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Laïcité : une évolution nécessaire ?

La laïcité peut-elle être restreinte au traitement du fait religieux ?

samedi 21 mai 2005, par Jean-Léon Beauvois

Historiquement, la valeur de laïcité est associée à l’attitude de l’Etat à l’égard du fait religieux. Mais le monde a changé. L’Education nationale et les autres services publics ne sont plus les principaux appareils d’endoctrinement. Par ailleurs, ce qui s’oppose souvent aux religions dans la polémique sociale pourrait bien être non seulement l’idéal républicain mais aussi des religions civiles comme l’individualisme libéral.

La laïcité est une valeur qu’a très rapidement portée le projet républicain français. Son approfondissement doit relever d’une prise en compte tant de l’évolution de la société que de celle des doctrines et des idéologies qui peuvent être acquises par un endoctrinement des citoyens et ainsi menacer notre idéal de neutralité, de l’Éducation Nationale certes, mais aussi des autres Services Publics dans leur travail de formation des citoyens et d’aide aux citoyens. Si une doctrine religieuse nouvellement implantée en France peut menacer aujourd’hui cet idéal, nous devons reconnaître que c’est aussi le cas de l’idéologie individualiste libérale qui s’est récemment imposée comme la doctrine officielle de l’État, de ses institutions et de ses services publics.

Deux publicités diffusées par le service public de l’audiovisuel illustreront ce propos de façon liminaire.

Un homme qui en a visiblement assez de son travail et qui a décidé de tout abandonner. Il arrache son uniforme de cadre, jette son attaché-case, et il s’extrait de son univers de bureaux pour respirer goulûment, enfin dehors, la liberté retrouvée. Se présente alors à sa vue, comme venue du large, une somptueuse berline. L’homme, subitement pétrifié, réalise ce que son coup de tête va lui faire perdre. Il rajuste sa tenue comme il peut, récupère, piteux, son attaché-case. Il réintègre son bureau. On sait qu’il filera droit désormais.

Des enfants agités qui piaffent dans la cuisine. Assez typiques de nos chères têtes blondes, dès lors qu’elles apparaissent à la télévision, ils ont des exigences qu’ils tiennent à voir satisfaites. Chahut. Bruits de cuillères. Arrive leur jeune maman, évidemment souriante et propre sur elle. Elle brandit... un paquet de céréales au chocolat. Retour au calme ; gentils câlins. Oh, la bonne maman ! Reprise de la vie familiale plan-plan à travers un petit déjeuner riche en calories.

Ce ne sont là que deux publicités, des publicités comme adultes et enfants en subissent quotidiennement, assez souvent malgré eux. Sur les chaînes privées aussi bien que sur celles du service public de l’audiovisuel. Elles véhiculent pourtant deux arts de vivre, en fait deux modèles de personnes et de vie, deux options dont personne ne peut dire qu’elles sont universelles. 1. La sagesse et l’obéissance au travail comme accès des hommes à la consommation lumineuse ; 3. l’épanouissement de la femme comme mère qui sait faire consommer de petits bonshommes exigeants.

Le monde a changé

La laïcité est la valeur constitutionnelle qui traduit historiquement le refus de l’État d’accueillir une religion officielle et d’intervenir sur les croyances religieuses de ses ressortissants, notamment les plus jeunes, en rejetant, du sein de ses services et institutions, toute pratique d’influence en faveur d’un système de croyances particulier ainsi que toute pratique discriminatoire à l’égard de tel ou tel système de croyances. L’École publique, comme n’importe quel service public ou institution de l’État, se doit d’afficher sa propre neutralité et de garantir l’absence de toute tentative de dissémination de croyances en son sein qui viserait ses salariés et ses usagers. C’est là une valeur magnifique dont la France, non libérale à ce propos mais jacobine (cette valeur est d’ailleurs associée à l’idée de services publics), peut à juste titre s’enorgueillir et souhaiter le maintien. Il apparaîtra que l’auteur de ses lignes le souhaite tout particulièrement.

Lorsque cette valeur fut affirmée par la loi, les tenants de la laïcité avaient évidemment en tête les systèmes religieux de croyances. La France avait été trop longtemps la fille aînée de l’Église Catholique) et la mise en service de l’École publique obligatoire (et plus généralement de la fonction publique républicaine) donnait surtout alors à craindre l’influence des enseignants et de quelques fonctionnaires se trouvant au contact de la population. Ils formaient alors, avec la presse écrite supposée libre, le plus fort potentiel d’influences sociales concevables. Aux systèmes religieux de croyances, le déploiement de ce qui fut le débat public dans la première moitié du XX° siècle, avec l’essor dans la population de ce qu’on appelle « les idéologies », put conduire à associer, dans le même idéal de laïcité, les systèmes politiques et idéologiques de croyances. Aujourd’hui encore, l’École et l’Administration se doivent de garantir la neutralité politique de leurs salariés et l’absence de prosélytisme de la part de leurs usagers.

