libéralisme ou démocratie : accueil

[Plan du site maniprop.com]
Accueil du site > Actualités, analyses, réflexions, commentaires > acrimed | action critique médias

acrimed | action critique médias

Voir en ligne : acrimed | action critique médias

  • Photographes pigistes livrés à eux-mêmes : rompre le mur du silence

    11 août — Le photojournalisme, , , , 108093

    Nous publions un communiqué intersyndical (SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes).

    William Roguelon, reporter-photographe pigiste français, a été grièvement blessé à Sloviansk (non loin de Donetsk) par des tirs de mortiers venant de l'armée ukrainienne alors qu'il était en reportage dans le Donbass, la région sécessionniste située à l'est de l'Ukraine en mai 2014.

    Il se trouvait avec le journaliste italien, Andrea Rocchelli, et le défenseur des droits de l'homme russe, Andreï Mironov. Ces deux derniers sont morts, tués par des obus.

    William Roguelon, parti sans couverture assurantielle, a dû se débrouiller seul pour rentrer en France, se faire soigner à ses frais, abandonné par ses commanditaires.

    Depuis, le pigiste se heurte à un mur du silence, alors qu'il a été visé par les tirs de la Garde nationale ukrainienne en faisant son métier.

    « Nous avons été visés en tant que journalistes, les tireurs savaient que nous étions journalistes. À quatre reprises, nous avons essuyé des tirs nourris de kalachnikovs, puis de mortiers qui cherchaient à nous tuer. Il y avait soixante-dix journalistes dans la ville, tout le monde savait qu'on était journalistes », a expliqué à l'AFP William Roguelon qui précise avoir eu les autorisations de travailler.

    Notre collègue a tout perdu depuis et a dû abandonner le métier de journaliste.

    Aujourd'hui, il a intenté plusieurs actions en justice pour obtenir réparation du grave préjudice subi. Il a déposé plainte au pénal à Bordeaux – où il réside – pour « tentative d'homicide volontaire », sans avoir pour l'heure de réponse, alors qu'un fait nouveau est intervenu, à savoir l'arrestation en Italie, dans le cadre de l'enquête sur le décès d'Andrea Rocchelli, de l'auteur présumé des faits, Vitaliy Markiv, un Italo-Ukrainien de 27 ans, ancien commandant de la garde nationale ukrainienne.

    Parallèlement, le photographe a saisi la Commission d'indemnisation des victimes d'infractions (Civi) qui a déclaré sa demande recevable.

    Pour les syndicats français, membres de la FIJ, le cas de ce collègue constitue un exemple hélas symbolique des conditions de travail des journalistes pigistes sur les terrains de guerre. Ils sont souvent contraints de prendre des risques sans garantie de couverture sociale de la part des éditeurs, sans contrats établissant le lien de subordination pour tenter de produire et vendre leurs photos, textes et vidéos. Ils risquent leur vie, là où les rédactions hésitent à envoyer des permanents.

    Cette situation ne peut perdurer. La profession doit prendre ses responsabilités et fournir la même couverture aux pigistes qu'aux permanents et l'Etat doit en être le garant.

    Par ailleurs les syndicats français et la FIJ exigent que les Etats, milices ou autres qui s'en prennent aux journalistes doivent être poursuivis sans relâche en accord avec les recommandations de l'ONU. Les crimes contre les journalistes ne doivent pas rester impunis.

    Dans le cas présent de notre collègue William Roguelon, les syndicats français appellent à la solidarité en actes (aides juridiques et matérielles). Ils demandent au Festival Visa pour l'image de lui donner la parole afin de porter témoignage.

    Le cas de William Roguelon est hélas emblématique de la situation des reporters-photographes en zone dangereuse et il pose le problème de l'avenir d'une qualification de journalistes déjà bien malmenée par la politique des grands groupes de médias français pour qui l'image n'est plus qu'un supplément d'âme.

    Les syndicats français se proposent de se rapprocher de leur homologue italien pour se porter partie civile dans le procès intenté à l'auteur du tir et obtenir une juste réparation du préjudice causé à William Roguelon.

    Enfin, ils en appellent à la solidarité avec notre confrère afin que tombe le mur du silence dans ce cas comme dans d'autres.

    Le 02/08/2017

    SNJ, SNJ-CGT, CFDT-Journalistes

    Source : site du SNJ-CGT.

    Post-scriptum (11 août, 19h) : Monsieur J-F. Leroy, directeur de Visa pour l'image, nous a adressé une mise au point dans laquelle il déplore que les syndicats ne lui aient pas directement présenté la demande qui figure dans ce communiqué avant sa publication.

  • À la « Une » des Inrocks : sexe ou sexisme ?

    9 août, par Julien Salingue, Pauline Perrenot — Sexisme et journalisme, , 108063

    L'hebdomadaire qui refuse les normes, mais pas trop.

    Fin juillet est sorti le « traditionnel » numéro d'été des Inrocks « spécial sexe » :

    ""

    On peut lire dans l'éditorial de ce « numéro spécial », entre autres, ce qui suit : « Ce numéro est une façon pour nous de rappeler notre volonté de regarder toujours un peu à côté, là où la lumière est faible, là où les repères sont flous, là où le tout-est-possible règne en maître. [...] Parce que l'érotisme se glisse sur les chemins de traverse, en décalage permanent par rapport à une certaine “norme” en laquelle nous n'avons jamais cru. »

    Pas normé, Les Inrocks ? On ne demande qu'à y croire… Après vérification [1], voici donc l'intégralité des « Unes » « spécial sexe » (depuis 2005) [2] :

    ""

    Soit, si l'on compte l'édition de 2017, 19 personnes figurant sur 13 « Unes », parmi lesquelles 17 femmes et... 2 hommes.

    Ainsi, et sans préjuger de la diversité des contenus, force est de remarquer que pour Les Inrocks, parler de sexe en étant « en décalage permanent » par rapport à la « norme », c'est tout de même mettre à la « Une », dans près de 90% des cas, des femmes nues et/ou dans des poses lascives, et jamais seulement un (ou des) homme(s). Des femmes nues aux corps blancs et sveltes : on suppose que c'est également par rejet de la norme que l'hebdomadaire ne donne à voir qu'une représentation calibrée, homogène et ainsi parfaitement exclusive des corps féminins.

    Aux Inrocks, on ne croit peut-être pas à la « norme », mais on semble manquer cruellement d'imagination et on croit visiblement à certains clichés et à leurs vertus commerciales.

    Julien Salingue et Pauline Perrenot


    Post-scriptum : interrogé sur France inter à propos de ce déséquilibre hommes/femmes, Pierre Siankowski, directeur de la rédaction des Inrocks, s'est fendu de la réponse suivante : « On peut se dire que pourquoi pas l'an prochain, on se retrouve avec un homme nu de face en couv' ». C'est bien noté.


    [1] Alors que nous étions en train de réaliser cette compilation de « Unes », nous avons découvert que la journaliste Marie Kirchen, de BuzzFeed, avait relevé, quelques jours plus tôt sur Twitter, le même phénomène.

    [2] Nous avons bien conscience de la contradiction résidant dans le fait d'exposer ce que nous critiquons. La critique des médias et ses paradoxes...

  • Presse bourgeoise, ultralibérale, aux ordres… État des lieux et perspectives avec Alain Accardo

    7 août, par Alain Accardo, Ludivine Bénard — Critiques des médias et des journalismes 108046

    Nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1], un entretien avec le sociologue Alain Accardo, réalisé par Ludivine Bénard et publié sur le site Le comptoir, le 14 juin 2017. Avec tous nos remerciements pour les autorisations qu'ils nous ont accordées. [2]

    Alain Accardo est sociologue, maître de conférences à Bordeaux-Montaigne et chroniqueur régulier pour l'excellent mensuel La Décroissance. Il vient de faire paraître, dans la collection Cent mille signes des éditions Agone, un essai intitulé Pour une socioanalyse du journalisme. Pour ce spécialiste de Pierre Bourdieu, hors de question de penser que les journalistes participent à un grand complot pour protéger l'ordre libéral établi ou qu'ils obéissent docilement aux injonctions de leurs richissimes actionnaires. Selon lui, les journalistes se contentent simplement d'être eux-mêmes, c'est-à-dire une « fraction emblématique de la nouvelle bourgeoisie intellectuelle », qui est née dans le système, en vit et tient à le faire perdurer. Par son analyse aussi pertinente qu'originale, Alain Accardo nous livre un état des lieux saisissant de la presse actuelle, qui parlera à n'importe quel pigiste précaire, mais également des pistes − possibles, exigeantes, radicales − pour mettre en place, demain, un vrai service public de l'information.

    ***

    Des mastodontes contrés par les médias alternatifs ?

    Le Comptoir : Dans votre livre, vous dépeignez avec précision comment la majorité des journalistes actuels est acquise à ce qu'on appellera, grosso modo, l'ordre libéral établi. Mais, en tant que chroniqueur régulier du mensuel La Décroissance, vous n'êtes pas sans savoir que des médias alternatifs se développent sans cesse. Ne peut-on pas pointer une certaine responsabilité du lecteur − quand il lit encore ! − qui préfère se tourner vers des contenus qui ne le satisfont pas, plutôt que vers des contenus de qualité mais dont il déplore le prix ?

    Alain Accardo : Les deux enquêtes qui sont à la base de cet ouvrage ont eu lieu dans les années 1990. Elles visaient donc l'information journalistique telle qu'elle était faite par la presse écrite traditionnelle, quotidienne et magazine, et surtout par la presse audio-visuelle des chaînes de télévision publiques et commerciales et des stations de radio. Les médias alternatifs n'avaient pas encore pris une grande importance, il n'y avait pas d'accès généralisé à l'Internet, pas de réseaux sociaux, pas d'information en ligne, etc. Toutes ces innovations n'ont d'ailleurs pas changé le problème fondamental, celui de la démocratisation réelle de l'information.

    L'explosion du numérique a entraîné une évolution de la situation caractérisée, entre autres, par l'aggravation des difficultés de la presse écrite, mais l'inévitable adaptation des médias de presse aux nouvelles technologies n'a pas provoqué, pour autant qu'on puisse le mesurer, sur le plan de l'emploi, un appel d'air comparable à celui qu'avait provoqué en son temps la mise en place d'une information radiophonique puis télévisée. Les effectifs journalistiques semblent s'être stabilisés (vers 37 000 selon la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels) alors que la demande d'embauche est devenue pléthorique, et surtout que l'emploi de journalistes est allé en se précarisant toujours davantage, conformément à la tendance généralisée, dans l'ensemble du monde industrialisé, de toutes les productions soumises à la loi du marché, celles où l'emploi devient inévitablement la variable d'ajustement et l'employé un produit jetable.

    L'information est une marchandise comme les autres et sa production, l'affaire d'une industrie comme les autres, aux mains de puissants groupes industriels et financiers, ou aux mains de l'État capitaliste qui fait fonctionner le public sur le modèle du privé. Par rapport à ces mastodontes, les médias alternatifs ne peuvent faire le poids, ni par l'audience ni par le prestige social. Le type de journalisme le plus connu du grand public demeure celui qui a cours dans les rédactions des télés et des radios, où s'empressent désormais même les journalistes de la presse écrite. La capacité de ce type de journalisme à apparaître comme LE journalisme par excellence, est évidemment liée à la possibilité dont il use et abuse quotidiennement de se mettre lui-même en vitrine, de soigner sa propre mise en scène et de s'auto-célébrer en permanence, pour ne rien dire de la place démesurée prise par cette activité et ceux qui l'exercent, dans la fantasmagorie littéraire romanesque et cinématographique et par là, dans l'imaginaire collectif.

