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Médias, propagande, unanimisme médiatique, journalisme démocratique

La libération des journalistes : un test pour la démocratie

L’illusion pédagogique

jeudi 9 juin 2005, par Patrick Mollaret

On analyse les raisons de l’unanimisme médiatique qui s’est révélé une nouvelle fois à l’occasion de la campagne référendaire. Cette uniformisation s’explique par le choix des journalistes de faire « de la pédagogie de l’Europe », avec la complicité des décideurs politiques. Cette posture ne leur permet pas d’être des citoyens vigilants vis-à-vis de cette construction. Pour que les journalistes redeviennent des citoyens participant à la vie démocratique, il nécessaire qu’ils passent de la posture du pédagogue à celui du polémiste. C’est la meilleure garantie de leur réelle indépendance.

L’enfermement

Sur maniprop.com, sur les forums et nombreux autres sites Internet, dans les bistrots, les protestations indignées face au discours médiatique unique se sont poursuivies suite au résultat du référendum sur la constitution européenne. L’issue de la consultation démocratique n’a en rien modifié l’attitude des principaux médias, suspectés de faire le jeu du oui. Lors de la soirée électorale, certains responsables du non (Vincent Peillon, Georges Sarre, Patrick Braouezec, Alain Krivine, Jacques Nikonoff, Gérard Filoche) se sont plaints d’être refoulés des plateaux de France 2 alors qu’ils y étaient conviés [1]. Le lendemain, une émission spéciale organisée par Arlette Chabot (directrice de l’information de France 2) faisait la part belle aux partisans du oui, largement majoritaires sur le plateau. Les médias dominants se font-ils fait l’écho de quelques retombées positives à attendre du vote non ? Jamais. Très majoritairement, le vote français est expliqué en des termes négatifs. On parle de mauvaise nouvelle pour l’Europe, de crise, de chef d’œuvre masochiste, de panne de la construction européenne, de discrédit français, de victoire de la propagande des menteurs, de poussée xénophobe. La victoire du non serait due à une réaction dominante de rejet de la part de « la France qui a peur ». Nos commentateurs veulent bien la comprendre (le pays va mal), mais pour la désapprouver aussitôt (en votant non, ça ira encore plus mal). La grille de lecture est limpide : la rébellion légitime, en se trompant de cible, a mis tout le monde dans l’impasse. Rebelles compris. C’est que le non serait une sorte de convulsion, d’exécration formelle de l’Europe, prise à tort comme bouc émissaire. Le non n’aurait de toute façon aucune visée programmatique, car il bénéficierait surtout du soutien des extrêmes et de quelques opportunistes, passés dans le camp du populisme. Le non ne sentirait pas bon. Face à un tel péril, nos commentateurs ne peuvent que contenir la résurgence de l’esprit franchouillard et populacier.

Il serait facile de poursuivre cet exercice rhétorique assez plaisant, mais, comme on le dit dans les revues scientifiques, le lecteur intéressé par ce type de contribution au débat pourra se reporter à July (2005), Colombani (2005), Guetta (à partir de 1992 et même avant), Glucksman (2005 et probablement encore après), Henri-Levy (2005 et probablement encore après), Duhamel (à partir de 1992 et pour encore longtemps). Cette liste qu’on pourrait allonger de dizaines de noms connus n’est pas une dénonciation, et l’idée d’une conspiration de ces « élites » dans le but de manipuler le peuple est inutile et sans intérêt. Je propose de partir du postulat plus noble que tous ces gens sont intègres, se documentent, réfléchissent. Ils cherchent à faire avancer une idée à laquelle ils tiennent. Ce sont les conditions d’exercice de l’activité journalistique qui nuisent au pluralisme, vital pour la démocratie. Nos journalistes sont enfermés et se barricadent (maintenant, apparemment, au sens propre). La possibilité ou non de sortir les « intellectuels médiatiques » de cet enfermement est un test sur l’état de la démocratie. Elle tient seulement à la possibilité ou non qu’ils sortent de leur posture de « pédagogue ».

