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"Téléréalité" : bientôt la mort en direct ?

Jeu télévisé ("Zone Xtreme") : Faire obéir les "participants" avec Milgram

Pouvoir de la télévision : le jeu de la mort, l’expérience des chocs électriques

lundi 15 février 2010, par Jean-Léon Beauvois

Une transposition de la célèbre expérimentation canonique de Stanley Milgram dans le contexte d’un jeu télévisé montre que la télévision sécrète un vrai pouvoir prescriptif au moins aussi fort que celui de la science dans les années 60. On va rappeler les recherches de Milgram, leur contexte, avant d’évoquer la transposition conduite en 2009 pour un projet de documentaire consacré aux dérives télévisuelles (jeux, téléréalité) qui pourraient un jour conduire à faire un spectacle de « la mort en direct ». On trouvera un descriptif "scientifique" de la recherche proprement dite dans Beauvois, J.-L., Courbet, D., Oberlé, D., (2012). The Prescriptive Power of the Television Host. A Transposition of Milgram’s Obedience Paradigm to the Context of TV Game Show. Revue européenne de psychologie appliquée / European review of applied psychology, 62, 111-119. doi:10.1016/j.erap.2012.02.001

Voir en ligne : Infos et analyses sur cette expérience de téléréalité (google)

Cette émission de "téléréalité simulée" sera au programme de la chaine France 2 le 17 mars à 20h 35

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Dès la fin de la seconde guerre mondiale, des psychologues s’essayèrent à répondre aux questions que posaient les atrocités nazies aux chercheurs en sciences humaines. Comment cela a-t-il été possible ? Est-ce que cela pourrait recommencer ? N’importe où ?

Deux tendances des disciplines psychologiques

Les disciplines psychologiques sont depuis plus d’un siècle clivées en deux tendances souvent antagonistes : une tendance clinique visant à interpréter pour comprendre et une tendance expérimentale visant à prédire pour rendre compte. Les interrogations qu’on vient d’évoquer ont donné lieu à des travaux classiques dans les deux tendances.

Une approche clinique. Comme il se doit, les premières conceptions (et les premiers travaux) furent ancrés dans le sens commun. Celui-ci voit la cause d’un acte dans la personne qui a réalisé cet acte (ou, plus souvent, dans la signification que peut avoir l’acte pour cette personne). Il commet, ce faisant, une erreur dite « fondamentale » par les psychologues sociaux [1]. Des psychologues cliniciens conduits par Theodor Adorno [2] ont étudié à l’aide d’entretiens approfondis et de longs questionnaires les fondements psychologiques et éducationnels d’une personnalité susceptible de conduire à des idées racistes ou fascistes et à l’acceptation d’ordres immoraux. Ils ont ainsi décrit ce qu’ils appelèrent la « personnalité autoritaire » et évoqué ses antécédents dans l’éducation familiale. Le terme « autoritaire » n’est pas excellent : il fait penser à une personne qui aime commander et diriger. Or, la personnalité autoritaire est plutôt celle qui est dotée d’un mental prédisposant à l’obéissance. La personne dite « autoritaire », en effet, cherche à se doter d’un système de croyances et de préjugés sans ambiguïtés, où ce qui est « bien » s’oppose clairement et définitivement à ce qui est « mal », dans lequel les déviants et les groupes minoritaires sont stigmatisés, et dans lequel enfin l’analyse psychologique des causes de ce que l’on a fait n’a aucune place [3]. Comme on pouvait le penser, ces personnes ont été dans leur enfance soumise à une éducation à la dure qui ne leur pardonnait rien (cf. le film de Haneke Le ruban Blanc). La personnalité autoritaire correspond à la personnalité de ceux qui ont réussi à sublimer cette éducation dans l’ordre des croyances qu’ils ont sur les gens et sur le monde. Une « échelle » d’attitude célèbre (l’échelle F de Californie), issue de ce travail, a longtemps été utilisée pour apprécier cet aspect de la personnalité.

Une approche expérimentale Guère plus de dix ans plus tard, un jeune psychologue social, Stanley Milgram, tourmenté par les mêmes interrogations, mais aussi désireux d’initier un paradigme expérimental à succès (l’un de ses mentors à l’Université, Solomon Asch, n’avait-il pas inventé, une dizaine d’années auparavant, le très célèbre paradigme expérimental du « conformisme » [4] ?) adoptait le contre-pied des positions cliniques. Plutôt que d’étudier la personnalité des personnes susceptibles d’obéir à des ordres abjects, il voulut savoir s’il n’y avait pas des situations dans lesquelles les gens « normaux », vous et moi, étaient conduits à obéir à de tels ordres. Il faut dire que l’époque commençait qui verrait s’opposer les « personnologistes » qui expliquent ce que font les gens par leur personnalité et leur histoire aux « situationnistes » qui expliquent ce que font les gens par les situations dans lesquelles ils se trouvent et les rôles qu’ils doivent y jouer.

Les cliniciens sont souvent personnologistes (la plupart ne doivent-ils pas s’occuper des personnes sans avoir accès aux situations auxquelles ces personnes sont confrontées ?) alors que les expérimentalistes (qui manipulent des variables, souvent de situation) sont plus volontiers situationnistes.