    Cela dit, je voudrais m'arrêter un instant sur l'idée, implicitement contenue dans votre question, que les médias alternatifs produisent, sinon de la bonne information, du moins de l'information meilleure. Cela est vrai de certains, pas de tous. Un trop grand nombre de ceux qui sont relégués, ou se mettent eux-mêmes, en marge du système médiatique, ne proposent en fait d'alternative au modèle dominant, que de simples variantes distinctives qui restent fondamentalement fidèles aux stéréotypes traditionnels profondément inscrits dans l'ethos et l'habitus journalistiques. C'est pourquoi j'ai insisté dans mon travail sur la nécessité pour les membres de la corporation tout entière de procéder à une auto-socioanalyse permanente et sans complaisance pour apprendre à discerner en quoi et dans quelle mesure chacun(e) est une créature du système, comme nous le sommes tous et toutes avant tout effort d'auto-réflexivité, toujours trop tardif, toujours pénible et toujours incomplet.

    Il y a finalement assez peu d'originalité dans les médias alternatifs en dehors des innovations technologiques et leurs journalistes, tout comme leurs homologues de la presse institutionnelle, sont trop souvent enclins à confondre les contestations dans le système avec la contestation du système, comme ils tendent à confondre réactions de révolte morale ou de compassion humanitaire avec pensée politique. D'où une vision toujours aussi brouillée et impressionniste de la réalité des rapports sociaux sauf chez les journalistes (les moins nombreux) capables d'analyser le monde social en termes de classes. Il reste beaucoup à faire aux journalistes pour apprendre à décoloniser leur subjectivité et à se défaire de l'emprise du système. Mais cela ne peut s'apprendre, et pour cause, ni en école de journalisme ni en IEP [Institut d'études politiques, NDLR].

    Une question de formation ?

    Le Comptoir : Vous n'êtes d'ailleurs pas tendre avec les écoles de journalisme, que vous accusez de négliger la culture générale et d'être « plus préoccupées du placement professionnel de leurs diplômés […] que de la qualité réelle de leur formation générale supposée satisfaisante ». Vous appelez donc à créer « un réseau d'écoles de journalisme qui − à la différence des médiocres écoles actuelles ne seraient pas des officines […] fonctionnant toutes pour un marché du travail dominé et régenté par le patronat de presse ». Mais, plus que les seules écoles de journalisme, il semble que ce soit aujourd'hui l'ensemble du système éducatif français qui souffre d'un niveau insuffisant, d'une médiocrité généralisée et de la disparition de la culture générale (on pensera à l'essai de Jean-Claude Michéa sur L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes). Comment les nouvelles formations que vous proposez pourraient-elles combler de telles lacunes ?

    Alain Accardo : Comment pourrait-on être tendre avec les écoles de journalisme quand on a eu la possibilité d'observer de près, pendant des années, leur mode de fonctionnement et les résultats de leur travail ? Au demeurant, c'est chez les journalistes eux-mêmes que l'on trouve les critiques les plus saignantes relativement à la formation et aux écoles. Ma critique à moi présente cette particularité qu'elle ne se borne pas à pointer en les déplorant les insuffisances et les travers des pratiques journalistiques, mais qu'elle s'efforce de comprendre ce phénomène d'un point de vue sociologique. Il ne vous aura sans doute pas échappé que l'objet central de mon travail, c'est l'étude, dans une optique qui se veut bourdieusienne (mais pas seulement), de ce vecteur sociologique majeur de la modernité qu'est la classe moyenne, et du fer de lance de cette classe, la fraction moderniste que constitue la petite bourgeoisie nouvelle. La corporation journalistique en est une composante représentative.

    En étudiant le microcosme journalistique, je pense qu'on peut, plus largement, comprendre comment le modèle américain du libéralisme débridé a réussi à pénétrer les mentalités des classes moyennes occidentales ou occidentalisées et à faire de celles-ci, dans l'ensemble et non sans contradictions, des servantes zélées du système. Le processus historique de moyennisation (modernisation-tertiarisation) des sociétés développées ou émergentes, et son effet sociologique principal, le développement des petites bourgeoisies nouvelles, n'est pas le seul facteur du triomphe du capitalisme sur la planète, mais il en est assurément un facteur décisif. En engendrant, développant, domestiquant, formatant ces couches et catégories nouvelles, le système travaille à sa propre sauvegarde parce que les classes moyennes ont beau être structurellement des populations clivées, contradictoires, écartelées entre les pôles de la domination sociale, l'histoire montre qu'elles vont de préférence alimenter les forces conservatrices ou contre-révolutionnaires, chaque fois que l'ordre économico-politique dont elles sont nées et qui les fait vivre est menacé. Se situant à gauche socialement, c'est-à-dire par leurs pieuses intentions humanistes, elles sont à droite politiquement, par leur soutien à toutes les politiques réelles et « réalistes », y compris d'austérité et de régression sociale, pour peu qu'on sache ménager leurs intérêts de dominants chez les dominés.

    De ce point de vue, la question de savoir quelles sont les causes occasionnelles, annexes ou adjacentes qui contribuent à dégrader le travail journalistique, est une question intéressante, mais pas primordiale. La critique que vous adressez à « l'ensemble du système éducatif français » est certainement très bien fondée. Mais à mes yeux, le problème de fond n'est pas de savoir dans quelle mesure les carences du journalisme sont imputables aux carences de la formation scolaire et universitaire (problèmes réels qu'on s'ingénie, mais en vain, à résoudre au fil des décennies, par des « réformes » internes, ponctuelles ou sectorielles et toujours imparfaites, qui dérangent à peu près autant qu'elles arrangent, sans jamais pouvoir aller à la racine des choses).

    La vraie question, à mes yeux, est celle de savoir comment parvenir à changer la logique objective de fonctionnement d'un système social où la nécessité impérieuse de rémunérer toujours plus, et en priorité, un Capital privé toujours plus colossal, tentaculaire et avide, oblige à faire passer au second plan, à retarder ou minimiser, voire à supprimer, tous les investissements qui auraient d'abord pour but l'utilité publique, donc l'amélioration des conditions de vie, de formation, de travail, de rémunération, etc., de tous les salariés, aussi bien dans le journalisme que dans l'enseignement et ailleurs. En attendant de pouvoir mettre fin au système Capital-Salariat, il n'est pas interdit d'imaginer, bien au contraire, un pouvoir réellement démocratique qui déciderait d'affecter les ressources nécessaires (par exemple une partie des milliards de la seule évasion fiscale) à la rénovation d'un système éducatif public qui aurait pour mission d'assurer une formation scolaire et universitaire de qualité mais aussi de faire sortir l'information de masse et le journalisme de leur préhistoire idéologique, qui semble s'être arrêtée au XIXe siècle. L'effort d'imagination à fournir serait d'autant moins difficile qu'il suffirait pour commencer de reprendre enfin le programme préconisé par le Conseil national de la Résistance, qui avait reçu un commencement d'exécution avec le gouvernement de la Libération, et qui fut très vite abandonné sous la pression des lobbies patronaux. La philosophie de cet ensemble cohérent de mesures était de doter la France d'une Information nationale comme on l'avait dotée, avec succès, d'une Éducation nationale, et d'arracher ainsi l'information devenue politiquement vitale pour toute une nation, à la logique des appétits et de l'appropriation privée, comme la IIIe République avait précédemment arraché l'enseignement public à l'Église.

    Il ne s'agit pas seulement d'améliorer le niveau de culture générale ou les capacités d'expression écrite et orale des journalistes, qui en auraient bien besoin. Il s'agit, bien plus profondément de réformer l'entendement journalistique mystifié par les intérêts de classe et conditionné par les puissances du Marché. Car enfin, pourquoi le journalisme devrait-il rester la chasse gardée de la petite et de la grande bourgeoisie, avec les problèmes que l'on sait ? Dès lors qu'un service d'utilité publique répondant à un besoin collectif, est accaparé par une classe (ou une fraction de classe) sociale, c'est l'indice que la démocratie n'est plus qu'un thème de rhétorique électoraliste. Comment peut-on parler de démocratie quand les enfants de familles bourgeoises s'emparent, à chaque génération, de la majeure partie des postes de direction dans tous les domaines, quand une Assemblée dite nationale ne compte pratiquement plus d'ouvriers dans ses rangs, quand un enfant d'ouvrier agricole ou de femme de ménage a une probabilité quasi nulle de devenir professeur agrégé, ingénieur de grande école, médecin, avocat, architecte, député, quand l'exclusion et la ségrégation frappent les classes populaires dans à peu près tous les secteurs, quand les écoles de journalisme et les IEP sont obligés de pratiquer la « discrimination positive » pour arriver à transformer en journalistes quelques enfants sortis d'une ZEP ? Comment les ténors du journalisme peuvent-ils encore jouer aux grands démocrates quand on sait comment leurs propres médias traitent leurs précaires ? Mais il serait ridicule, bien sûr, d'imaginer que l'aristocratie journalistique se sente plus solidaire de son prolétariat que de son actionnariat. Cela manquerait furieusement de « pragmatisme ».

    Quelle signification accorder à de récents licenciements ?

    Le Comptoir : Récemment, nous avons pu voir la suppression du service de macroéconomie de La Tribune, après l'arrivée d'un nouvel investisseur, entraînant le départ de Romaric Godin. Nous avons également assisté au licenciement d'Aude Lancelin, directrice adjointe de la rédaction de L'Obs, officiellement pour des motifs managériaux. Or, ces deux profils sont largement connus des lecteurs pour être plutôt à contre-courant de l'ordre établi et leurs départs ont tout l'air d'être motivés par des raisons politiques. Le système est-il désormais obligé d'éliminer ses opposants en interne ? Arrive-t-il en bout de course ?

    Alain Accardo : Ne sachant rien de précis sur la trajectoire de ces deux journalistes dans les médias, je m'abstiendrai de tout jugement sur leur cas personnel, sauf pour remarquer que, le champ médiatique étant ce qu'il est, il est difficile de concevoir qu'on puisse atteindre les postes élevés qu'ils ont occupés respectivement à La Tribune et à L'Obs, sans donner satisfaction à leurs employeurs, sans leur fournir des raisons de penser que leur confiance était bien placée, ce qui exclut logiquement que ces journalistes aient pu faire ouvertement figure d'opposants. Opposants à quoi, d'ailleurs ? La plupart des agents qui ont des démêlés avec leurs employeurs excellent à transformer rétrospectivement les querelles de personnes et les conflits d'intérêts matériels en motifs de contestation ou de rupture un peu plus nobles, tels que des désaccords idéologiques. Lesdits désaccords, quand ils existent, portent plutôt sur des questions ponctuelles (traitement d'un dossier par exemple, censure d'un article, etc.) Ils ne sont généralement pas de nature à provoquer des ruptures radicales, des renoncements définitifs. À partir d'un certain degré de notoriété, la carrière journalistique tend à prendre l'allure d'un jeu de chaises musicales, on quitte une rédaction pour une autre, et souvent avec une promotion à la clé. Si ceux qui abandonnent le poste qu'ils occupaient étaient des opposants réels au système, si leur critique remettait en cause la substance du système, on ne leur proposerait pas de les recaser ailleurs. Ils seraient des parias, irréconciliables avec un système d'information uniformément accaparé et imprégné par l'économie libérale et fonctionnant de façon pseudo-démocratique.

