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influences inconscientes, manipulation et dégradation de l’individualisme

LES INFLUENCES SOURNOISES ET LES MANIPULATIONS ORDINAIRES Un entretien de Claude Rainaudi avec Jean-Léon Beauvois

individus, agents sociaux et autogestion

vendredi 21 octobre 2011, par Claude Rainaudi

J.-L. Beauvois vient de faire paraître son dernier ouvrage : « les influences sournoises. Précis des manipulations ordinaires ». On retrouve les grands thèmes de ses ouvrages antérieurs (Les illusions libérales ; traité de la servitude libérale ; Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens). Mais ces thèmes sont ici insérés dans un discours sur les influences et manipulations du quotidien et du lien de celles-ci avec une dégradation de l’individualisme qui a inondé le corps social : le soiïsme.

L’ouvrage que présente cette rentrée Jean-Léon Beauvois (Paris, François Bourin, septembre 2011) contient trois parties assez distinctes.

Dans la première partie portant sur « nos idées », il analyse comment ces idées sont influencées sans que nous en ayons conscience. Il le fait en présentant divers processus, précisément inconscients, processus décrits et établis par les disciplines psychologiques expérimentales (psychologie sociale, psychologie cognitive...). Ces processus (conditionnement évaluatif, simple exposition, modelage...) peuvent être mis au service de cette influence. Il s’attache ensuite à montrer que les médias, pour peu qu’ils ne soient pas réellement pluralistes, ne peuvent que réaliser des influences sournoises sur nos idées. C’est-là la « propagande glauque », foncièrement antidémocratique.

La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à « nos comportements » et à la façon dont ils peuvent être produits, toujours sans que nous en ayons conscience, par diverses formes de manipulations (pied dans la porte, leurre, law ball...). Cela le conduit à une présentation détaillée de la théorie de l’engagement, théorie qui peut rendre compte de ces formes de manipulation.

La troisième partie est consacrée à la connaissance que nous pouvons avoir de nous-mêmes et des autres. Beauvois pointe une forme de manipulation qu’il tient pour fondamentale et peut-être même inaugurale : l’étiquetage. Elle consiste à utiliser des mots qui donnent la valeur ou la dévaleur des actes et des jugements (intelligent, paresseux, dynamique...) pour à la fois produire et, soi-disant, expliquer ce que font les gens. De telles explications ne tiennent pas la route du strict point de vue scientifique. Mais elles permettent d’expliquer la réalisation des valeurs sociales par la valeur des personnes, ce qui est leur fonction idéologique, une fonction qui fait de cette « psychologie » un appareil au service de la reproduction sociale.

Ces trois parties ont un lien. Beauvois réfère en effet les processus décrits à trois sentences fondamentales de ce qu’il appelle le soiïsme qui est aujourd’hui dominant dans notre culture, et qui s’avère une forme dégradée de l’individualisme. Une critique de ces sentences « soiïstes » (partie 1 : faites-vous vos idées par vous-mêmes ; partie 2 : vous êtes libres ; partie 3 : vous portez la cause de votre excellence) nous éviterait nombre d’influences et manipulations sournoises. L’ouvrage se termine par une conclusion dans laquelle l’auteur défend une conception autogestionnaire du pouvoir social destinée à réinstaller les influences licites (argumentation, exercice du pouvoir) au coeur du fonctionnement social.

C.R. - Le Petit traité que tu as écrit avec Robert-Vincent Joule est maintenant célèbre, il s’agit sans doute de l’un des ouvrages universitaires les plus vendus en France, toutes disciplines confondues. Ton nouveau livre remet-il en cause son contenu ? Sinon, qu’apporte-t-il de plus au lecteur ?