La posture du pédagogue

Examinons les propos récents tenus par deux journalistes bien connus du paysage audiovisuel : Jean-Marc Sylvestre et Christine Ockrent. Je les crois représentatifs de l’état actuel du journalisme français. Interrogée sur ses partis pris, dénoncés par de nombreux téléspectateurs, Christine Ockrent n’est nullement acculée et choisit un mode de défense simple. Elle dit : « c’est comme si on reprochait à un journaliste qui fait un travail sur les OGM... d’être pro-OGM ». L’Europe, comme les OGM, doit donc être expliquée car c’est compliqué. Ce faisant, elle récuse le terrain sur lequel la question l’amenait, et affirme ne pas être une polémiste mais une pédagogue [2]. Ses interventions tentent d’expliquer le vrai et ses interruptions d’invités empêchent la propagation du faux. Si les partisans du non disent plus d’âneries que ceux du oui, il est logique qu’ils soient plus souvent interrompus. Mais en tant que porteurs d’âneries, pas en tant que tenants du non. La conception de Christine Ockrent sur le rôle du journaliste face à la construction européenne est la même que celle de Jean-Marc Sylvestre relative à l’économie. Il considère que l’économie est une science exacte et qu’il faut l’expliquer aux Français. Ces chroniques ne se veulent pas politiques, encore mois polémiques, mais éclairantes. Pour cette raison, il s’opposa, dans un premier temps, à un débat à l’antenne (France Inter) avec un autre économiste représentant un autre courant (Bernard Maris). Il y a finalement consenti pour quelques minutes par semaine. Le résultat, bien qu’intéressant par moment, est surtout une pétarade assourdissante où les deux belligérants ont à peine le temps de confirmer leurs postures respectives. Serait-ce le maximum acceptable ? Il faut craindre que oui.

L’époque du journaliste polémiste (ou : France Inter c’était mieux avant)

. Il est évident que la posture du pédagogue interdit aux journalistes d’être des acteurs ordinaires du débat démocratique. Ils doivent être ceux qui apportent les éléments du débat sans y participer. Ce ne sont pas des citoyens, mais plutôt des clercs [3], et même, actuellement, des clercs savants. J’ignore si les journalistes adoptent la posture du pédagogue par conviction ou par stratégie (cela serait un autre débat). Il est par contre certain que « l’objectivité scientifique », revendiquée par certains journalistes en lieu et place du débat public est mortelle pour la démocratie. Il n’ y a pas si longtemps, le rôle des éditorialistes était fort différent.

Je dois mon intérêt pour la politique à France Inter dans les années quatre-vingt. Je me souviens de deux éditorialistes : Dominique Jamet et Michel Cardoze. Dominique Jamet était présenté, dans un spot publicitaire, comme un brillant journaliste de droite, méfiant envers l’arrivée de la gauche au pouvoir. Michel Cardoze ne faisait, quant à lui, aucun mystère de son appartenance au Parti Communiste Français. Vous avez bien lu ! La grille d’information matinale de France Inter prévoyait explicitement un débat quotidien, à dix minutes d’intervalle, entre deux journalistes aux présupposés idéologiques opposés... et assumés. Ces deux là se répondaient, ajustaient leurs commentaires en fonction des arguments avancés la veille. Ce dispositif avait deux conséquences extrêmement positives. Premièrement, la confrontation de deux analyses permettait une construction dialogique des problèmes du monde de la part de l’auditeur. Aucun des deux chroniqueurs ne pouvait s’arroger le droit de faire de la pédagogie. La pédagogie est hors jeu dès lors que l’on accepte de se placer sur le terrain de l’idéologie. Deuxièmement, tous deux étaient des citoyens libres, évoluant dans un espace de liberté.

Depuis, la régression démocratique concerne l’ensemble des médias [4]. Cette régression n’est pas forcément une conséquence de la « mauvaise volonté » des directeurs de l’information. C’est la réfraction locale d’un phénomène plus large.

Le cercle des possibles étrangle la démocratie

Alain Minc, lors de la campagne présidentielle de 1995 soutenait la candidature d’Edouard Balladur. Ce fut pour lui l’occasion d’y promouvoir l’expression le « cercle des possibles », que l’on peut assimiler au cercle de la raison pratique. Le contour de ce cercle, c’est la frontière entre l’univers des décisions efficaces et celui des spéculations inopérantes. Il faut donc se maintenir à l’intérieur de ce périmètre. En sortir, c’est se perdre dans l’agitation brouillonne et impuissante. Un Wittgenstein ou un Carnap n’aurait fait qu’une bouchée de cette expression, en démontrant dans un même élan son caractère métaphysique, dépourvu de sens, tautologique. Elle donne l’illusion d’une description du monde alors qu’il se s’agit que d’un énoncé analytique qui ne renvoie à rien d’autre que sa définition tautologique. Je m’amuserai, une autre fois, à démontrer cette illusion.