    Bien entendu, dans le journalisme comme ailleurs, un individu peut toujours trouver son chemin de Damas et se mettre à brûler le lendemain ce qu'il adorait la veille. Mais c'est là une forme d'héroïsme rare, que le système ne peut tolérer et dont il se débarrasse le plus vite possible. À supposer que les deux journalistes dont vous parlez soient des opposants réels, ils ne seraient que deux cas récents sur une très longue liste de journalistes que le patronat de presse de toutes les époques a su récompenser pour leur docilité ou punir pour leur non-conformité à la « bien-pensance » dominante. Au demeurant, il n'y a pas lieu de regarder comme des symptômes de crise du système tous les remous et les grincements imputables au fonctionnement normal d'une rédaction. Comme tous les groupes de travail, les équipes journalistiques, surtout les plus nombreuses, sont traversées de conflits divers et variés qui peuvent être très dommageables à un individu, mais sont sans danger pour le système. Le monde entrepreneurial a toujours su se défendre et d'abord contre ses propres salariés, comme on peut le constater dans tous les secteurs de la production. Le licenciement des travailleurs (en commençant par les syndiqués et les « fortes têtes ») et le management sans ménagement des « ressources humaines » n'est pas le signe que le système « arrive en bout de course » mais au contraire le signe qu'il fonctionne normalement, c'est-à-dire conformément à sa logique, sans état d'âme et sans entrave, et qu'il poursuit imperturbablement sa course. Peut-être cette course frénétique finira-t-elle par rentrer dans un mur. Mais ce genre de mur, c'est comme les pyramides d'Égypte : il faut mobiliser les masses pour l'édifier, et pas seulement la bonne volonté de quelques individus isolés, si héroïques, brillants et généreux soient-ils, comme je m'honore d'en avoir quelques-un(e)s pour ami(e)s parmi les journalistes.

    Dans l'ensemble, la population des journalistes forme une population « moyenne » qui est née et vit du système et entend y rester. Son légitimisme, mot savant pour désigner sa fascination et son respect petit-bourgeois pour le pouvoir établi des grands bourgeois, la rend inapte aux luttes sociales, je veux dire pour d'autres objectifs que la défense de sa niche fiscale ou d'une prétendue « liberté de la presse » (qui n'est rien d'autre que le droit des journalistes à faire ce qu'ils veulent et pas du tout le droit du public à être vraiment informé), etc. C'est pourquoi les mobilisations journalistiques sont assez dérisoires, comme en témoignent encore ces jours-ci les remous à France Télévision qui se soldent, une fois de plus, par le vote d'une « motion de défiance » des personnels envers la hiérarchie, et ce, à la suite du renvoi d'un journaliste qui va, n'en doutons pas, continuer à gagner son très confortable salaire en jouant au petit caporal dans un autre JT. Une motion de défiance ! La Direction en tremble encore ! Mais ces journalistes sont contents, ils ont administré la preuve qu'ils sont des êtres libres. Libres de quoi ? « De sucer des bonbons à la menthe », comme dirait Erri De Luca.

    Pour un service public de l'information

    Le Comptoir : Comment décoloniser le journalisme de la pensée libérale ? Existe-t-il des moyens concrets de le faire à l'échelle d'un État (une proposition portée par le programme de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs) ?

    Alain Accardo : Une fois encore, en cette année 2017, le pays se retrouve en campagne électorale. Plutôt que le pays d'ailleurs, ce sont les médias institutionnels de toute nature (y compris les instituts de sondage) qui se sont mobilisés et tournent maintenant à plein régime pour effectuer la mise en scène « démocratique » de la comédie à grand spectacle que sont les élections législatives. Les cuisines rédactionnelles surexcitées s'activent quotidiennement pour nous mijoter, à grand renfort d'articles et d'émissions, la ratatouille de ce qu'elles appellent « l'information ». Puisque ce sont les journalistes et leurs employeurs qui ont la haute main sur l'élaboration des menus, on peut leur faire confiance pour ne jamais y faire figurer un véritable débat national sur l'état scandaleux de l'information de presse dans notre pays et sur les voies pour y remédier. Gageons qu'aucun candidat « sérieux » ne se hasardera à aborder de lui-même la question, tant est forte la crainte de s'aliéner la presse. Pourtant, entre autres maux majeurs ruinant notre santé démocratique, il y a l'état dans lequel se trouve l'information telle qu'elle est confisquée aujourd'hui par les grands médias de presse et leurs journalistes.

    Il convient donc, au lieu de nous pourlécher du plat qu'ils nous servent, de mettre au contraire les pieds dedans. La situation actuelle de la grande presse d'information (écrite et audio-visuelle) est caractérisée par la perte de toute autonomie réelle par rapport au pouvoir politique et aux puissances d'argent. L'hétéronomie des médias d'information a deux ensembles de causes : d'une part la privatisation des moyens de production de l'information (avec la financiarisation, la concentration et la dépendance par rapport à la publicité) ; d'autre part les structures de la personnalité journalistique (ethos professionnel, mentalités et dispositions profondes socialement incorporées). Le premier ensemble de causes est généralement le mieux et parfois le seul aperçu par la plupart de ceux qui réfléchissent aux remèdes à apporter à la situation présente. Certains proposent par exemple de réactualiser, en leur apportant les adaptations et les prolongements nécessaires, la philosophie et les décisions adoptées à la Libération par le législateur, dont le projet initial de démocratisation de la presse devait malheureusement être vite enterré.

    Il va de soi qu'une telle démarche non seulement continue à s'imposer mais encore qu'elle ne doit pas s'arrêter à des demi-mesures. Si à la Libération déjà, les réformateurs issus de la Résistance se préoccupaient légitimement de combattre la concentration des titres entre les mains de groupes privés, a fortiori faut-il aujourd'hui abattre la puissance tentaculaire des véritables « empires » qui se sont constitués. Il importe donc de détruire ceux-ci par l'expropriation et une législation anti-monopole favorisant le développement d'une presse indépendante et non lucrative.

    Mais il importe aussi de s'attaquer plus fondamentalement à la privatisation des moyens de production (y compris de celle des biens symboliques comme la culture et l'information), qui est à la racine de la soumission des médias au pouvoir de l'argent. C'est là une condition indispensable à l'instauration, en principe et en fait, du droit à l'information, dans tous les domaines, comme un droit fondamental du citoyen, sur le même plan et au même titre que le droit à l'instruction, à la santé, etc. Un État réellement démocratique doit se porter garant de l'égal accès à l'information pour tous les citoyens sans discrimination, tant comme utilisateurs (être informés) que comme producteurs (informer les autres).

    C'est dire qu'il incombe à la collectivité de se doter d'un véritable service public de l'information et de financer la satisfaction de ce besoin fondamental de la vie en démocratie, comme elle finance l'instruction, la santé ou la sécurité publiques. On ne peut pas se réclamer de l'idéal démocratique et laisser la production et la diffusion de ce bien symbolique vital qu'est l'information à la merci des appétits et des manœuvres mercantiles.

    Mais il ne servirait strictement à rien de financer à grands frais un service public de l'information si on laissait la responsabilité de son fonctionnement et de sa gestion au même genre de personnel journalistique qui occupe aujourd'hui les postes du prétendu « service public » ou qui peuple les rédactions des grands médias. Il n'y a malheureusement pas grand-chose à retenir de l'actuel système de recrutement, de formation et de gestion du personnel journalistique des différents secteurs institutionnels. Le résultat le plus constant des mécanismes actuels est de confier les rênes des appareils médiatiques à une caste largement cooptée et acquise à l'ordre capitaliste, celle-là même qu'on a pu décrire comme Les nouveaux chiens de garde.

    Cette minorité privilégiée, d'origine majoritairement bourgeoise, truste les postes de direction et de responsabilité ; elle encadre et exploite, pour le compte des actionnaires, une armée docile d'exécutants que ni sa sociologie, ni sa formation, ni sa philosophie, ni son statut de plus en plus précaire ne prédisposent – à l'exception, çà ou là, de courageux groupes de réfractaires et d'îlots valeureux de résistance – à combattre l'aliénation des médias par l'argent et la connivence politique avec tous les courants de droite et de gauche du néolibéralisme.

    Une véritable information de service public exige un type nouveau de journalisme, en rupture avec le modèle cher aux écoles de journalisme actuelles (de statut public ou privé). Celles-ci ne sont que des officines de placement pilotées par le marché de l'emploi, c'est-à-dire par le stéréotype professionnel correspondant aux besoins des entreprises de presse. Dûment formatés dans cette perspective, les journalistes sont poussés, pour la plupart, à des fins publicitaires de massification et de manipulation de leur cible (lectorat, audience), à produire et diffuser l'information caricaturale et putassière que nous connaissons aujourd'hui et dont la critique n'est plus à faire.

    Un journalisme de service public digne de ce nom implique la mise en place de filières de formation qui, contrairement à celles d'aujourd'hui, recrutent davantage d'élèves issus des classes populaires et dispensent, par l'intermédiaire d'enseignants qualifiés, un enseignement à la fois universitaire et technologique de haut niveau. Celui-ci devrait avoir pour finalité de faire acquérir aux étudiant(e)s non seulement la maîtrise des technologies de l'information mais en même temps et surtout le niveau élevé de culture générale et aussi de conscience civique et de souci du bien public sans lesquels l'exercice du métier ne peut plus obéir qu'à des ambitions carriéristes médiocres et dégénérer finalement en contribution, délibérée ou non, au maintien technocratique de l'ordre idéologique.

    L'obtention d'une telle compétence inséparablement intellectuelle et éthique devrait déboucher sur des emplois stables et décemment rémunérés, avec une gestion des carrières analogue à celle de la fonction publique, sur la base des seules aptitudes et des seuls mérites avérés, seul moyen de soustraire, dans le principe, les parcours professionnels à l'arbitraire des copinages, du clientélisme et du népotisme qui règne présentement. Cela supposerait, en outre, l'instauration d'une autorité de tutelle et d'instances de contrôle élues dans lesquelles seraient démocratiquement représentées toutes les composantes de la profession (y compris bien sûr les syndicats), qui auraient pour tâche principale de faire établir des contrats de travail non abusifs, et de faire respecter par tous des règles de déontologie aujourd'hui bafouées par le journalisme de marché.

    Quant à ceux qui s'inquiètent de ce que deviendrait dans un tel cadre la liberté de conscience des « fonctionnaires » de l'information, on peut répondre qu'on ne voit pas en quoi cette liberté de conscience serait plus menacée que celle des agents en service dans les administrations publiques existantes, par exemple celle d'un professeur de philosophie ou d'histoire dans l'exercice normal de sa fonction dans l'Éducation nationale. L'emprise de l'État sur l'information n'est néfaste que lorsque l'État est lui-même sous la coupe du Capital et qu'il cautionne l'idéologie bourgeoise dominante. Et il est piquant de voir que, sous prétexte de ne pas attenter à la prétendue liberté du journalisme, on s'accommode de ce qu'un journalisme acoquiné avec le pouvoir politique, asservi à la finance et imprégné de libéralisme étend son emprise sur le monde intellectuel, alors qu'au contraire ce qui peut subsister de journalisme critique est condamné à la marginalité et au dépérissement.

    Sans une double réforme conjointe des structures objectives et des structures de subjectivité, il est vain d'espérer démocratiser des médias qui sont devenus, dans leur substance même, des piliers essentiels de la ploutocratie régnante. On aimerait savoir ce qu'en pensent nos candidats défenseurs de la démocratie.


    [1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

    [2] Les sous-titres et la présentation sont d'Acrimed.