Les recherches de Milgram

Le paradigme. Milgram concocta un paradigme étonnant qu’il testa au début des années 60 et dont il entreprit les premières explorations [5]. Des américains moyens contactés par annonces dans la presse venaient au laboratoire pour participer à une recherche sur l’apprentissage. Arrivés, ces « sujets expérimentaux » constataient qu’ils étaient deux à avoir été convoqué ensemble. Ils ignoraient que l’autre « sujet » était en fait un comédien, complice de l’expérimentateur. Ils apprenaient que la recherche à laquelle ils allaient participer portait sur les effets des punitions sur la mémoire. L’un d’entre eux devrait apprendre une liste de mots couplés (par ex. ciel-bleu …) et il devrait ensuite, après audition de l’un des deux mots, reconnaître le second présenté avec trois autres mots ayant une fonction de parasites (pour bleu : compteur, ruban, ciel, yeux). Ils apprenaient aussi que chaque erreur entraînerait une punition : un choc électrique, et que les chocs augmenteraient régulièrement, de 15 jusqu’à 450 volts à la trentième erreur. La machine à punir portait des mentions indiquant la gravité des chocs, de « choc léger » à « attention, choc dangereux » pour finir par un énigmatique XXX (pour 435 et 450 volts). Suite à un tirage au sort truqué (les deux cartes à tirer portaient le même mot : professeur), le comédien se voyait attribuer le rôle « d’élève » devant réaliser l’apprentissage dans une pièce annexe tandis que le sujet « naïf » se voyait attribuer le rôle de « professeur » devant lire les mots,recevoir les réponses et donc punir avec des chocs électriques de plus en plus forts en cas d’erreur. Les réponses du complice, qui ne recevait évidemment aucun choc, étaient programmées pour que les (soi-disant) punitions puissent aller jusqu’à 450 volts. La séance commençait. Dans la situation qu’on dira « canonique », l’élève-comédien était dans une autre pièce, séparé du professeur-sujet par une cloison : on ne le voyait donc pas, mais on l’entendait. En effet, les réactions de l’élève (pré-enregistrées) allaient d’un léger gémissement (à 75 volts) à des cris de douleur et de désespoir accompagnés du désir d’arrêter l’expérience. Après 330 volts, il cessait même de répondre et, bientôt, le professeur ne l’entendait plus. On pouvait tout imaginer, notamment en envoyant les chocs XXX. Si le professeur manifestait sa réprobation ou son envie d’arrêter, l’expérimentateur disposait d’une série d’injonctions pour l’amener à obéir et à continuer (« continuez, professeur ; l’expérience exige que vous continuiez »…). Dans cette situation canonique, Milgram observa que plus de 60% des sujets (62,5 % très exactement) allaient jusqu’au bout et envoyaient la décharge de 450 volts. Ils ne le faisaient certainement pas dans la joie. La plupart d’entre eux exprimaient leur souffrance, voire leur désir d’en finir, mais, les injonctions de l’expérimentateur étant ce qu’elles étaient, ils obéissaient [6].

Les variantes. Ce résultat canonique ne suffisait pas à valider la position situationniste de Milgram. On aurait en effet pu mettre les résultats sur le compte d’une supposée « tendance sadique propre à l’homme » qui n’attend qu’une occasion pour s’exprimer, certains l’exprimant plus facilement que d’autres, ce qui serait revenu à nier le poids spécifique de la situation. Il fallait donc encore montrer qu’avec des sujets équivalents (entendre : pris dans une population statistiquement identique), le taux d’obéissance variait jusqu’à tendre vers 0 dans certaines situations. Milgram mit donc en œuvre des variantes donnant lieu, avec des sujets comparables, à moins d’obéissance. Dans la variante7, après avoir donné les directives, l’expérimentateur quittait la salle. Le taux d’obéissance ne fut que de 20%. Dans la variante11, les sujets fixaient eux-mêmes le niveau de choc qui convenait. Aucun n’alla au-delà de 165 volts. Dans la variante13, ce n’était pas un scientifique qui donnait les ordres, mais un individu « ordinaire » : les sujets ne furent que 20% à obéir à cet homme ordinaire. Dans la variante15, les sujets étaient confrontés à deux chercheurs, l’un disant à 150 volts qu’il fallait arrêter, l’autre prétendant aller jusqu’au bout. À 165 volts, tous les sujets avaient désobéi au second. Ceci pour ne citer que quelques variantes. Milgram en décrit une vingtaine dont les résultats permirent d’aboutir à une conclusion essentielle : les sujets de l’expérience canonique n’étaient pas des sadiques, ni à titre individuel, ni à titre de « représentant de l’humanité ». Dans une autre situation, ils se seraient comportés tout autrement. C’était donc bien la situation dans laquelle ils s’étaient trouvés qui les avait conduits à tant d’obéissance. Peut-on caractériser cette situation ? Sans doute : être face à un scientifique représentant une institution valorisée : la science, donc pourvu d’une autorité « légitime », une autorité physiquement présente, consistante (sans aucun doute sur ce qui doit être exigé), au comportement pressant (injonctions) ; une victime qui n’est pas trop proche. Dans cette situation, un individu « standard » (Monsieur tout le monde, homme ou femme, ouvrier ou cadre…), bref vous ou moi, peut être amené à torturer un pair jusqu’à peut-être même le tuer.

Les reproductions et adaptations. Les résultats de Milgram avaient terriblement secoué ses lecteurs et ses collègues. Son succès, tant dans la communauté scientifique que dans le public, fut pourtant immédiat et durable. Ses recherches sont parmi les plus connues, sinon les plus connues de la psychologie expérimentale dans le grand public. Elles restent très recherchées sur internet. Elles furent aussi très souvent reproduites par d’autres scientifiques avec succès, les dernières reproductions datant de 2009. Plus de 3000 personnes de par le monde, dans une douzaine de pays (Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Autriche, Espagne, Israël, Jordanie, USA …), sont passées en tant que sujets par le dispositif qui vient d’être décrit [7]. Les taux d’obéissance furent toujours, dans la condition canonique, très supérieurs aux prédictions du sens commun et des publics consultés par Milgram. Des chercheurs hollandais [8] ont réalisé une judicieuse adaptation au contexte administratif du paradigme de Milgram en demandant à un sujet dont la tâche était de conduire un réel entretien d’embauche de faire au candidat, pour les besoins d’une recherche, des remarques de plus en plus déstabilisantes et donc de mettre gravement en question son recrutement. Les taux d’obéissance tournèrent autour de 90%.