Le monde a changé. Même si ce sont des cas de prosélytisme religieux qui ont récemment imposé la reprise de la réflexion, on peut souhaiter, quelque cent ans plus tard, voir élargies la signification et la portée du concept de laïcité. Trois phénomènes ont de fait profondément bouleversé les termes à prendre en compte en ce début de XXI° siècle.

Le premier concerne l’évolution du militantisme politique des croyants. Lorsque nos pères républicains pensèrent la laïcité, les croyants les plus militants représentaient une mouvance catholique, droitière et assez active, potentiellement anti-républicaine, mais qui restait attachée à l’ordre social et à une certaine idée de notre culture [1]. Au cours du XX° siècle, les Catholiques ont peu à peu renoncé au prosélytisme et leurs divers militants se sont dispersés dans le champ politique, à droite, au centre et même à gauche. Seuls, perdurent aujourd’hui quelques noyaux d’intégrisme droitier qui n’affectent que très marginalement le fonctionnement de nos institutions, et de l’École en particulier. Tout au plus constituent-ils quelques menues réserves du Front National. Le principal danger vient d’ailleurs, et ce danger est international. Les risques de prosélytisme viennent en effet d’une religion non chrétienne portée par des émigrés, la religion musulmane, vécue par les français, malgré le nombre de croyants, comme un fait culturel exogène, un véritable implant difficilement assimilable. Ses tendances intégristes et prosélytes remettent en cause des valeurs que vous devons défendre, comme notre concept de République, mais aussi des valeurs dont nous devons interroger la réelle universalité notre culture, comme celles qui tiennent à notre appartenance au camp des sociétés libérales qui visent, elles-aussi et de façon intégriste et prosélyte, à imposer leurs concepts à travers le monde.

- Le deuxième tient au fait qu’aujourd’hui, le système médiatique (presse écrite, mais surtout télévision : journaux télévisés, jeux, télé-réalité, films et séries, publicités...) est, et de très loin, dans nos formes de démocraties, le système le plus efficient d’influence, et même d’influences inconscientes (voir l’ouvrage récent de Didier Courbet et Marie-Pierre Fourquet : La télévision et ses influences, Bruxelles, De Boeck). Nos jeunes passent plus d’heures devant leur téléviseur qu’en présence de leurs enseignants. Le discours publicitaire est pour eux plus saillant que les informations que peuvent donner maîtres et professeurs sur le monde actuel. Les pauvres enseignants ne pourraient pas grand-chose s’il leur prenait la lubie de lutter contre l’influence subtile des modèles télévisuels et publicitaires. On le voit bien à propos des marques, signes ostentatoires d’appartenance. On sait par ailleurs, c’est en tout cas ce que montrent des décennies de bonne recherche en sciences psychologiques et sociales, que le système d’influence médiatique affecte réellement, quoique à long terme pour ce qui est des grandes tendances, les visions du monde aussi bien des adultes que des enfants.

- Le troisième tient au fait que les États-unis ont gagné à plate couture la grande guerre idéologique qui a animé le XX° siècle, ce qui eut pour effet l’acceptation par leurs alliés, une acceptation posée comme définitive, de l’idéologie libérale. Le débat public (ou ce qu’il en reste) n’oppose plus désormais des systèmes idéologiques de croyances possiblement alternatifs, comme l’étaient il y a 50 ans la gauche et la droite, lorsqu’il s’agissait encore pour la première de « changer la vie ». Aujourd’hui, les prétentions conquérantes à l’universalité n’apparaissent plus nécessairement, comme ce fut longtemps le cas, dans des affrontements internes à notre République. Une idéologie institutionnellement dominante (dans les médias, dans les rouages de l’état et dans les instances internationales), l’idéologie individualiste libérale, qui est l’idéologie du capitalisme libre-échangiste, doit 1. entretenir sa domination en se posant comme seule porteuse de valeurs « universelles » : 2. maintenir de subtiles possibilités d’alternances internes dites « démocratiques » entre un libéralisme de droite et un libéralisme de gauche ; 3. faire face à des systèmes de croyances considérés comme venus de l’extérieur (l’intégrisme musulman) et 4. faire face à des systèmes de croyances acceptés comme internes à notre république, mais tenus pour « désinsérés », « protestataires », « marginaux », « en rupture avec nos valeurs fondamentales », voire « fantaisistes », bref non alternatifs,