  • Philippe Val pourfend la haine et vole au secours de Bernard-Henri Lévy

    3 août, par Henri Maler, Julien Salingue — Philippe Val, fabuliste et patron, , , 108021

    Le dossier mis en ligne par Le Monde diplomatique« L'imposture Bernard-Henri Lévy » continue à faire des vaguelettes. Après BHL-Moi-Je soi-même dans Le Point, Benoît Rayski sur le site d'Atantico, Philippe Val est descendu de son Olympe pour fustiger le fascisme rouge, avéré ou en devenir (on ne sait…), du Monde diplomatique. Bernard-Henri Lévy lui-même l'avait proclamé dans son plaidoyer pro-domo publié dans Le Point, reproduit sur son site hagiographique « La Règle du jeu » sous le titre « Misère et déshonneur du Monde diplomatique » : « BHL dévoile la grande dérive rouge-brune de ce qui fut l'organe de la gauche radicale française ». Philippe Val n'est pas en reste et surenchérit [1].

    Au commencement était la haine

    Philippe Val, ce grand démocrate qui ne laisse à personne d'autre qu'à Philippe Val le soin de s'attribuer ce titre, concède que la critique et la polémique peuvent être légitimes, même quand il s'agit de Bernard-Henri Lévy. C'est pourquoi il dresse une liste des contestations autorisées : c'est-à-dire des contestations que lui seul autorise. On apprend ainsi que « personne n'est obligé de partager les opinions, les goûts et le style de Bernard-Henri Lévy ». Ouf.

    Quant aux critiques qui n'ont pas été homologuées, un mot suffit à résumer ce qui les motiverait : la haine. Le mot est employé à pas moins de 10 reprises dans le billet de Philippe Val, qui explique notamment que « la haine n'a rien à faire dans la vie intellectuelle d'un pays libre ». Mais comment distinguer la critique haineuse de la critique amoureuse ? À en croire l'ancien directeur de Charlie Hebdo, la critique haineuse se reconnaîtrait à ceci : ses détestations ne se fondent sur aucun argument précis. C'est ainsi qu'il explique, avec un style emphatique qui fait irrésistiblement penser à celui de BHL soi-même : « Il ne s'agit pas de critiquer Bernard-Henri Lévy, il faut le détruire. Il ne s'agit pas d'un débat démocratique, mais d'une opération de nettoyage. Il ne faut pas discuter ses idées, il faut le salir. »

    Comme Philippe Val n'est pas à une contradiction près, il n'a nul besoin de citer la moindre des critiques, solidement étayées, distillées au fil des articles réunis dans le dossier du Monde diplomatique. Une méthode dont Philippe Val est un adepte, lui qui a réussi l'exploit de rédiger en 2015 un brûlot contre les sociologues et le « sociologisme » sans citer les travaux d'un seul sociologue et sans se référer à un seul ouvrage de sociologie… On devait se contenter des fulgurances de Philippe Val, qui nous révélait par exemple que les Pinçon-Charlot « consacrent leur vie à convaincre leur public que l'habitant des beaux quartiers aurait davantage sa place dans un camp de travail ». Voilà qui illustre pleinement, chacun l'avouera, la préoccupation de « discuter les idées » et non de « salir »…

    La haine du juif et du bourgeois

    Mais revenons à BHL, qui serait donc ciblé par la haine. Mais la haine de qui ou de quoi ? : « De quoi la haine de Bernard-Henri Lévy est-elle le nom ? », s'interroge en effet Philippe Val. La réponse qu'il se fait à lui-même est simple : la haine du juif et la haine du bourgeois.

    - La haine du juif ? Bernard-Henry Lévy se présente comme juif. Toute critique de Bernard-Henri Lévy est donc, selon le logicien Philippe Val, antisémite ou soupçonnable d'antisémitisme. Il faut dire qu'en la matière Philippe Val est un expert… condamné pour avoir licencié Siné pour cause d'antisémitisme imaginaire [2]. Mais il est, de nouveau, formel : Le Monde diplomatique représente « une gauche radicale et morale qui défend la veuve, l'orphelin et l'antisémite » [3].

    Nul ne contestera qu'il a existé et qu'il existe un antisémitisme d'extrême-droite, ainsi qu'un antisémitisme de « gauche » que le social-démocrate autrichien August Bebel qualifiait, au début du XXe siècle, de « socialisme des imbéciles ». Mais pour laisser entendre que Le Monde diplomatique est un héritier de Je suis partout et/ou de Jacques Doriot [4] il faut beaucoup de finesse. On comprend mieux pourquoi Philippe Val ne se réfère à aucun des articles du Monde diplomatique : difficile en effet de trouver le moindre commencement de début de preuve pour appuyer de telles accusations qui, rappelons-le, n'ont rien à voir, elles, avec la haine. Mais depuis qu'Emmanuel Macron l'a proclamé, plus aucune retenue n'est nécessaire : tout antisionisme est un antisémitisme. CQFD.

    - La haine du bourgeois ? Là encore, aucun argument n'est avancé. Mais Philippe Val s'improvise historien, et cela vaut le détour.

    Avant le commencement, il y eut le pacte germano-soviétique

    L'Express nous l'apprend : « Philippe Val est journaliste, chroniqueur et écrivain ». Mais il lui arrive aussi d'être philosophe et parfois même, donc, historien.

    Au commencement était la haine, disions-nous. Mais avant le commencement ? Avant que Philippe Val ne crée l'univers ? Pour le savoir, laissons l'historien parler :

    Il y a juste un siècle, Lénine prend le pouvoir à Moscou. En 1922, Mussolini prend le pouvoir en Italie et, onze ans plus tard, c'est au tour de Hitler de faire main basse sur l'Allemagne. Les communistes et les fascistes ont un point commun, autour duquel ils se déchireront et s'allieront tour à tour : la haine du bourgeois.

    Philippe Val a identifié la source de la haine contre Bernard-Henri Lévy : les proximités idéologiques entre fascisme et communisme, illustrées selon le grande historien par l'événement fondateur que fut le pacte germano-soviétique de 1938. Le Monde diplomatique serait ainsi l'héritier d'une « hybridation historique du pire du fascisme avec le pire du communisme », ce qui autorise Philippe Val à autoriser Philippe Val à qualifier le mensuel de « justicier rouge brun ». Là encore, bien évidemment, sans aucune haine.

    Dans une seule et même chronique, Philippe Val réussit donc l'exploit de dresser une continuité entre Lénine, Staline, le pacte germano-soviétique, la gauche antisioniste, la droite antisémite, et Le Monde diplomatique. Un continuité ramassée en quelques lignes : « BHL incarne parfaitement ce qu'ont haï les deux grandes idéologies du XXe siècle. Et sans cesse, le pacte monstrueux des deux assassins fondateurs se renouvelle en mutant, et sans cesse, il est reparaphé par cette double signature. » CQFD (bis). Que BHL est grand, capable à lui seul de concentrer la haine de l'ensemble des ennemis de la liberté !

    Un tel « raisonnement », dans lequel l'emphase le dispute à la grandiloquence et à la prétention, prêterait à sourire si les accusations portées n'étaient pas aussi graves. Incapable de proposer le moindre argument à l'appui de son opération de sauvetage de BHL, Philippe Val se contente de coller des étiquettes infâmantes tout en dénonçant, probablement sans s'en rendre compte, sa propre méthode. Là encore, on ne peut s'empêcher de penser à un certain Val Philippe, qui affirmait dans son ouvrage déjà cité, Malaise dans l'inculture : « Le sociologisme entretient une haine sociale qui transforme le débat démocratique en joute binaire et stérile. L'insulte claquemure chacun dans un camp et plus personne ne cherche à comprendre ce qui peut être honorable dans le camp adverse ».

    ***

    L'Express nous précise, à propos de ce billet de Philippe Val, qu'il s'agit d'un « article validé par la rédaction ». Avec toutefois cette réserve : « Les avis qui y sont formulés n'engagent en aucun cas L'Express. » Dont acte. Ce qui engage L'Express, cependant, est la justification de cette imprudente validation : « La rédaction a mis en Une cet article et ses infos sont vérifiées ». On se frotte les yeux et on se demande bien quelles « vérifications » ont pu être opérées dans la mesure où il n'y a aucune « information » dans la chronique de l'ancien directeur de Charlie Hebdo, faite d'amalgames, de raccourcis historiques et motivée par une haine que l'on prétend dénoncer.

    Finalement, la seule « information » que nous apporte ce billet est la suivante : Philippe Val raconte n'importe quoi. Mais nous n'avions pas besoin d'une « validation » de L'Express pour le savoir [5].

    Henri Maler et Julien Salingue


    [3] Acrimed est probablement un autre représentant de cette ignoble gauche : pour preuve, notre dossier consacré aux « aventures de Bernard-Henri Lévy ».

    [4] Jacques Doriot est un dirigeant communiste français qui fut exclu du PCF en 1934, fonda le Parti populaire français (fasciste) en 1936 et fut une figure de la Collaboration.

  • Les « Féminins » et les cosmétiques dangereux pour la santé : silence dans les rangs ?

    31 juillet, par Denis Perais — La presse féminine, laboratoire de "l'information" publicitaire, , , 107986

    Le 21 juin 2017, Le Canard enchaîné publie un article qui, sous le titre « Des cosmétiques empoisonnés sous la haute protection des budgets de pub », relève le « silence assourdissant de la presse féminine » sur l'enquête publiée le 7 juin par l'association UFC-Que Choisir qui dressait la liste de « 1000 cosmétiques préoccupants… mais toujours en vente », dont 23 sont carrément hors-la-loi. Utile précision, les résultats publiés dans cette étude ne sont pas les premiers puisqu'ils complètent ceux que l'UFC-Que Choisir a publiés dès le 22 février 2016. Les substances mises en cause sont utilisées dans différents produits de soins de la personne dont les principaux acteurs sont les annonceurs quasi-exclusifs de très nombreuses publications [1].

    Quel sort ces publications ont-elles réservé à ces informations ? Pour le savoir, on a ausculté le traitement de ce sujet par des « fleurons » comme Cosmopolitan et Marie Claire, Elle et Version Fémina, Madame Figaro, Marie France et Vogue.

    Des silences et des contournements

    La quasi-totalité des titres ne mentionnent ni l'enquête UFC-Que Choisir, ni celle qu'évoque Le Canard enchaîné du 21 juin [2].

    Pas de traces non plus dans la totalité de ces publications de l'enquête très complète, déclinée en quatorze épisodes, étalés sur cinq mois, publiés par le site « Les Jours » sur les (mauvaises) pratiques de l'industrie cosmétique, ou sur le racket organisé auprès des clients, notamment par l'Oréal et que décrit François Meunier, dirigeant d'Alsis Conseil, professeur associé de finance à l'ENSAE ParisTech, dans un article publié 17 mai 2016 sur le site Telos, « L'Oréal et la concurrence par la publicité » : « Cette concurrence [entre groupes] signifie des bagarres sur la commercialisation, qui sont payées par le consommateur sous forme de hausse de prix. La ponction sur le pouvoir d'achat est très importante. »

    Deux exceptions méritent toutefois d'être mentionnées.

    - Marie Claire a publié trois articles consacrés aux produits toxiques présents dans les cosmétiques les 22 février, 10 mars et 8 juin. Ce dernier article – « UFC-Que Choisir alerte sur 1000 produits dangereux dont 23 "hors la loi" » – est consacré, comme son titre l'indique, à l'enquête de Que Choisir.

    - Madame Figaro, le 21 avril, mentionne quelques lignes de cette même enquête. Que pèse toutefois un article discrètement inséré sur un site face à l'avalanche de promotion (y compris en convoquant des représentants de l'Oréal pour le faire) pour ces mêmes cosmétiques que l'on retrouve notamment dans les produits de beauté ? Poser la question, c'est déjà y répondre.

    Ces remarquables exceptions restent plutôt discrètes puisqu'elles sont publiées sur les seuls sites Internet des deux magazines, sans accroche particulière permettant d'y accéder facilement.