La banalité du mal

En 1960, Adolf Eichmann, l’un des acteurs éminents de la « solution finale », fut jugé en Israël après avoir été enlevé en Argentine par les services secrets israéliens. Hannah Arendt suivit le procès pour un journal américain. C’est à cette occasion qu’elle déploya une thèse aujourd’hui très connue : la thèse dite de la banalité du mal [9]. La philosophe ne voyait pas le prévenu nazi comme un monstre sanguinaire. Il n’était à ses yeux qu’un homme banal ou ordinaire, un fonctionnaire simplement zélé et ambitieux. Ni haine ni idéologie dévastatrice. Elle attribuait ainsi le comportement des allemands engagés dans les actes de barbarie à la culture de l’obéissance impliquant la passivité face à des ordres, quand bien même ces ordres seraient choquants et immoraux. Cette passivité s’accompagnait d’une absence de culpabilité ainsi que d’une impossibilité pour celui qui exécute les ordres de penser en son nom la situation, notamment pour adopter le point de vue d’autrui et juger du bien et du mal. Des prises de position d’Eichmann abondaient dans ce sens. Pouvait-il ressentir de la culpabilité ? Certainement, il se serait senti coupable s’il avait désobéi. Jusqu’où pouvait-il aller dans son obéissance ? Jusqu’à tuer père et mère si les ordres le demandaient. Inutile donc d’aller chercher bien loin, dans les affres d’une psychologie morbide ou même d’une idéologie barbare et haineuse ce que la position de soumission explique parfaitement. On passera ici sur le rôle facilitateur des totalitarismes qu’analyse Arendt.

Les résultats des recherches de Milgram (poids brutal de la situation de soumission ; peu de variabilité due aux personnes donc à la personnalité) allaient incontestablement dans le sens de la thèse de la banalité du mal. Ces recherches montraient que des sujets comme vous et moi peuvent, pour obéir à une autorité légitime, envoyer à un pair des chocs susceptibles de le tuer (pensons aux énigmatiques XXX de la machine à punir). On se prit à voir les bourreaux des camps d’Auschwitz ou de Mauthausen sous les traits de ces braves américains que l’obéissance à l’autorité avait conduit à torturer un pair, possiblement jusqu’à ce que mort s’en suive, et que Milgram avait filmés lors de son expérience canonique pour que leur bonne bouille malheureuse et culpabilisée fasse le tour du monde. Par ailleurs, le concept Milgramien d’état agentique collait bien aux descriptions de Hannah Arendt sur la position de passivité et d’irresponsabilité du bourreau banal [10].

Les faits expérimentaux milgramiens (ainsi que ceux de l’expérience célèbre connue sous le nom de « la prison de Stanford » réalisée en 1971 par Philip Zimbardo [11]) ont été, en quelque sorte, « retrouvés » par un historien ayant eu suffisamment d’archives judiciaires pour suivre par le menu la vie et les violences d’un bataillon de la police allemande. Les ordres étaient notamment de rassembler une partie des Juifs des villages et de les amener, pour qu’ils y soient fusillés, dans des camps dits de travail. Ils finiront par réaliser de véritables massacres collectifs. Ce bataillon (le 101ème) était fait non de militants idéologues, mais de réservistes, d’hommes tout à fait ordinaires, ouvriers et petits bourgeois, bons pères de famille, qui s’étaient transformés dans les terres polonaises en véritables « tueurs professionnels » [12]

Comme on devait s’y attendre, la thèse de la banalité du mal a été critiquée. Qui s’est attaché à montrer que Eichmann n’était pas le fonctionnaire froid et détaché qu’avait cru Hannad Arendt : c’était un antisémite fanatique, parfaitement conscient de ce qu’il perpétrait. Certainement pas un homme banal. Qui encore a analysé la transmission d’ordre à Auschwitz et a pu montrer que ces ordres, en vérité pas si clairs que ça, demandaient à être interprétés par des bourreaux qui traitaient l’information et n’appliquaient pas bêtement des consignes. Certes, ces critiques conduisent à nuancer, peut-être même à réviser, la thèse d’Hannad Arendt. Encore que… Mais elles n’affectent strictement en rien les résultats et la signification des recherches de Milgram ou de celles qu’il a inspirées. Ce qui s’avère problématique, ce ne sont pas les résultats de Milgram : c’est leur extension à des faits (l’obéissance des bourreaux nazis) qui ne relèvent pas de la psychologie sociale expérimentale et des niveaux d’analyse auxquels ses recherches donnent accès.

Il faut en effet tenir compte du fait, pour moi décisif, que le sujet de Milgram est un individu seul face à une autorité pressante, qu’il n’a aucune possibilité de comparaison avec ce que fait ou ferait un individu modal ; il n’est pas venu comme membre d’un collectif ou d’un groupe. Il ne dispose d’aucun support social. Sa désobéissance serait un plongeon dans l’inconnu. On sait [13] que cet individu isolé que rêve, prône et peut-être construit un individualisme frelaté, grain de sable dans un agrégat irréfléchi, cet individu-là, sans le support social, les normes et sans les comparaisons sociales que fournissent les appartenances, est l’être le plus obéissant et le plus manipulable qui soit. Et c’est bien ce que montre les recherches milgramiennes. Que ces recherches ne rendent pas compte des crimes nazis est un tout autre problème [14].

Milgram à la télévision ?

Il aura bientôt quatre ans, Christophe Nick [15] m’appela en me tenant le discours suivant : Aujourd’hui, il existe d’autres pouvoirs que la science et les pouvoirs qui existaient dans les années 60. Il y a notamment la télévision. Et il est très probable qu’elle ait dans les faits plus de pouvoir que la science. Pourquoi ne pas refaire du Milgram dans un contexte de télévision ? La demande était incontestablement alléchante. J’hésitai pourtant pendant deux années.

