Rien de plus solide qu'une idéologie professionnelle que les professionnels démentent volontiers en privé mais qui est commode pour se préserver. Comment les médias ont-ils pu être si unanimes face à un événement dont beaucoup de journalistes auraient convenu qu'à titre personnel, ils s'en fichaient ? Cette forme de coordination se trame dans les salles de rédaction où les uns et les autres réagissent selon ce que disent et montrent les uns et les autres. Il faut voir les murs d'écrans diffusant les images de la concurrence dans les studios de télévision et les exemplaires de journaux dans les bureaux des radios et de la presse écrite pour comprendre cette situation d'interdépendance tactique élargie (Thomas Schelling) où la vision que se font les uns dépend non seulement de la vision des autres mais de ce qu'on croit être la vision de l'autre. Et inversement. Contre tout le bon sens libéral du pluralisme de l'information, il faut alors expliquer comment l'information peut être d'autant plus uniforme que se multiplient les moyens de communication.

    On n'a même pas entendu les critiques les plus banales de l'instrumentalisation des médias par les pouvoirs politiques et de l'aveuglement de journalistes ne sachant pas ce qu'ils font. En l'occurrence, les journalistes ne sont pas des instruments du pouvoir, ils en sont des acteurs. Et s'ils ne sont pas plus conscients que d'autres de ce qu'ils font, ils ne sont donc pas, ou pas complètement, des « idiots utiles ». Les relations interpersonnelles les associent aux dirigeants politiques qu'ils fréquentent, tutoient et parfois épousent mais par leur action au cœur des mécanismes de pouvoir. Pas seulement un personnel auxiliaire mais un personnel informel de l'État. Et si on reproche parfois la pusillanimité des interviews aux politiques, est-ce parce qu'ils obéissent ou parce qu'ils sont d'accord ? D'accord sur les façons de concevoir la politique et d'ailleurs déjà largement familiers d'un milieu d'interconnaissance. Ce nouveau clergé séculier organise les grandes célébrations d'État comme l'ont été les cérémonies en hommage à Jean d'Ormesson et à Johnny Hallyday. D'autant plus qu'ils ont accédé eux-mêmes à la célébrité comme c'est de plus en plus le cas pour une frange supérieure de la profession. Notamment dans la presse télévisuelle où la quasi ubiquité de certains visages vaut une renommée quasi automatique. L'attraction de la profession pour les jeunes candidats aux écoles de journalisme participe aussi à la quête de cette réussite particulière qu'est la notoriété. La télévision est devenue rapidement cette machine à la produire pour ses propres acteurs autant que pour les politiques, les gens de spectacle et quelques autres. « L'industrie de l'irréalité » a gagné en... réalité. Elle l'est aujourd'hui surtout pour ses personnels qui occupent de plus en plus l'espace médiatique, avec des journalistes invitant des confrères, et réciproquement, et d'autres personnalités du showbiz, du sport et de la politique qui font le tour des studios, en mettant même en scène des querelles intestines.

    Cette promotion collective d'une profession dans la hiérarchie sociale se mesure à la place des journalistes en d'autres arènes comme les cercles de puissants : ainsi les diners du Siècle comprenaient 17 journalistes sur 100 membres. De même, la réussite de quelques-uns amène les subordonnés à s'identifier à leur patron, quitte à espérer leur succéder, comme en politique — avec les assistants qui se présentent par leur proximité moins à une émission qu'à son animateur ou producteur inévitablement connu. C'est cette notoriété qui constitue le lien, le crédit, bref ce qui permet la coordination sociale.

    Parler d'un clergé séculier n'est pas métaphorique seulement par la fonction d'officiant — ceux qui officient aux cérémonies ordinaires (interviews, invitations) ou exceptionnelles (obsèques) — si on considère que cette économie de la domination fondée sur la célébrité rapproche d'un néo-protestantisme qu'on pourrait dire laïc, car la transcendance n'est pas située dans un dieu identifiable mais suggère une providence indéfinie. Comme le protestantisme et spécialement Calvin avaient rendu un grand service à la bourgeoisie capitaliste en faisant de la réussite matérielle le signe de la grâce divine et l'avait ainsi désinhibée des soupçons chrétiens pesant sur l'argent et le profit, l'économie de la célébrité soude ses bénéficiaires par cet entre-soi où chacun bénéficie du réconfort des autres célébrités rassemblées dans une communauté d'élus. En même temps, la célébrité comme forme de la réussite sociale, signifiée par un nom, opère selon les schèmes de l'individualisme puisqu'il s'agit de la forme la plus personnalisée de la réussite, celle où la célébrité parachève le triomphe de l'individu.

    La doxocratie

    Comme d'habitude fascinés par l'apparence, en dissertant sur les idoles et les héros, les commentateurs n'ont pas vu que Johnny n'y était pour rien. Il n'y eut guère d'exception sinon pour dénoncer ou bouder. Un peu de temps après, quand même et au titre de la célébrité. Les politiciens furent assurément les plus gênés même s'ils ne partageaient pas les mêmes raisons : il ne fallait pas braquer d'éventuels électeurs. Certains n'évitèrent pas le ridicule en comparant le défunt à Victor Hugo ou à la tour Eiffel. Plus rares furent ceux qui tentèrent de comprendre en s'emparant de l'entreprise de la campagne de presse comme d'un révélateur. Ainsi Régis Debray qui, en retrouvant des souvenirs de vieux marxiste, lisait une configuration de classes où les élites composites rassemblées par la notoriété fondent leur domination sur les classes culturellement les plus modestes. Une « oligarchie populiste » résumait-il non sans quelque pertinence. Oligarchie ? Le terme n'a cependant guère d'autre vertu que de démentir un démocratisme naïf tant tous les régimes politiques sont sociologiquement plus ou moins oligarchiques. Bien des choses changent cependant selon qu'il s'agit d'oligarchie autoritaire ou d'oligarchie pluraliste. Sans que cela interdise de s'interroger sur les apparences. Quant à « populiste », l'emploi est plus flou tant la destination d'une stratégie ne suffit pas à résumer un ordre politique. Il n'est d'ailleurs pas certain que cette stratégie en interdise d'autres selon les circonstances. Et si cette stratégie « populiste » caractérise bien le travail de domination, encore faut-il qu'elle soit efficace et que les dominés soient bien dominés. Derrière le spectacle de douleur unanime donné par les médias, combien de fans endeuillés, de badauds curieux et d'indifférents absents ? Sans oublier qu'on peut endosser les personnages successivement ou simultanément. Assaillie par les messages de condoléances de ses amis, une fan du chanteur réagissait avec un bon sens que d'aucuns jugeraient « populaire » : « Faut pas exagérer, ce n'est tout de même pas mon père ou ma mère qui vient de mourir ». On pourra discuter sur le nom à donner à cet ordre politique nouveau.

    Il faut alors regarder du côté des maîtres apparents du jeu, les détenteurs du pouvoir. On comprend aisément que des dirigeants politiques s'emparent des occasions de popularité, s'approchent intimement des personnages publics censés leur donner accès aux bénéfices de leur propre popularité, journalistes et membres du showbiz. Tout cet univers est caricaturé par une mesure annuelle de popularité dont le classement mêle acteurs, chanteurs, journalistes et politiques. Cette année encore, le premier fut un chanteur retraité depuis quinze ans qui a demandé qu'on lui fiche la paix. Cette galéjade, à elle seule une démonstration, n'en est pas moins commentée, sans rire, par la plupart des médias. Il est des indices plus sérieux de cette confusion entre le réel et l'irréel, ils se sont multipliés depuis qu'un acteur de cinéma (Ronald Reagan) est devenu Président des États Unis, avant qu'un autre le devienne à son tour grâce à une fortune bâtie sur la notoriété (Donald Trump). Il ne faut pas omettre les alliances matrimoniales qui amènent des dirigeants politiques à épouser des actrices ou des mannequins. Autant que d'une hypergamie traditionnelle et toujours actuelle où les puissants — des hommes forcément — épousaient des femmes d'un milieu plus modeste mais belles, elle relève d'une endogamie où l'on partage le même milieu, les mêmes situations et donc les mêmes relations. La rubrique matrimoniale mondaine a élargi l'espace de la pipolisation au-delà du cercle des aristocraties et du showbiz au monde politique et, longtemps cantonné aux cérémonies privées, a débordé les frontières des manifestations publiques, réceptions officielles ou hommages funèbres.

