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La télévision produit-elle de la violence ?

L’influence des programmes télévisuels violents sur les enfants et les adultes

agression, violence, modelage télévisuel

dimanche 14 mars 2010, par Didier Courbet

Cette note [1] propose une synthèse des principales recherches sur l’influence des programmes et images violents sur les enfants, adolescents et les adultes. La mise sur Internet de cette note fait suite à la diffusion sur France 2 des deux émissions « Le jeu de la Mort » et « du temps de cerveau disponible » les 17 et 18 mars 2010 (réalisation : Christophe Nick). Cette note de synthèse avait fait l’objet d’une conférence effectuée à Nice en 2002. J’ai remis à jour certaines références.

Si l’on écoute le grand public, c’est un lieu commun : les films, programmes et images violents rendent les enfants mais aussi les adultes plus violents. Les médias ont souvent relaté des faits divers qui semblent confirmer cet adage. Par exemple, en France, après avoir visionné le film Scream un adolescent déguisé avec les mêmes vêtements que le tueur du film a assassiné une de ses copines en reproduisant les gestes du tueur. À la sortie du film Spiderman, un enfant s’est jeté par la fenêtre d’un immeuble pour voir s’il parvenait à voler comme le héros du film. Toujours selon les lieux communs, on accuse la télévision, le cinéma ou les images violentes d’être l’une des principales causes de la violence sociale, de la délinquance, de viols, et, plus généralement, d’une partie des dysfonctionnements de notre société.

Les scientifiques tentent de dépasser ces lieux communs pour étudier les réels impacts de la violence télévisuelle sur les individus. Plusieurs disciplines scientifiques s’intéressent à cette question : les sciences de la communication, la psychologie sociale, la sociologie mais également la recherche médicale. Il y a plus de 10 ans, l’Académie américaine de médecine pédiatrique (médecine des enfants) tirait déjà le signal d’alarme : elle avait recensé plus de 3500 recherches scientifiques montrant le lien entre les images violentes et les comportements violents [2]. Nous nous intéressons ici à quelques recherches majeures réalisées dans un contexte de psychologie sociale. Quels sont leurs résultats ? L’objectif de cette note de synthèse est de faire un point sur les principales conclusions des recherches scientifiques sur ces questions . Pour montrer la rigueur scientifique des recherches intéressons-nous d’abord aux méthodes utilisées par les chercheurs.

1. La pluralité des méthodes de recherche et quelques résultats

Les psychologues et chercheurs en communication s’intéressant à l’impact de la violence cherchent aussi à expliquer la manière dont la violence télévisuelle influence les personnes. Trois types de méthodologies sont le plus souvent utilisées dans les études sur les effets psychologiques et sociaux des programmes violents sur les adultes et les enfants.

L’enquête corrélationnelle porte sur un très large échantillon représentatif de la population générale. Dans une célèbre enquête corrélationnelle sur les effets des programmes violents, Greenberg (1975) a constaté « une corrélation faible mais significative » entre un taux élevé d’exposition à des programmes violents et l’agressivité sociale des téléspectateurs. Des détracteurs ont indiqué que le lien de cause à effet est difficile à déterminer : il est possible que ce soit les personnes déjà agressives qui regardent de tels programmes. Dans ses études de " cultivation ", Gerbner montre, quant à lui, que plus les personnes s’exposent à la télévision et, notamment, à ses contenus violents, plus elles perçoivent le monde comme étant violent et plus elles se sentent en insécurité. Cette distorsion dans la perception de la réalité est significative chez les personnes qui ont un bas niveau d’éducation et chez celles qui habitent dans des quartiers où il y a déjà un taux d’actes incivils supérieur à la moyenne (Gerbner et al., 1994) [3].

L’étude de panel longitudinal reprend le principe de la méthode précédente tout en suivant les mêmes individus dans le temps afin de mieux connaître l’évolution des indicateurs. Ainsi Viemer (1986), par exemple, trouve une corrélation significative entre l’exposition aux programmes violents chez les garçons de huit ans et le nombre d’agressions qu’ils ont commis à 18 ans.

Les enquêtes comparatives les plus marquantes ont étudié les différences, au sein d’un même pays, entre plusieurs communautés dont les pratiques télévisuelles étaient différentes. Hennighan et al. (1982) ont comparé deux communautés aux Etats-Unis, l’une où la télévision a été introduite dès son invention au milieu du XXè siècle ; l’autre où la télévision a été introduite beaucoup plus tardivement. Ils ne constatent aucun effet sur les gros et moyens délits (crimes, cambriolages, vols de voitures…) mais un effet sur les petits vols qui augmentent après l’arrivée du média. Dans une enquête de type " avant-après ", Williams (1986) s’est penché sur une petite communauté canadienne. La télévision est arrivée très tardivement avec, tout d’abord, une seule chaîne. Longtemps après, les habitants ont eu accès à plusieurs autres chaînes. C’est juste après l’arrivée de la première chaîne que Williams constate une augmentation du taux d’agression dans la communauté. L’augmentation du nombre de programmes violents au moment de l’arrivée des autres chaînes n’est pas corrélée avec une augmentation supplémentaire des agressions. Une synthèse des études réalisées à partir de ces enquêtes semblent montrer l’influence de la violence télévisuelle. Elle jouerait un rôle au même titre que celui de l’environnement micro-social ou de la famille, certes moins important mais significatif tout de même. Comme corrélation ne signifie pas lien de causalité, pour interpréter précisément ses études et mieux connaître les mécanismes qui sous-tendent l’influence il convient d’utiliser une autre méthode : l’expérimentation.

