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acrimed | action critique médias

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  • Les candidatures à la présidence de Radio France : casting tragique au CSA

    10 avril, par Basile Mathieu, Denis Souchon — En direct de Radio France, 110781

    Le 15 janvier 2018, le président de Radio France, l'ancien président de l'Institut national de l'audiovisuel Mathieu Gallet était condamné à un an de prison avec sursis et 20 000 euros d'amende, pour avoir commandé 400 000 euros de prestations à deux sociétés de conseil sans avoir respecté les règles des marchés publics lorsqu'il présidait l'INA. Suite à cette condamnation, le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) décidait le 31 janvier de retirer à Mathieu Gallet son mandat de président de Radio France et lançait le 14 février la « procédure de nomination » du nouveau président du groupe radiophonique public.

    Le 21 mars le CSA déclarait recevables les candidatures de Jérôme Batout, Bruno Delport, François Desnoyers, Guillaume Klossa, Christophe Tardieu, Sibyle Veil, et mettait en ligne les « projets stratégiques » des impétrants [1] Avant de revenir dans un prochain article sur les programmes de ces six prétendants à la présidence du groupe radiophonique public, nous nous penchons ici sur leurs parcours. À noter que les auditions des différents candidats débutent ce jour [2].

    Aussi divers soient-ils, ces parcours illustrent des caractéristiques et des dispositions communes aux milieux dirigeants du public comme du privé : leur familiarité et leur connivence avec plusieurs cercles de pouvoir, administratif et politique, économique et médiatique, intellectuel et caritatif. Adeptes des techniques de néomanagement public [3], imbibés de logiques libérales incorporées dans les grandes écoles, les cabinets ministériels ou les états-majors d'entreprises publiques qu'ils ont fréquentés, rompus aux principes et aux supposées vertus de la gestion privée qu'ils ont pratiquée directement dans des multinationales ou importée dans leur administration, ces six candidats présentent des profils dont on peine à voir en quoi ils sauraient incarner et porter le service public radiophonique. En d'autres termes, six profils inquiétants pour l'avenir de Radio France que nous avons répartis dans trois catégories : les grands commis de l'État, les francs-tireurs et les médiacrates.

    Les grands commis de l'État

    Ils appartiennent aux deux grands corps d'État les plus prestigieux et influents (Conseil d'État et Inspection générale des finances) – même si seule la première en a suivi le cursus honorum –, ils ont effectué toute leur carrière dans la sphère publique, mais n'en sont pas moins très politisés, avec notamment des passages remarqués dans les cabinets ministériels de droite.

    "-" Sibyle Veil, la dégraisseuse d'État – Le CV de cette prétendante peut se lire comme une notice nécrologique anticipée tant elle a accumulé de titres et de positions qui font d'elle une éminente représentante de la noblesse d'État. Diplômée de l'Institut d'études politiques de Paris en 1999, elle obtient un DEA de Politiques européennes à Paris III en 2000 avant d'intégrer en 2002 l'École nationale d'administration (ENA – Promotion Léopold Sédar Senghor) dont elle sortira en 2004 pour rejoindre le Conseil d'État.

    Entre 2007 et 2010, elle officie au cabinet du président de la République, Nicolas Sarkozy, qu'elle conseille en matière de travail, de santé, de logement et sur les autres sujets sociaux. En 2010, elle rejoint l'Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP) en tant que directrice du « Pilotage de la transformation », poste qu'elle quittera en 2015 pour devenir directrice déléguée, en charge des opérations et des finances, de Radio France. Parallèlement, elle a enseigné au CNAM (sur la conduite du changement en établissement hospitalier), à l'ENA et à l'Institut d'études politiques de Paris.

    Ses activités caritatives montrent également sa grandeur d'âme, qu'elle ne manque pas de signaler sur son CV public qui mentionne « les causes qui importent à Sibyle : Aide humanitaire et secours en cas de catastrophes, Lutte contre la pauvreté, Services sociaux. »

    Il n'est pas sans importance de savoir qu'elle a eu comme condisciples à l'ENA son mari (Sébastien Veil, qui a eu « deux grands-pères énarques et une grand-mère ministre à plusieurs reprises » et qui, comme elle, fut conseiller d'un président de la République nommé Nicolas Sarkozy) et Emmanuel Macron, qui assista à son mariage.

    Il n'est pas anodin de noter enfin que ses œuvres à l'AP-HP [4] – dont elle se targue dans son CV dans le patois managérial le plus décomplexé – sont celles d'un patron de combat qui n'ont rien à voir avec les missions et l'esprit du service public : « Gestion des flux et optimisation des capacités » ; « expérimentation et déploiement d'une démarche de Lean Six Sigma dans les blocs opératoires, IRM, scanners, plateaux de consultations, urgences, services facturiers et dans la gestion des séjours des patients » ; « professionnalisation de la gestion des flux (planification des activités, mise sous contrôle des durées de séjour, outils informatiques de suivi, nouveaux métiers, etc.) » ; « programme d'amélioration des recettes » ; « optimisation de la facturation benchmark étrangers » ; « “project management office” ; tableaux de bord ; reporting ».

    En 1997 un ministre de l'éducation « socialiste » à la finesse de jugement légendaire, Claude Allègre, déclarait à propos des effectifs de l'éducation nationale : « Il faut dégraisser le mammouth ». Vingt ans plus tard, Sibyle Veil se présente comme une spécialiste du « lean management », expression qui est la traduction anglaise et euphémisée du propos de Claude Allègre [5]. Si la favorite des pronostiqueurs est finalement choisie par le CSA, les personnels de Radio France sauront à quoi s'en tenir…

    "-" Christophe Tardieu – La « carrière » de ce diplômé en droit devenu inspecteur des douanes débute réellement lorsqu'en 2000, il est intégré à l'Inspection générale des finances, véritable marchepied vers les plus hautes fonctions de l'État. Recruté en 2004 comme administrateur général de l'Établissement public du musée et du domaine national de Versailles par sa présidente, Christine Albanel, il accompagne cette dernière lorsqu'elle est nommée ministre de la culture par Nicolas Sarkozy en 2007, en devenant son directeur-adjoint de cabinet. Il s'y fera remarquer en 2009 en provoquant, par une manoeuvre déloyale, le licenciement d'un salarié de TF1 [6], ce qui obligera la ministre à le suspendre de ses fonctions pendant un mois. Un regrettable accroc qui ne l'empêchera pas, après le départ de la ministre et son retour dans son corps d'origine, d'être nommé président du conseil d'administration du Centre national de la danse en juillet 2009, puis de devenir en septembre 2010 directeur adjoint de l'Opéra. Actuellement membre du conseil d'administration de la Cinémathèque française, il est depuis septembre 2014 directeur général délégué du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC).

    Un bien beau parcours au sein des plus prestigieux établissements culturels français, au cours duquel, malheureusement, Christophe Tardieu n'a pas toujours trouvé son compte : selon le compte-rendu que donnait Libération de son ouvrage paru en 2010, « Le surintendant de Versailles. Grande et petites histoires d'un château mythique », Tardieu serait « l'avocat d'une modernisation des institutions culturelles, qu'il confierait plutôt à des gestionnaires qu'aux historiens de l'art ». Un diagnostic et une « stratégie » qui ne brillent pas par leur originalité, mais qui en disent long sur la conception du service public de leur auteur. Alors que, de surcroît, le candidat Tardieu n'a aucune expérience dans le domaine des médias et du journalisme, on n'ose imaginer ce que ce genre d'impérialisme technocratique donnerait à la présidence de Radio France…

    Les francs-tireurs

    Leur CV est une œuvre d'art qu'ils enrichissent à chaque nouvelle opportunité ; à eux deux, ils ont fait le tour de tous les secteurs d'activité qui font rêver les jeunes ambitieux : essayisme à prétention intellectuelle, journalisme, communication, publicité, humanitaire, management de multinationale, conseiller ministériel, etc. Sous des dehors atypiques, leurs parcours brillent par un grand conformisme intellectuel, forgé dans les écoles d'élite et auprès de grands patrons ou de dirigeants politiques (libéraux).