    De là à se rendre à deux cérémonies d'hommage funèbre à la suite, comme l'a fait le président de la République, il n'y a pas qu'un calcul intuitif sur l'exploitation émotionnelle d'un deuil mais aussi les sondages qui ont mesuré en quasi instantané l'émotion suscitée par ces deux morts dans le public. Dans le public ? Du moins dans ces échantillons de sondés semi-professionnels qui sont régulièrement appelés à donner leur opinion. Difficile d'imaginer qu'ils ne se déclarent pas émus par le décès d'un vieux monsieur au yeux bleus et par celui d'un chanteur populaire dont l'information rapportait la lente agonie. Nous n'aurons pas droit à ces sondages confidentiels rangés dans les archives du Service d'information gouvernemental pour y dormir à l'abri de toute investigation. Les commanditaires s'y fient-ils ? Il est difficile de le croire, et pourtant… La crédulité des politiques est d'autant plus encouragée que la cote de popularité du Président de la république a accusé une hausse forte et inédite. Elle fut immédiatement attribuée à un « effet Johnny ». Peu importe que l'émotion soit initialement réelle ou pas, elle le devient sous l'effet des médias qui la mettent en scène et recrutent des agents d'émotion ponctuels parmi des gens sincères, amis et fans. Peu importe même qu'elle soit durable ou brève. Elle sera entretenue en attendant une autre occasion. Dans le cas de Johnny, la France éplorée le demeure sur les ondes sans faillir. Inventant un peuple de fans inconsolables. En l'occurrence, il est probable que ces fans resteront très minoritaires. Ainsi va ce régime que l'on pourrait appeler doxocratie puisqu'il fonctionne par la fabrication de l'opinion.

    Un étrange silence

    Pourquoi cette combinaison sociale, cette formule de domination est-elle anti-démocratique ? On se limitera ici à une dimension particulière d'une menace générale sur le pluralisme des idées et des élites. La vague unanimiste opère comme un contrôle social redoutable. Les voix dissonantes sont dissuadées par la vague médiatique qui incite plutôt au silence tant elle paraît inexorable parce qu'elle est immense et ramène les individus à des entités négligeables mais aussi parce qu'elle est décourageante de grégarité. Pour ne pas dire de bêtise. Le mot est lâché. Comment peut-on émettre un point de vue critique qui semble englober tant de gens — même en prenant des précautions et soutenir un raisonnement aux antipodes des émotions brutes sans être déjà coupable de morgue et d'arrogance ? Sur les réseaux sociaux, piloris et potences seront dressés. Aucune précaution ne saurait y suffire. Cela n'est évidemment que métaphore et ne comporte aucun danger réel, c'est-à-dire physique. La prévisibilité n'en souffle pas moins la question : à quoi bon ?

    Critiquer les dirigeants politiques, rien de plus facile en démocratie parlementaire. En principe. Et il est vrai qu'ils ont droit à des volées de critiques, parfois injustes. Critiquer les médias est une activité banale mais difficile dans les médias eux-mêmes. Critiquer les journalistes est encore plus ardu, même si tous les journalistes ne sont pas également concernés. Dans une profession qui se sent souvent critiquée, voire mal aimée, les nerfs sont à fleur de peau et les réactions souvent corporatistes. Critiquer les personnages du showbiz est d'autant plus difficile que leur statut de saltimbanque semble les mettre à l'abri puisqu'ils jouent des rôles ou chantent, avec talent ou non. Privilège d'artistes. Et s'ils s'expriment politiquement, s'ils ont des amitiés politiques, comment leur dénierait-on les droits communs des citoyens ? Ces relations se multiplient-elles, s'intensifient-elles jusqu'aux mariages et autres relations d'intimité amoureuse, familiale ou amicale qu'elles sont protégées par le statut de la vie privée, même si la presse people en fait ses colonnes et les conversations mondaines ses rumeurs. Enfin, objecte-t-on, si cela fait les Unes c'est bien parce que le peuple apprécie. Ce présupposé a d'ailleurs organisé la coordination de la célébration funèbre. Et si les foules adorent, comment les en priver ? Et quel cuistre se permettrait-il de mettre en cause le mauvais goût des gens simples ? Des vaniteux forcément. Et si, conscients de la difficulté et malgré tout soucieux de porter le regard critique, ils redoublent de rigueur argumentative, de références, ils se dévoileront. Des intellectuels forcément. Ainsi, sentant les vents mauvais, les critiques, les esprits chagrins et les misanthropes se taisent. À quoi bon ? se disent-ils. Moins par crainte des insultes que par lucidité sur l'avenir. Les répliques de la vague médiatique perdurent, à en juger par l'apparition régulière de Johnny sur les écrans et des révélations décalées dans le temps ; l'industrie de l'irréalité a un avenir radieux. À la vitesse où les célébrités meurent, il y aura bien des hommages funèbres à concélébrer.

    Alain Garrigou

  • Manifestation du 1er mai à Paris : les médias saccagent l'information

    7 mai, par Blaise Magnin — Les médias et les mobilisations sociales, , 111128

    À chaque grande manifestation depuis deux ans maintenant, se déroule le même scénario auquel les « grands » médias d'information politique et générale participent activement sans, visiblement, se lasser. Alors que des militants vêtus et masqués de noir formant un cortège en tête de manifestation s'attaquent à des symboles du capitalisme et/ou affrontent les forces de l'ordre, les journalistes focalisent leur attention sur ces heurts et ignorent quasiment « le reste » – qui est aussi l'immense majorité – des manifestants et leurs revendications, avant que des hordes d'éditocrates hurlent leur indignation partout où ils sont invités à le faire.

    Comme en 2016, la manifestation du 1er mai cette année à Paris n'a pas échappé à ce tropisme de l'information par temps de mobilisation sociale et le matraquage médiatique fut intense. Tout se passe finalement comme si les médias, croyant rendre compte de la mobilisation, construisaient en réalité ce que le sociologue Patrick Champagne qualifie de « manifestation de papier » [1] :

    Mais la manifestation, action qui n'agit que dans la mesure où elle est donnée à voir largement, ne peut produire les effets pour lesquels elle a été finalement organisée que si elle parvient à susciter de larges recensions dans la presse écrite, parlée et télévisée, point de passage obligé pour être perçu par le champ politique. On pourrait presque dire, sans forcer l'expression, que le lieu réel où se déroulent les manifestations, qu'elles soient violentes et spontanées ou pacifiques et organisées, n'est pas la rue, simple espace apparent, mais la presse (au sens large). Les manifestants défilent en définitive pour la presse et pour la télévision ; les journalistes présents tout au long des défilés ou installés dans les salles de presse spécialement aménagées pour eux croient rendre compte de la manifestation sans apercevoir qu'ils participent à sa réalisation.

    Dans ce jeu de miroir, les chaînes d'« information » en continu BFMTV et CNews, furent évidemment en pointe, comme le relate Arrêt sur images : diffusion en direct des dégradations dont les images tourneront en boucle jusqu'au soir, servies par une dramatisation outrancière des « événements » par la plupart des commentateurs en plateau qui parleront de militants « armés jusqu'aux dents », de « convergence des violences », de « terrorisme urbain », ou de « prise d'otage de la démocratie », emboitant ainsi le pas aux responsables LR et FN qui se relaient pour faire part de leurs réactions martiales.