Quid du pouvoir ? D’une part, l’hypothèse de Christophe Nick manquait à me convaincre. Autant une certaine forme de légitimité sociale, ancrée dans d’importantes valeurs partagées, comme la légitimité qu’on accorde à un scientifique, ou à un militant d’une ONG connue, peut, à mes yeux, compenser l’absence d’un pouvoir formel comme celui qui s’exerce dans les structures organisationnelles de délégation [16], autant je ne voyais pas la télévision comme pouvant apporter une telle légitimité. Je contestais même qu’elle puisse en avoir. De l’influence, certainement, la télévision en a, sur les idées, sur les attitudes, sur les doctrines… Elle peut même modéliser (je ne dis pas : ordonner) des comportements. J’en suis convaincu. Et j’ai même avec Claude Rainaudi proposé le concept de propagande glauque pour dénoter cette influence. Mais l’influence n’est pas le pouvoir. Je me suis toujours élevé contre l’indistinction entre ces deux concepts. Aussi, même si la télévision a de l’influence, de là à ce qu’elle ait un réel pouvoir prescriptif à déléguer à un journaliste, à un animateur… conduisant un individu banal à obéir et réaliser des actes immoraux comme conséquence de sa soumission à cette figure télévisuelle, il y a un pas que je ne franchissais pas. Je ne voyais pas les valeurs sociales partagées susceptibles de fonder la légitimité que je croyais indispensable. Mais Christophe Nick avait raison : seule, une reproduction de Milgram permettrait de trancher. Et il apportait des moyens que, n’étant pas un chantre excité de l’idéologie neuroscientifique, je n’avais jamais eus à l’Université

Et l’éthique ? D’autre part, plus important, j’étais parfaitement conscient des problèmes éthiques que posait une reproduction de la situation canonique de Milgram. Il faut savoir que de telles reproductions sont de fait interdites par les comités d’éthique qui sévissent dans les Universités étasuniennes ou dans les associations étasuniennes de psychologues. Et je ne suis pas insensible à ces problèmes. A-t-on le droit de mettre des « sujets expérimentaux » (les étasuniens et leurs clones diraient des « participants » !) dans un état de stress quelquefois très intense dont on ne contrôlera pas nécessairement les suites et conséquences ? A-t-on le droit de confronter ces sujets à une image d’eux-mêmes qu’ils pourront trouver dégradante et qu’ils peuvent vivre longtemps comme telle par la suite [17] ? Le droit à la connaissance ne justifie pas tout, je n’ai jamais pensé le contraire. J’ai surmonté ces hésitations pour quatre raisons très différentes. Aucune, probablement, n’aurait été,seule, suffisante.

- 1. D’abord la prise en considération du fait que des agents sociaux dans notre société sont payés, et quelquefois terriblement bien payés, pour mettre les gens dans des états de stress au moins comparables [18]. Et je n’ai jamais accepté l’idée que l’éthique puisse interdire à des chercheurs de faire pour leurs recherches ce que d’autres font professionnellement et vont même quelquefois apprendre à faire en formation. C’est là un mode de défense que se donne la société contre la connaissance qu’on peut avoir de son fonctionnement que les chercheurs non conservateurs ne doivent pas accepter, sauf à vouloir satisfaire à tout prix les bons sentiments et les vues soi-disant humanistes de leurs voisins des classes moyennes. Interdisons d’abord dans la société ce que la morale condamne, puis interdisons-le dans les laboratoires de recherche. Les chercheurs devraient-ils être les seuls anges purs de notre univers social ?

- 2. Une deuxième raison a été d’apprendre qu’un chercheur étasunien avait obtenu de pouvoir refaire Milgram avec de « petits » chocs ne dépassant pas 150 volts. Si c’est pas là une politique de faux-culs… Qui peut garantir n’avoir pas ne serait-ce qu’un sujet qui sera à 150 volts aussi déboussolés que d’autres le sont à 300 ou 450 ? Les étasuniens savent-ils combien d’hirondelles maintiennent le printemps ? Comme quoi l’éthique passe malgré tout, même chez nos amis de Santa Clara, après le probable désir de montrer qu’on obéit moins aujourd’hui que dans les années 60, évidemment grâce à la saine évolution de la société libérale [19]. Et enfin, Christophe Nick était d’accord pour qu’on mette en oeuvre un suivi post-expérimental des sujets calqué sur celui réalisé par Milgram ; un long suivi qui coupe court à de nombreuses critiques.

- 3. Je me souvenais de ces nombreux collègues disant à propos des recherches de Milgram : « moi, je ne les aurais jamais faites, ces recherches. Question d’éthique, n’est-ce pas ? Mais bon Dieu ! Comme je suis heureux que Milgram les ait faites, me permettant ainsi de parler de l’obéissance avec des biscuits expérimentaux à mes étudiants ». Vous imaginez ce que pourrait donner une psychologie sociale de l’obéissance sans les apports de Milgram ? Quelque chose comme « ça se discute ».

- 4. Une quatrième (et dernière) raison qui m’a poussé à accepter est l’intégration de la recherche projetée dans un projet de politique télévisuelle plus vaste, donnant lieu à un documentaire sur les dérives de la télévision et les dangers de la téléréalité [20]. Les comités d’éthique feraient mieux de se muer en comités d’évaluation des projets de téléréalité, car là, il y du stress, du danger, de la souffrance, de l’indignité et même de la vraie mort. Le projet de Christophe Nick avait évolué : il ne s’agissait plus de montrer le pouvoir de la télévision (en fait, de ce pouvoir, Christophe Nick était convaincu), mais de dénoncer son usage à des fins délétères avec le développement de certains jeux et de la téléréalité. Montrer que tôt ou tard, si on ne faisait rien du côté des politiques publiques, on assisterait à des meurtres en direct, devant des familles en fin de repas, à l’heure des desserts sucrés, voilà qui me convenait bien davantage qu’une simple transposition de Milgram destiné à montrer que la télévision dotait ses agents d’un pouvoir au moins aussi important que celui des scientifiques des années 60.

J’ai donc fait appel à deux collègues et ami(e)s non retraité(e)s (Dominique Oberlé et Didier Courbet) et, avec Christophe Nick et Thomas Bornot, on a mis en place la fausse émission « Zone Extrême [21] ».