    "-" Guillaume Klossa, un ancien de McDonald's qui ose tout [7] – Cet ancien élève de Sciences Po [8] et d'HEC de 45 ans navigue entre business, « journalisme » au service de Bolloré, politique et bureaucratie européenne :
    - 1999-2003 : directeur du développement du pôle-conseil, puis directeur Business Europe du groupe Bureau Veritas
    - 2004 : éditorialiste au quotidien gratuit Métro
    - 2004-2007 : journaliste dans le groupe Vivendi (en étant notamment rédacteur et co-présentateur de l'émission « Face à Alain Minc »)
    - 2007-2008 : conseiller du secrétaire d'État aux affaires européennes Jean-Pierre Jouyet (gouvernement Fillon)
    - 2009-2010 : conseiller du Groupe de réflexion sur l'avenir de l'Europe (Conseil européen).
    - 2010-2012 : membre du Comité exécutif et Vice-président de McDonald's France en charge de la gouvernance, de la communication, des affaires publiques et du développement durable.
    - depuis 2013 : Directeur chargé des Affaires publiques et de la Communication de l'Union européenne de radio-télévision (UER), le « machin » qui organise le « concours Eurovision de la chanson »...

    Par ailleurs, Guillaume Klossa est le fondateur en 2003 du think tank pro-européen Europa Nova et a écrit deux livres à la gloire de l'Europe telle que la rêvent les dominants.

    S'il est vrai que la présidence de Radio France parachèverait en beauté ce CV en forme d'inventaire à la Prévert, il est à craindre que le poste ne soit pas à la hauteur des ambitions planétaires et des prétentions sans limite de Guillaume Klossa… Voilà en effet comment le candidat parle de lui-même dans son « projet stratégique » mis en ligne par le CSA :


    - Voilà plus d'une décennie que Radio France croise mon chemin professionnel. Radio France a accompagné des événements que j'ai pu organiser avec EuropaNova, le laboratoire d'idées que j'ai présidé
    - Ma capacité de vision et de fédération, ma créativité, mes expériences, mes compétences et les savoir-faire que j'ai pu développer
    - J'ai également initié le « MediaRoad », un écosystème d'innovation continental reposant sur un partenariat public-privé ouvert au monde de la recherche et des entreprises innovantes et favorisant le développement d'une culture d'anticipation dans les médias publics et les économies d'échelle en matière de recherche et développement
    - Mon expérience de l'État.
    - Mon expérience des médias radiotélévisés tant français qu'européens.
    - Mon expérience de dirigeant de grandes entreprises, ma sensibilité d'ancien journaliste et de président fondateur d'un centre de réflexion
    - Ayant travaillé au sein d'un des leaders mondiaux de la conformité et de la certification

    Alors, Radio France ? Prochain fast-food de l'information ?

    "-" Jérôme Batout – Diplômé de la London School of Economics et de Sciences Po Paris, Jérôme Batout est également docteur en philosophie de l'École des hautes études en sciences sociales. Une thèse qu'il a rédigée sous la direction de Marcel Gauchet, l'un des intellectuels emblématiques de la conversion de la gauche de gouvernement au néolibéralisme, et soutenue devant un jury comptant notamment :

    - Philippe Raynaud, politologue droitier ayant micro-ouvert sur France culture ;

    - Jean-Hervé Lorenzi, dont on ignorait qu'il détenait quelque compétence en philosophie, et qui est l'un de ces économistes à gages délivrant leurs prophéties (libérales) aussi bien au gouvernement, qu'aux banques – après un passage chez Rothschild, il est depuis septembre 2017 vice-président d'UBS France – et bien sûr aux médias.

    Un compagnonnage intellectuel qui pose son homme et que Jérôme Batout cultive en tant que conseiller pour la revue Le Débat, dirigée par Pierre Nora et Marcel Gauchet.

    Sa carrière, qu'il débute à Londres en 2003 comme analyste en fusions-acquisitions au Crédit suisse First Boston, donne le tournis : Jérôme Batout enseigne à la London School of Economics de 2004 à 2009, tout en étant secrétaire général administratif adjoint du Parti socialiste à partir de 2006. En 2010, il administre une mission de MSF [9], à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan, avant de diriger le cabinet de Maurice Lévy, président de Publicis Groupe, jusqu'en avril 2013, quand il est nommé conseiller spécial du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, chef du pôle « stratégie, médias et communication » de Matignon. En juin 2014, après le remplacement de J.-M. Ayrault par M. Valls, il revient finalement dans le giron de Publicis en tant qu'associé, directeur du département « communication de crise ».

    Au cours de cette trajectoire, qui témoigne d'un solide sens du placement et a dû lui permettre de se constituer un carnet d'adresses très bien garni, Jérôme Batout a coiffé de multiples casquettes, mais il n'a jamais officié dans le secteur public – la banque d'affaire, où il a débuté sa carrière, pouvant même faire figure d'anti-service public –, et il n'a pas non plus exercé directement dans le secteur des médias – la communication, où il effectue une carrière fulgurante, pouvant même être considérée comme une sorte d'anti-journalisme. Il faut donc à Jérôme Batout toute l'assurance (et la morgue) d'une jeune pousse biberonnée aux écoles « d'élite » et adoubée par de vieux caciques influents pour prétendre diriger Radio France.

    Les médiacrates

    Un dirigeant de radios privées qui y a réalisé toute sa carrière et un journaliste passé au management qui multiplie les allers-retours entre privé et public, média d'information et communication.

    "-" François Desnoyers – Titulaire d'une maîtrise de sciences économiques, il commence sa carrière en 1976 comme journaliste pigiste au quotidien Paris-Normandie, pour Associated Press ou France Régions 3 (FR3). Il entre à Radio France en 1980, participe au lancement de Radio-Mayenne avant d'abandonner définitivement le journalisme. Il devient directeur de Radio 7 [10] en 1981, puis à partir de 1982, multiplie les postes de responsabilité à la direction du groupe radiophonique public.

    Entre 1992 et 1994, il fait une première incursion dans le secteur privé en tant que directeur-gérant de CCV-Conseil, qu'il prolonge pour occuper les fonctions de chef, puis de directeur de cabinet du président de La Cinquième, Jean-Marie Cavada, entre 1994 à 1997. Il revient alors dans le secteur public, d'abord audiovisuel, comme directeur délégué du développement, des affaires internationales et de la communication de la Société nationale de radio-télévision française d'Outre-mer (RFO), puis de nouveau à… Radio France, entre 1998 et 2004, en tant que directeur général délégué, chargé de la stratégie et du développement des produits et des services. Il dirige également la communication du groupe entre 2000 et 2002.

    Il cède ensuite à nouveau aux sirènes (des hautes rémunérations) du privé et devient directeur général de Publicis Events jusqu'en mai 2007. Il est le fondateur et le gérant de Arroll S&C, une société de conseil en création d'entreprises, en 2008. Pas de quoi effrayer Radio France, qui fait à nouveau appel à lui en 2009 pour prendre le poste de directeur général délégué aux antennes, puis de directeur du réseau France Bleu par intérim.