    Mais cette surenchère et cette polarisation journalistiques sur quelques centaines de manifestants et les dégâts que leurs actions ont occasionnés ne furent pas le propre des chaines d'information en continu. Leurs consœurs, pourtant en principe moins avides d'images spectaculaires et moins obnubilées par la dictature du direct, tombèrent dans les mêmes travers.

    Sur France 2 comme sur TF1, le sujet faisait l'ouverture des JT à 20 heures, et les trois reportages suivants lui étaient consacrés pour une durée totale de 7 min sur le service public – qui évoquait une ambiance de « guérilla urbaine » et de « chaos » – et de 10 min sur la chaîne de Bouygues (soit environ 20 % de la durée totale des éditions). Le lendemain, TF1 récidivait avec de nouveau l'ouverture du 20h et quatre sujets successifs (« Qui sont les casseurs et d'où viennent-ils ? » ; « Pouvait-on éviter ces scènes d'émeute ? » ; « Les casseurs peuvent-ils être considérés comme des terroristes ? » (sic) ; « Qui va payer les dégâts ? ») pour une durée totale de 10 min. Plus sobre mais non moins ferme, France 2 n'y consacrait qu'un seul sujet dans son édition du 2 mai : « 1er mai : quelles sanctions pour les casseurs ? ».

    Au Parisien, on titre « À Paris, le 1er mai des Blacks Blocs », et on consacre un diaporama aux plus belles images des « violents incidents en marge du défilé ». Au Figaro, il ne fallait pas moins d'un éditorial intitulé « Saccages en plein Paris, l'État bafoué », pour mettre en perspective le reportage vidéo proposant une petite visite « à l'intérieur d'un McDonald's saccagé ». Sur le site d'Europe 1 aussi, on propose une page de vidéos intitulée « Commerces saccagés à Paris : “On a l'impression qu'il y a du laisser-faire de la part de nos gouvernants” ». Même son de cloche sur francetvinfo lorsqu'il s'agit de dénoncer « un quartier de Paris mis à sac par des blacks blocs » ou lorsqu'arrive « le temps du bilan pour les lieux saccagés à Paris ». Et puisqu'il faut toujours « incarner » un sujet, que la description et les images de dégâts matériels ne pourra jamais émouvoir comme peut le faire un témoignage humain, on s'inquiète sur Sud Radio de la « reprise du travail difficile pour les commerçants du quartier d'Austerlitz », ou on relaye « le témoignage émouvant du gérant d'un commerce saccagé » recueilli à chaud par BFMTV, que l'on retrouve dans Ouest France, sur le Huffington Post ou dans Centre Presse Aveyron (région d'origine du malheureux concessionnaire…).

    Ce petit échantillon de la couverture médiatique hors de toute mesure des incidents parisiens du 1er mai ne laisse pas d'étonner : même Le Monde l'affirme dans un article paru le 2 mai, le « bilan matériel et humain de la manifestation, [il] apparaît particulièrement faible avec quatre blessés légers, dont un CRS, et une trentaine de commerces dégradés dont deux incendiés. Alors que la mouvance autonome n'a jamais été aussi nombreuse dans la rue depuis deux ans, la casse a été, dans les faits, limitée » !

    Un éclair de lucidité qui n'avait pas empêché le quotidien du soir de publier la veille un montage vidéo des « images des violences en tête du défilé parisien », et un article de synthèse sur la manifestation intitulé « 1er Mai : 109 personnes en garde à vue après les violences en marge du cortège parisien » abondamment illustré, là encore, de vidéos des affrontements, et qui ne disait pas un seul mot de la manifestation officielle. En ce sens, ou peut parler de complicité objective entre les médias dominants et les « casseurs ».

    Et c'est ainsi qu'obnubilés par les images spectaculaires et télégéniques que leur offraient les destructions matérielles opérées par une centaine d'individus, la plupart des journalistes en oubliaient l'information principale : une manifestation rassemblant quelques dizaines de milliers de personnes venait d'avoir lieu… Tout en soulignant lourdement, en écho au climat social et aux enjeux politiques du moment, la désunion syndicale qui marquait cette manifestation pour la journée internationale du travail, la plupart des médias ignorèrent superbement les militants défilant dans le cortège officiel, les motifs de leur présence, comme leurs revendications.

    Pis, tout à leur obsession pour « les casseurs » et « les saccages », rares sont les médias à avoir ne serait-ce que relevé la présence lors de cette manifestation d'un « cortège de tête » massif, rassemblant près de 15 000 personnes, précédant les 20 000 manifestants défilant, eux, sous les bannières syndicales. Cette désaffection à l'égard des organisations représentatives traditionnelles d'une large fraction des personnes mobilisées lors des grandes manifestations nationales, déjà entraperçue lors de mobilisations précédentes, rompt avec plusieurs décennies de routine manifestante institutionnalisée et constitue une « nouveauté » qui devrait pourtant être à même d'intriguer tout journaliste spécialisé dans l'enquête sociale... Autant dire que l'on n'est pas prêt d'entendre parler du phénomène dans les grands médias [2].

    Blaise Magnin


    [1] « La manifestation. La production de l'événement politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 52-53, 1984, p. 28.

    [2] À quelques rares exceptions près, comme dans Le Monde (« Qui sont les 15 000 personnes qui ont défilé devant le cortège syndical du 1er mai ? » publié le 4 mai) ou dans Libération (« Nous sommes tous le cortège de tête », paru le 6 mai sous la plume de Daniel Schneidermann).

  • Laurent Delahousse ressort la brosse à reluire pour le « manager » de l'Elysée

    4 mai, par Samuel Gontier — Journalisme et politique, 111102

    Nous publions, avec l'accord de l'auteur, un extrait du dernier article de Samuel Gontier publié sur son blog. Il revient sur le « décryptage », à caractère fortement promotionnel, de la méthode d'Emmanuel Macron, diffusé le dimanche 29 avril dans le journal télévisé du soir de France 2. Une nouvelle occasion pour Laurent Delahousse, après son interview présidentielle toute en complaisance, de passer un coup de brosse à reluire au « manager » de l'Élysée.

    « Arrêtons-nous sur la méthode du président de la République », propose Laurent Delahousse. Ça évitera de parler du fond. « Depuis son accession à l'Elysée, il a placé le volontarisme comme étendard. » Difficile de blâmer quelqu'un de volontaire — et peu importe pour quoi faire. « Certains l'envisagent comme le chef de l'entreprise France. Décryptage d'une méthode. » Par ses thuriféraires, comme nous l'allons voir.

    D'abord, la journaliste rappelle : « Emmanuel Macron aime l'entreprise, il la connaît. » pas la peine de le préciser, mais il a en effet travaillé dans une entreprise, la banque Rotschild, qui travaille pour le compte d'autres entreprises (au hasard : Bouygues, Alstom…). « Et il s'en inspire en politique, cela s'entend même quand il s'adresse aux préfets. » « J'attends de vous que vous soyez des entrepreneurs de l'État, dit le président. Le mot d'entrepreneur ne se réduit pas à l'entreprise. C'est le fait de faire. » Faire quoi, au fait ? Qu'importe. Devant le Conseil d'État : « La performance ne saurait être un tabou du service public. » Quelle performance, et mesurée comment ?

    La journaliste relève l'emploi par le président d'« anglicismes du monde de l'entreprise », quand il se proclame « business-friendly » ou défend le « système le plus bottom-up de la terre, la démocratie ». La start-up des start-ups, en somme. Ça fait rêver. « Le président aurait-il un côté pdg, gère-t-il l'État comme une entreprise ? » L'expert interrogé pour répondre ne risque pas de s'en plaindre. « Gilles Le Gendre, ex-entrepreneur et député de la majorité, revendique une culture du résultat au nom de l'efficacité. » Efficacité à faire quoi, mesurée comment ? Le député m'éclaire. « Une entreprise qui se transforme, elle explique qu'elle va mettre le client au centre. » Et le salarié au pas. « Nous devons nous inspirer de ça. » Puisque le privé est synonyme d'efficacité, appliquons au public les principes de concurrence, d'audit, de flexibilité, de sous-traitance, pardon, d'externalisation, pardon, d'outsourcing.