J.-L.–B.. - Le « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » a près de 25 ans puisque la première édition est de 1987 ! Je n’ai pourtant pas le sentiment qu’il soit nécessaire d’en revoir aujourd’hui les bases conceptuelles et expérimentales. D’ailleurs, la deuxième partie du livre sur les Influences Sournoises est une reprise de quelques procédures manipulatrices décrites dans le « Petit traité » (pied dans la porte, law ball, leurre...) et de la théorie qui rend compte de leur efficacité, la théorie de l’engagement, à peine perfectionnée par rapport à ce qu’elle était en 1987 (et déjà quelque peu approfondie en 2002 dans la seconde édition du « Petit Traité »). Mais les Influences Sournoises ouvrent un champ bien plus vaste, les parties 1 (influences sur nos idées) et 3 (manipulation et production de la connaissance de soi et d’autrui) n’ayant aucun équivalent dans le « Petit Traité ». Les deux livres se complètent donc, je crois, avantageusement.

C.R.. - Considérant un lecteur novice, lui conseillerais-tu de commencer par le Petit Traité ou par Influences sournoises ?

J.-L.–B.. - Le Petit Traité est peut-être de lecture plus facile. C’est donc par lui que devrait commencer un lecteur peu familiarisé avec la psychologie expérimentale.

C.R.. - Jean-Léon, tes ouvrages génèrent un sentiment de grande étrangeté et de désillusion, au point que certains souhaiteraient quelquefois ne pas t‘avoir lu. Ce sentiment tient sans doute à trois points. D’abord, tu donnes l’impression à ton lecteur de vivre dans un monde de fous, dans un monde où les gens ne voient les choses qu’au travers d’illusions, de biais, d’erreurs… Ensuite, tu pousses ici, avec l’analyse des influences sournoises, vers des limites peu communes la critique de toute introspection, de tout savoir sur soi, de toute analyse des raisons pour lesquelles on fait ce que l’on fait et on pense ce que l’on pense. Enfin, tu nous présentes comme des pièges certaines prescriptions essentielles qui sont au cœur de notre culture et auxquelles les gens sont attachés, comme « soyez libres », comme « faites vos opinions par vous-mêmes »… en prétendant qu’elles font de nous de la pâte à manipuler. Ai-je bien compris ?

J.-L.–B.. – Tu as certainement compris la signification des éléments théoriques et expérimentaux à partir desquels j’argumente. Ce que tu viens d’évoquer n’est pas un simple parti pris de ma part et correspond bel et bien à une réalité expérimentale. Il faut une sacrée dose d’obscurantisme pour dire avec la superbe des ignorants qu’on ne croit pas aux influences inconscientes, aux biais cognitifs et plus généralement aux disciplines psychologiques expérimentales qui mettent ces influences et biais en évidence. Tu as certainement bien compris ce premier niveau de discours. Mais je ne suis pas sûr que tu aies compris la problématique sociale qui me conduit à présenter ces faits et ces argumentations. Je ne veux absolument pas déprimer mon lecteur ! Ce n’est pas là mon but.

C.R.. – Nous y viendrons. Mais vivons-nous, oui ou non, dans un monde de fous ?

J.-L.–B.. – Je ne le crois pas, mais j’avoue qu’il m’arrive parfois de me le demander. Quand j’entends des penseurs éminents, et éminemment respectables, parler de cet être qu’est l’individu d’aujourd’hui et nous dire que cet individu est attaché à l’égalité, à la liberté, à la vérité, entre autres valeurs, je me demande si je vis dans le même monde social qu’eux. Peut-être est-ce moi qui suis schizophrène, après tout. Mais comment peut-on dire que notre individu « post-moderne » est attaché à l’égalité quand il vit sans s’enfuir dans une société parfaitement inégalitaire, une société qui tend vers l’oligarchie, et qu’il vote pour des personnages politiques dont on peut être sûr qu’ils maintiendront un régime inégalitaire et tendanciellement oligarchique parce qu’ils n’ont pas ou plus d’alternative ? Comment peut-on dire que cet individu est attaché à l’égalité quand il s’abandonne si volontiers à un appareil télévisuel dont on sait qu’il crée, surtout chez les plus défavorisés, du retard scolaire et de l’illettrisme, donc un appareil qui renforce les inégalités. Comment peut-on dire que notre individu est attaché à la liberté quand on sait qu’il fonctionne sans s’enfuir dans des structures hiérarchiques, des structures qui sont le contraire conceptuel de la liberté, même lorsqu’on assaisonne les requêtes d’obéissance (autrement dit les ordres) avec des techniques manipulatrices comme l’étiquetage, techniques qui font que le pouvoir fonctionne tranquillement, sans vous tomber droit sur la gueule comme autrefois. Comment s’étonner que l’obéissance reste une réponse modale ?