    Un intermède de courte durée puisque dès 2010, il fait son retour dans la communication au sein de l'Agence Publics comme directeur conseil, puis directeur général en 2015. Pour autant, François Desnoyers n'a toujours pas renoncé au secteur public : déjà candidat malheureux à la présidence de La Chaîne parlementaire-Sénat (Public Sénat) en 2012, il ambitionne désormais de prendre la tête de la maison où il a officié si longtemps. Un ultime aller-retour qui serait tout sauf raisonnable…

    "-" Bruno Delport, entrepreneur du spectacle privé – De tous les candidats, cet amateur de cigares de 53 ans est le seul à pouvoir mettre en avant que la majeure partie de sa carrière a été réalisée dans le monde de la radio … mais dans des sociétés privées, dont aucune n'est animée par les préoccupations du service public :
    - 1986 : animateur à Chérie FM
    - 1991 – 1997 : directeur de Ouï FM
    - 1998 – 2016 : directeur de Radio Nova
    - 2000 : fondateur de la société de production Les Molambakais qu'il possède avec les amuseurs Kad et Olivier
    - 2002 – 2016 : directeur général de Nova Press
    - Depuis 1999 : directeur de la radio TSF Jazz

    On notera enfin que Bruno Delport préside le conseil d'administration de Solidarité Sida depuis 2009, et qu'il a dirigé la campagne des élections européennes de 2014 pour Europe Ecologie – Les Verts.

    À la lecture de son parcours de dirigeant de radio, on peut craindre que Bruno Delport voie le monde comme une juxtaposition de publics-cibles (le public populaire, les jeunes branchés, les découvreurs atypiques, les éclectiques, etc.), en d'autres termes qu'il ait une vision de spécialiste du marketing culturel plus ou moins équivalente à celle d'un patron de fast-food.

    ***

    Et si le CSA avait un sursaut d'honneur ? S'il évaluait tout simplement les six candidats à la présidence de Radio France sur leur capacité à incarner et porter le service public radiophonique ? Si tel devait être le cas, il ne pourrait que refuser de choisir le nouveau président de Radio France parmi les six ambitieux de peu de légitimité dont nous venons d'analyser les parcours. Le CSA ne pourrait alors que lancer un nouvel appel à candidatures, ou s'auto-dissoudre.

    Basile Mathieu et Denis Souchon


    [1] Le CSA a précisé que « deux autres candidatures ont été écartées pour non-respect des critères de recevabilité », sachant que l'une de ces deux était un pastiche rédigé par trois humoristes de France Inter (Charline Vanhoenacker, Alex Vizorek et Guillaume Meurice) et intitulé « Pour un démantèlement de qualité du service public audiovisuel » !

    [2] Mardi 10 avril.

    [3] Qui n'a en fait de « public » que le nom.

    [4] Où elle a connu son expérience professionnelle la plus longue

    [5] « Lean » signifiant « maigre » ou … « dégraissé » en anglais.

    [6] Le salarié en question avait envoyé un message électronique critiquant un projet de loi porté par la majorité à sa députée, laquelle l'avait transmis, comme c'est l'usage, au cabinet de la ministre afin d'obtenir des éléments d'information pour élaborer sa réponse. Destinataire du message, Christophe Tardieu n'avait rien trouvé de mieux à faire que de le transférer à un cadre dirigeant de TF1, provoquant le licenciement du salarié.

    [7] Et bien sûr, c'est à cela qu'on le reconnaît.

    [8] Dont il fut un candidat malheureux à la présidence en 2012.

    [9] Médecin sans frontières.

    [10] Une station thématique de Radio France ciblant « les jeunes » qui a émis sur la région parisienne entre 1980 et 1987.

  • Grève SNCF : journalistes recherchent usagers en détresse

    9 avril, par Martin Coutellier — Réforme de la SNCF et mobilisations sociales (2018), , , , 110776

    De l'art d'écrire des reportages à l'avance.
    En toute déontologie, ça va de soi !

    Comme à chaque mouvement de grève des cheminots, les rédactions des grands médias, et en particulier des journaux télévisés, ont multiplié les « reportages » auprès d'usagers mécontents sur les quais des gares à travers le pays. Ces nombreux sujets permettent de répondre aux deux questions qui taraudent un nombre important de téléspectateurs, et sans doute même une majorité de Français : est-il plus difficile de circuler en train lorsque les trains ne roulent pas, ou moins ? Et les personnes qui rencontrent ces difficultés à circuler sont-elles plutôt de bonne humeur, ou pas tellement ?

    Passés les premiers jours de grèves, ces difficiles questions semblent avoir trouvé des réponses, et les grandes rédactions, comme celle de France 2, Europe 1 ou de CNews, envoient donc des journalistes réaliser de nouveaux reportages afin de répondre aux autres questions importantes du moment. Et puisque ces questions ne peuvent trouver de réponses sur les quais de gares, c'est sur Twitter que ces journalistes lancent des appels à témoins, révélant au passage les interrogations qui bouleversent ces rédactions. À CNews : comment organiser des vacances en temps de grève SNCF ? À Europe 1 : comment élever ses enfants ou petits-enfants en temps de grève SNCF ? Et à France 2 : une grève SNCF peut-elle briser des couples ?

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    Lorsque le contenu d'un sujet est à ce point déterminé à l'avance, mérite-t-il encore le nom de reportage ? Lorsqu'il s'agit d'interroger des personnes « castées » selon des critères aussi précis, est-il encore question de journalisme ? Quoi qu'il en soit, ces pratiques déplorables ne sont pas tellement surprenantes, puisque les chefferies éditoriales qui dictent les contenus de ces « reportages » ont déjà fait savoir quelles étaient les questions qui les obsèdent (voir notre série d'articles sur le sujet) et celles qu'elles ne se posent jamais – et qui sont toujours les mêmes : contenu de la réforme combattue, motifs de la grève, contre-propositions de réformes portées par les organisations syndicales, etc.

    Martin Coutellier

    PS : Nous avons choisi d'anonymiser les citations, dans la mesure où notre critique porte sur des pratiques journalistiques, et non sur des personnes.

    PS2 : Lesdites pratiques ont également cours au Monde ou à la Voix du Nord, comme en témoignent les appels à témoignages ci-dessous, qui nous ont été signalés par des adhérents.

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  • Souscription 2018 : Soutenez Acrimed !

    9 avril, par Acrimed — Quel financement ?, 110756

    Lors de sa dernière Assemblée générale, le 3 février 2018, notre association a fait le bilan de son financement. La conclusion en est claire et nette : nous aurons encore besoin de votre soutien.

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  • Le Monde en extase devant les milliards de profits du CAC40

    5 avril, par Guy Bernard — Construction médiatique de l'opinion économique, , , , 110697

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    Le 9 mars 2018, un tonitruant « 93 400 000 000 € de profits pour le CAC40 » barre la Une du Monde. Une titraille tapageuse qui n'annonce pourtant aucun dossier mettant ce chiffre faramineux en perspective, aucun débat de fond entre économistes ou responsables politiques, ni même la moindre tentative d'analyse. Au contraire, les deux articles auxquels cet appel de Une renvoie, sont le signe d'un journalisme économique en apesanteur, qui aligne les chiffres sans chercher à leur donner la moindre signification et qui accompagne dans l'allégresse la marche en avant d'un capitalisme mondialisé et triomphant.

    Page 6 du cahier « Éco & Entreprise » de cette édition du 9 mars, un premier article aligne les superlatifs pour présenter le palmarès des sociétés les plus profitables, s'esbaudir de la hausse de 24 % du bénéfice net de l'ensemble des groupes du CAC40 par rapport à 2016 et mettre en avant une conjoncture et une croissance mondiales « exceptionnelles ». Le tout agrémenté des commentaires, toujours incontournables dans Le Monde [1], de deux économistes de banques, Eric Labbé gérant chez CPR Asset Management et Isabelle Mateos y Lago économiste chez Black Rock, « le plus puissant gestionnaire d'actifs au monde » – laquelle nous rassure en certifiant que même si la conjoncture se fait moins favorable, « les entreprises devraient pouvoir relever leurs prix et préserver leurs marges. » Ouf !