    « L'objectif principal, c'est le service que la sphère publique va être capable de rendre au citoyen. » Il s'agit simplement de rationalisation. « Efficacité encore avec cette pratique inédite sous la Ve République, se réjouit la journaliste. Emmanuel Macron reçoit en tête-à-tête les futurs directeurs d'administrations comme un manager en entretien d'embauche. Une façon de s'assurer leur loyauté. » Et d'affirmer sa toute-puissance de pdg ?

    « Il souhaite aussi généraliser l'évaluation, notamment des ministres », explique la journaliste. L'expert sollicité est très bien placé pour défendre l'idée, il a lui-même mis son entregent, pardon, son expérience de pdg au service de l'Etat (et vice versa). « Une mise sous pression légitime pour Thierry Breton, pdg d'Atos et ancien ministre de l'Economie. » « Emmanuel Macron a certainement appris de son passage dans l'entreprise que, si on veut réussir, il faut entraîner toute une collectivité d'hommes et de femmes et en particulier ceux qui dirigent son administration. » Il faut en faire des winners. Pourquoi ne pas installer des baby-foots et des hamacs dans les bureaux des directions ministérielles ?

    « Bien sûr qu'il faut savoir évaluer les ministres par rapport aux objectifs qu'ils vont prendre », plaide Thierry Breton. Et l'action de tous les fonctionnaires, non ? Il n'y a pas de raison que le service public échappe à l'hégémonie du « computable »,comme disait Barthes, du « commensurable, marchandisable », dit le politiste Nicolas Matyjasik, qui parle aussi d'« une véritable fièvre quantophrénique » sur le site AOC (Des chiffres et des lettres : réformes actuelles et New Public Management).

    « Le président a fait l'ENA, note la journaliste, il aurait pourtant pu sortir d'une école de commerce, selon ce professeur d'entrepreneuriat. » C'est un peu pareil, non ? Au rythme auquel tournent les revolving doors (le pantouflage) de nos jours, l'ENA semble devenue une super-école de commerce présentant l'avantage de pouvoir faire joujou avec les leviers de l'État — afin de favoriser l'essor du commerce. « Emmanuel Macron emporterait en politique certains codes et usages de l'entreprise et notamment plus de pragmatisme. » Ah, le pragmatisme ! Et le bon sens, aussi, n'est-ce pas ?

    Le prof d'entrepreneuriat détaille. « Il approche les choses en disant : “Y a pas de politique, je suis pas idéologique.” » Rien que du pragmatisme mis au service du développement du marché, en créant des besoins ou en rognant sur les communs. « Et ça, c'est quelque chose qui est assez typique d'une école de commerce. » De ces écoles qu'une récente tribune gauchiste dans le Guardian incite à démolir. « On est là pour enseigner l'action, on apprend à agir, poursuit le entrepreneuriatologue, et on a un peu tendance à faire croire qu'il n'y a pas de politique. » Un tout petit peu. « C'est ce que Macron fait, comme un pdg. » L'enquête de France 2 s'arrête là, sans s'interroger sur les caractéristiques de l'exercice du pouvoir par un pdg, qui ne saurait être démocratique : l'entreprise peut bien être aussi bottom-up que l'on voudra, ce n'est pas une démocratie.

    Samuel Gontier

    Lire l'article de Samuel Gontier dans son intégralité : « Bonne nouvelle : Emmanuel Macron ne fait pas de politique ».

  • Retour sur les entretiens présidentiels : qui invite qui ?

    2 mai, par Mathias Reymond — Journalisme et politique, , , , 111062

    Les entretiens d'Emmanuel Macron des 12 et 15 avril 2018, respectivement diffusés sur TF1 et sur BFMTV, RMC et Mediapart, ont suscité des discussions animées au sein des médias et au-delà. Il a beaucoup été question de la forme de ces interviews (complaisante pour celle de Jean-Pierre Pernaut, impertinente voire insolente pour celle de Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel) mais aussi du fond. Pour faire simple, les commentateurs, éditorialistes et chroniqueurs ont disserté à l'infini sur la forme de ces entretiens ; et les médias d'information générale (journaux télévisés et radiophoniques, pages politiques des quotidiens) ont laissé une grande place aux annonces présidentielles. Pourtant, que les intervieweurs soient indulgents ou inflexibles, obséquieux ou fermes, la question de l'intérêt même de ce type d'entretien se pose.

    En apparence, les deux entretiens n'ont rien de comparable : les questions posées par Jean-Pierre Pernaut ont permis à Emmanuel Macron de dérouler confortablement son discours tandis que celles posées par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel – même si elles étaient prévisibles – ont contraint le chef de l'État à ferrailler pour imposer sa rhétorique et laissé une plus grande place à l'improvisation. Si nous ne reviendrons pas ici sur les prestations des journalistes en elles-mêmes, nous souhaitions nous interroger sur cette « séquence » médiatique voulue et coréalisée par la présidence. Pour le dire crûment : doit-on accepter d'être invité par l'Élysée pour interviewer le président de la République ?

    Après coup, l'animateur de TF1 et celui de RMC ne sont pas revenus sur la construction de ces entrevues. Et ils ont peu commenté les analyses qui en ont été faites ensuite. Seuls Mediapart et Edwy Plenel lui-même ont justifié et disséqué leur participation au jeu présidentiel. Retour (critique) sur ces introspections.

    Des journalistes « désignés par le président »

    Dans un article du 6 avril 2018, la rédaction de Mediapart revient sur la genèse de la participation d'Edwy Plenel à l'entretien présidentiel : « Tout a commencé le 5 mai 2017, à deux jours du second tour de l'élection présidentielle qui l'opposait à Marine Le Pen. Emmanuel Macron répond longuement aux journalistes de Mediapart (…). À l'issue de l'entretien, notre hôte s'engage à revenir à Mediapart s'il est élu. Un an plus tard, nous lui avons rappelé son « chiche ! ». (…) L'Élysée recourt à son traditionnel “en même temps”, se disant prêt à l'exercice, mais dans un tout autre cadre. »

    En réalité, c'est l'Élysée, et non Mediapart, selon ce même article, qui va fixer les règles de l'entretien : « Oui à un entretien avec Mediapart mais dans une formule différente, et en association avec un autre média, BFM-TV/RMC. Deux intervieweurs, donc : Edwy Plenel (président et directeur de la publication de Mediapart) et Jean-Jacques Bourdin (rédacteur en chef de RMC et animateur de “Bourdin Direct” sur BFM-TV). Et pas dans nos locaux, mais à l'Élysée ou dans un lieu culturel. »

    Et Mediapart d'ajouter : « Autrement dit, Mediapart n'est plus la puissance invitante, et la rédaction n'est pas conviée à la table de l'entretien. »

    De plus, il est impossible à l'équipe de Mediapart de choisir elle-même un journaliste pour porter ses interrogations puisque « le collectif journalistique cède la place à un duo d'hommes blancs de plus de 60 ans, désigné par le président : zéro parité, zéro diversité, personnalisation poussée à l'extrême. »

    Retour à la case départ, donc. Comme d'habitude, le président choisit ses intervieweurs.

    Puis, la rédaction de Mediapart revient sur les tergiversations qui l'ont animée : « Alors que faire ? (…) Comment un journal comme Mediapart, qui dénonce avec constance le présidentialisme et le fonctionnement de la Ve République, peut-il se plier à cet exercice convenu de l'interview présidentielle, symbole par excellence de la dérive monarchique du pouvoir ? (…) Comment subvertir ce dispositif anti-démocratique, et toutes ses contraintes ? »

    Pour répondre à ces questions élémentaires, une seule réponse s'imposait : en refusant de participer à la mascarade présidentielle. Était-il en effet vraiment nécessaire d'être partie prenante de « la campagne de com' de Macron » comme le souligne par exemple le SNJ-CGT dans son communiqué du 10 avril 2018 ?