    Et ce n'est pas tout.

    - Si Madame Figaro mentionne l'enquête de l'UFC-Que Choisir, c'est très brièvement et au détour d'un article du 21 février dont l'objet principal est tout autre : « Créer ses produits de beauté naturels : 3 idées de recettes maison ». Et le 8 juin, le même magazine met en valeur une autre… enquête, beaucoup plus favorable puisqu'elle contourne la critique des produits toxiques : celle parue dans le numéro 189 hors-série de juillet 2017 de l'institut national de la consommation (INC) titré : « Cosmétiques non toxiques. Guide de produits sains et sûrs ».

    - Marie Claire, de son côté, dans son article du 10 mars – « Cosmétiques et substances toxiques : le point sur ces produits qu'on accuse » – désamorce partiellement cette critique en demandant « l'éclairage de Sophie Strobel, biologiste cosmétologue » qui démine le terrain, et dont les liens avec « l'industrie cosmétique [dans laquelle elle] évolue depuis une quinzaine d'années » (qu'elle mentionne pourtant sur son blog dédié au maquillage) sont soigneusement dissimulés aux lecteurs/internautes. L'utilisation « d'experts » prétendument scientifiques dont on ne sait jamais s'ils sont liés ou non, directement ou indirectement, au secteur est une constante de tous les titres. Le subterfuge est d'autant efficace que le statut des intéressés leur donne une autorité particulière au regard des lecteurs transformés en clients, censés faire « décoller » les ventes, donc le tarif des publicités facturées aux annonceurs. Un procédé publicitaire qui ne dit pas son nom, parmi d'autres…

    Et de façon plus générale, les « féminins » poursuivent leur effort [3], visant à « verdir » l'approche des cosmétiques. Une approche que consacre « L'observatoire des cosmétiques » quand il met en valeur ce marché de niche : « la cosmétique naturelle et biologique se porte toujours bien. […] En France, le deuxième marché européen de la cosmétique certifiée avec 463 millions d'euros en 2016, la cosmétique bio se prévaut d'une part du marché global de 4,3 %. La croissance est soutenue et s'accélère, portée par les jeunes générations qui achètent en moyenne plus de produits bio que les 50 ans et plus. [4] »

    Cette tendance à valoriser le « bio » s'inscrit parfaitement dans la stratégie de leurs annonceurs. Le 24 avril 2017, le journal Les Échos souligne que « pour L'Oréal, utiliser des ingrédients bio est devenu une priorité depuis une dizaine d'années » [5].

    Pour autant, cette confusion entre publicité et rédactionnel n'est pas une nouveauté dans le secteur des « féminins ». Ainsi, Evelyne Sullerot, sociologue et co-fondatrice du Planning familial [6] la constatait déjà en… 1962, dans un article paru dans le numéro 4 des Cahiers de la publicité, « Presse féminine. Une approche sociologique », constatant déjà le poids extrêmement prégnant de la première.

    Pour tenter de comprendre une telle discrétion sur l'enquête menée par UFC-Que choisir, un retour sur l'emprise de la publicité sur les « féminins » et particulièrement l'emprise de la publicité sur les cosmétiques s'impose.

    De l'emprise de l'industrie des cosmétiques…

    Cette question présente d'autant plus d'intérêt que « le segment des féminins reste […] le premier en recettes publicitaires ! » [7] et qu'on retrouve l'ensemble des titres mentionnés plus haut parmi les 20 principaux titres gavés de publicité en 2015 (selon un document publié par le site MLP).

    Le secteur des cosmétiques et la publicité correspondante occupent une place de choix. Pour la France uniquement, en 2015, le chiffre d'affaires de ce secteur représente 11,2 milliards d'euros selon la fédération des entreprises de la beauté (FEBEA), la vente au détail du marché des produits de beauté et de soins personnels étant estimé, selon Statista, le portail des satistiques à 12,8 milliards d'euros.

    Au niveau mondial, les chiffres donnent le vertige. François Meunier, dans l'article déjà mentionné, affirme que « les acteurs ont en moyenne 15% de leur chiffre d'affaires en budget publicitaire, cela représente un montant de 57 milliards d'euros (et 110 milliards si c'est 29%) au niveau mondial » [8].

    C'est assez dire la taille du gâteau offert aux « féminins » [9].

    On comprend alors pourquoi Aline Kuhn, « conseillère média chez mediaschneider, à propos de publicité tangible », déclare dans la publication suisse dédiée, comme son nom l'indique aux « médias suisses » en décembre 2014 : « Imaginez un media féminin sans publicité. Impensable » [10]. La Suisse, évidemment, n'est pas le seul pays concerné !

    Qui, en effet, retrouve-t-on dans le « Top 100 des annonceurs en France » selon le magazine Stratégies ? Plusieurs géants des cosmétiques comme L'Oréal Paris, Gemey, Maybelline et Garnier, Lascad (Groupe L'Oréal), Chanel parfums, Christian Dior, Sephora Parfums (LVMH), où l'allemand Beiersdorff (Nivéa, Eucelin, Labello, La Prairie), leurs « vaches à lait » !

    … À l'emprise de la publicité en général

    Lors de la cession de sa participation dans Marie Claire à la Holding Evelyne Prouvost, le communiqué de l'Oréal daté du 20 février 2001 – « L'Oréal cède Marie-Claire » – expliquait : « L'Oréal a pris cette décision compte tenu de l'excellence des relations que le Groupe a toujours entretenues avec Madame Evelyne Prouvost et également du niveau de l'offre financière émanant de la Holding Evelyne Prouvost. » L'excellence des relations n'a jamais cessé depuis, comme l'avait signalé Mona Chollet en 2009 dans un article intitulé « L'Oréal : avec la presse, une idylle sans nuages », publié dans Le Monde diplomatique et reproduit sur le site d'Acrimed.

    Et dès janvier 2004, un article publié sur notre site – « “Beauté” : des rédactrices de magazines féminins encore pires que les publicitaires » – pointait déjà la tendance des journalistes à n'être que des relais de communication des géants de l'industrie des cosmétiques…

    L'emprise de la publicité se traduit par la multiplication des méthodes qui mélangent à la fois la publicité directe identifiée, les « conseils » et autres « bons plans » des journalistes des magazines, de personnalités connues, « égéries » de grandes marques ou autres blogueuses « beauté » vantant les mérites de tous ces produits : en effet, le site LSA signalait déjà, en juin 2012 que « ce relais médiatique s'avère très efficace pour les marques en termes de visibilité » [11].

    Sans oublier les cérémonies annuelles de remise de récompenses par les « féminins » aux « meilleurs » d'entre eux dans des grand-messes organisées dans des palaces ou théâtres prestigieux : « Elle International Beauty Awards 2017 », « Prix Beauté Stars "Madame Figaro" », « Le Grand prix du bien être Marie France », « Le prix international du parfum Marie Claire », « Les prix d'excellence de beauté Marie Claire ».

    Cette confusion savamment orchestrée entre information et publicité répond à un objectif très précis relevé par une journaliste de Grazia dans un article publié le 14 décembre 2016 sur le site « Les Jours », sous le titre « Le tuto du maquillage de l'info » : « Le placement de produits intéresse plus les marques que la publicité classique. Il y en a partout. Aucune mention de produits n'est spontanée. Tout se monnaye. » Et tout se maquille, dans ces magazines qui prétendent à chaque fois le contraire malgré la prohibition de tels stratagèmes [12] :

    - Dans le magazine Elle : « Les indications de marques et les adresses qui figurent dans les pages rédactionnelles sont données à titre d'information sans but publicitaire. »

    - Dans Marie France : « Nous ne faisons aucune publicité rédactionnelle. Si nous citons une maison de commerce, c'est uniquement par souci de signaler à nos lectrices un objet dont la qualité a retenu l'attention de nos spécialistes. »

    - Dans Marie Claire : « Nous ne faisons aucune publicité rédactionnelle. Si nous citons une maison de commerce, c'est uniquement par souci de signaler à nos lectrices un objet dont la qualité a retenu l'attention de nos spécialistes. »

    L'emprise de la publicité est promise, hélas, à un bel avenir, avec le développement de la publicité numérique, encore marginale même si elle se développe, comme on peut le lire dans cet article publié sur CB News : « Pub en ligne : +9,8% au 1er semestre, à 1,8 Mds € ». Or voici, par exemple, la raison des transformations du site d'un « féminin » : « ELLE.fr se réinvente et renforce son efficacité publicitaire », proclame un communiqué de Lagardère daté du 8 septembre 2015 : « Le nouveau site, c'est d'abord une amélioration de l'efficacité publicitaire. Pour encore mieux répondre aux objectifs de visibilité des annonceurs ».

    Soit une réponse [exactement] calibrée aux exigences des principales marques de cosmétiques comme l'illustrent les propos du PDG de l'Oréal Jean-Paul Agon dans la présentation des comptes 2016 du groupe : « Plus de 30 % de nos dépenses média se font maintenant sur le digital, avec une communication toujours mieux ciblée, donc plus efficace » (page 3 du document de référence 2016).

    ***

    Le bilan est donc accablant, l'information étant aux abonnés absents, comme le constate, dans un entretien accordé aux Inrockuptibles le 30 janvier 2014, Isabelle Chazot, passée à la fois par 20 ans, Isa et Grazia avant d'atterrir à Marianne : « Les magazines sont devenus des magasins : il faut sortir son porte-monnaie à chaque page ! De moins en moins de sujets de fond, de transmission de savoirs concrets, d'introspection… » Et d'ajouter un peu plus loin : « […] tout ce qui se passe d'intéressant aujourd'hui est sur le net. Et la raison n'est pas l'irréversibilité des mutations technologiques. À mon avis, c'est plutôt ce dont on vient de parler : l'embourgeoisement de la presse écrite, sa pétrification, son obsession consumériste, son vide… Les gens les plus doués que j'ai croisés dans ma vie professionnelle ont tous été éjectés. C'est quand même un problème ! Ils font tous autre chose. D'un autre côté, c'est encourageant : il suffit de changer le système ! »

    Chiche !

    Denis Pérais (avec Henri Maler)


    [1] Au premier rang de ces annonceurs figure le plus généreux : le groupe l'Oréal.

    [3] Déjà relevé dans notre article, publié le 31 décembre 2013, « Le consumérisme vert : une nouvelle vulgate médiatique ».

    [6] Décédée début avril de cette année.

    [7] Comme le confirme le site INfluencia.

    [8] Le chiffre de 29 % correspond au pourcentage appliqué chez L'Oréal hors frais publicitaires liées à la fondation du même nom, repris encore dans le document de référence 2016 présenté aux actionnaires par le groupe.

    [9] Le marché cosmétique représente environ 205 milliards d'euros selon L'Oréal dans son document de référence 2016 (page 14). Une étude américaine citée par Pierre Meunier dans le billet mentionné plus haut évoquant, elle, un chiffre d'affaires de 373 milliards d'euros.

    [10] Citation qui sert de titre à l'article (pdf, p. 4).

    [11] Confirmant ainsi la tendance générale des journalistes à n'être que des relais de communication des géants de l'industrie des cosmétiques que soulignait notre article de juin 2004 « "Beauté" : des rédactrices de magazines féminins encore pires que les publicitaires ».

    [12] La déclaration des devoirs et des droits des journalistes de Munich (1971) fixe comme obligation de « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs ».