    En page 2 du même cahier « Éco & Entreprise », le second article annoncé en Une, propose un titre qui semble, au premier abord, nettement plus pertinent : « Salaires en zone euro : à quand le dégel ? » En effet, l'une des méthodes pour maximiser les profits, ne consiste-t-elle pas, justement, à maintenir les salaires au plus bas ? Une question qui ne sera pourtant même pas évoquée, l'article préférant s'attarder sur la perplexité de la Banque centrale européenne et des « experts » devant la stagnation des salaires alors que le chômage baisse, ou encore sur la flexibilité et l'automatisation comme causes possibles du phénomène.

    Dans l'éther des débats économiques orthodoxes

    Ces deux articles qui entendent traiter des niveaux de profits et de salaires comme de deux variables totalement distinctes et indépendantes, ont en commun de traiter l'économie comme une réalité autonome, et la science économique comme une discipline purement technique, coupée de toute réalité sociale et échappant à tout débat politique.

    Dans cette perspective, mettre en relation les dizaines de milliards de profits du CAC40 et la stagnation des salaires en Europe, d'une part, avec, d'autre part, les pratiques d'optimisation/évasion fiscale des multinationales ou les politiques de l'offre, austéritaires, portées par les gouvernements européens, et singulièrement par celui d‘Emmanuel Macron, n'aurait aucun sens… Dans un tel cadre, les économistes hétérodoxes et les syndicalistes, les dirigeants politiques et les journalistes rétifs aux logiques néolibérales ne sont évidemment pas conviés à s'exprimer.

    Pourtant, s'ils avaient souhaité mettre en perspective, et pas seulement célébrer, les profits mirifiques des grandes entreprises, les responsables de la rubrique économie du Monde auraient pu trouver matière à réflexion dans leurs propres colonnes en s'appuyant, par exemple, sur ces deux articles parus au cours des six derniers mois : « La paupérisation des classes moyennes gonfle la dette des ménages » ; « Les inégalités explosent dans le monde, l'instabilité politique menace ». Mais pour ce faire, il aurait fallu que Le Monde ait une ligne éditoriale autre que celle de complaire aux marchés…

    Guy Bernard


  • Lexique pour temps de grèves et de manifestations

    4 avril, par Henri Maler, Yves Rebours — Questions de mots 110698

    Nous republions notre lexique pour temps de grèves et de manifestations, daté de 2003, et réactualisé en 2010. Un document (hélas) toujours d'actualité en cette nouvelle période de mobilisations sociales... comme chacun pourra le constater !

    I. Consensus sous surveillance

    "-" « Réforme » : Quand une réforme proposée est imposée, cela s'appelle « LA réforme ». Et s'opposer à cette réforme devient : le « refus de la réforme ». Ne plus dire : « les travailleurs combattent les politiques libérales qui favorisent chaque jour davantage les revenus du capital et dissolvent l'Etat social ». Ecrire : « Une autre chose dont on peut être sûr - et qui nourrit l'antienne d'un pays impossible à réformer -, c'est la nature difficile des rapports sociaux en France. La conflictualité l'emporte sur le consensus. Vieil héritage de la culture ouvrière revendicative du XIXe siècle du côté des organisations syndicales, crispées sur la défense des droits acquis [...]. » (Le Monde Economie, mardi 7 juin 2005, page I). Le terme peut désigner spécialement les attaques successives du système des retraites par répartition. En 2003, « Sur France 2, Arlette Chabot réforme la France » : une émission "Mots croisés" benoîtement intitulée : « Pourquoi est-il impossible de réformer la France ? ». En 2007, au sujet des régimes spéciaux, grand « retour des gardiens du consensus » et de LA réforme.

    "-" « Réformistes » : Désigne ou qualifie les personnes ou les syndicats qui soutiennent ouvertement les réformes gouvernementales ou se bornent à proposer de les aménager. Les partisans d'autres réformes constituent un « front du refus ».

    "-" « Modernisation » : Synonyme de « réforme » ou de l'effet attendu de « LA réforme ». « LA modernisation » est, par principe, aussi excellente que « LA réforme »... puisque, comme l'avait fort bien compris, M. de La Palisse, fondateur du journalisme moderne, la modernisation permet d'être moderne. Et pour être moderne, il suffit de moderniser. Le modernisme s'oppose à l'archaïsme. Seuls des esprits archaïques peuvent s'opposer à la modernisation. Et seuls des esprits tout à la fois archaïques, réactionnaires et séditieux peuvent avoir l'audace et le mauvais goût de proposer de subordonner "LA modernisation" au progrès social. D'ailleurs, « LA modernisation » est indifférente à la justice sociale, que la modernité a remplacée par l'« équité ». Voir ce mot.

    "-" « Ouverture » : Se dit des opérations de communication du gouvernement. L' « ouverture » se traduit par des « signes ». Les « signes d'ouverture » traduisent une « volonté d'apaisement ». Ne pas confondre avec cette autre ouverture : « l'ouverture de négociations », qui pourrait manifester un dommageable « recul ».

    "-" « Apaisement » : Se dit de la volonté que l'on prête au gouvernement. Par opposition au « durcissement » de la mobilisation. Voir « ouverture ».

    "-" « Concertation » : Se dit des réunions convoquées par un ministre pour exposer aux organisations syndicales ce qu'il va faire et pour écouter leurs doléances, de préférence sans en tenir aucun compte. Selon les besoins, la « concertation » sera présentée comme un équivalent de la « négociation » ou comme son substitut. Le gouvernement est toujours « ouvert » à la « concertation ». Voir « ouverture ».

    "-" « Négociation » : Selon les besoins, tantôt synonyme, tantôt antonyme de « concertation ». On est prié de ne pas indiquer que, à la différence de la « concertation », la « négociation » est généralement terminée avant d'avoir commencé. Inutile aussi de souligner ce miracle : au printemps 2003, dix heures de « négociation » ont suffi au gouvernement pour ne céder que sur les quelques points qu'il avait déjà prévu de concéder.

    "-" « Dialogue social » : Se dit des rencontres où un ministre parle aux syndicats, par opposition au « conflit social », comme si le « dialogue » n'était pas généralement de pure forme : destiné à dissimuler ou à désamorcer le « conflit ».

    "-" « Pédagogie » : Devoir qui, pour les journalistes communicants, s'impose au gouvernement (plus encore qu'aux enseignants...). Ainsi, le gouvernement fait preuve (ou doit faire preuve...) de « pédagogie ». Tant il est vrai qu'il s'adresse, comme nos grands éditorialistes, à un peuple d'enfants qu'il faut instruire patiemment. Et si « la réforme » passe, c'est que la pédagogie (et non la force) a triomphé, comme s'en félicitait par avance Challenges (13 septembre 2007) à propos de la « réforme des régimes spéciaux » : « Si (…) cette réforme passait sans coup férir, ce serait le signal que la pédagogie finit toujours par triompher ».

    II. Déraison des foules

    "-" « Crispation » : Un mot parmi d'autres pour désigner l'attitude des salariés qui se battent contre les délocalisations, le chômage, le dumping social, la destruction du droit de travail, du système de santé et des retraites par répartition. La France « crispée » est rigide et s'oppose à la France moderne et flexible. Un exemple ici.

    "-" « Égoïsme » : Frappe les chômeurs, les travailleurs précaires, les classes populaires en général. Exemple : le refus du dumping social est un symptôme évident d'égoïsme. Vice dont sont dépourvus les bénéficiaires de stock-options.

    "-" « Individualisme » : Peut être vice ou vertu. Vice quand il entame la solidarité des dominés avec les dominants, vertu quand il détruit les défenses immunitaires des mouvements sociaux. En parler beaucoup, pour ne rien dire des conditions collectives de l'émancipation des individus.