    Une fois l'invitation présidentielle acceptée, Mediapart utilise des arguments amphigouriques pour se justifier : « Comment rester en retrait, alors qu'Emmanuel Macron a des comptes à rendre aux citoyens ? Nous avons mille et une questions à lui poser sur la politique qu'il mène, ses déclarations, ses non-dits. (…) Nous ne pouvons pas laisser passer une occasion de faire tout simplement notre métier. (…) On ne peut pas se plaindre de se heurter à des silences quand on interroge les cabinets ministériels, et laisser la chaise vide face au chef de l'État. »

    Mais le site d'information a tout de même une exigence : « Nous avons posé, en accord avec Jean-Jacques Bourdin, une ligne rouge, et celle-ci sera respectée : refuser que l'entretien se déroule à l'Élysée. » Piètre témérité – surtout lorsque l'alternative choisie, un grand théâtre parisien, fournit un decorum qui sert tout autant, sinon plus, la geste présidentielle…

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    Sur le site de Mediapart, le 11 avril 2018, Edwy Plenel prolonge le déchiffrage : « On est arrivés à la conclusion que nous ne pouvions pas nous dérober. Nous ne pouvons pas critiquer cet exercice compassé où le journaliste de gouvernement passe les plats plutôt qu'il ne met en difficulté et nous dérober quand l'occasion nous est fournie de relayer le questionnement sans concession de la société. Et donc finalement nous avons décidé d'accepter. »

    Puis, et c'est peut-être la raison principale de l'acceptation de cet entretien : « il faut bien se dire (…) que c'est une reconnaissance pour ce journal, pour sa place dans la société, pour ce qu'il porte. »

    Une reconnaissance ?

    Assurément, être sollicité par l'Élysée pour interviewer le président est un signe de la notoriété conquise par Mediapart, de la position qu'occupe le titre dans le champ médiatique et de la consécration professionnelle de… son fondateur. Mais on ne pourra qu'être surpris qu'un journaliste tel qu'Edwy Plenel, chantre de l'indépendance qui conçoit l'exercice du journalisme comme un contre-pouvoir se félicite ainsi d'une « reconnaissance » quasi institutionnelle. Nous qui pensions que seules lui importaient la qualité de l'information produite, l'importance des révélations publiées, la satisfaction de ses lecteurs et l'estime de ses pairs…

    Une « offre que l'on ne peut pas refuser »

    Maintenant, faisons un retour en arrière de plus de vingt ans.

    Dans le documentaire de Pierre Carles, Pas vu, pas pris (sorti en 1998), le journaliste Michel Naudy se penchait sur cette notion de « reconnaissance » lorsque l'on est convié à la table du président. À l'époque, il commentait le fait que Jacques Chirac ait choisi – parmi d'autres – Michel Field [1] : « Même lui [Michel Field] doit savoir que cela constitue un symbole de reconnaissance professionnelle extraordinaire. Les gens se battraient pour être autour de cette table-là. Parce que le fait de pouvoir être dans cette position vis-à-vis du président de la République a un sens très particulier, cela veut dire que l'on est de ce niveau-là (…) que l'on est en mesure d'être parmi les peu qui sont choisis. » Puis Michel Naudy y voyait, d'un œil critique, un « désir de reconnaissance sinon sociale du moins professionnelle ». Autrement dit : « une offre que l'on ne pouvait pas refuser. »

    Comment ne pas faire alors le parallèle avec les récents entretiens d'Emmanuel Macron par Jean-Pierre Pernaut puis par Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel ? Ils font partie désormais, de la liste (pas si longue) des intervieweurs désignés par le doigt du président.

    Il est d'ailleurs surprenant que l'animateur de RMC débute ainsi le deuxième entretien : « Vous répondez aux invitations de nos rédactions ici au Palais Chaillot. » Or, qui a invité qui ? Les rédactions de BFMTV et de Mediapart se sont-elles conjointement accordées pour inviter le Président ? L'interview a-t-elle eu lieu dans les locaux de BFMTV ou de Mediapart ? Non et non.

    « La question qui se pose aux journalistes est de savoir s'ils doivent accepter d'être choisis par le président de la République, s'interrogeait déjà Serge Halimi dans Pas vu, pas pris. Est-ce qu'il est normal que le président de la République prenne une liste et en fonction de ses priorités de communication, des conseils que lui donnent les conseillers qui l'entourent, choisisse untel ou untel pour favoriser une nouvelle communication qui permette de brouiller son impopularité ? » En regardant bien, la réponse est dans la question.

    En somme, ces journalistes-là sont les faire-valoir (impertinents ou pas) du président et leur image (impertinente ou pas) est utilisée pour servir la sienne.

    Tout ça pour ça ?

    Dans une forme d'autosatisfecit ex post, Mediapart (sous la plume de Hubert Huertas) et Edwy Plenel lui-même sont revenus sur l'entretien du 16 avril et la prestation des intervieweurs.

    D'abord Huertas, dans son article (16 avril), souligne – sans aucune démesure – l'importance de cet entretien : « Jamais président français n'avait été interrogé sur un tel mode, et ce ton fera jurisprudence. (…) Cette soirée télévisée (…) marque un changement d'époque. » À l'instar des éditocrates qui ont critiqué la forme de cet interview, lui aussi analyse le style : « Jamais un locataire de l'Élysée, appelé tout au long de l'émission par son prénom et son nom et non plus par des Monsieur Le Président longs comme le bras, n'avait été interpellé de la sorte. »

    Puis il ajoute : « Que l'intéressé ait eu l'habileté d'y faire face ou pas est une autre histoire. » Mais si, justement, c'est ça « l'histoire ». À qui a servi cette émission ? Est-ce vraiment si important d'appeler le président par son nom ? D'ailleurs, Huertas l'admet volontiers en fin d'article : si « au bout d'une heure, le président de la République paraît un peu désemparé. (…) La dernière heure a été à son avantage, et il s'en est félicité : “L'exercice de ce soir est inédit dans l'histoire de la République.” »

    Pour sa part, dans son esquisse d'auto-analyse le directeur de Mediapart (20 avril) avoue que « le piège tendu par la communication présidentielle était évident, et [que] tout le défi était de réussir sinon à l'enrayer, du moins à la contrecarrer. » Mais l'essentiel est ailleurs. Edwy Plenel est plutôt satisfait de sa prestation : « Pour ma part, je m'étais fixé deux objectifs assez modestes que j'ai essayé d'atteindre : refléter par mes interrogations le questionnement éditorial de la rédaction de Mediapart et les préoccupations majoritaires de son public ; casser symboliquement les codes de révérence et de déférence qui accompagnent ces interviews du monarque présidentiel à la française. » En ne mettant pas de cravate et sans l'appeler « Monsieur le Président » ?

    Et s'il y a eu quelques accrocs sans conséquences, c'est à cause des « interminables réponses d'Emmanuel Macron, dont les monologues sont difficiles à interrompre ». On pouvait s'y attendre : un président interrogé répond (longuement) aux questions posées. Les Plenel et Bourdin, malgré leur volonté évidente, n'ont jamais eu la marge de liberté critique d'un Jean-Pierre Elkabbach, par exemple, face à un syndicaliste. Mais sans chercher à imiter ce mauvais exemple, le dispositif constitue une double entrave à la possibilité de toucher au fond des sujets abordés. D'une part, choisir un journaliste aux dépens d'une rédaction revient à se priver de l'expertise et des spécialisations de ses différents membres, et ce au profit de la personnalisation journalistique [2]. Ajoutons d'autre part à cela le nombre de sujets balisés – et ce malgré la durée conséquente de l'interview – et la communication extrêmement huilée d'Emmanuel Macron, et l'on comprendra la difficulté de traiter chacun en profondeur…

    « De bout en bout, nous avons eu face à nous un délégué de la noblesse d'État se faisant le défenseur de l'aristocratie d'argent, soliloque enfin Edwy Plenel. (…) Avec le sourire et l'aisance, une politique de classe en somme, inflexible et impitoyable. (…) Je comprends que l'on puisse se dire : tant d'effort pour n'obtenir que cette évidence ? » En posant ainsi cette question, Edwy Plenel y répond lui-même : à quoi cela sert-il d'interroger le président de la République, si ce n'est à sacraliser une parole qui n'en a pas besoin ? Et, en définitive, à institutionnaliser celui qui l'interroge ?