Deux types d’expérimentations sont utilisés pour expliquer l’influence de la violence télévisuelle.

Les expériences de terrain sont réalisées dans les conditions de la vie quotidienne, au sein d’écoles ou d’institutions comme les internats d’adolescents. Loye et al. (1977) ont constitué plusieurs groupes au hasard au sein d’un même internat et les ont exposés régulièrement à différents types de programmes plus ou moins violents. Dans les groupes les plus exposés aux programmes violents, ils ont constaté une augmentation de l’agressivité mais uniquement chez les adolescents qui commettent déjà des actes agressifs. Cependant comme les adolescents se connaissaient préalablement, les auteurs expliquent qu’il a été difficile de contrôler toutes les variables. Pour accroître la validité scientifique des résultats, les chercheurs utilisent alors la méthode de l’expérience en milieu contrôlé où, entres autres avantages, les sujets ne se connaissent pas.

Les expériences en milieu contrôlé affinent encore davantage, d’une part, le lien de causalité entre la nature de l’exposition et la nature des effets générés et, d’autre part, le mécanisme d’influence. Après des expositions à des programmes violents, Bandura (1978) a ainsi montré que des enfants, par apprentissage social, imitent un héros télévisuel auxquels ils s’identifient et reproduisent ensuite fidèlement les comportements agressifs et antisociaux qu’ils ont pu voir. La psychanalyse avait émis l’hypothèse contraire : l’hypothèse de la catharsis expliquait qu’une exposition à des programmes violents permettrait de diminuer les actes violents. Cette hypothèse n’ayant jamais reçu de supports empiriques n’est plus suivie par les chercheurs aujourd’hui.

Les psychologues sont allés plus loin et ont dressé une liste des situations susceptibles d’être retrouvées dans un programme télévisuel qui mène à accroître la violence chez les téléspectateurs. Comstock (1983) a mis en évidence des conditions qui favorisent un comportement agressif immédiatement après le visionnage d’un film violent :

– si la violence est valorisée ou récompensée et si elle n’est pas punie, le téléspectateur à une plus grande tendance à la reproduire,

– si violence est décrite de manière plaisante ou de manière non dégoûtante,

– si la scène fait naître ou maintien un état de colère, de frustration ou une activation physiologique chez les téléspectateurs,

– si la scène présente des événements réalistes (vs fictifs ).

– si la scène montre que la future victime a provoqué l’agresseur ou a recherché la violence, autrement dit, si la violence à l’égard de la victime est justifiée.

– si la scène montre qu’il y a une réelle intention de faire mal ou de blesser, autrement dit si le téléspectateur voir clairement que l’agresseur à un comportement volontaire

– si le téléspectateur peut s’identifier à l’agresseur, autrement dit si la scène présente une similitude entre l’agresseur et le téléspectateur.

– si la scène n’est pas associée à un commentaire critique à propos de la violence. Si, par exemple, dans le contexte social de réception, un adulte donne une explication critique à un enfant sur la scène que le jeune enfant vient de regarder, cela peut diminuer la probabilité d’imitation.

Ainsi, plus le programme présente la violence comme étant efficace, normale, appropriée à un cas particulier et plus il augmente la probabilité que le téléspectateur agresse à son tour. La question est maintenant de savoir comment ces processus d’influence opèrent. On pourra toujours discuter (et certains chercheurs le font) de la relation directe et causale entre l’exposition aux images et les comportements violents des téléspectateurs. Au regard de la complexité des phénomènes humains et sociaux, la véritable question n’est pas celle d’un lien de causalité directe et universelle entre la télévision et les agressions sociales (ce qui voudrait dire que toutes les personnes qui viennent de voir un programme montrant un meurtre iraient immédiatement assassiner quelqu’un ! Depuis fort longtemps on a cessé d’expliquer les comportements humains par une cause unique….). La question est davantage celle d’un rôle effectif des images violentes dans les agressions, les délits…. Soyons clair sur les implications réelles des nombreuses recherches qui par rapport à cette question concluent à un rôle « faible mais significatif » des images violentes (voir Girandola pour une discussion) : cela signifie simplement que, dans « la vie réelle », sans les images violentes, on aurait pu effectivement empêcher un nombre très important de meurtres, agressions, viols….

2. Comment la violence télévisuelle influence les individus ?

Il existe différents processus d’influence qui peuvent opérer seul ou en interaction.