La zone extrême et ce qu’on y a appris

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Une expérimentation dans un studio de télévision. Nous avons reçu 80 sujets [22]. Christophe a bien fait les choses. Nous avons pu disposer pendant deux semaines pour les recevoir d’un vrai studio de télévision, d’un vrai décor de jeu télévisé, d’un vrai « plateau », de vrais techniciens de télévision, d’un vrai réalisateur de jeux pour la télévision (Gilles Amado), d’une vraie animatrice (Tania Young), d’une vraie maquilleuse, d’un vrai comédien, d’un vrai public de télévision [23], etc. À cette ambiante télé près, nous avons collé à Milgram de telle sorte que les deux situations soient structurellement identiques [24], un jeu (appelé « fortune ou châtiment ») se substituant à une recherche sur l’apprentissage, une animatrice à un moniteur, un producteur (du jeu) à un scientifique (directeur de recherche), le but de participer à l’amélioration d’une émission se substituant au but d’aider la science [25], le statut de joueurs se substituant aux statuts d’élève et professeur. La procédure collait à celle de Milgram, la tâche étant de même type (reconnaissance d’un mot parmi quatre), le simulateur de chocs électriques allant de 20 à 460 volts, les manettes se trouvant regroupées par ensembles étiquetés successivement « chocs légers » (20, 40, 60 volts), « chocs modérés » (80, 100, 120), « chocs forts » (140, 160, 180), « chocs très forts » (200, 220, 240), « chocs intenses » (260, 280, 300), « chocs très intenses » (320, 340, 360), « chocs dangereux » (380, 400, 420) et, enfin « XXX » (440, 460). Un tirage au sort truqué avait attribué au sujet le rôle de « questionneur » et au comédien le rôle de « candidat », le questionneur devant punir le candidat pour ses erreurs par des chocs électriques de plus en plus forts. Lorsque le questionneur commencerait à hésiter ou voulait arrêter, l’animatrice intervenait par des injonctions préalablement arrêtées pour l’amener à continuer. Ces injonctions étaient conformes à l’esprit de Milgram pour ce qui est des quatre premières (« continuez questionneur », « continuez, ne vous laissez pas impressionner », « la règle veut que vous continuiez », « continuez, nous prenons l’entière responsabilité »). Seule la cinquième injonction « vous ne pouvez pas le faire perdre, d’ailleurs qu’en pense le public ? » était spécifique à l’habillage télévisuel de la situation, le public, animé par un chauffeur de salle, insistant pour que le jeu continue [26]. Le candidat était placé dans un caisson l’isolant du plateau et du public. Comme dans la situation canonique de Milgram, le joueur ayant le statut de sujet-questionneur ne le voyait pas mais l’entendait. Dès le voltage 80 on percevait ses réactions pré-enregistrées, petites plaintes et petits cris d’abord, puis cris forts accompagnés du refus de continuer, puis hurlements et supplications d’arrêter le jeu. A partir du voltage 380, le candidat disait refuser de poursuivre le jeu. A partir du voltage 420 on ne l’entendait plus.

Le jeu prenait fin soit quand le questionneur (alors « obéissant ») allait au bout des 27 questions prévues (ce qui impliquait 24 erreurs punies, donc deux chocs de 460 volts) soit lorsque, malgré les cinq injonctions de l’animatrice, y compris l’appel au public, il/elle décidait d’arrêter (questionneurs désobéissants).

Dès qu’ils sortaient du plateau, les questionneurs étaient informés du trucage. Puis, dans un lieu calme, ils étaient alors longuement débriefés par deux doctorants de psychologie ou de sciences de l’information et de la communication. Les sujets étaient rappelés quelques jours plus tard au téléphone. Après quatre semaines, on leur adressait un rapport sur la recherche et ses résultats ainsi qu’un questionnaire-bilan. Il est prévu de les contacter à nouveau au bout d’une douzaine de mois.

variantes et résultats. Disons tout de suite que rien ne différencie les jeunes des vieux, les femmes des hommes, les ouvriers et employés des petits bourgeois et cadres. Nous venons de décrire la situation canonique.

Nous attendions, dans cette situation, un maximum d’obéissance puisqu’elle « reproduisait » la fameuse situation dans laquelle Milgram avait obtenu 62,5 % d’obéissance. Et de fait, 81% de nos sujets-questionneurs allèrent jusqu’au bout, envoyant à deux reprises un choc de 460 volts.

Dans une première variante, nous disions aux sujets que le pilote auquel ils apportaient leur concours passerait à la télévision pour essai, même s’il n’y avait pas de gains en jeu. À ceci près, les choses se passaient comme dans la situation canonique. Nous pensions que la diffusion engageant sérieusement l’image des sujets auprès de leurs proches, ils auraient tendance à moins obéir que dans la situation canonique. Ce ne fut pas le cas. 72% des questionneurs allèrent jusqu’au bout.

Dans une deuxième variante, la personne qui avait reçu les sujets et leur avait remis le chèque correspondant à leur défraiement intervenait sur le plateau alors qu’ils en étaient à 150 volts pour s’en prendre à l’animatrice et dire que le jeu dérapait, qu’il devenait dangereux et qu’il fallait arrêter. L’animatrice rabrouait l’intruse et reprenait le jeu sans tenir compte de cette intervention. Nous attendions plus de désobéissance dans cette variante dans la mesure où un membre de l’équipe de production venait apporter un support social à la désobéissance et ainsi casser la consistance de l’autorité. Milgram avait observé, nous l’avons rappelé, qu’un second expérimentateur proposant d’arrêter à 150 volts entraînait la désobéissance des sujets au premier expérimentateur désireux de poursuivre. Nous dûmes observer que, même dans ces conditions, 74% des questionneurs se montrèrent obéissants.

Ce n’est que dans une troisième variante que nous réussîmes à produire une majorité de désobéissants. Après que le jeu ait commencé, l’animatrice rappelait au questionneur qu’il était « maître du jeu » et quittait le plateau. Ainsi livrés à eux-mêmes, les questionneurs furent nettement moins obéissants (28%). Dans une variante semblable (voir ci-dessus), Milgram avait déjà observé une très forte chute de l’obéissance (variante 7 : 20,5%).