    En refusant le prix Nobel de littérature en 1964, Jean-Paul Sartre expliquait que « l'écrivain doit refuser de se laisser transformer en institution ». À n'en pas douter, Sartre n'aurait pas eu sa place à Mediapart.

    ***

    Les entretiens télévisés avec le chef de l'État sanctuarisent sa parole et servent sa communication depuis la création de la Ve République. La complaisance et l'obséquiosité des journalistes préposés à cette tâche y ont toujours largement contribué. Mais comme on vient de le voir, la ténacité et l'impertinence des intervieweurs ne sont pas principalement en cause, et c'est le simple fait que le président sélectionne ses journalistes qui pose un véritable problème. À la fin de l'entretien, Edwy Plenel demande à Emmanuel Macron : « Vous referez ça dans un an, le deuxième entretien d'embauche ? » « Chiche ! » répond naturellement le président qui semble lui aussi satisfait de sa prestation. « Banco ! » s'exclament, rassurés, les deux invités du soir.

    Ils reviendront donc, avec impertinence et sans cravate, servir la com' présidentielle sans desservir la cause journalistique.

    Mathias Reymond


    [1] Michel Field qui faisait alors figure de journaliste impertinent et iconoclaste du paysage audiovisuel.

    [2] Deux jours après l'entretien, Mediapart publie par exemple un article dénonçant les six « mensonges d'Emmanuel Macron ». Une parution qui est bien la preuve que de tels démentis n'ont pas pu être exprimés en direct sur le plateau – et qui sont réservés, a posteriori, aux seuls lecteurs de Mediapart.

  • « Affaire Johnny » : des journalistes le mors aux dents

    30 avril, par Thibault Roques — Faits et méfaits divers, , 111040

    Au lendemain de « la grande confession » de Laeticia Hallyday dans Le Point et après plusieurs mois d'une « affaire Johnny » qui n'en finit pas de « rebondir », un article paru dans le quotidien gratuit 20 Minutes faisait récemment le point sur « l'affaire de la décennie » et les méthodes d'investigation de la presse people. L'occasion pour nous de revenir sur le traitement journalistique de ce feuilleton haletant, riche d'enseignements sur le fonctionnement du champ médiatique.

    Le journaliste de 20 Minutes démarre tambour battant, au risque de déconcerter son lectorat :

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    Difficile de savoir ce que ce « journalope » signifie pour le plumitif du quotidien gratuit. Méprisable mépris pour ses confrères et consœurs ? Autodérision équivoque ? On rappellera simplement que le terme fut utilisé à l'origine par l'extrême-droite pour disqualifier la profession de journaliste dans son ensemble [1]. Amalgame funeste contre lequel Acrimed s'est toujours élevé, n'appelant d'aucune façon à la disparition de la profession mais insistant plutôt sur la diversité des journalistes et de leurs pratiques.

    Passé ce trouble initial, on aurait pu espérer un sursaut de lucidité, voire de réflexivité. Il n'en fut malheureusement rien. Car en pointant mollement du doigt une « "presse people" prête à tout pour sortir des infos » tout en publiant à son tour un article prêt à tout pour parler de l'affaire dont tout le monde (journalistique) parle et doit parler [2], le journaliste n'était manifestement pas à une contradiction près.

    La presse people prête à tout ? 20 Minutes aussi

    En effet, si le titre dénonce en creux la « course au scoop » à laquelle se livre une partie la presse…

    Testament de Johnny Hallyday : Révélations, « scoop » et coups bas… La presse « people » est prête à tout pour sortir des infos sur « l'affaire de la décennie ».

    … la suite ne manque pas de surprendre :

    Le feuilleton du testament de Johnny Hallyday vous passionne. Inutile de nier, on a les chiffres… Depuis que Laura Smet a contesté, par voie de presse, le contenu de la succession de son père, à la fois sur le plan juridique et moral, on ne compte plus les rebondissements et les réactions outrées des différents camps, ou clans.

    Et 20 Minutes de s'employer à les compter… Car le reste de l'article ne sera en définitive qu'un long reportage embarqué au sein des différentes rédactions de la presse people, naviguant entre complicité, complaisance et superficialité, pour dire combien cette disparition et ses conséquences sont, pour elles, une affaire en or. Ou comment prendre prétexte des « attentes » des lecteurs – en prétendant les combler plutôt qu'en admettant les construire – pour finalement générer de l'audience, entretenir le cercle mimétique de « l'information », sa peopolisation et in fine, son appauvrissement.

    Information people et peopolisation de l'information

    Il est légitime de se demander ce que l'on peut encore attendre d'une presse qui considère la mort d'un chanteur – aussi célèbre fût-il – comme un autre 11 septembre. Mais on peut également se demander l'intérêt qu'il y a, pour un quotidien généraliste, à consigner avec autant d'obstination et de minutie des réflexions si graves. Que l'on en juge :

    « La première chose que je fais le matin, c'est faire un point là-dessus avec les journalistes du service. On investit beaucoup d'énergie et d'argent sur cette affaire. C'est le plus gros sujet que j'ai eu à traiter de ma carrière. » dit l'un. « Tout semble fade en comparaison avec l'affaire du testament (...). Cette histoire est formidable, il y a tout et surtout, il y a des répercussions multiples, on a de quoi faire un article par jour jusqu'à la fin de l'année… » affirme l'autre. Et « le chef de service du grand hebdo people » de préciser, rigolard mais non sans fierté, que « les sites people font des cartons d'audience en se contentant de reprendre nos infos, mais nous… on va les chercher à l'ancienne, avec les dents. »

    Cet autoportrait en dit long sur la manière (cynique ?) dont certains professionnels ont totalement intégré une vision appauvrie du journalisme dominant, soumise qui plus est aux logiques de marché. Car c'est sans le moindre questionnement sur l'information en tant que bien d'intérêt général, et sur sa hiérarchie ici renversée à l'extrême, que les journalistes fantasment et feuilletonnent jusqu'à plus soif sur les « déboires » d'une classe dominante dont le quotidien est particulièrement éloigné de celui de la plupart des lecteurs qui les suivent.

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    Au fond, chroniquer quasi quotidiennement le « feuilleton Johnny » et s'abreuver aux meilleures sources, même ou surtout quand il n'y a rien à dire, revient à « alimenter le feuilleton médiatique » et contribuer à amplifier un événement qui, sans une armée de journalistes zélés, serait vraisemblablement resté à l'état de fait divers à peine plus significatif que les autres. Cela sans oublier que l'une des principales fonctions du fait divers (dont le pouvoir de visibilité est aujourd'hui décuplé par les chaines d'information en continu) est avant tout de faire objectivement diversion : en parlant en continu, sur les chaînes d'information en continu et ailleurs, de « l'affaire de la décennie », on parle d'autant moins d'autres sujets.

    Aussi l'un des effets à la fois les plus évidents mais les plus inaperçus de l'effervescence médiatique autour d'un « événement » [3] est-il, outre la perte fréquente d'un quelconque sens de la mesure, l'occultation, temporaire ou durable, partielle ou totale, du « reste » de l'actualité sociale, économique et politique du moment.