Premier processus : le transfert d’excitation (Zilmann, 1991)Chez la plupart des individus, regarder un programme humoristique, violent ou érotique, conduit à notamment ressentir à court terme de l’excitation. L’excitation est conçue comme des réponses physiologiques non spécifiques générées par la télévision. Cette excitation sera ensuite interprétée par l’esprit en fonction soit du programme lui-même, soit du contexte social dans lequel se trouve l’individu. Ainsi, immédiatement après le visionnage d’un film qui excite, l’individu est prédisposé pendant un temps très court soit à rire facilement si le contexte dans lequel il se trouve est gai, soit à être violent si le contexte dans lequel l’individu se trouve est hostile. De la même manière, si l’individu a, lui-même, plus souvent que la moyenne des comportements violents, cette excitation se transformera plus facilement en violence.

Deuxième processus : l’amorçage cognitif (Jo and Berkowitz, 1994) La violence dans les médias peut amorcer des pensées agressives à court terme et activer le « programme-schème moteur » de l’action agressive. L’amorçage rend en conséquence plus probable le comportement agressif. Certains auteurs pensent que, s’il se répète, l’amorçage peut avoir des effets à long terme sur le renforcement des représentations et des schèmes-moteurs agressifs en mémoire (Bargh, 1984).

Troisième processus : Imitation à court terme et effet d’apprentissage et de modelage à long terme (Bandura) Il faut distinguer l’imitation que l’on observe chez les enfants dans le cadre d’un jeu de l’imitation réalisée en dehors d’un jeu. Si dans les deux cas l’enfant refait ce qu’il a pu voir, dans le jeu, l’enfant a conscience de jouer et imite un héros violent de façon ludique. Le deuxième type d’imitation est différent puisqu’il consiste en un apprentissage de la violence pour régler certains problèmes dans de réelles situations de conflit. Il faut indiquer que l’effet de modelage et d’apprentissage est surtout observable chez les enfants qui commettent déjà plus souvent que la moyenne des actes agressifs. L’enfant va alors résoudre un problème par des comportements violents. Dans le cas de l’effet de modelage, les représentation agressives et les actes violents peuvent devenir des habitudes chez l’enfant.

Quatrième processus : la désinhibition à long terme A force d’être exposé à des programmes violents, les individus perçoivent la violence comme étant moins interdite socialement. Elle est perçue comme étant plus légitime. Les individus tolèrent mieux son utilisation dans la vie quotidienne car on ne trouve pas systématiquement de sanctions sociales de cette violence ou du héros violent à la télévision.

Cinquième processus : la désensibilisation Le processus de désensibilisation a été surtout observé chez les enfants. Lorsque l’enfant voit des comportements violents chez les autres enfants ou chez les adultes, il a tendance à davantage accepter cette violence dans la vie quotidienne. Plus les enfants regardent de la violence à la télévision et plus ils ont tendance à moins réagir émotionnellement aux comportements violents des autres. Ce phénomène « d’accoutumance » conduit souvent les enfants à demander de plus en plus de violence dans les fictions. Bien qu’on ait peu de travaux sur ce thème, on a montré que lorsque des enfants de huit ans sont témoins d’une bagarre entre enfants, plus ils regardent la télévision et plus ils demandent tardivement l’aide d’un adulte pour séparer les enfants bagarreurs. Le processus de désensibilisation a également été observé sur la diminution des réponses émotionnelles mesurées à l’aide d’indices physiologiques et corporels : plus les personnes regardent de la violence et moins elles émettent de réactions émotionnelles.

Pour conclure

les recherches sur l’impact des programmes violents sur les individus montrent que la violence télévisuelle influence de manière négative les enfants, les adolescents et les adultes. L’impact est encore plus marqué sur les personnes qui ont, dans la vie quotidienne des comportements agressifs et violents plus fréquents que la moyenne. La pluralité des méthodes d’étude et d’observation des effets délétères conduit à accroître la validité des résultats. L’impact des images violentes sur les personnes qui n’aiment pas la violence est plus faible en raison notamment du fait qu’elles s’y exposent peu. Celles-ci seraient peut-être plus capables que les autres d’avoir une vision systématiquement critique et distanciée du contenu. Avant que certaines chaînes de télévision prennent leurs responsabilités ou que les pouvoirs publics franchissaient un pas supplémentaire vers davantage de protection des téléspectateurs, que peut-on conseiller aux parents en dehors du fait de limiter l’exposition des enfants ? Lorsque l’enfant voit des images violentes, la présence d’un adulte lui donnant la possibilité d’interpréter de façon critique les images pourrait permettre d’amoindrir certains effets néfastes des images violentes.

Notes

[1] Référence du document : Courbet, D. (2010), L’influence des programmes télévisuels violents sur les enfants et les adultes, Note de synthèse, Université d’Aix-Marseille, Institut de Recherche en Sciences de l’Information et de la Communication IRSIC.

[2] American Academy of Pediatrics (2001) Pediatrics, 108, 5, 1222-1226

[3] Le lecteur trouvera les références précises des recherches mentionnées dans Courbet D. et Fourquet MP, (2003) La télévision et ses influences, Bruxelles, De Boeck ; voir aussi Marchand, P. (2004), Psychologie sociale des médias, Presses universitaires de Rennes.

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