  • Les jeux de l'été d'Acrimed : les transférables et les indéboulonnables (2017)

    27 juillet, par Thibault Roques — Les jeux de l'été d'Acrimed 107987

    À l'approche de l'été, le microcosme médiatique est en ébullition : quels seront, d'une chaîne à l'autre ou d'une radio à l'autre, les transferts les plus « show » de l'été ? Qu'on se le dise : ce grand jeu de chaises musicales médiatiques a tout d'un théâtre des illusions ; car si certain(e)s se déplacent, l'essentiel de l'éditocratie reste bel et bien en place. Après tout, les mouvements incessants de journalistes interchangeables n'ont jamais accru le pluralisme de l'information jusqu'ici, et il y a fort à parier que le cru 2017 ne dérogera pas à la règle. Si vous voulez savoir ce qui changera dans le monde médiatique pendant la trêve estivale pour que rien ne change à la rentrée, à vous de jouer [1]

    I. Multicartes et transférables

    Dans quel média ces journalistes multicartes et multitransférés n'ont-ils jamais travaillé ?

    1. Nicolas Demorand : Libération — I-télé — Europe 1 — RTL – France Culture — Les Inrockuptibles — France 3

    2. Laurent Joffrin : Le Nouvel Observateur — France Inter — Libération — France 5 — France Culture

    3. Jean-Michel Aphatie : France 3 — Canal + — RTL — Europe 1 — France Info — Libération — Le Monde L'Express — BFM-TV — France 5

    II. Who's who ?

    Saurez-vous retrouver ces journalistes qu'on s'est arrachés pour la rentrée médiatique à venir ?

    1. Exemple de professionnalisme et de déontologie dès mes débuts sur le service public en 2001, je ne pus réprimer un « Wouah, génial ! » à la vue des attaques sur le World Trade Center. -Récipiendaire méritant de la « Laisse d'or » en 2010, je fis, par une mémorable soirée de juin 2017, des adieux (provisoires) d'une sobriété et d'une modestie rares. Je suis…

    2. Le service public chevillé au corps mais néanmoins grand adepte des allers-retours entre France Inter et Europe 1, je dresse, à mes heures perdues, des listes noires de cerveaux malades. Jadis fort d'une grande complicité à l'antenne avec Pascale Clark, je m'appuie chaque matin en toute quiétude sur les analyses de véritables insoumis en matière d'économie et de géopolitique. J'ai malgré tout bon espoir de bien m'entendre avec Arnaud -Lagardère. Je suis…

    3. Issue d'un petit milieu qui ne me prédestinait en rien au journalisme, j'ai appris la rigueur, la pugnacité et l'intransigeance du métier auprès de Jean-Pierre Elkabbach. Longtemps, j'ai arbitré des débats auxquels participait Éric Zemmour. Goûtant la « provoc' » autant que la « transgression light », je suis désormais à la tête d'une émission culturelle dont le producteur n'est autre que celui du « Petit Journal » de Yann Barthès. Je suis…

    III. Intransférables ou indéboulonnables ?

    Saurez-vous dire depuis combien d'années sévissent ces figures tutélaires du journalisme en France ?

    Indice : à eux cinq, ils totalisent plus de deux siècles de journalisme d'excellence. Preuve que si certains ne tiennent pas en place, d'autres s'y accrochent… En matière d'éditocratie, s'il existe certes des transferts juteux, force est d'admettre que la rente de situation est loin d'avoir disparu. Chapeau messieurs !

    ""















    Réponses :

    I. Multicartes et transférables : 1. RTL, 2. France Culture, 3. BFM-TV

    II. Who's who ? 1. David Pujadas, 2. Patrick Cohen, 3. Léa Salamé —

    III. Indéboulonnables

    1. plus de 30 ans, 2. bientôt 30 ans (en 2018), 3. plus de 50 ans, 4. plus de 50 ans, 5. plus de 40 ans


    [1] Les réponses sont tout en bas de l'article.

  • Note de lecture : L'épopée alsacienne du Dreyeckland, par Jocelyn Peyret

    25 juillet, par Henri Maler — Médias associatifs 107988

    Le livre de Jocelyn Peyret, L'épopée alsacienne du Dreyeckland, 1970-1981 une décennie de luttes écologistes, citoyennes et transfrontalières [1] mérite la brève note de lecture que nous proposons ici.

    ""

    Au sud de l'Alsace, le pays des trois frontières (France, Suisse et Allemagne) d'où vient son nom – Dreyeckland signifie mot à mot « Triangle pays » – a connu pendant une dizaine d'années d'importantes luttes écologiques et une véritable guerre des ondes.

    De ces luttes, l'auteur propose un récit détaillé - « L'Alsace, un laboratoire de luttes » (p. 21-118) – nourri de nombreux documents, témoignages et entretiens avec les principaux acteurs : le récit détaillé des combats menés en Alsace et outre-Rhin, contre les centrales nucléaires – à commencer par celle de Fessenheim –, mais aussi contre l'implantation d'usines chimiques. Notre propos n'est pas ici de résumer ou de restituer ces très riches rappels et évocations d'actions souvent illégales et très majoritairement non-violentes, et encore moins de nous prononcer – ne serait-ce que rétrospectivement – sur leurs cibles ou leur légitimité : leur discussion ne relève pas, à proprement parler, de la critique des médias.

    Or ces luttes ont été favorisées et soutenues par des journaux indépendants [2], puis par des « radios pirates ».

    Ce fut le cas dans le Dreyeckland de Radio Verte Fessenheim (RVF) : une radio née en 1977 contre l'implantation de la centrale nucléaire, à laquelle est consacré principalement un chapitre – « La guerre des ondes » (p. 119-207) – qui couvre près de la moitié du livre de Jocelyn Peyret. Ce dernier inscrit l'épopée de cette radio dans la longue histoire de la radio et plus précisément dans celle des radios pirates [3]. Radio Verte Fessenheim fut l'une des premières d'entre elles.

    Une épopée, en effet, dont les épisodes font l'objet d'un récit circonstancié, conforté par de très nombreux témoignages des acteurs et témoins impliqués ou directement concernés : un récit dont la richesse et la précision défie toute tentative de le résumer [4].

    Après l'élection de François Mitterrand en 1981, et alors que se prépare la « libération des ondes », Radio Verte Fessenheim arrête d'émettre et laisse la place à une nouvelle radio : Radio Dreyeckland qui, quelques années plus tard, deviendra une radio commerciale.

    Une histoire ancienne ? Ce livre n'est pas seulement un livre de mémoire et d'hommage rendu à de courageux pionniers. Il est encore moins un ouvrage de commémoration. Il rappelle, à ceux qui seraient tentés de l'oublier ou de le négliger, à quel point le combat pour la liberté de l'information est un âpre combat toujours recommencé. Il confirme que des médias indépendants et associatifs sont indispensables aux mobilisations et, plus largement, à une information de proximité qui brise le monopole des médias dominants, y compris à l'échelle locale et régionale [5]. Les supports sont multiples et à l'ère du numériques, ils se sont diversifiés, mais ces médias, garants d'un effectif pluralisme, remplissent des missions de service public

    Henri Maler

    Petite bibliographie (acritique…) sur les radios libres

    Par ordre chronologique :

    - Radio Alice, Radio libre, Collectif A / Traverso, Laboratoire de sociologie de la connaissance. Jean-Pierre Delarge, 1977 ;
    - Les radios libres, Collectif radios libres populaires, Petite collection Maspero, 1978. ;
    - Claude Collin, Écoutez la vraie différence : Radio verte Fessenheim, La Pensée sauvage, Paris, 1979 ;
    - La radio ? Mais c'est le diable !, Collectif, 1979 ;
    - Libres antennes, écrans sauvages, Autrement, n°17, 1979 ;
    - Claude Collin, Ondes de choc, L'Harmattan, 1982 ;
    - Annick Cojean & Frank Eskenazi, La folle histoire des radios libres, Grasset, 1984 ;
    - Jean Benetière & Jacques Soncin, Au cœur des radios libres, L'Harmattan, 1989 ;
    - Daniel Lesueur, Pirates des ondes. Histoire des radios pirates au XXe siècle, L'Harmattan, 2002 ;
    - Thierry Lefebvre, La bataille des radios libres, 1977-1981, Nouveau Monde, 2008.


    [1] Jérôme Bo Bentzinger éditeur, 192 p., 21 €.

    [2] Parmi les plus importants, on peut citer :
    - La Gueule ouverte, mensuel fondé en novembre 1972 par Pierre Fournier, devenu hebdomadaire à partir de 1974, avant de fusionner en 1977 avec l'hebdomadaire Combat non violent et de cesser de paraître en mai 1980 ;
    - Klapperstei 68, mensuel alsacien qui a fait l'objet dès 1972 d'un ouvrage de Jean-Pierre Sallent intitulé Klapperstei 68 : presse libre, la mémoire du peuple, (réédité en fac-similé par J. D. Bentzinger, Colmar, 1995) ;
    - Uss'm follik, un hebdomadaire publié à Strasbourg (1972-1983).

    [3] Voir une petite bibliographie en « Annexe »

    [4] Pour une rapide évocation de l'histoire de cette radio, on peut se reporter au site « 100 ans de radio ». Mais cette évocation ne remplace en rien la lecture du livre.

    [5] La « Coordination permanente des médias libres » réunit un grand nombre de ces médias : nous y reviendrons.

  • Souscription d'Acrimed : 43 000 euros sur 60 000. Amis et amies, encore un effort !

    24 juillet, par Acrimed — Actes et actions 107989

    Quatre mois après le lancement de notre appel à souscription, nous nous rapprochons petit à petit de notre objectif : récolter 60 000 euros. L'atteindre nous permettrait d'éviter de sérieuses difficultés financières et de poursuivre nos activités, nos publications et nos interventions publiques.

    Contrairement aux médias dominants, Acrimed ne perçoit aucune subvention et n'a pas recours à la publicité. Ce modèle, qui garantit notre indépendance, a un prix : nous ne vivons principalement que des cotisations et dons de nos adhérent·e·s et sympathisant·e·s.

    Pour pérenniser les emplois de nos salarié·e·s et pour permettre à l'association de fonctionner convenablement, tout en garantissant l'accès gratuit à nos articles et à nos évènements, nous avons besoin de votre aide.

    Nous remercions une nouvelle fois, et très chaleureusement, toutes celles et tous ceux qui ont participé à la souscription depuis son lancement.

    Grâce à elles et eux, nous nous rapprochons de notre objectif. Mais le compte n'y est pas encore, puisque nous avons reçu à ce jour environ 43 000 euros. Ne lâchons rien !

    Alors, à tous ceux et toutes celles qui ont lu avec quelque intérêt ou satisfaction nos articles, aux hésitant·e·s et indécis·e·s qui n'auraient pas, jusqu'ici, franchi le pas, ou qui auraient oublié de le faire, nous disons : en versant quelques dizaines (ou quelques milliers…) d'euros, vous contribuerez, tout simplement, à faire vivre Acrimed pour les années à venir.

    Vous nous permettrez de faire vivre une critique des médias radicale, engagée… et gratuite !

    Acrimed a besoin de vous, Acrimed a besoin de sous !


    Nous vous invitons donc à visiter notre boutique pour effectuer un don par carte bancaire, par virement ou via paypal et, pourquoi pas, à adhérer, avec la possibilité de vous abonner à Médiacritique(s). Et nous vous rappelons que les dons et les adhésions ouvrent droit à déduction fiscale.

    ""

    Celles et ceux qui souhaiteraient nous faire parvenir un chèque – à l'ordre d'Acrimed – peuvent l'adresser au 39 rue du Faubourg-Saint-Martin, 75010 Paris.

    Nous comptons sur vous pour convaincre vos ami·e·s, camarades, collègues, contacts et abonné·e·s des réseaux sociaux, de faire de même. N'hésitez pas à solliciter également votre famille, votre voisin·e, votre patron·ne ou votre éditocrate préféré·e.