C.R.. – Pour toi, les techniques « modernes » de leadership, comme disent les étasuniens, sont des techniques de manipulation…

J.-L.–B.. – Les structures organisationnelles sont restées dans la grande majorité des organisations des structures hiérarchiques ou des dérivées des structures hiérarchiques. Alors, pourquoi ne pas reconnaître qu’elles impliquent que certains donnent des ordres (ça s’appelle le commandement) auxquels d’autres doivent obéir ? Pourquoi enrober cette réalité structurelle d’illusions ?

C.R.. – Nous ne sommes donc pas attachés à la liberté et à l’égalité…

J.-L.–B.. – Je crois que nous y sommes attachés, mais dans l’imaginaire. Plus exactement nous sommes imprégnés d’un système charmeur de phrases et de représentations concernant ce que nous sommes, un système qui s’est déployé au sein de notre culture durant le XX° siècle. Il est aujourd’hui parfaitement disséminé dans la population. Il constitue ce que Lippman appelait en 1922 un « pseudo-environnement » idéal pour les propagandes. Nous l’avons d’ailleurs hérité pour une bonne part, via la télévision, de la guerre idéologique qui a animé le XX° siècle. Ce système est plus ou moins élaboré, plus ou moins articulé, plus ou moins constitué en discours selon qu’il nous vient des philosophes ou qu’il inonde les slogans journalistiques. Il traite surtout des significations que nous attribuons volontiers à nos actes et pensées sans s’occuper sérieusement des déterminations de ces mêmes actes et pensées. Celles-ci nous échappent le plus souvent. Ce discours est beau, il est attractif, il nous dote d’une aimable profondeur, il remplit certainement sa fonction idéologique (les gens croient qu’ils aiment l’égalité et la liberté non dans l’imaginaire mais dans le réel, donc que notre société, puisqu’ils y vivent, est libre et égalitaire contrairement à d’autres qu’on leur montre complaisamment tous les jours). Pourtant, ce système de phrases et de représentations ne rend aucunement compte de ce que font les gens. Je veux dire de ce qu’est l’existence sociale concrète des gens, lorsqu’on observe leurs propos et leurs actes entre le moment où ils se lèvent et le moment où ils se couchent pour vivre une vie réelle. Il n’est tout simplement pas vrai, lorsqu’on regarde comment ils fonctionnent concrètement, que nos « individus » sont tendus vers la vérité, qu’ils sont libres, qu’ils sont autodéterminés, qu’ils se font leurs idées par eux-mêmes, que leurs changements d’attitudes ou de comportements relèvent de « prises de conscience », qu’ils montrent de la consistance entre leurs actes et leurs idées etc. Je pense que le sentiment d’étrangeté que peut éprouver mon lecteur tient au fait, d’abord, que je ne prends pas à mon compte ce système de phrases et de représentations dont on entend des extraits tous les jours, notamment à la télévision ; ensuite, que les recherches que je présente conduisent à en faire la critique.