Revoir l’étendue de notre concept de laïcité

Aussi bien, ces faits étant admis, trois questions doivent être aujourd’hui posées lors de toute réflexion sincère et sincèrement républicaine sur la valeur laïcité dans notre forme de démocratie. . 1.Doit-on persister à considérer que seuls les enfants sont des êtres influençables et que seuls nos enfants doivent être protégés par la laïcité des tentatives d’influence et des prosélytismes ?

2.Doit-on limiter le concept de laïcité aux seuls appareils administratifs d’État et refuser de l’étendre à cet autre système d’influence potentielle qu’est le système médiatique et qu’est, en particulier, le service public de l’audiovisuel ?

3.Doit-on rester confiné aux registres religieux et strictement partisan qui était ceux qui importaient au siècle dernier, ce qui revient à faire sans le dire de l’idéologie libérale, dans les diverses facettes qui assurent son efficacité sociale (à savoir un art de vivre consommatoire, une forme américanisée d’individualisme, le respect des hiérarchies sociales, une classification et une hiérarchisation particulières des droits humains...) la doctrine officielle de nos institutions ?

Les réponses qu’on apportera à ces questions auront, s’il s’agit de tenir sincèrement compte des réalités de notre temps, des conséquences non négligeables sur les tentatives formelles de réaffirmation du principe de laïcité. Il apparaît clairement que, seule, une réponse négative aux trois questions posées conduit à légiférer de façon étroite, comme on l’a fait récemment, en droit pour réactualiser la neutralité religieuse et éventuellement partisane de l’École publique, mais, dans les faits, pour y interdire aux musulmanes le port du foulard. Une seule réponse oui à l’une ou l’autre des trois questions conduirait à la recherche d’autres attendus et d’un autre dispositif. Nous ne pouvons être exhaustif dans le cadre de cet article. Arrêtons-nous, pour faire court, à trois implications d’une réponse négative à chacune de ces trois questions.

Laïcité et service public de l’audiovisuel. L’une de ces implications touche au service public de radio et de télécommunications. Le CSA devrait être chargé de veiller à la neutralité du service public, non seulement par l’examen des temps de parole réservés aux tenants des « partis », mais par l’examen serré des croyances et valeurs que disséminent par des processus d’influence souvent inconsciente les diverses émissions, les chroniques et les publicités (voir nos deux illustrations liminaires). Le CSA serait alors vite conduit à la conclusion qu’il convient, non seulement d’interdire dans le service public toutes les publicités qui touchent adultes et enfants parce qu’elles disséminent une vision non universelle du monde, de l’Homme et évidemment de la Femme [2], mais qu’il convient encore de reconsidérer l’ensemble du dispositif interne dans le sens d’un pluralisme généralisé. Ce pluralisme devrait être généralisé 1. dans le sens des émissions prises en compte (il faudrait analyser les séries aussi bien que les émissions politiques) et 2. dans le sens des registres de systèmes de croyances devant être ou représentés par un effectif pluralisme (ce qui est le plus facile) ou rendus inoffensifs par des techniques obligées d’autocensure (ce qui semble peu souhaitable et tout simplement impossible). Ne prenons ici le cas que de France Inter, une excellente radio au demeurant, mais dont l’affichage libéral et européen, véritablement, c’est le cas ou jamais de le dire : ostentatoire (avez-vous écouté le 7-9 ces derniers temps), peut choquer une partie croissante de la population non (encore ?) acquise au libéralisme et/ou à l’idée (libérale) européenne telle qu’elle est actuellement matraquée sur les populations. Cet affichage ostentatoire peut choquer, et choquer profondément, exactement comme une assistante sociale portant le foulard islamique peut à juste titre choquer les usagers de l’Administration publique acquis à la laïcité, ou encore comme une publicité montrant, entre deux sitcoms qui passionnent les teenagers, une femme conjugalement soumise et érigée en partenaire sexuel potentiel peut à juste titre choquer des adolescentes en recherche d’authentique émancipation.