    Information sur l'information et misère de l'information

    On saura néanmoins gré à l'auteur de l'article de nous renseigner, sans doute un peu malgré lui, sur les pratiques et le fonctionnement de la presse people. Il n'est qu'à observer les différents sous-titres retenus pour saisir à quel point l'univers médiatique – et singulièrement la presse de caniveau, qui constitue son pôle le plus dominé – est un champ de luttes et de concurrence impitoyables : « Des médias en mode commando » ; « La pêche au scoop » ; « La presse premium » ; « C'est notre 11 septembre. »

    À y regarder de plus près, donc, si l'article de 20 Minutes ne contient guère d'information au sens usuel, il nous renseigne involontairement et indirectement sur le fonctionnement de l'univers médiatique (et spécialement de la presse people), sans que le moindre recul ne semble pris par rapport aux « faits » relatés – ou à leur absence.

    S'il fallait une preuve supplémentaire du caractère irréfléchi du journalisme qu'a souvent engendré « l'affaire de la décennie », qu'il suffise de mentionner deux des innombrables articles que le quotidien gratuit 20 Minutes a publiés :

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    Misère de l'information, people ou autre… Car ces exemples d'investigation poussée et d'enquête approfondie rappellent que si l'on a beaucoup dénoncé la presse people en elle-même et pour elle-même, on a moins protesté contre ce que cette presse faisait aux médias généralistes [4] – fussent-ils gratuits –, à savoir une « peopolisation » de l'information qui s'observe au moins sous deux rapports dans les grands médias : importation d'angles personnalisants et accroissement des sujets people. Il n'est en effet plus une question, allant de la politique sociale jusqu'à l'information internationale, qui ne fasse l'objet d'une personnalisation sous une forme ou sous une autre [5].

    Et l'emprise toujours plus grande des logiques financières au sein des médias contribue nécessairement à homogénéiser les pratiques du champ en encourageant la multiplication de sujets people générateurs de clics et de rentabilité accrue. Ou comment surfer à tout prix sur la vague médiatique peut mener aux pires dérives journalistiques.

    ***

    L'auto-réflexivité journalistique n'est pas une mauvaise chose : Acrimed n'a eu de cesse de militer pour que des journalistes (et d'autres…) parlent du travail des journalistes et informent mieux le public sur ce dernier ; informer sur l'information est utile voire indispensable pour contribuer à améliorer le fonctionnement de cet univers et de celles et ceux qui y travaillent. Mais le faire de manière a-critique et aux dépens de la production d'informations dignes de ce nom confirme a contrario que l'espace médiatique dominant ne peut être le lieu d'une critique réflexive radicale du journalisme – et ce d'autant moins à mesure que dépendance(s), concurrence(s) et contraintes croisées s'aggravent.

    Thibault Roques

    Supplément : Le meilleur du pire

    Mais trêve de pessimisme ! Aux amateurs d'articles « raisonnables » et d'infos glanées « avec les dents », le petit florilège qui suit résume assez bien, à nos yeux, plusieurs mois d'un travail d'investigation acharné par les plus fins limiers des plus grandes rédactions. Garanti sans trucage, évidemment…

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    [1] On pourra lire à ce sujet l'article de Libération.

    [2] Voir l'article de Samuel Gontier sur le site de Télérama.

    [3] Sur cette notion, on lira avec profit le livre de Patrick Champagne sont nous avions rendu compte ici.

    [4] Effets de champ dont il y aurait des analogies dans d'autres secteurs de l'univers médiatique et à d'autres époques si l'on songe, par exemple, à ce que l'arrivée de la télévision a fait à la radio, ou à ce que la privatisation de TF1 a fait à la télévision publique

    [5] Pour illustrer ce point, on peut penser à la popularité des rubriques « portraits » dans les journaux ou encore aux conflits entre groupes, partis ou autres organisations souvent résumés à des conflits de personnes.

  • Fabrice Fries, un spécimen de la noblesse d'État « élu » à la présidence de l'AFP

    27 avril, par Denis Souchon — Patrons et salariés de l'AFP et autres agences, 111001

    Le 12 avril 2018 Fabrice Fries a été élu PDG de l'AFP par son conseil d'administration au terme du troisième tour de scrutin et bien qu'étant le seul candidat en lice suite au retrait, dès avant le premier tour, de l'autre candidat [1], à savoir le PDG sortant Emmanuel Hoog. Selon une lettre ouverte adressée à la ministre de la culture, ce dernier a reçu, « le jour-même de la réunion du Conseil d'Administration ayant pour objet l'élection du Président de l'Agence, [...] un appel de [la] directrice de cabinet [de la ministre de la culture] pour lui signifier que l'Etat lui retirait son soutien. » [2]

    Cette « élection » au déroulement vaudevillesque relève ainsi du coup de force et du coup tordu, en plus de propulser à la tête de l'AFP un spécimen emblématique de la noblesse d'État prévoyant de « gérer » l'AFP avec les recettes du privé.

    Un héritier sachant hériter

    L'analyse des origines sociales, des titres scolaires, du parcours professionnel et du « projet » de candidature à la présidence de l'AFP de ce dernier permet tout d'abord d'éclairer l'assurance et le sentiment d'impunité avec lesquels les membres de la classe dominante se distribuent entre eux les postes clés dans les médias, en particulier ceux qui contribuent à la structuration de l'espace médiatique.

    Si le nom de Fries n'est presque pas connu, celui de Seydoux l'est nettement plus : cette famille représente la pérennité et la « réussite » de la classe dominante tant elle a investi – à tous les sens du termes – les différents secteurs de l'espace du pouvoir [3].

    Comme le rapporte un article des Échos, Fabrice Fries s'inscrit dans cette « dynastie » : sa mère est fille de « François Seydoux, qui fut ambassadeur à Berlin sous De Gaulle et Adenauer et, à ce titre, la cheville ouvrière du traité de l'Elysée ». Une ascendance qui le prédisposait à un parcours scolaire des plus ambitieux, comme le décrit encore Les Échos : « [n]ourri au lait des meilleures institutions scolaires de la République - les lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, Ulm, Sciences-po, l'ENA [4] dont il est sorti dans la botte –, [Fabrice Fries est] également passé par Berkeley et Harvard ».

    Allers-retours public/privé avec « apothéose managériale »

    À sa sortie de l'ENA en 1986, Fabrice Fries opte pour la Cour des comptes où il est auditeur puis conseiller référendaire. En 1990, il devient conseiller au cabinet de Jacques Delors à la présidence de la Commission européenne et cela jusqu'en 1995. Il y travaille successivement sous la responsabilité de directeurs de cabinet nommés Pascal Lamy (laisse d'or de PLPL en juin 2004) et Jean-Pierre Jouyet (qui deviendra notamment secrétaire d'État de Nicolas Sarkozy puis secrétaire général de l'Elysée sous François Hollande).

    De 1995 à 2002 il fait partie des « Jean-Marie Messier Boys ». Au cours de cette période, Jean-Marie Messier et sa « dream team » rebaptisent la Compagnie générale des Eaux (CGE) en Vivendi, tout en pratiquant une fuite en avant d'achats et de fusions qui aboutissent à ce que le 5 mars 2002, le groupe « annonce une perte nette de 13,6 milliards d'euros , la plus importante jamais affichée par un groupe français et une dette de 28,9 milliards d'euros (Vivendi Environnement inclus) ».