    Pour que vive l'indispensable critique des médias, soutenez Acrimed !


  • Le lynchage médiatique de Bernard-Henri Lévy : c'est assez !

    21 juillet, par Mathias Reymond — Les aventures de Bernard-Henri Lévy, , 107990

    L'adulation médiatique de BHL, ce n'est jamais assez !

    Scandalisés par la publication par Le Monde diplomatique d'un dossier dépréciatif consacré [1] à « L'imposture Bernard-Henri Lévy », nous avons pris le parti de lui répliquer en rééditant un article publié le 1er mars 2010 dans notre abondante rubrique : « Les aventures de Bernard Henri-Lévy » (Acrimed).

    Alors qu'il vient de sortir deux ouvrages, Bernard-Henri Lévy s'est fait plutôt rare dans les médias : on ne l'a pas vu dans « Télé Foot » sur TF1, ni lu dans Le Journal de Mickey, et même pas entendu sur Fun Radio. Un scandale. Mais, plus grave, il a fait l'objet d'un acharnement qui s'apparente à un véritable lynchage. Qu'on en juge par cet inventaire (suivi de « l'article auquel vous avez échappé »)

    « Pourquoi BHL a-t-il autant de détracteurs ? »

    Dans L'Express du 4 février 2010, le directeur du journal, Christophe Barbier, assassine « l'intellectuel engagé du début du XXIe siècle » dont l'un des deux livres publiés ne serait que « poli et tranchant ». Il ne parle même pas de chef-d'œuvre. Puis il s'emballe : « De ces deux travaux très différents se dégage le portrait d'un homme affairé, presque dispersé, mais apte à ramasser soudain sa pensée, autour d'une lutte majeure ou d'un concept neuf. » Irrévérence ultime : Barbier n'interviewera le philosophe que sur quatre pages…

    Dans Le Point (hebdomadaire dans lequel BHL tient pourtant un bloc-notes…) du 4 février, l'écrivain Christine Angot a fait du philosophe un portrait épouvantable. Extraits : « Il cherche la vérité. C'est un philosophe. Ça existe. Il y en a. Mais pas dans son coin, il aime bien parler, il aime bien aller leur dire. En tout cas il aimait bien. (…) Il pense à toutes les parties de flipper qu'il a jouées. Il était le meilleur. »

    Le comportement du Figaro n'est pas plus glorieux (6 février). Un portrait à charge en dernière page du journal, signé Renaud Girard : « Dans son dernier essai, De la guerre en philosophie (Grasset), BHL parvient superbement – car sa prose a, dans ce livre, la respiration de celle d'un Péguy – à théoriser le destin qu'il s'est fixé jeune homme, celui d'être un "intellectuel engagé". » Et le journaliste, de poser la bonne question : « Pourquoi Bernard-Henri Lévy a-t-il autant de détracteurs à Paris ? » C'est vrai, pourquoi ?

    Pourquoi l'hebdomadaire Paris Match (4 février) n'a-t-il consacré que trois pages à BHL en le couvrant d'insultes ? Un « cerveau brillant » peut-on lire ici, un « flamboyant virtuose » peut-on lire par là. En somme, « un type comme lui est un exemplaire unique. »

    Pourquoi ne lui offrir que huit pages dans Marianne (6 février) pour qu'il s'explique face à des contradicteurs, alors qu'il en aurait fallu seize ? [2]

    Pourquoi l'interviewer dans le Journal du Dimanche (7 février) et ne pas lui consacrer un numéro entier ? Pourquoi Le Figaro Magazine (11 février) se rabaisse-t-il à consacrer un article à ses débuts en philosophie et non pas à toute sa vie ? Et pourquoi, dans le Libération du 11 février, le massacrer, et massacrer l'un de ses ouvrages ?

    Cette campagne de promotion en demi-teinte, économe en louanges et en papier, a de quoi surprendre ! Un vrai lynchage !

    « Vous n'êtes pas épargné »

    Alors que BHL est de passage, le 8 février, dans « Le Grand Journal » sur Canal Plus, le journaliste Ali Baddou l'interroge : « C'est assez hallucinant la violence des textes qui ont été publiés là ces derniers jours à l'occasion de la sortie de ces deux livres. » C'est vrai, avec ce que l'on vient de lire, c'est ha-llu-ci-nant ! D'ailleurs - signe d'une violence extrême - BHL est privé des railleries et des interruptions qui sont la marque de fabrique de l'émission et il doit s'exprimer sans bénéficier de la moindre coupure intempestive. « Pourquoi est-ce que vous énervez autant ? » enchaîne Ali Baddou. Oui, pourquoi tant de haine ?

    Sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach a tout compris. Il prévient son invité inattendu – Bernard-Henri Lévy – que « la tornade pro et surtout anti-BHL va continuer de souffler ce matin sur Internet. » (10 février). De passage dans le « Soir 3 » sur France 3, Bernard-Henri Lévy est interrogé – avec violence – sur différents sujets d'actualité. Et le journaliste commet cette judicieuse remarque : « La philosophie, vous le dites, c'est un combat avec des haines, des rancœurs, des engueulades aussi, et de ce point de vue, vous n'êtes pas épargné . » (14 février).

    Personne ne l'épargne : un point de vue partagé par Le Monde qui consacre son entière page 3 à Bernard-Henri Lévy et qui, sous la plume de Josyane Savigneau, souligne – sans les nommer ( !) – que « radios, journaux, sites divers se sont déchaînés pour discréditer l'ensemble du travail de Bernard-Henri Lévy » (16 février).

    C'est indéniable : les journaux se sont « déchaînés » contre l'œuvre de BHL. Libération, par exemple (dont Lévy est actionnaire), dans un entretien fleuve (13 février), pose une série de questions d'une rare impertinence au grand penseur : « Quelle est la place de la philosophie dans votre vie ? » ; « La philosophie est une arme de guerre, mais contre qui ? » ; « Dans « Pièces d'identité », à la question : “Qu'aimez-vous le moins en vous”, vous avez cette réponse étonnante : “Ma part d'enfance” ». Etc.

    Invité sur TV5 (22 février), il doit affronter les salves d'un journaliste qui s'étonne : « Vous n'avez pas l'impression que parfois vous déclenchez des réactions incroyables ? » À quoi BHL répond modestement : « Je me suis si peu trompé en 32 ans qu'il a fallu qu'on trouve cette sympathique histoire Botul. » Si peu, en effet.

    Des réactions incroyables. Presque un boycott. France Culture ne l'invite que trois fois : dans « Questions d'éthique » (22 février) [3], dans « Les Matins » (16 février) et dans « La Rumeur du Monde » (le 13 février) animée par Jean-Marie Colombani. Ce même Jean-Marie Colombani ne le convie qu'une seule fois dans son émission sur Public Sénat (19 février). Et excepté quelques courageux médias, c'est le black-out complet : un clin d'œil sur TF1 (8 février), une apparition sur RMC (16 février). Et entre temps, une journée d'oisiveté complète : le 13 février, un passage sur RTL, un autre sur Paris Première, puis comme premier invité de « On n'est pas couché » sur France 2 (une émission enregistrée, il est vrai). Mais à part ça, pas grand chose. [4]

    Face à un tel déferlement de haine et à l'intolérable censure de sa victime, la résistance s'est organisée et Nicolas Demorand a rejoint la première ligne, en déclarant dans sa chronique « Tous azimuts » du 18 février 2010, sur France Inter : « Il y a dans tout cela quelque chose qui pue ». De quoi parlait-t-il ? Manifestement, ce n'était pas de la « meute » des hagiographes et des complaisants.

    L'adulation médiatique de BHL, en effet, ce n'est jamais assez. C'est pourquoi…

    … Voici l'article auquel vous avez échappé

    Nous ne parlerons pas de « l'affaire Botul ». On en a beaucoup parlé. Pas Acrimed. Sans doute est-elle révélatrice. Mais de quoi ? De la désinvolture de BHL. Mais quand celle-ci est traitée en galéjade, y compris par le principal intéressé qui la présente comme un canular, elle masque l'essentiel : les innombrables approximations et impostures dont BHL a jalonné sa « carrière » : depuis les livres qu'il a lui-même homologué comme les fruits d'une « nouvelle philosophie », jusqu'à ses reportages et enquêtes les plus récents. Son reportage « people » et partisan à Gaza, son enquête approximative en Georgie mise en cause par Rue89, son tourisme de propagande en Israël n'ont fait l'objet d'aucune critique dans les grands médias. Pour ne rien dire de ses voyages en Afghanistan et des douteux bricolages dans son livre sur Daniel Pearl [5] revisités par Le Monde diplomatique, mais jamais abordés par les grands médias. Que dire, si ce n'est que rien de tout cela n'est évoqué par les intervieweurs de BHL [6].

    Certes « l'affaire Botul » a suscité de salutaires éclats de rire. Mais, précisément parce qu'il s'agissait là d'une « bourde », la mobilisation des idolâtres a permis une fois de plus de faire diversion et de taire les impostures les plus graves de leur idole. Alors…

    Alors… nous ne reviendrons pas sur les palinodies de Nicolas Demorand (analysées dans un récent article). Rappelons simplement que ce dernier, après avoir pris la défense de BHL, annonçait : « Et pour le reste sachez que Bernard-Henri Lévy sera demain l'invité du 7-10 ». Oubliant d'ajouter que ce ne serait que la septième fois depuis septembre 2006… La suite, on la connaît. Un « coup monté », destiné à faire passer BHL pour une victime et à lui donner l'occasion de se défendre, parfaitement lisible dans le sketch mis en scène par des duettistes. Une interview faussement agressive, suivie, deux jours plus tard, le dimanche 21 février, sur France 5, d'un entretien réellement complaisant. Stratagème malin qui peut se résumer ainsi : taquinerie matinale et courtoisie dominicale.

    Nous ne dirons rien non plus des quelques articles qui, du moins dans les grands médias, ont moqué la « victime ». Ils furent finalement si peu nombreux que le tintamarre d'indignation qu'ils ont suscité devrait suffire à disqualifier ceux qui l'ont entretenu. Mais il n'en sera rien…

    Nous ne dirons rien du talent consommé avec lequel BHL se rend insubmersible, grâce à des médiacrates qui le sont autant que lui. La plupart des journalistes ont complaisamment interrogé l'omniprésent sur « l'affaire Botul » : après avoir salué l'élégance avec laquelle il a reconnu s'être fait piéger (en réalité, s'être piégé lui-même…), ils ont entonné à sa suite la complainte selon laquelle il serait pourchassé par une « meute » enragée.

    Nous ne dirons rien de cette rhétorique victimaire et mensongère, servie par BHL et ressassée par ses défenseurs face à la moindre critique, et qui fut relancée notamment, lors de la sortie du précédent opus qui dénonçait précisément la « meute ». Il suffit de lire ici même « BHL-Houellebecq et la meute des complaisants »

    Nous ne dirons rien du procès en antisémitisme, intenté contre les critiques de BHL sur la base d'un faux (relevé par « Arrêt sur Images ») : la prétendue fermeture du forum de Libération pour cause de propos insultants et antisémites, alors que le forum fut fermé préventivement afin de les éviter.

    Enfin, nous ne dirons rien, par charité, du point de vue de Ségolène Royal (paru dans Le Monde du 28 février) qui recycle le mensonge sur l'antisémitisme, avant de déclarer sa flamme à celui qui s'est enflammé pour elle et d'enrôler François Mitterrand au service de BHL et à son propre service.