    "-" « Corporatisme » : Mal qui menace n'importe quelle catégorie de salariés qui défend ses droits, à l'exclusion des tenanciers des médias. Dans ce dernier cas, s'exclamer, comme Jean-Michel Aphatie : « Trouvez un argument de meilleure qualité que le corporatisme, s'il vous plaît, s'il vous plaît ! ». L'accusation de « corporatisme » est en effet un argument de bonne qualité, sauf quand elle vise des éditorialistes de qualité supérieure. (Voir ici pour un exemple récent de non-corporatisme)

    "-" « Malaise » : Se dit du « trouble », plus ou moins profond, qui peut aller jusqu'au « mal-être », vécu ou ressenti par une profession. Depuis le printemps 2003, le « malaise » affecte particulièrement les enseignants. Le « malaise » peut se traduire par des « revendications » qui ne sont alors que des « symptômes ». Le « malaise » et ses « symptômes », diagnostiqués par les éditorialistes et les experts, réclament un « traitement » approprié.

    "-" « Grogne » : Un des symptômes les plus graves du « malaise », un signe de l'animalité privée de mots des « grognons ». Voir ce mot, son analyse et un exemple récent opposant les « grognons » universitaires aux « diplomates » gouvernementaux.

    III. Paroles, paroles

    "-" « Grognements » : Ne se dit pas mais tient lieu de parole des « grognons ».

    "-" « Témoins » : Exemplaires de la foule des grévistes et manifestants, interrogés en quelques secondes à la télé ou en quelques lignes dans les journaux. Le « témoin » témoigne de ses affects, jamais de ses motifs ou du sens de son action. Seuls les gouvernants, les « experts » et l'élite du journalisme argumentent, connaissent les motifs, et maîtrisent le sens. L'élite pense, le témoin « grogne ». Voir ce mot.

    "-" « Expert » : Invité par les médias pour expliquer aux grévistes et manifestants que le gouvernement a pris les seules mesures possibles, dans l'intérêt général. Déplore que les « grognements » des « jusqu'auboutistes » et des « ultras » (voir ce mot), ces privilégiés égoïstes et irresponsables (voir « corporatisme »), empêchent d'entendre le « discours de raison » des artisans du « dialogue social ». Un exemple de service public, daté de 2005.

    "-" « Éditorialiste » : Journaliste en charge des éditoriaux. Pour ne pas se laisser enfermer dans cette lapalissade sortie du dictionnaire, l'éditorialiste est condamné à changer de titre pour se répandre simultanément dans plusieurs médias. Dans certains d'entre eux, il devient « chroniqueur ». Dans d'autres, il est « interviewer ». Dans tous, il est « invité ». Exemple : Alain Duhamel. Exemple de « chroniqueur » : Pierre-Luc Séguillon, particulièrement performant, en 2003.

    "-" « Interviewer » : Journaliste en charge des entretiens. Les meilleurs d'entre eux sont des éditorialistes modestes puisqu'ils ne livrent leurs précieuses opinions que dans la formulation des questions qu'ils posent. L'interviewer est un éditorialiste condamné aux points d'interrogation. Ou presque : Christine Ockrent est une intervieweuse, Jean-Pierre Elkabbach aussi. Aphatie l'est indiscutablement, comme on peut le vérifier ici même, face à un représentant de Sud-Rail.

    "-" « Débat » : Se dit notamment des sessions de papotage qui réunissent autour d'une table l'élite pensante des « experts » et « éditorialistes ». Certains d'entre eux peuvent même « refaire le monde », comme on a pu le constater en 2005.

    "-" « Tribunes libres » : Souvent invoquées pour répondre à ceux qui s'inquiètent de l'état du pluralisme dans les médias. Ces espaces réservés à l'expression des « experts » dominants, peuvent être occasionnellement décorés par la présence de contestataires, pour peu qu'ils se rendent respectables en s'abstenant de toute critique des médias.

    "-" « Courrier des lecteurs » : Dans la presse écrite, se dit de la sous-rubrique où sont relégués les propos, soigneusement triés, des non-experts.

    "-" « Micro-trottoir » : Equivalent audiovisuel du courrier des lecteurs, cette forme avancée de la démocratie directe, concurrencée par les SMS, permet de connaître et de faire connaître l'opinion des « gens ». Technique recommandée pour faire dire en quinze secondes à chaque exemplaire d'un échantillon soigneusement sélectionné ce que l'on attend qu'il dise. Ne pas confondre avec « entretien » : trop long. Quelques cas d'école, ici, , ou .

    "-" « Opinion publique » : S'exprime dans les sondages et/ou par l'intermédiaire des « grands journalistes » qui lui donnent la parole en parlant à sa place. Quelques exemplaires de l'opinion publique sont appelés à « témoigner » dans les journaux télévisés. Les grévistes et les manifestants ne font pas partie de « l'opinion publique », qui risque de (ou devrait...) se retourner contre eux.

    "-" « Contribuables » : Nom que porte l'opinion publique quand elle paie des impôts qui servent au service public. Quand l'argent public est dépensé pour consentir des avantages fiscaux aux entreprises, cet argent n'a plus d'origine identifiée. On dira : « les régimes de retraites du secteur public sont payées par les contribuables ». On ne dira pas : « les exonérations de charges consenties aux entreprises sont payées par les contribuables ».

    IV. Mouvements de troupes

    "-" « Troupes » : Mode d'existence collective des grévistes et des manifestants, quand ils répondent (ou se dérobent) aux appels et aux consignes des syndicats. Parler de « troupes de manifestants », de « troupes syndicales », de syndicats qui « mobilisent » ou « ne contrôlent pas » leurs « troupes ». (Re)voir Pierre-Luc Séguillon en 2003.

    "-" « Troubles sociaux » : Se dit des effets de la mobilisation des « troupes ». Un journaliste rigoureux se garde généralement de les désigner comme des « soubresauts » (ainsi que le fit au cours du journal télévisé de 20 h sur TF1 le mercredi 28 mai 2003, le bon M. Raffarin).

    "-" « Concernés » : Se dit des secteurs ou des personnes qui sont immédiatement visés par « LA réforme ». Sinon, dire : « les cheminots ne sont pas concernés par la réforme des retraites » ou « les enseignants ne sont pas concernés par la décentralisation ». Vous pouvez pousser le souci de la rigueur jusqu'à affirmer que « les cheminots ne sont pas directement concernés ». Dans les deux cas, vous pouvez même ajouter qu'ils « se sentent menacés ». D'où l'on peut déduire ceci : se sentir menacé, ce n'est pas être menacé, et en tout cas être ou se sentir menacé, ce n'est pas être concerné. (« La CGT de la SNCF qui n'est pourtant pas du tout concernée par le CPE a déposé un préavis de grève nationale pour le mardi 28 », décrète Jean-Pierre Pernaut, qui déplore ainsi, le 21 mars 2006, que les cheminots ne soient pas assez corporatistes.)

    "-" « Usagers » : Se dit de l'adversaire potentiel des grévistes. Peut également se nommer « élèves qui préparent le bac » et « parents d'élèves inquiets ». « La grève […] s'annonce massive et dure. Dure surtout pour les usagers », précise David Pujadas, compatissant et soucieux de l'avenir des cheminots le 13 novembre 2007.

    "-" « Otages » : Synonyme d'« usagers ». Terme particulièrement approprié pour attribuer les désagréments qu'ils subissent non à l'intransigeance du gouvernement, mais à l'obstination des grévistes. « Victimes » des grèves, les « otages » sont d'excellents « clients » pour les micros-trottoirs : tout reportage se doit de les présenter comme excédés ou résignés et, occasionnellement, solidaires. Parmi les « otages », certains méritent une compassion particulière. Nous vous laissons découvrir deux d'entre eux : un premier et un second.