    Pendant cette « épopée » de pieds nickelés, la presse dominante française se montre d'une stupéfiante complaisance, pour ne pas dire servilité, à l'égard de Jean-Marie Messier – comme le montre le délicieux dossier d'un journal sardonique. Fabrice Fries est alors l'un des participants les plus assidus de cette « aventure », puisqu'il occupe différentes positions de pouvoir au sein du groupe :

    - 1995-1997 : chargé de mission auprès de Jean-Marie Messier à la direction générale, puis à la présidence de la CGE ;

    - 1997 : directeur adjoint de la CGE ;

    - 1997-1998 : directeur de la prospective et du développement d'Havas ;

    - 1998 : directeur général adjoint d'Havas, devenu Vivendi Universal Publishing (VUP) en 1998 ;

    - 1999-2002 : chargé du pôle presse de VUP ;

    - 1999-2001 : vice-président du conseil de surveillance du Groupe Expansion SA ;

    - 1999-2000 : président-directeur général de la Comareg.

    2002-2003 : il quitte le Titanic Messier et devient brièvement président des groupes Aprovia et Medimédia, regroupant les ex-pôles d'information professionnelle (Le Moniteur, LSA, Usine Nouvelle, France Agricole, Exposium) et médicale (Vidal, les éditions Masson, Le Quotidien du Médecin) de VUP, cédés à des fonds d'investissement.

    En 2003 Fabrice Fries réintègre la Cour des comptes et, fort de ses succès dans le-monde-de-l'-entreprise, il devient chargé de mission par la ministre déléguée à l'industrie sur le système de financement du secteur des jeux vidéo, puis par le ministre de la culture et de la communication sur la régulation et le développement du secteur de la vidéo (sous le gouvernement Raffarin en 2003-2004).

    Mais l'appel de la liberté d'entreprendre se fait plus fort que les pesanteurs du service public. Fabrice Fries fait dans un premier temps une « pige » pour le groupe de services informatique Atos Origine [5] avant de rejoindre Publicis Groupe. Il se rode dans cette entreprise publicitaire en tant que secrétaire général pendant deux ans avant de donner toute la mesure de son (immense) talent en tant que président de Publicis Consultants France (poste qu'il occupe de 2008 à 2016).

    Mais comme Fabrice Fries est aussi pudique qu'« efficace », il faudra attendre Le Canard enchaîné du 18 avril 2018 pour connaître ses exploits à la tête de Publicis Consultant France. Sous sa présidence en effet :

    - le chiffre d'affaire est passé de 88,2 à 36,8 millions d'euros, soit une baisse de 58,3 % ;

    - l'effectif est passé de 400 à 170 personnes, soit une baisse de 57,5 % ;

    - la société enregistre un déficit de 4,5 millions d'euros en 2016.

    « Tout travail mérite salaire » : le palmipède nous apprend que Fabrice Fries a touché 360 000 euros au titre d'une transaction de départ, et 180 000 euros lors des 6 derniers mois, alors que son sort était scellé !

    En 2017, il s'en retourne à la Cour des comptes rejoignant ainsi le temple de l'orthodoxie budgétaire dont le président prêche régulièrement la rigueur pour la fonction publique.

    Son « projet » pour l'AFP : gérer l'agence comme une boîte de pub

    Le « projet » de Fabrice Fries sera un document passionnant pour les historiens du siècle prochain, car s'y trouve condensée une grande partie des slogans managériaux mis au point pour permettre aux dominants de dominer leurs subordonnés dans une administration, une entreprise privée ou une agence de presse aux missions d'intérêt général. Ainsi des quelques « éléments de langage » relevés dans le texte sacré du normalien-business-man et que les dominants appliquent en 2018 aussi bien à la vente de cornichons que de foulards en soie, en passant par cet autre produit appelé « l'information » :

    - « Il n'est pas besoin d'être “embedded” au sein de l'AFP pour savoir qu'on peut y trouver des poches de productivité » ;

    - « Le bon sens voudrait que l'offre puisse être davantage segmentée » ;

    - « Atteindre de nouveaux clients intéressés par du sur-mesure » ;

    - « Proposer du sur-mesure à des clients infiniment plus nombreux que les 5000 cibles du plan de relance » ;

    - « La culture de l'innovation doit irriguer l'AFP, avec l'objectif de travailler sur une nouvelle génération de produits et de préparer le chiffre d'affaires de demain, en s'inspirant des bonnes pratiques des sociétés les plus innovantes : constitution de trinômes innovation/rédaction/commerce, expérimentation en lien avec les clients, ouverture à l'écosystème de l'innovation média, conduite de projet “agile”, etc. Une direction de l'innovation doit être mise en place. » ;

    - « Transformer la direction commerciale et marketing pour en faire la force de frappe qu'elle n'est pas à ce jour » ;

    - « Le meilleur plan de relance ne peut rien sans les talents et les outils qui le portent. » ;

    - « Proposer aux commerciaux nouvelles méthodes et nouveaux produits, s'inspirer des méthodes des entreprises qui ont la vente comme ADN. » ;

    - « Une des questions clés sera de savoir comment rendre cette direction plus agile, au service de l'innovation que l'on veut renforcer, pour raccourcir notamment les temps de développement. » ;

    - « L'AFP devra montrer que son plan de transformation la remet sur de bons rails au point qu'un investisseur privé pourrait en théorie être intéressé de monter à son capital. » ;

    - « Les salariés de l'agence sont curieux, ouverts, réfléchissent et aiment leur entreprise : il faut les mettre au cœur de la transformation de l'AFP. » ;

    - « Structurer une démarche d'écoute permanente du client » ;

    - « La mesure du succès, sur 5 ans, sera le retour de la croissance et des profits ainsi que l'émergence d'une nouvelle génération de produits. » ;

    - « J'aurai un fil directeur : l'intransigeance sur la qualité et la recherche constante de la valeur ajoutée. Le président de l'AFP doit mentalement se comporter comme le patron d'une industrie du luxe qui serait assiégée par la contrefaçon. »

    ***

    Fabrice Fries patron de l'AFP, un scandale ?

    La réponse est dans la question. À bien des égards, cette fausse élection fait écho à la nomination de Sibyle Veil à la tête de Radio France, dont le « projet stratégique » partage, avec celui de Fabrice Fries, un amour inconsidéré pour le privé, la novlangue managériale, les méthodes marketing et la rigueur budgétaire. L'arrivée de ces personnages aux postes de direction de deux maisons-clés du secteur médiatique témoigne d'une prise en main inquiétante de l'information par des hérauts du management. Dénués de tout sens de service public comme de tout attachement au journalisme en tant que mission d'intérêt public, ces deux spécimens de l'entreprise accompagnent, par leurs « visions », le délabrement du paysage médiatique et noircissent davantage le devenir de l'information et de ses conditions de production.

    Denis Souchon

    Post-scriptum : Un héritier hérité par son héritage ?

    Les lois de la reproduction sociale et de l'héritage symbolique ont-elles pesé dans cette nomination ? Le grand-père de Fabrice Fries, François Seydoux Fornier de Clausonne, fut en son temps « membre du conseil supérieur de l'Agence France-Presse »...


    [1] Les deux ont été retenus par le « comité de sélection » composé d'administrateurs de l'agence.

    [2] Source : lettre ouverte adressée le 12 avril 2018 à la ministre de la culture par « l'économiste Julia Cagé, la dirigeante suisse Ingrid Deltenre (ancienne directrice générale de l'Union européenne de Radio-télévision) et François Morinière (ancien directeur général du groupe L'Équipe et président des Entretiens de Valpré), [qui] siègent [au conseil d'administration de l'AFP] aux côtés des représentants de l'État, des clients (médias de presse écrite et audiovisuels) et des salariés – le conseil d'administration compte au total 18 membres. » (La Croix, 16 avril 2018).

    [3] Pour un portrait émerveillé, et confit de dévotion du « clan des Seydoux », on pourra consulter un article hagiographique caractéristique de la célébration des dominants.

    [4] Son frère cadet, Charles, est aussi passé par Sciences-po et l'ENA, avant de faire une carrière diplomatique au cours de laquelle il a été notamment conseiller du président Chirac et ambassadeur.

    [5] Il en est senior vice-président de 2004 à 2006 et directeur général d'Atos Origin France de 2005 à 2006.

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