Jusqu’où peut aller le rôle éducatif de l’École ? Une autre implication d’une réponse négative aux trois questions porte sur le rôle éducatif de l’École et des enseignants. On admet tous qu’à l’École ne peut être assigné un seul rôle, celui de transmettre des compétences et des savoirs avérés. L’École doit aussi « éduquer ». Et éduquer dans la laïcité. Si l’on refuse de poser l’idéologie individualiste et libérale sur le socle de l’universalité, si l’on refuse en conséquence d’accorder une valeur universelle à la forme d’individualisme que promeut cette idéologie, on peut craindre que les enseignants aient aujourd’hui du mal à trouver des référents pour leur rôle d’éducateur. Comment pourront-ils concevoir ce rôle si l’on en vient à poser qu’aider les enfants à s’affirmer (au besoin contre leur groupe), à « s’individuer » (souvent dans la consommation et de façon fantasmatique), à déployer un projet individuel (pour faire face aux violences de la vie sociale), à être sensibles à leurs différences (plus qu’aux communautés qu’ils héritent de leur position et appartenance)... que cette pédagogie relève bel et bien de la conception libérale de l’Homme dont on refuse l’universalité et dont la laïcité devrait en conséquence protéger les élèves ?

Oublier un peu l’individualité et approfondir la citoyenneté. Une implication enfin d’une réponse négative aux trois questions posées touche à ce que nous sommes en mesure d’opposer au prosélytisme de telle ou telle minorité comme valeurs républicaines (et seulement républicaines). Si nous d’aventure nous excluions les jeunes filles musulmanes voilées, non pour des raisons légitimes de laïcité, mais au nom d’une religion civile —l’individualisme libéral— celle-ci ayant pignon sur préaux, cours et salles, sans oublier les vestiaires, tout en acceptant d‘ailleurs que leurs frères et cousins portent jeans, tee-shirts et baskets et blousons de marque, nous ne pourrons qu’accentuer les clivages et les risques de perversion des communautarismes. Si l’École persiste à opposer à l’obscurantisme, non des idées purement et seulement républicaines, mais de soi-disant vérités du Bon Dieu déguisé en nouveau philosophe individualiste et libéral, notre combat pour la laïcité prendra l’allure d’une guerre de religion moderne à laquelle se livre bel et bien l’Occident. Mais si par contre nous refusons le statut d’universalité à nos dogmes culturels, nous devons reprendre les valeurs de la seule République afin de réfléchir, avec ces jeunes filles, à la meilleure façon de faire pour faire progresser les libertés et la dignité que doit garantir notre destin républicain commun. Réfléchir par exemple à la nature des pouvoirs auxquels nous sommes soumis, réfléchir aussi bien à ce que pourrait apporter de progrès plus de partage du pouvoir politique mais aussi et surtout plus de partage du pouvoir social dans notre république, voilà bien l’une des postures réellement républicaines (et peut-être universelles) que devrait permettre et même susciter l’École publique. La citoyenneté est née avec la conquête du pouvoir politique. Elle est consubstantielle à l’idée de pouvoir. Elle a donc énormément encore à exiger (voilà sans doute pourquoi l’on préfère aujourd’hui les individus aux citoyens). On peut parier gros que nos jeunes filles voilées trouveraient dans cette réflexion suscitée par l’École et les maîtres sur la nature du pouvoir politique et du pouvoir social (les pouvoirs qu’exercent les hommes politiques, certes, mais aussi celui qu’exercent les chefs, les enseignants, les médecins, les hommes, les parents…), et sur les possibilités de partage à venir de ces pouvoirs, plus de réelles opportunités d’émancipation qu’elles n’en trouveraient à simplement devoir arracher leur voile pour adopter quelque uniforme libéral aux marques ostentatoires et obligées pour ceux qui veulent s’affirmer et s’individuer. En vérité, d’autres qu’elles y trouveraient aussi leur compte.

La laïcité est donc une valeur ultrasensible à l’analyse qu’on peut faire à la fois de ce que sont les processus d’influence dans notre vie sociale et de ce que nos conceptions contiennent d’universalité potentielle mais aussi de relativité culturelle.

Notes

[1] Il n’est pas inutile de rappeler que l’Action Française, mouvement monarchiste, accueillait de nombreux catholiques et rejetait les protestants dans « l’anti-France ». De nombreux catholiques, ralliés à la République par réalisme, restaient néanmoins farouchement opposés à la laïcité.

[2] Vision de la femme peut-être plus avantageuse que celle que symbolise le port du foulard. Mais de là à dire aux jeunes filles qui enlèveraient leur foulard qu’elles doivent se couler dans l’image que donne la femme de nos publicités…

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