    "-" « Pagaille » : Se dit des encombrements un jour de grève des transports. Par opposition, sans doute, à l'harmonie qui règne en l'absence de grèves.

    "-" « Galère » : Se disait (et peut se dire encore...) des conditions d'existence des salariés privés d'emploi et des jeunes privés d'avenir, vivotant avec des revenus misérables, de boulots précaires en stages de réinsertion, assignés à résidence dans des quartiers désertés par les services publics, sans loisirs, et subissant des temps de transports en commun démesurés. Phénomène presque invisible à la télévision, ses responsables ne sont pas identifiables. « Galère » se dit désormais des difficultés de transports les jours de grève : on peut aisément les mettre en images et les imputer à un coupable désigné, le gréviste. Un seul exemple (en fin d'article) : quelques titres de la PQR en 2007.

    "-" « Noir » : Qualifie un jour de grève. En 2005, c'était un mardi. En 2009, un jeudi – un « jeudi noir » finalement « plutôt gris clair », d'ailleurs, selon le contemplatif Jean Pierre Pernaut [1]. Peut également se dire des autres jours de la semaine. « Rouge » ou « orange » sont des couleurs intermédiaires réservées aux embouteillages des week-ends, des départs ou des retours de vacances. Le jour de grève, lui, est toujours « noir », couleur du « chaos » (toujours en 2009).

    "-" « Chaos » : Se dit sobrement des conséquences des journées « noires ». Pour désigner les conséquences d'un tsunami ou d'un tremblement de terre… chercher un autre mot ?

    "-" « Surenchère » : Se dit, particulièrement au Figaro, de tout refus des mesures imposées par le gouvernement, dont l'attitude au contraire se caractérise par la « fermeté ».

    "-" « Durcissement » : Se dit de la résistance des grévistes et des manifestants quand elle répond à la « fermeté » du gouvernement, une « fermeté » qui n'est pas exempte, parfois d' « ouverture ». Voir ce mot.

    "-" « Essoufflement » : Se dit de la mobilisation quand on souhaite qu'elle ressemble à ce que l'on en dit.

    "-" « Ultras » : Désigne, notamment au Figaro, les grévistes et les manifestants qui ne se conforment pas au diagnostic d'« essoufflement ». Vaguement synonyme d' « extrême gauche », lui-même synonyme de... au choix ! Autre synonyme : Jusqu'auboutistes.

    "-" « Violence » : Impropre à qualifier l'exploitation quotidienne, les techniques modernes de « management » ou les licenciements, le terme s'applique plus volontiers aux gens qui les dénoncent, et aux mots qu'ils emploient pour le faire. Par exemple quand les patrons de Caterpillar sont qualifiés de « chiens ». A condition de respecter cette règle d'usage, la « violence » est presque toujours « condamnable ». Et condamnée.


    Henri Maler et Yves Rebours


    [1] Comme on peut le lire dans l'« Annexe » de cet article.

  • Lire : 100 ans de journalisme. Une histoire du Syndicat national des journalistes (1918-2018), de Christian Delporte

    4 avril, par Jean Pérès, Maxime Friot — Des livres : présentations et extraits, 110699

    À l'occasion du centenaire de la création du SNJ, qui est célébré cette année par diverses manifestations, l'historien des médias Christian Delporte [1] publie 100 ans de journalisme. Une histoire du Syndicat national des journalistes (1918-2018) aux éditions du Nouveau Monde. Réalisé en partenariat avec le SNJ, l'ouvrage a fait l'objet d'une fort belle édition en papier glacé [2], abondamment illustrée de photos d'archives et dessins humoristiques. Christian Delporte entremêle l'histoire du Syndicat national des journalistes (Syndicat des journalistes jusqu'en 1928) avec celle du journalisme, et retrace les combats menés par le syndicat : celui pour faire reconnaître le journalisme comme profession (statut, carte professionnelle), et celui, inlassable, pour l'amélioration des conditions de travail.

    L'ouvrage est organisé par sujets associés à la chronologie, ce qui permet une lecture facile et instructive. Loin d'en résumer la richesse, les aperçus qui suivent se contentent d'en souligner quelques aspects.

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    « Un journaliste digne de ce nom »

    Créé le 10 mars 1918, le SNJ fut un des premiers syndicats issus de la loi de 1884 sur les syndicats professionnels. Suscité, selon l'auteur, par l'industrialisation de la presse du début du vingtième siècle et par le discrédit qui frappe la profession de journaliste au sortir de la guerre [3], il s'envisage dans un premier temps comme une sorte d'ordre professionnel, insistant sur les devoirs des journalistes plus que sur leurs droits : « Pour lui, les devoirs individuels précèdent les droits collectifs : la conformité aux premiers justifie les seconds » [4].

    D'où la déclaration du syndicat du 12 juillet 1918 : « Un journaliste digne de ce nom », indiquant des devoirs qu'il doit remplir. « Le texte, qui comporte dix points, présente une série de principes de conduite individuelle qui reposent sur la responsabilité, la probité, la loyauté et la soumission aux pairs dans les affaires d'honneur. » [5] ; par exemple, [un journaliste digne de ce nom] « ne touche pas d'argent dans un service public ou une entreprise privée où sa qualité de journaliste, ses influences, ses relations seraient susceptibles d'être exploitées », ou encore « ne commet aucun plagiat ». Première charte avant la lettre des journalistes en Europe, elle est révisée et complétée en 1938 puis en 2011, date à laquelle elle devient « Charte d'éthique professionnelle des journalistes ». Ses principaux énoncés ont traversé le siècle sans changement notable.

    C'est sous la houlette de Georges Bourdon, figure tutélaire du SNJ, que s'instaure par la suite, à partir des années trente, dans le récit circonstancié de Christian Delporte, la reconnaissance professionnelle des journalistes et leur statut de salariés. Diverses dispositions favorables aux journalistes sont acquises par des accords collectifs avec les patrons de presse, dispositions qui structurent progressivement leur statut salarial : droit au repos compensateur, caisses de retraites, hausse des salaires, droit à l'abattement fiscal de 30 %, au demi-tarif dans les trains.

    Mais face à l'intransigeance patronale, c'est la loi du 29 mars 1935 qui cristallisera ces acquis et les complètera dans un véritable statut de la profession : « Le statut est un immense bond en avant, et les journalistes, longtemps oubliés par le droit social, bénéficient désormais d'avantages exemplaires au regard de la société française » [6].

    Ainsi est créée la Commission de la carte de presse qui désigne les journalistes professionnels ; la clause de conscience est reconnue ; les congés payés annuels passent à un mois (en 1936, les autres travailleurs n'obtiendront que deux semaines !) et en 1937, une première convention collective est signée. C'est l'heure de gloire du SNJ : « En mars 1938, les vingt ans du syndicat sont fêtés en grande pompe au pavillon Dauphine du bois de Boulogne, en présence du président Albert Lebrun » [7]. En 1949, le statut est accordé aux journalistes de la radio et de la télévision, mais il faudra attendre 1974 pour qu'il soit accordé aux pigistes.

    Un SNJ indépendant

    La question de l'indépendance est constante dans l'histoire du SNJ. Dès le début se pose la question des rapports avec la CGT et son syndicat du livre, dont certains membres du SNJ envient l'efficacité dans les négociations. L'adhésion du SNJ à la CGT est même mise aux voix à plusieurs reprises au cours de son histoire, et à chaque fois repoussée, souvent de peu. En 1937, en plein Front populaire, les membres du SNJ favorables à l'adhésion, bien que minoritaires, fondent le SNJ-CGT (tout en restant au SNJ qui acceptait la double appartenance). À la fin de la guerre (1944), Eugène Morel, figure historique du SNJ, reconstitue le SNJ-CGT qui est rejoint en 1946 par les membres du SNJ d'avant-guerre. Pas pour longtemps : en 1948, année où la CGT se scinde en CGT et CGT-FO qui reproche à la CGT sa soumission au Parti communiste, le SNJ reprend son indépendance. Bien que majoritaire dans la profession, le SNJ, conscient, selon Christian Delporte, d'être de trop peu de poids pour les grandes négociations, se rapproche alors d'autres syndicats indépendants qui formeront d'abord un groupement, le G10, puis, avec les divers syndicats Sud (issus, quant à eux, d'une scission de la Cfdt), l'Union syndicale solidaires, dont le SNJ fait toujours partie.