C.R.. – La critique que tu en fais n’est pas réellement frontale…

J.-L.–B.. – Certes, je n’ai jamais écrit un chapitre intitulé : « les gens ne sont pas libres ; démonstration » ou « les gens ne se font pas leurs idées par eux-mêmes ; démonstration », si c’est ce que tu veux dire. Je suis et je reste un psychologue social qui réfléchit à partir d’effets expérimentaux. C’est là mon identité, et j’ai la faiblesse d’y tenir. Ce que je crois pouvoir montrer avec mes biscuits scientifiques, c’est que ces axiomes du discours dominant comme « les gens doivent se sentir libres », ou « les gens doivent se faire leurs idées par eux-mêmes » produisent dans les faits le contraire de ce qu’ils énoncent. Des années de recherche montrent qu’il est important que les gens se croient libres quand on veut manipuler leurs comportements, donc les délester de toute liberté effective. On ne manipule pas un homme lorsqu’il pense ne pas être libre de faire ce qu’on lui demande de faire. S’il obéit, il sait qu’il obéit. Il ne donne pas de significations charmantes à ce qu’il fait. Il ne s’auto-étiquette pas comme étant ceci ou cela qui explique ce qu’il fait. Il est par ailleurs important que les gens soient attachés à se faire leurs idées par eux-mêmes pour que soit ouverte la voie aux influences inconscientes qui vont façonner leurs opinions de base. Les influences inconscientes et la propagande glauque perdent de leur efficacité lorsqu’il y a débat, argumentation persuasive, donc lorsqu’il y a acceptation par les citoyens d’une influence licite, démocratique, sur leurs idées. Ce ne sont peut-être pas là des critiques frontales, mais cela me suffit bien.

C.R.. – Les individus ne sont donc pas ce qu’on pense qu’ils sont. Soit, on finit par te croire, les faits que tu évoques étant difficilement contestables par un rationaliste honnête. Mais si l’on sait déjà qu’ils sont manipulables (tu dis que l’individu est l’être le plus manipulable qui soit) et qu’ils n’ont pas accès à la connaissance d’eux-mêmes (tu dis qu’ils ne peuvent connaître que la valeur qu’ils ont dans le système et non ce qu’ils sont), que peut-on attendre d’eux ?

J.-L.–B.. – Déjà, je n’aime guère le concept d’individu, dès lors qu’on va au-delà de sa signification biologique : « un exemplaire de l’espèce sapiens sapiens » et qu’on en fait un mythe social du type de l’oncle Sam, donc un imaginaire pour les personnes qui est aussi une vraie réalité sociale. C’est l’erreur fondamentale de la psychologie académique que d’avoir traité de cet « individu » et non de l’exemplaire de l’espèce sapiens sapiens. Je suis même en parfait accord avec le Lalande qui trouve qu’individualisme est un très mauvais terme. Pourquoi ? Parce que notre « individu » ne nous apparaît plus, ne peut plus nous apparaître comme un exemplaire de l’espèce. C’est qu’il est donc autre chose dans le registre de l’idéologie. Il est, ce qu’il conteste d’ailleurs véhémentement, une pure création sociale à géométrie variable. Je préfère, pour parler de mes semblables, ou bien « les gens » ou bien « la personne » qui sont des concepts moins illusoires et moins marqués au plan idéologique. Mais c’est là un détail terminologique. Je traduis donc ce que tu me demandes par « que peut-on attendre des gens ? ». Cette question est plus facile, car dans « les gens », il n’y a pas beaucoup d’individus ; il y a surtout des mères de famille, des ouvriers, des enseignants, des étudiants… bref des agents sociaux qui ne se cachent pas derrière le petit doigt de l’individualité. Ils sont caractérisés par leurs identités sociales de mère de famille, d’ouvrier, d’enseignant, d’étudiant… Les gens ne sont pas des individus. Ce n’est pas pour rien que dans la littérature psychologique supposée scientifique, on vous demande souvent de ne plus écrire « people », mais « individuals ». Et c’est des agents sociaux, parce qu’ils ont des projets sociaux en rapport avec leur place sociale, qu’on peut attendre quelque chose de nouveau, ce qu’on ne peut attendre de cette masse d’abstractions psychologiques qu’on appelle « les individus » socialement produits et façonnés pour être massifiés, passifs, consentants et manipulables. Qui par définition refusent d’être « encartés », refus qui équivaut à une promesse de vacuité.