Voyons pour l’heure en quoi le caractère dépourvu de sens de cette expression est la meilleure base pour son utilisation à des fins de propagande. Peu importe d’ailleurs qu’elle ait été conçue explicitement et à cette fin. Dans son usage courant, le mot possible peut être rapproché d’exécutable, et se réfère au monde objectif. Dire qu’il est impossible pour un humain de sauter 4 mètres de haut signifie qu’on est dans l’ordre de l’inexécutable. Mais affirmer, par exemple, qu’il est impossible renoncer à l’indépendance de la banque européenne signifie tout autre chose. C’est un autre jeu de langage qu’il faut bien décrypter, et qui s’illustre clairement avec un exemple qui me servira d’allégorie de la construction européenne. Une famille est sur les routes des vacances quand soudain, au cinquantième kilomètre, Julien s’écrie : « Papa, il faut faire demi tour, j’ai oublié mon doudou ! ». Et le père de répondre : « non Julien c’est impossible ». Ici, l’impossibilité de faire demi-tour signifie simplement la volonté de poursuivre la route. Le père, déjà engagé dans un processus, refuse de le différer ou de le remettre en question. Mais une telle impossibilité peut faire l’objet de négociation, et, de ce fait même, recouvre un tout autre sens. L’enfant pourra insister, devenir insupportable, sa maman pourra éventuellement soutenir sa requête afin de modifier la décision. Un tel champ du possible a aussi, nécessairement, une part d’arbitraire, car un autre père, face à la même requête, aurait pu répondre : « c’est possible mon enfant ! ». Par conséquent, si l’on devait parler de cercle des possibles dans ce domaine, il aurait nécessairement une frontière floue, directement dépendante de (1) qui conduit la voiture (2) des rapports de force dans la voiture. Ce ne serait, finalement, plus vraiment « un cercle », ou alors un cercle en perpétuelle négociation. C’est évidemment dans ce deuxième sens que réside la définition correcte de possible dans le champ politique. Ce qui est possible dépend directement de la volonté politique et des rapports de forces en présence dans le jeu démocratique. Il ne s’agit que des contraintes dues au processus dans lequel la collectivité est engagée. En énonçant ce qui est possible ou non, on se situe nécessairement dans le champ des valeurs que l’on veut faire avancer et voir triompher. Mais les journalistes, en collusion objective avec les dirigeants politiques de la pensée dominante, ignorent sciemment ce champ de force créé par les tensions autour de valeurs contradictoires. Ils sont souvent co-acteurs de la construction européenne plutôt que des citoyens vigilants vis-à-vis de cette construction. Le mot d’ordre est plutôt : en avant pour la pédagogie de l’Europe ! Alors, ils invitent les pilotes de l’Europe : Michel Barnier, Pascal Lamy et Valéry Giscard d’Estaing sont accueillis régulièrement, avec tous les égards. On ne polémique pas avec ceux qui expliquent comment on conduit l’Europe ! Les journalistes veulent contribuer à la « progression de l’idée européenne » et ne demandent jamais s’il faut faire demi-tour, changer de route, s’arrêter un peu ou casser la voiture [5]

Le maintien de cette posture tue le pluralisme. Le cercle des possibles n’ostracise d’ailleurs pas seulement l’extrême droite et l’extrême gauche (ce qui est déjà une atteinte à la démocratie), mais tous ceux qui formulent une requête incompatible avec notre marche en avant. Le sort de Laurent Fabius qui a osé répondre non à un texte qui devait nous faire avancer encore plus loin est révélateur, tout comme l’est la marginalisation plus ancienne de Jean-Pierre Chevènement. Le cercle est de plus en plus étroit. Mais en sortir équivaudrait à renoncer à la pédagogie de l’Europe, à prendre le risque de la panne. Plutôt que d’inviter des pilotes seuls, nous expliquant notre route, il faudrait alors organiser systématiquement des débats contradictoires : Barnier opposé Dupont-Aignan, Lamy à Mélenchon, Giscard à Chevènement. L’organisation en serait simple, mais cela reviendrait à reconnaître que le cercle des possibles n’est qu’une contingence politique, qu’il faut le placer dans le cadre des rapports de forces. Nous en sommes loin. Depuis le 29 mai nous assistons au même ronron, avec, pour certains journalistes, la hargne en plus.