    Quelques enjeux sensibles

    100 ans de journalisme est aussi l'occasion pour l'historien de se focaliser sur certains enjeux au cours desquels le SNJ est intervenu avec vigueur pour défendre les intérêts des journalistes. Par exemple celui des « relations entre les reporters et la police » :

    Les tensions sont particulièrement vives au moment des manifestations violentes des ligues, au début des années 1930. Les journalistes envoyés sur le terrain sont régulièrement bousculés par les forces de l'ordre. Lors de l'émeute du 6 février 1934, plusieurs photographes, cinéastes, reporters sont victimes de violences policières : l'un deux, Jean Vertex, gravement blessé, perd un œil. Le SNJ s'indigne, exige réparation et, symboliquement, crée fin 1934 un « prix Vertex » pour les journalistes victimes dans leur travail de la violence des forces de l'ordre. (pp. 39-40)

    Une photographie – éloquente – de 1980 vient illustrer la récurrence de ce phénomène :

    Le 11 juin, les journalistes décident de marquer leur indignation [contre les violences policières à leur encontre - ndlr] de manière spectaculaire. Dans la cour de l'Elysée, 52 photographes forment une double haie à la sortie du conseil des ministres. Bras croisés, ils ont symboliquement déposé leurs appareils au sol. (pp. 103-104)

    Christian Delporte revient également sur certains moments conflictuels, comme en mai 1968, où de nombreux journalistes de l'ORTF font grève… et sont l'objet de représailles : « 31 journalistes de l'actualité télévisée et 22 de leurs confrères de l'actualité parlée sont licenciés. Plusieurs journalistes sont mis en “congé spécial” ou à la retraite. Une trentaine de pigistes sont interdits de séjour à l'ORTF » [8].

    Sont aussi évoqués : la concentration des médias, la réforme de l'audiovisuel public, le secret des sources, et bien d'autres sujets, comme, par exemple, celui de la déontologie :

    Les dérives du journalisme embarqué que révèle la première guerre du Golfe (1990-1991), la cascade des « dérapages » qui suivent et portent atteinte à l'image de la profession (de la fausse interview de Castro à la couverture des violences à Vaulx-en-Velin) confortent le syndicat dans sa volonté de consolider les règles collectives. […] Lors de son congrès de mars 2011, [le SNJ] adopte une version actualisée de la charte de 1918, déjà révisée en 1938. Le syndicat étoffe le texte, ajoutant notamment un long préambule de principes généraux, où il est notamment souligné que « la sécurité matérielle et morale est la base de l'indépendance du journaliste ».

    Et Christian Delporte d'ajouter : « Ainsi, à l'avant-dernier article qui mentionnait qu'un “journaliste digne de ce nom […] garde le secret professionnel”, le SNJ ajoute : “Et protège les sources de ses informations” ; un enjeu particulièrement sensible aujourd'hui. » [9]

    Maxime Friot et Jean Pérès


    [1] Directeur de la revue Le temps des médias, Christian Delporte a notamment co-écrit avec Fabrice d'Almeida Histoire des médias en France, de la grande guerre à nos jours publié par Flammarion en 2010.

    [2] Format 32 × 24, 160 pages, 29 euros.

    [3] La grande majorité des journaux avaient accompagné avec zèle la propagande de guerre et la censure.

    [4] p. 20.

    [5] p. 28.

    [6] p. 54.

    [7] p. 59.

    [8] p. 95.

    [9] pp. 141-142.

  • « Commémoration » et dépolitisation de mai 68 sur France Info

    3 avril, par Vincent Bollenot — Mai 68... Quarante ans après, , , 110680

    En 2008, la commémoration du 40e anniversaire de mai 68 avait été celle d'un mai 68 « consensuel », autrement dit « culturel » dont quelques figures (trop) bien connues avaient monopolisé l'interprétation. En ce début avril 2018, alors que Daniel Cohn-Bendit, Serge July ou Henri Weber ont à peine commencé leur marathon médiatique, la célébration s'annonce encore comme un océan de dépolitisation, de mièvreries et de récupération. « Sous les pavés 2018 », une série d'entretiens diffusés quotidiennement sur France Info n'est que l'une des vaguelettes de cet océan. Mais une vaguelette malheureusement représentative de biais récurrents lorsqu'il s'agit de traiter, dans les médias dominants, de la plus grande grève générale que la France ait connue depuis l'après-guerre.

    Du lundi au vendredi, Olivier de Lagarde propose dans « Un monde d'action », une interview de cinq minutes, diffusée cinq fois dans la journée, avec un « acteur de la vie publique qui vient défendre une idée, un projet ou une initiative pour changer le monde ». Le plus souvent des représentants de start-up branchés viennent présenter leur dernière application pour smartphone, à moins que ce ne soit un « associatif » perfusé de subventions publiques qui ne vienne expliquer comment il lance des actions en faveur du « développement durable » en partenariat avec des multinationales.

    Une émission un peu convenue qui exalte donc la bonne-volonté et l'initiative individuelles pour « changer le monde »... Et comme mai 68 peut décidément être mangé à toutes les sauces médiatiques, nul ne sera surpris qu'Olivier de Lagarde rebaptise son entretien quotidien « Sous les pavés 2018 » et ajuste l'angle sous lequel il questionne son invité pour se demander : « S'il pouvait lancer un pavé, quel combat choisirait-il ? »

    Cinquante ans après 68, en plein mouvement social, il n'était pas très difficile de dénicher des invités susceptibles d'entrer en résonnance avec les « évènements de mai ». Alors que de nombreuses universités sont bloquées, alors que les syndicalistes du rail, de la santé et de l'éducation s'organisent pour s'opposer dans la durée aux plans libéraux du gouvernement, alors que des collectifs organisent les luttes partout en France, on aurait pu penser – et ceci que l'on soit « pour » ou « contre » ces mouvements – qu'ils seraient les premiers invités pour évoquer des évènements qui représentent un acmé et une référence toujours vivante des luttes sociales en France.

    Mais alors que les opposants aux audacieux projets gouvernementaux n'ont pas vraiment le vent en poupe dans les médias, et que mai 68 y est tendanciellement ramené à une vaste kermesse de « la jeunesse », il ne fallait pas trop se prendre à rêver ! Et de fait, la première invitée avait beaucoup à dire sur les évènements de 68, mais depuis… l'autre côté de la barricade, puisqu'il s'agissait d'Élisabeth Lévy, directrice de la rédaction du magazine d'extrême-droite Causeur ! Un choix journalistique en forme de contre-pied (et de bras d'honneur), dont on ne saisit pas bien la logique sinon celle de la recherche de la polémique et du « buzz ».

    L'émission se donne pour objectif d'inviter telle ou telle personnalité prestigieuse pousser un « coup de gueule », soi-disant digne de mai 68. Que mai 68 ait été un événement collectif, marqué par des partis, syndicats, associations, collectifs et coordinations en tous genre, que les événements n'aient rien eu d'un simple « coup de gueule » ou même d'un jet de « pavé » le journaliste s'en moque bien. Tout comme il n'a visiblement cure du rôle des organisations de gauche et d'extrême-gauche lorsqu'il multiplie les invitations de personnalités marquées par leur conservatisme.