Que penser de tout cela ? Nous nous en tiendrons à ces principaux résultats. Pour y réfléchir, il faut savoir que l’analyse statistique nous dit :

- qu’on peut tenir la différence entre les proportions 81% et 62,5 % (zone extrême, Milgram, condition canonique), les effectifs étant ce qu’ils sont, pour n’être pas due au hasard avec une chance sur 10 d’avoir tort en affirmant cela [27].

- que les proportions 81%, 72% et 74% (zone extrême : situation canonique, première et deuxième variantes) doivent être considérées comme équivalentes, les effectifs étant ce qu’ils sont, les différences ayant de grandes chances de relever du seul hasard. On supposera que les trois situations produisent autant d’obéissance les unes que les autres.

- que les proportions 28% (zone extrême, troisième variante) et 20,5 % (Milgram, variante 7) doivent être considérées comme équivalentes pour les mêmes raisons.

- que les proportions 81% et 28% (zone extrême, situation canonique et troisième variante) peuvent être considérées comme différentes, les effectifs étant ce qu’ils sont, avec moins de deux chances sur cent d’avoir tort.

- qui si l’on prend en compte le nombre de chocs moyens envoyés au candidat comme indice d’obéissance (et non le nombre de questionneurs étant allés jusqu’au bout), la troisième variante (retrait de l’animatrice) donne lieu à moins d’obéissance que les trois autres prises ensembles (moins de trois chances sur cent d’avoir tort).

Alors ?

L’emprise. Si nous n’avions que la condition canonique à discuter, je ne prendrais aucun risque et je dirais que nous avons, tout simplement, avec la télévision comme institution de référence, reproduit en 2009 les résultats obtenus par Milgram en 1963 avec la science. Ce serait déjà, en soi, intéressant. Les gens n’ont pas besoin de grandes valeurs, comme la connaissance, la science… pour obéir à une personne qui leur donne des ordres immoraux dans un contexte institutionnel dans lequel ils sont venus pour faire ce qu’on leur demande de faire et, donc, pour mobiliser leur prédisposition à l’obéissance, cette prédisposition à l’obéissance qu’ils doivent à leur éducation et à leur pratique des organisations (écoles, universités, usines, hôpitaux…). J’ai bien travaillé la phrase précédente : elle constitue la conclusion prudente de notre transposition de Milgram à la télévision. Notez bien que tant les sujets de Milgram que les nôtres, ne sont pas institutionnellement soumis à l’expérimentateur ou à l’animatrice, comme un ouvrier est institutionnellement soumis à son contremaître ou un étudiant à son professeur dans une structure de délégation de pouvoir. Ils ne sont que « de passage » dans l’institution qui leur demande de se soumettre et ne sont aucunement des « obligés institutionnels ». D’où vient alors ce « pouvoir » de l’expérimentateur ou de l’animatrice qui ne présuppose ni « grande valeur » (la science avec Milgram, soit, mais la télé ne représente aucune grande valeur), ni obligation institutionnelle ? Il ne peut guère venir que du poids qu’à sur eux, disons : l’emprise qu’a sur eux l’institution dans laquelle ils sont de passage. Ce concept d’emprise qui nous vient de Robert Pagès me semble devoir être surimposé à celui de pouvoir, un concept peut-être plus précis, pour ce qui est de la télévision et peut-être même de la science.

L’illusion de liberté. Mais il y a heureusement plus que la différence entre les deux situations canoniques (81% contre 62,5%), différence qui n’est significative qu’avec dix chances sur cent de ne pas se tromper. Il y a aussi ce fait essentiel que deux situations dans lesquelles nous avions de bonnes raisons d’attendre de la désobéissance (passage à la télévision, support social) ont autant produit d’obéissance que la situation canonique elle-même. Alors, je prendrais le risque d’avancer que plus de pouvoir s’est exercé dans notre zone extrême qu’il ne s’en est exercé en 1963 à l’Université de Yale (Université de Milgram). Et cela s’est déjà observé sans être attendu : dans sa « reproduction » de 2009, Burger constate lui aussi qu’une situation qui aurait dû —ce qui était le cas chez Milgram— produire de la désobéissance (un pair du sujet — ils sont venus par trois, dont deux complices de l’expérimentateur— refuse de continuer) produit plus d’obéissance que la situation de référence de Milgram. Donc, dans deux situations où nous attendions de la désobéissance, nous avons surtout de l’obéissance. Et là oùnous attentions de l’obéissance, nous en avons peut-être un peu plus que nous en attendions.

Alors quoi ? Alors qu’on nous serine, avec de vrais élans propagandistes, que dans nos démocraties « libérales » le pouvoir ne s’exerce plus comme avant et désormais se « négocie », que l’autorité s’effondre en tant que telle [28], que la permissivité galope avec l’individualisme libérateur, qu’il faut prendre de plus en plus de gants pour diriger et animer des équipes ou des classes, bref que l’obéissance n’est plus une valeur, que nous montrent les reprises de Milgram ? Qu’on obéit toujours autant, et peut-être même plus. Cela remet les pendules à l’heure et montre que l’insistance sur la valeur « liberté » [29] a peut-être conduit les gens à s’illusionner sur leur liberté réelle pour rester les braves gens obéissants, les nice guys, dont la société a besoin [30]. Les psychologues sociaux savent parfaitement que si l’illusion de liberté n’induit aucune rébellion, preuve que cette liberté est illusoire, elle est le préalable aux manipulations, à l’internalisation et à la rationalisation des comportements [31]. On obéit autant qu’avant, mais en se donnant de bien meilleures raisons d’obéir, ce qui nous fait finalement oublier qu’on obéit comme on le doit.