C.R.. – Alors que peut-on attendre des agents sociaux ? Ils doivent bien endosser leur peau d’individu, non ?

J.-L.–B.. – Je crois qu’on devrait souhaiter précisément qu’ils renoncent, au moins provisoirement, à cette peau. Qu’ils parviennent à oublier ces idées émollientes qui constituent les nouvelles chaînes idéologiques qui ont remplacé celles dont nous avaient équipés les religions et la culture judéo-chrétienne et qui donnent à l’individualité d’aujourd’hui la fonction d’une nouvelle promesse de paradis, un paradis situé aussi loin que l’ancien des choses concrètes et de l’existence sociale. Par exemple « soyez vous-mêmes », « assumer votre liberté », « faites vos propres idées par vous-mêmes », « sentez-vous responsables », « votre vérité est en vous-mêmes », « faites des projets personnels », « vous pouvez être un individu formidable même si la société vous malmène », « vous êtes tous différents les uns des autres et tous particulièrement beaux », etc., tout cela qui n’est « que du bonheur » (quelle expression sotte !). Cette peau, comme tu dis, évacuée, les agents sociaux pourraient alors, plutôt que d’oublier le social, ce à quoi les doctrines libérales incitent les « individus », réfléchir plus objectivement au sort que leur réserve la société et se demander si ce sort est tout simplement acceptable. Ils pourraient alors se ré-intéresser au pouvoir social dans lequel ils fonctionnent pour y prendre la part qui me semble leur être due. Je crois qu’avec ce retour vers l’analyse des situations concrètes de l’existence sociale, il y aurait la possibilité d’un réel redémarrage de l’Histoire.

C.R.. – Ce ne peut être, a priori, que par l’action collective.

J.-L.–B.. – Certes.

C.R.. – Soit. Que fais-tu, je ne dis pas des individus, mais de l’individualisme en tant que doctrine ? Doit-on y renoncer aussi ? Il ne semble pas très friand d’actions collectives…

J.-L.–B.. – Tu te trompes. D’abord, quelques expériences récentes, au niveau national mais surtout au niveau des organisations, ont montré que les acteurs sociaux attribuaient toujours quelque vertu à l’action collective. Et il y en aura d’autres. Ce qui est à mes yeux quelque peu regrettable, c’est qu’on les ait peu à peu amenés à renoncer à l’idée qu’ils pouvaient être concernés par le pouvoir en tant que tel et qu’ils pouvaient le revendiquer par l’action collective. Quant à l’individualisme, je prétends qu’il fut longtemps une doctrine indispensable, lorsqu’il se présentait comme la défense des personnes contre les arbitraires avancés comme « supérieurs » et qu’il plaçait la valeur « personne humaine » au-dessus de tout autre valeur, notamment au-dessus des « causes » et des « vérités » d’ordre supérieur auxquelles on veut soumettre cette personne. On lui doit le concept de droits humains. On lui doit des actions collectives en faveur de personnes malmenées pour des raisons prétendues d’ordre supérieur. Pensons à l’affaire Dreyfus. Cet individualisme classique, qu’on trouve d’ailleurs déjà chez des sophistes comme Protagoras, s’est aujourd’hui considérablement perverti : il n’oppose plus la personne aux pouvoirs et aux arbitraires, mais aux groupes, aux autres, comme dit la chanson, au social. Il n’est plus le culte de la personne humaine et de ses droits, mais le culte du soi et de sa luisance. Ce qui, tu en conviendras, est très différent. On peut avoir un soi reluisant tout en utilisant des technologies objectivement liberticides et n’y trouver « que du bonheur ». C’est pourquoi j’ai appelé « soiïsme » cette dégradation de l’individualisme. La personne humaine peut souffrir d’une organisation aliénante du travail et y être malheureuse alors que le soi peut y rester parfaitement charmant et gratifiant. C’est ce nouvel individualisme qui vous conduit à répugner à l’action collective puisqu’il promeut un « individu » qui n’a rien à attendre du social, de ce social dans lequel il ne peut, c’est ce qu’on lui serine, que s’aliéner. Je n’ai rien à faire de cet individualisme-là qui est un vrai cancer idéologique.