Conclusion : sur l’indépendance des journalistes

Un journaliste qui fait la pédagogie de l’Europe est un journaliste qui fait la propagande du mode actuel de construction européenne, en covoiturage avec les décideurs politiques. Il n’est pas en position d’en permettre l’analyse. La libération des journalistes passerait tout simplement par la reconquête de leur indépendance. Pour l’instant, on ne peut que déplorer que l’esprit de Beuve-Méry, intraitable sur l’indépendance des journalistes vis-à-vis du pouvoir politique, ne soit plus qu’un slogan. Le fait que les journalistes révèlent des scandales et puissent « se faire la peau » d’un politique n’est pas un signe d’indépendance. Il ne s’agit la plupart du temps que de campagnes de presse, menées avec tous les moyens de communications nécessaires, éventuellement avec la complicité des hommes politiques eux-mêmes. Un jeu de massacre dans le microcosme politico-médiatique. Le fait qu’Edwy Plenel puisse mettre en avant « l’indépendance » du journal Le Monde face Pierre Péan et Philippe Cohen est rien de moins qu’une imposture. Car les journalistes d’aujourd’hui sont dans le jeu du pouvoir politique, et des acteurs de ce pouvoir. Certains animent des séminaires avec des décideurs, moyennant rétribution. D’autres, comme Edwy Plenel, cherchent à participer à la constitution des équipes ministérielles. L’indépendance de la presse, dans ces conditions, relève de l’incantation. Le débat sur l’indépendance de la presse n’a rien à voir avec celui de la sincérité (versus le cynisme) des journalistes, qui est sans intérêt. Je proposais d’ailleurs de partir du principe que les journalistes étaient sincères, pour la plupart d’entre eux. La question est bien plus générale car elle concerne l’état de la démocratie, la reconquête de la liberté d’esprit et de la citoyenneté. La collusion des journalistes avec le pouvoir politique n’est pas la meilleure garantie de cette reconquête. La campagne référendaire a pourtant montré que les Français n’étaient pas que des consommateurs d’information, mais des citoyens exigeants. En réponse, nous assistons à un resserrement des rangs, à l’intérieur du cercle de la raison politico-médiatique. Les journalistes semblent déterminés à rester prisonniers. Un signe fort inquiétant.

Notes

[1] On trouvera cette anecdote sur http://www.sud-aerien.org/breve1025.html, sur http://www.cnrj-referendum.org/ ou encore sur http://perso.wanadoo.fr/non-merci/

[2] cette posture a été affirmée plusieurs fois par la journaliste

[3] Je reprends ici l’analogie proposée par Régis Debray dans l’emprise. L’auteur y revient sur les violentes attaques qu’il a dû subir au moment de sa lettre ouverte au président de la république lors de la guerre déclenchée par l’OTAN contre la Yougoslavie. Il s’agissait selon lui davantage d’une excommunication que d’un lynchage.

[4] Même France Culture, malgré un plus grand standing, suit la même dérive unanimiste, puisque Alain Gérard Slama, Alexandre Adler et Olivier Duhamel qui interviennent dans la grille matinale ont des différences de points de vue assez minimales (ils étaient par exemple, et sans surprise, tous pour le oui). Le seul chroniqueur vraiment discordant, Miguel Benasayag, auteur du remarquable essai : le mythe de l’individu, a disparu voilà un an.

[5] Au lendemain de la signature du traité de Nice, Elisabeth Guigou a explicitement fait la comparaison entre les institutions européennes et un moteur de bagnole. En expliquant en substance que ce qui comptait pour un automobiliste était d’avoir une voiture en état de marche, pas de comprendre la mécanique. Les bras m’en sont tombés. Je croyais encore que la démocratie n’était possible que si les citoyens contrôlaient leurs institutions. Au lieu de protester, ce qu’aurait du faire n’importe quel citoyen censé, Stéphane Paoli a bruyamment approuvé cette brillante métaphore.

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