    Mathias Reymond (avec Henri Maler)


    [1] En accès libre, c'est un comble ! Alors que BHL-Moi-Je a dû prendre les armes en accès payant sur le site du Point : « BHL déclare la guerre au "Monde diplomatique" ».

    [2] De mémoire d'acrimedien, jamais un invité n'avait eu autant la parole que BHL dans Marianne.

    [3] Ajout le 6 mars 2010.

    [4] A noter aussi, le 2 mars 2010, une invitation dans « le fou du Roi » de Stéphane Bern sur France Inter. (ajout le 6 mars 2010)

    [5] Dont la veuve dira, à propos de BHL, qu'il est un homme dont « l'ego détruit l'intelligence ».

    [6] La liste des impostures, bourdes et falsifications de BHL est encore longue. Le lecteur courageux pourra se plonger dans le dossier du Monde Diplomatique ou découvrir ce que nous avons publié.

  • Le Figaro refuse la « main de fer » d'Erdogan mais pas l'argent de ses partisans

    20 juillet, par Julien Salingue — "Déontologie ?" Pratiques et transgressions, , , 107991

    Les profits avant la déontologie.

    Le samedi 15 juillet, on découvrait dans les kiosques cette « une » du Figaro :

    ""

    L'éditorial donne le ton : « [Erdogan] veut une armée à sa botte, une justice et des médias aux ordres. Tout ce qui s'oppose ou émet la moindre réserve sur lui et son clan est balayé ». En pages intérieures, plusieurs articles sont consacrés à l'« ivresse autoritaire » du président turc, dans lesquels on apprend notamment comment « le président Erdogan a utilisé le putsch raté du 15 juillet pour s'arroger les pleins pouvoirs, durcir le régime et plonger le pays dans l'isolement ».

    C'est probablement pour rompre cet « isolement » que les autorités turques ont lancé une campagne de communication internationale à l'occasion de l'anniversaire du coup d'État manqué du 15 juillet dernier, destinée à réhabiliter l'image dégradée de la Turquie et du régime Erdogan. Une campagne qui s'appuie notamment sur l'achat d'encarts publicitaires dans des grands titres de la presse internationale comme… Le Figaro.

    Quelle n'a pas été en effet notre surprise lorsque nous avons découvert que dans la même édition du quotidien de Serge Dassault, on pouvait lire, en dernière page, ceci :

    ""

    Soit la version française de cette campagne de communication, avec un message, signé d'organisations turques et internationales, expliquant notamment ce qui suit : « après [la] tentative de coup d'État, une très importante lutte pour la démocratie a commencé pour la Turquie. La nuit du 15 juillet 2016, notre peuple, notre président, notre parlement, notre gouvernement, tous nos partis politiques, les ONG et toutes les parties de notre société ont défendu la démocratie ».

    Nous pourrions ironiquement saluer l'esprit d'ouverture du Figaro qui, après avoir constaté que le pouvoir turc était « isolé », permet à ses partisans de s'exprimer sur une pleine page dans le quotidien. Une belle leçon de pluralisme ?

    La vérité est sans doute plus prosaïque : l'achat de cet encart publicitaire a dû rapporter une coquette somme au Figaro qui, comme plusieurs de ses confrères, ne semble visiblement pas se poser de questions lorsqu'il s'agit de recevoir de l'argent, même lorsque celui-ci vient des partisans d'un régime qui veut « des médias aux ordres ».

    Chaque jour, Le Figaro arbore en « une » la célèbre phrase de Beaumarchais : « Sans la liberté de blâmer, il n'est point d'éloge flatteur ». Peut-être le temps est-il venu de remplacer cette citation par un autre aphorisme : « L'argent n'a pas d'odeur ».

    Julien Salingue

  • Les jeux de l'été d'Acrimed : champions en titres (2017)

    19 juillet, par Blaise Magnin — Faits et méfaits divers, 107992

    Après les éditions de 2014, 2015 et 2016, nous avons le plaisir de vous offrir le nouvel épisode de notre célèbre (?) jeu de l'été « Champions en titres ».

    Le principe est simple : parmi ces 30 titres, seuls 11 ne sont pas authentiques. Saurez-vous retrouver lesquels [1] ?

    Ce questionnaire est l'un des jeux de l'été publiés dans le numéro 24 de notre magazine Médiacritique(s).

    (cliquer pour agrandir et zoomer)

    ""
















    Les titres que nous avons inventés sont les suivants : 3, 4, 7, 8, 12, 14, 16, 21, 22, 26, 30. Tous les autres titres sont rigoureusement authentiques. Nos remerciements au Tumblr « À juste titre », source inépuisable de titres réellement improbables et improbablement réels.


    [1] ... avant de vous précipiter tout en bas de cette page.

  • Une leçon de journalisme, par Jean-Luc Godard

    17 juillet, par Denis Souchon — Critiques des médias et des journalismes, 107993

    Le présentateur du journal, Philippe Labro, alors âgé de quarante-six ans, est déjà un vieux routier des médias de grande diffusion (Europe 1, Marie-France, France-Soir, le JDD, Paris-Match, RTL, TF1). Il a publié deux romans, a réalisé cinq films (dont deux avec Jean-Paul Belmondo et un avec Yves Montand) et a écrit des chansons pour Johnny Hallyday et Jane Birkin.

    Ce n'est pas la première fois que les deux hommes se rencontrent puisque Philippe Labro a joué le rôle d'un journaliste prénommé Philippe (apparaissant dans une voiture siglée Europe 1, station de radio où débuta Labro Philippe) dans les quatre dernières minutes de Made in USA (1966) de Jean-Luc Godard. Cela explique sans doute en partie pourquoi au cours de l'interview ils s'appellent par leurs prénoms.

    Le contexte de cet entretien n'est pas indifférent. Depuis le 2 avril 1982, l'Argentine et le Royaume-Uni sont en guerre dans les îles Malouines, Géorgie du Sud et Sandwich du Sud. Cette guerre sera nommée en France « guerre des Malouines ». Elle se terminera le 14 juin 1982 par la reddition de l'armée argentine qui avait contesté au Royaume-Uni la souveraineté sur ces îles. Plusieurs semaines après le déclenchement de cette guerre, le journaliste entreprend d'interroger le cinéaste à son propos.

    La vidéo

    - Philippe Labro : « Mais dans trois semaines, qui peut vous dire et que pouvez-vous dire sur ce qui se passera dans le monde dans trois semaines Jean-Luc ? Hein ? »

    - Jean-Luc Godard : « Mais là pour l'instant ce que je peux dire : je peux rien vous dire sur les Malouines parce que je ne [Philippe Labro parle en même temps que Jean-Luc Godard : “Si, vous vous êtes exprimé.” ] sais pas ce qui se passe. »

    - Philippe Labro : « Si si, vous vous êtes exprimé. Mais nous ne savons pas non plus ce qui se passe, mais c'est peut-être déjà une information. »

    - Jean-Luc Godard : « Alors pourquoi vous ne le dites pas Philippe ? Et vous ne commencez pas votre journal en disant “Je ne sais pas ce qui se passe ?” »

    - Philippe Labro : « J'ai commencé mon journal, Jean-Luc, en disant "informations contradictoires et confuses, [Jean-Luc Godard parle en même temps que Philippe Labro : “Non, mais 'Je ne sais pas ce qui se passe. ' ”] l'Argentine dit une chose, Londres autre chose." »

    - Jean-Luc Godard : « "informations contradictoires", vous avez l'air de savoir que c'est "informations contradictoires". Dites : "Moi, chef d'Antenne 2, je ne sais pas ce qui se passe. "Moi, chef d'Antenne 2, je ne sais pas ce qui se passe." »

    - Philippe Labro : « D'abord je ne suis pas "chef d'Antenne 2", première information, deuxièmement »

    - Jean-Luc Godard : « Non, mais, "Moi, speaker, je ne sais pas ce qui se passe." Vous ne voulez pas dire " Je ne sais pas ce qui se passe." pour faire plaisir ? »

    - Philippe Labro : « Je ne suis pas "speaker" non plus, je ne suis pas "speaker" non plus, ça n'est pas une défini, ça n'est pas une bonne définition "speaker", Jean-Luc Godard. »

    - Jean-Luc Godard : « Ou du moins "Je ne vois pas ce qui s'est passé." Vous pouvez dire ça ? »

    - Philippe Labro : « Je n'ai pas vu ce qui s'est passé aux Malouines. [Labro, énervé, prononce cette phrase en haussant la voix.] Ça vous convient, ça vous satisfait ? »

    - Jean-Luc Godard : « Oui, voilà. »

    - Philippe Labro : « Très bien, merci Jean-Luc. Mais restez avec nous parce que le dialogue est intéressant. »

    La séquence est plus significative qu'il n'y paraît de prime abord.

    Philippe Labro selon Philippe Labro ne serait ni « chef » ni « speaker ». Il n'est pas alors « chef d'Antenne 2 », il ne deviendra vraiment « chef » que quelques années plus tard (voir « Annexe »). Mais en sa qualité de présentateur du Journal Télévisé il en est… le chef d'orchestre ! Philippe Labro ne serait pas non plus « speaker ». Piqué au vif, il proteste : « Je ne suis pas "speaker" non plus, […] ça n'est pas une bonne définition "speaker" ». Ce serait, croit-il, minimiser son rôle. Pourtant, il parle l'information et l'information parle par sa bouche. Mais quelle information ? Quelle information quand le « speaker » qui n'en serait pas un ne dispose d'aucune information vérifiée ?

    C'est à cette question que Jean-Luc Godard consacre un « droit de suite » : ce « droit de suite » que les journalistes sont supposés exercer quand ils obtiennent des réponses évasives ou dilatoires à leurs questions. À six reprises, il insiste pour que Philippe Labro dise qu'il ne sait pas ce qui se passe, jusqu'au moment où, excédé, le journaliste finisse par dire : « Je n'ai pas vu ce qui s'est passé aux Malouines. »

    Jean-Luc Godard, mine de rien, vient d'administrer une leçon de journalisme. Mieux vaudrait informer (car ce serait informer…) que l'on ne dispose pas d'informations effectives, c'est-à-dire dûment vérifiées auprès de sources croisées et concordantes, plutôt que de faire comme s'il en allait autrement et comme si le journaliste savait de quoi il parle. À quoi l'on pourrait ajouter : plutôt que de mentionner l'existence d'informations contradictoires qui n'en sont pas ou d'abuser du conditionnel qui protège de l'inexistence d'informations vérifiées.

    Denis Souchon


    Annexe - Post-scriptum : 35 ans plus tard...

    Depuis cette interview, Philippe Labro est devenu un véritable « chef » : il a été directeur des programmes de RTL de 1985 à 2000 et aujourd'hui il fait partie de la garde rapprochée de l'oligarque des médias Vincent Bolloré comme l'atteste son portrait en ligne sur le site de C8 [2] : « D'abord consultant pour Bolloré Média, Philippe Labro est à l'origine, avec Vincent Bolloré, de la création de Direct 8, dont il est vice-président [chef]. Il est également vice-président [chef] du quotidien gratuit "Direct Matin". (…) Philippe Labro anime [chef et speaker] depuis septembre 2008 l'émission hebdomadaire Langue de bois s'abstenir. Tous les samedis à 11h, un décryptage de l'info en 40 minutes autour d'éditorialistes renommés ! »


    [1] Rappelons qu' à l'époque il n'y a que trois chaînes de télévision en France, Acrimed et Internet n'existent pas et France 2 s'appelle Antenne 2.

    [2] Consulté le 19/3/2017.

0 | 12 | 24 | 36 | 48 | 60 | 72 | 84 | 96 |...


Suivre la vie du site RSS 2.0 | libéralisme-démocraties : Plan du site | Espace privé | SPIP