Ce n’est pas là qu’une intuition de gauchiste immature et loin des saines réalités. Un collègue de Grenoble, Laurent Bègue, s’est attaché à retrouver nos « questionneurs » pour voir si, des fois, on ne pourrait pas trouver quelques menues différences entre les questionneurs obéissants et les questionneurs désobéissants. Pourquoi pas, après tout… Il a utilisé deux types de mesures : des mesures portant sur la valeur psychologique des personnes (dans mon jargon : la « valeur personnologique » [32], et des mesures en rapport avec les positionnements politiques, voire militants. Quel bonheur de constater que, lorsqu’on trouve quelque différence, elles montrent que les gens biens (« psychologiquement bien » : les consciencieux, les aimables, ceux qui se sentent bien dans leur peau, les "internes"…) ont tendance à davantage obéir que ceux qu’on pourrait tenir pour de « sales bougres », ceux qui sont plutôt mal dans leur peau, qui s’en prennent au monde entier et qui, en outre, se lancent sans réfléchir dans des actions revendicatives quelque peu limites… Bon. Je ne vais pas me mettre à attribuer plus d’importance aux « différences individuelles » que je ne l’ai fait jusqu’à présent. Mais celles qu’a trouvées Laurent Bègue mettent du baume sur le cœur de quelqu’un qui prétend depuis plus de 30 ans [33] que, depuis que le pouvoir social existe, et cela date d’avant le paléolithique, la psychologie de tous les jours (que reprennent si volontiers la psychologie académique de la « personnalité » et la psychométrie) n’est qu’une paraphrase internalisante de l’activité sociale d’évaluation des personnes, paraphrase facilitant grandement la reproduction des choses.

Et la télé ? La télévision a donc un réel pouvoir prescriptif sur les gens [34]. Elle en exerce en tout cas sur ceux qui passent dans ses studios [35] comme Tania Young a exercé du pouvoir sur nos questionneurs. La question immédiate est « que va faire la télévision de ce pouvoir ? » Nous constatons déjà qu’elle peut s’en servir pour amener les gens à donner au téléthon comme elle peut s’en servir pour leur faire manger des araignées ou se mouvoir parmi des rats. Pourrait-elle, surtout lorsqu’elle est publique, mettre ce pouvoir au service d’un vrai projet doté d’une utilité sociale ?

Rappel sur la procédure de recrutement des « questionneurs »

Cette procédure est clairement exposée dans le livre de Christophe Nick et Michel Eltchaninoff : L’expérience extrême (p. 53 sq). Les sujets qui ont été contactés (13000) étaient répertoriés sur des fichiers marketings, en particulier sur un fichiers de potentiels volontaires pour des tests de produit. Ils recevaient un mail leur proposant de « participer à la mise au point d’un jeu de télévision ». On ne leur proposait donc pas de venir jouer. Ont été éliminées de la population toutes les personnes ayant déjà participé à un jeu télévisé ou s’étant porté volontaires pour participer à un jeu. Le taux de réponse à ce mail (environ 2600 personnes) est conforme au taux de réponses obtenues à ce genre d’enquête (pas d’effet « jeu télévisé »). C’est l’application de critères a priori (sexe ; âge ; catégories socio-professionnelle, critères de santé…) qui a encore réduit le nombre de volontaires potentiels pour aboutir à un tirage de 90 personnes (80 sujets convoqués plus 10 sujets convocables en cas de défection). Ce n’est qu’arrivés au studio que les sujets en savaient plus (émission pilote, règles du jeu, pas d’argent à gagner etc…)

Cette procédure permet de penser que le recrutement a été suffisamment large pour éviter un biais d’autosélection des sujets n’ayant amené que des fanatiques de jeux télévisés. La motivation principale fut plutôt de savoir "comment ça se passe à la télé".

Notes

[1] Pour la fonction sociale de cette erreur, voir mon livre : Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble.

[2] Adorno, T.W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D.J. & Sanford, R.N. (1950). The authoritarian personality. New York, Harper & Row

[3] Les spécialistes appellent cela l’ « anti-intraception ».

[4] Dans les sciences expérimentales, un « paradigme expérimental » est une situation type aisément reproductible, dans laquelle s’observe un « effet » —par exemple l’effet de conformisme : un sujet qui a raison se range à l’avis d’une majorité qui a tort— et dans laquelle on peut manipuler de nombreuses variables susceptibles d’affecter cet effet, par ex. la compétence supposée, faible ou forte, de la majorité.

[5] voir Milgram, S. (1974). Soumission à l’autorité. Paris, Calmann-Lévy

[6] Ces résultats étaient réellement stupéfiants : plusieurs publics variés (dont un de psychiatres et un d’américains des classes moyennes) auxquels on avait demandé de prédire les résultats avaient annoncé une désobéissance précoce (vers 150 volts), aucune des 110 personnes consultées n’ayant prédit que quelqu’un irait au-delà de 300 volts.

[7] Et cette statistique ne compte pas les sujets de Milgram !

[8] voir Meeus, W.H.J., Raaijmakers, Q.A.W. (1995). Obedience in modern society : the Utrecht studies. Journal of Social Issues, 51, 3, 155-175.

[9] voir son livre de 1966, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal. Paris, Gallimard.

[10] Pour Milgram, l’obéissance est due au fait qu’en situation d’obéissance, l’agent d’exécution entre, précisément, en « état agentique ». Ce concept dénote trois choses : 1. l’obéissance impliquée par la position d’agent (d’exécution), 2. la non responsabilité concernant ce qui peut advenir, 3. l’acceptation de la définition sociocognitive de la situation avancée par l’agent exerçant le pouvoir. Je ne développerai pas ici l’idée que l’état agentique s’oppose à un « état d’autonomie » car je ne crois pas qu’un tel état soit réellement possible dans nos sociétés. Une autonomie relative, éventuellement. Et encore…

[11] Des étudiants jouent les rôles de prisonniers et d’autres de gardiens de prison : Philip Zimbardo, 2007, The Lucifer Effect : Understanding how good people turn evil, Random House

[12] Browning, C., 1996, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne, Tallandier, 2007.