C.R.. – En somme, tes travaux se présentent surtout comme une approche de certaines perversions et illusions de l’individualité, et même de ce qu’on appelle, à présent, la démocratie, qui accompagnent ce nouvel individualisme dont on nous abreuve quotidiennement. Mais tu demeures tendu vers un nouveau projet social, plus précisément un projet qu’on peut dire autogestionnaire. Sur ce point as-tu, comme tu dis, des biscuits scientifiques ? Restes-tu un psychologue social ?

J.-L.–B.. – Quand je me livre à l’analyse du pouvoir social à l’aube du néolithique, je pense le rester. Le regard que je porte sur les groupements humains qui attestent la naissance du pouvoir social est le regard d’un psychologue social. Mais je ne le suis plus, je ne suis plus alors qu’un citoyen, lorsque je défends un projet autogestionnaire et de renouveau démocratique. Ce sont là des choix idéologiques et politiques qui concernent le citoyen et les agents sociaux. Rien à voir avec l’individu.

C.R.. – Fais-moi plaisir. Imagine que tu sois en position de conseiller les gens de pouvoir. Quelles mesures immédiates et significatives proposerais-tu dans la perspective de ce projet autogestionnaire ?

J.-L.–B.. – Je vais donc me faire plaisir moi aussi, dans un jeu complètement irréel. Le politique ne devant surtout pas être coupé du social, le projet autogestionnaire passe d’abord, j’y insiste, par un renouveau de la démocratie, par la fin de ce que nous avons appelé la propagande glauque, et par la mise à distance des idées émollientes du soiïsme dont je viens de parler. C’est par là qu’il faut commencer. D’où quatre mesures immédiates (en tout cas urgentes) pour le seul renouveau de la démocratie qui doit devenir une démocratie de débats pour citoyens plutôt qu’une démocratie de consentement et de prétendue fin de notre Histoire pour individus. Je pense que le débat sur le pouvoir et sa distribution viendrait alors nécessairement peu après, tant au niveau politique qu’au niveau social.

C.R.. – Alors, ces mesures ?

J.-L.–B.. – Les voici.

1. Réduire provisoirement le temps télévisuel à trois heures par jour. 2. Interdire purement et simplement le marketing politique et n’accepter la publication de sondages que tous les six mois. 3. Imposer un véritable pluralisme politique dans les médias (une véritable représentation de l’ensemble du spectre politique). 4. En finir avec l’idée qu’il y a lors d’une élection des « principaux » et des « petits » candidats. Tous les candidats doivent avoir le même accès aux médias. (Note à ce propos que c’est là un critère de liberté d’une élection qu’utilisent les experts occidentaux lorsqu’ils vont surveiller une élection exotique, ou une élection dans un pays qui ne leur plaît pas.)

C.R.. – Quel choc ! Tu veux en fait annihiler les prétentions du quatrième pouvoir et des commentateurs !