[13] voir encore mes Illusions libérales

[14] Je ne reprends pas ici les critiques, en vérité assez inefficaces, qui relèvent de l’anti-expérimentalisme primaire et que connurent en leur temps la physique et la physiologie (artificialité de la situation expérimentale qui n’est ni la nature pour la physique, ni la vie pour la physiologie, ni l’existence sociale pour la psychologie etc. et, aujourd’hui, ni le marché pour l’économie expérimentale.

[15] Journaliste et producteur de documentaires pour la télévision : Chroniques de la violence ordinaire ; Résistances ; La mise à mort du travail

[16] voir Beauvois, J.-L., 1983. Structures organisationnelles : hiérarchie et autogestion. Connexions, 39, 47-64

[17] Il faut se souvenir que Milgram avait mis en place un très long suivi de ses sujets expérimentaux pour leur « déniaisement » et pour la restauration de leur image de soi impliquant plusieurs entretiens et questionnaires (y compris un an après la session expérimentale). Un an après, un nombre parfaitement dérisoire de sujets, tant parmi les obéissants que parmi les désobéissants, regrettaient d’avoir participé à l’expérimentation.

[18] La thèse déjà ancienne de Joseph Torrente a remarquablement décrit la « souffrance » dans laquelle peuvent être des salariés auxquels on demande de réaliser des actions contraire à leurs valeurs ou à leurs attitudes. Et ils ne font pas l’objet, eux, d’un suivi !

[19] le titre de l’article auquel cette reproduction de Jerry Burger, de Santa Clara, a donné lieu est, précisément : Would People Still Obey To-day (American Psychologist, 64, 1-11) ? Pas de chance : oui, on obéit toujours, et peut-être même davantage, même dans cette reproduction. J’y reviendrai bientôt.

[20] Ce documentaire sera diffusé sur France 2 vers la mi-mars.

[21] voir Eltchaninoff, M., Nick, C., Beauvois, J.-L., Courbet, D., Oberlé, D., 2010. L’expérience extrême. Paris : Don Quichotte éditions (le Seuil). Voir aussi la présentation de la recherche dans deux revue scientifiques : Beauvois, J.-L., et al., The prescriptive power of the television host. A transposition of Milgram’s obedience paradigm to the context of TV game show. Revue Européenne de Psychologie Appliquée (2012), doi:10.1016/j.erap.2012.02.001 et Oberlé, D., Beauvois, J.-L., Courbet, D. (2011). Une transposition du paradigme d’obéissance de Milgram à la television : enjeux, resultats et perspectives. Connexions, 95, 71-88.

[22] Il n’en restera que 76 dans les statistiques, une personne ayant refusé dès son arrivée d’envoyer des chocs électriques, deux autres connaissant la situation de Milgram pour avoir vu I comme Icare, une dernière ayant réalisé que le tirage au sort était truqué.

[23] Comme pour tous les jeux télévisés, un public était présent sur des gradins de part et d’autre du plateau. Ce public avait été recruté par une entreprise à la suite d’une annonce sur Internet.

[24] Ce dont nous nous sommes assurés en comparant ces deux situations sur un ensemble de quinze critères d’analyse d’une situation de pouvoir.

[25] En fait, les sujets apprenaient en arrivant qu’ils allaient participer au test d’un « pilote » et que si le jeu proprement dit impliquait des gains, eux, dans ce « pilote », n’avaient rien à gagner. Ceci nous a permis d’éliminer la motivation économique, les sujets ayant reçu 30 € pour leur défraiement.

[26] En fait, le public n’a pas eu l’influence qu’on pouvait attendre, au moins à ce niveau là.

[27] Si vous lancez dix fois une pièce en l’air, si vous notez le nombre de piles et de faces ; et si vous recommencez cette opération une centaine de fois, vous constaterez que le hasard ne crée pas l’uniformité. Certes, ce que vous observerez le plus souvent, c’est probablement 5 piles et 5 faces, puisque chacun ont une chance sur deux d’apparaître à chaque coup. Mais vous observerez aussi, sans doute moins souvent, 6 piles et 4 faces, et encore moins souvent 7 faces et 3 piles... Le calcul des probabilités permet de savoir qu’elle est la probabilité pour que le seul hasard produise, par exemple, 9 piles et 1 face. Cette probabilité, c’est le nombre de chances que vous avez d’avoir tort en affirmant que cet "état de la nature" (9 piles et 1 face), lorsque vous venez de l’observer une fois, a une détermination autre que le hasard (la pièce est truquée, celui qui la lance a un tour de main...

[28] Sur ses bases ?

[29] Je ne dis pas l’insistance sur le fait de la liberté. Il suffit d’aller dans les usines, dans les hôpitaux ou dans les universités pour constater que la liberté démocratique s’est arrêtée à leurs portes. J’ai appelé cette dissociation entre le politique et le social une « coupure libérale » (voir Les Illusions libérales…).

[30] Quand j’étais tout petit, mon père, un anti-communiste primaire, ne manquait jamais de me seriner que j’avais énormément de chance d’être libre dans un pays libre et qu’en conséquence je n’avais qu’à fermer ma gueule.

[31] Voir Joule, R.-V. et Beauvois, J.-L., 2002, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.

[32] Ce que le sens commun et des psychologues très américanisés appellent « la personnalité » : les personnes "honnêtes" ont incontestablement plus de valeur sociale que les personnes "menteuses" ; les traits de personnalité sont fait pour évaluer les personnes et ne servent qu’à ça.

[33] voir mon article de 1976 : problématique des conduites sociales d’évaluation, Connexions, 19, 7-30. Voir aussi sur maniprop l’article de Mollaret

[34] Christophe Nick qui ne partage pas toujours mes analyses un peu sociologisantes est convaincu que la différence entre Milgram 63 et la zone extrême 2009 s’explique surtout par ce pouvoir propre de la télévision.

[35] Sur les autres, les téléspectateurs, elle a au moins, et ceci sûrement, de l’influence.

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