J.-L.–B.. – Des gestionnaires guindés et des profiteurs du marais politique actuel. Je ne dis pas des journalistes. Ce n’est pas là de la pure provocation. Chacune de ces mesures peut être justifiée par ses effets attendus et l’incidence de ces effets sur la vie démocratique. Regarde l’élection actuelle : tu ne penses pas qu’elle aurait une autre gueule du strict point de vue démocratique si Lepage et Arthaud avaient les mêmes chances médiatiques de nous atteindre (et donc de nous convaincre) que les déclarés « principaux candidats » si à l’aise dans le marais des questions et réponses normatives et reproductrices ? Mais tu conviendras que ces mesures demanderaient un énorme courage politique, et surtout une conception particulièrement exigeante de la démocratie que nos représentants et nos chroniqueurs et éditorialistes n’ont sans doute pas. Elles nous sortiraient de fait du paradigme politique des « démocraties libérales », constitutivement oligarchiques, dont la « démocratie » américaine reste le modèle. Ces mesures relèvent pourtant de l’hygiène publique et démocratique la plus élémentaire et en outre, pour la première, d’une exigence de santé publique et de tranquillité de nos routes et de nos rues (voir l’article de Courbet ; on a récemment pu calculer la perte en espérance de vie que produit une heure de consommation télévisuelle). Elles permettraient de réconcilier les concepts de république et de démocratie, aujourd’hui quelque peu en disjonction. Mais je sais bien qu’elles feront rigoler ceux pour qui la vie politique en démocratie n’est qu’un spectacle et qui prétendent que c’est ainsi qu’elle satisfait des Français qui n’ont aucune appétence pour les débats d’idées. Ce sont généralement les mêmes qui voient la démocratie comme un système de décisions politiques nécessairement oligarchique, le peuple, trop affectif, incompétent et mal informé, ne pouvant qu’approuver ou, un temps, mais un temps seulement, maugréer.

C.R.. – La démocratie autogestionnaire que tu prônes est-elle compatible avec des citoyens si aisément manipulables et soumis aux influences sournoises ?

J.-L.–B.. – Lorsque les citoyens débattent, et qu’ils le font dans une démocratie où les médias sont réellement pluralistes et entièrement dégagés des exigences de l’audimat, donc du spectacle, le problème des influences sournoises et des manipulations n’a plus la même acuité. La voie du volontarisme des uns et des autres se trouve dégagée. Et celle des arguments des uns et des autres. Car vois-tu, les seuls concepts que je peux opposer aux influences sournoises, aux manipulations et illusions qui font flores, ce sont les concepts de projet social, d’argumentation, d’analyse des situations concrètes de l’existence et de volontarisme.

C.R.. - Pour finir, je voudrais revenir un peu sur ce "scandale télévisuel" auquel tu as participé, popularisé sous le nom de Jeu de la Mort. On a pu constater, au grand dam de certains, que la fameuse Expérience de Milgram est toujours d’actualité. On peut s’en désoler mais difficilement le nier en restant honnête. Ton nouveau livre explique-t-il les résultats obtenus et vois-tu une porte de sortie à cette banalité de l’obéissance ?

J.-L.–B.. - Le « Jeu de la mort » a effectivement reproduit dans un contexte institutionnel nouveau (le contexte télévisuel) des résultats obtenus par Milgram et de nombreux autres chercheurs dans un contexte de recherche universitaire. Ces résultats montrent que dans une situation où une personne détenant une autorité à laquelle nous sommes soumis (structurellement ou provisoirement) nous demande de faire quelque chose de très problématique et même d’immoral, notre réaction modale reste l’obéissance. Il n’y a rien là de très surprenant. Notre apprentissage de l’obéissance en famille, à l’école... nous prédispose à fonctionner convenablement dans les structures hiérarchiques qui sont les structures les plus courantes dans notre société. Ces structures excluent le plus grand nombre d’agents sociaux de l’exercice du pouvoir social et reposent sur le présupposé de leur obéissance quasiment inconditionnelle. Je ne peux le jurer, mais je le suppose et je l’espère : la mise en oeuvre de projets autogestionnaires, et donc la participation des agents sociaux à l’exercice du pouvoir qui s’exerce sur eux, pourrait casser les habitus d’individu obéissant. La reprise de ces recherches dans des univers non hiérarchiques donnerait alors, peut-être, des résultats différents.

C.R.. – Je te remercie de tes réponses et je souhaite à tes futurs lecteurs de se poser beaucoup de questions.

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