    Ainsi de Nicolas Baverez, qui a commencé sa carrière dans des cabinets ministériels de droite, avant de la poursuivre comme avocat d'affaires, essayiste et médiacrate patenté, décoré de la légion d'honneur, dont l'un des principaux passe-temps est de diagnostiquer le « retard » français et de prescrire au pays « les réformes qui pourraient permettre de le combler […] pour réinventer un modèle français adapté au monde du XXIe siècle » [1]. Ainsi encore d'Alain Minc, économiste à gage, conseiller multicarte (mais toujours libéral), essayiste en tout genre et éditorialiste multiservice. Ainsi encore de Jacques Attali, dont le « pavé 2018 » consiste en un appel « à l'éducation des femmes à la création d'entreprises » (sic !) et dont le principal hobby est de profiter de son omniprésence médiatique pour faire la promotion du libéralisme économique. Que dire encore de l'invitation de Roselyne Bachelot, ministre des gouvernements Raffarin, Fillon et Sarkozy ?

    Des invitations quelque peu saugrenues, à la pertinence journalistique plus que douteuse, mais qui témoignent d'un sens aigu du pluralisme dont on aimerait qu'il ait également cours lorsqu'il s'agit de rendre compte des mobilisations sociales ou de la politique du gouvernement… Quant au contenu des entretiens, on a grand peine à y retrouver ne serait-ce que l'écho des formes de politisation et de la radicalité qui imprégnaient les débats de mai 68.

    De petites anecdotes moralisantes, des indignations toutes personnelles, ou au contraire si consensuelles qu'elles tournent à la platitude, sont montées en épingle, comme en témoignent les quelques titres qui suivent. Des phénomènes certes critiquables et préoccupants sont dénoncés par des invités qui prennent cependant bien soin de ne jamais sortir de la simple déploration et de ne jamais en évoquer les causes (politiques), ni les moyens (politiques) d'y mettre un terme :

    ""

    On peine à voir ce qui dans ce robinet d'eau tiède pourrait évoquer en quoi que ce soit les évènements de mai 68… Alors même que certains de ces invités pouvaient avoir des choses plus percutantes et (im)pertinentes à dire, la titraille choisie par France Info révèle la ligne éditoriale d'une émission conçue pour être apolitique, individualisante et… consternante d'anachronisme !

    ***

    Les commémorations sont souvent l'occasion de construire des images ternes, dégradées puisque figées et mythifiées des évènements qu'elles célèbrent. Pire encore sont ces commémorations médiatiques de « mai 68 » qui chantent les louanges de l'ordre établi, qui s'approprient pour mieux le dissimuler un héritage de luttes collectives, et qui tendent le micro à des individus déjà ultra médiatisés, qui viennent clamer leur révolte face à la « censure », « la faim dans le monde », ou encore « les promesses politiques non-tenues »… Et que dire des promesses journalistiques non tenues d'un média de service public ?

    Vincent Bollenot


    [1] Nicolas Baverez, Que faire ? Agenda 2007, Paris, Perrin, 2006, quatrième de couverture.

  • Aux grandes réformes les grands experts : le cas de Pascal Perri (SNCF 6)

    29 mars, par Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot — Réforme de la SNCF et mobilisations sociales (2018), , , , , , 110642

    Depuis l'annonce du projet de réforme de libéralisation du rail, Pascal Perri a un agenda médiatique très chargé. Régulièrement en plateau sur BFM et RMC – chaines pour lesquelles il travaille comme « consultant économique », « économiste » ou « grande gueule » selon les cas – mais également présent sur le service public, il déroule une partition bien connue qui se résume en un mot d'ordre : imposer la concurrence dans le secteur ferroviaire, ici et maintenant. Auteur d'un livre publié en 2009 intitulé SNCF : un scandale français, Pascal Perri est devenu, dans le circuit fermé des grands médias, l'un des « experts médiatiques » les plus en vue pour commenter la réforme du rail.

    Précisons d'emblée que Pascal Perri n'est pas le seul « expert » ayant œuvré, depuis la mi-février, à la promotion du rapport Spinetta et de la réforme gouvernementale du secteur ferroviaire. Il est un exemple parmi d'autres de ce que nous avons appelé « les pros du commentaire » [1], au rang desquels Alain Duhamel, par exemple, défend toujours avec brio son rôle de chien de garde [2].

    Un « expert » exemplaire

    Mais Pascal Perri n'a rien à envier aux illustres anciens. Comme bon nombre d'experts épinglés dans le film Les Nouveaux Chiens de garde, il cumule tout à la fois les rôles d'éditocrate, d'expert et de communicant en se distinguant par des va-et-vient constants entre la sphère politique, les entreprises privées, les écoles de commerce [3] et les médias. Si nous nous attardons dans un premier temps sur ces éléments biographiques, c'est parce qu'ils éclairent cette catégorie d'éditorialistes qui, sous couvert d'« expertise », sont en réalité juges et partie : nombreux sont ceux qui, comme Pascal Perri, surfent sur leur exposition médiatique, défendent leurs intérêts personnels ainsi que ceux des dominants, en faisant la promotion des réformes qui leur profitent, directement ou indirectement.

    Comme le résume la notice biographique du « Magazine économique de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Maine-et-Loire » (2014) :

    Pascal Perri est économiste, spécialiste des questions de concurrence. Il a publié plusieurs ouvrages sur l'économie des prix, dont Toujours moins cher : low cost, discount et Cie en 2006. Il conseille par ailleurs des groupes industriels, des entreprises de la distribution et des fédérations professionnelles. Il a participé aux travaux de la commission Beigbeder « Le low-cost ; un levier pour le pouvoir d'achat » [4] et a été chargé, en 2005, par le ministre du Tourisme d'un rapport sur l'impact des compagnies aériennes à bas prix dans les territoires touristiques français. En 2009, il est nommé rapporteur de la commission « vie chère » des États Généraux de l'Outre-mer sous la responsabilité du Premier ministre [François Fillon, sous la présidence de Nicolas Sarkozy. NDLR]. Doctorat es Economie et Géographie et DEA de géopolitique (Paris VIII), Pascal Perri anime un cycle de formation pour Les Échos formation. Il est un des auteurs de la Fondation pour l'innovation politique [5]. Il dirige PNC, cabinet de conseil en stratégie low-cost.

    Sa familiarité avec les cercles du pouvoir (quels que soient les gouvernements) l'ont également conduit à rédiger d'autres rapports publics, ainsi que nous l'apprend le « groupe de travail et de recherche Oui à l'innovation ! » dirigé par… Pascal Perri lui-même : « En 2014, [il] a rendu un rapport sur l'impact social du numérique en France (Pellerin, Hamon, Montebourg) puis une étude sur la régulation des grands moteurs de recherche (mai 2015) dans le cadre du débat parlementaire sur le projet de loi de modernisation de l'économie. Il [a été] membre du groupe de travail « compétitivité du sport français » au ministère des sports. [6] »

    Comme le souligne Les Échos, « il a lui-même dirigé des entreprises de l'agro-alimentaire et du transport aérien » et « conseille également des collectivités pour leur politique touristique, des entreprises sportives et de loisir pour leur développement commercial. [7] » Le quotidien d'information économique et financière ne pouvait se passer d'un tel potentiel : Pascal Perri propose des études pour des prix modiques, devenant ainsi, auto-consécration oblige, un expert dévoué au service de « l'expertise des Échos », elle-même « au service de votre stratégie » ! À bien consulter ses « états de service », il y a pourtant beaucoup à redire sur l'expertise de Pascal Perri [8]...

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    Un « expert » omniprésent

    C'est donc tout naturellement que Pascal Perri a mis son talent au service du rapport Spinetta dès sa parution – probablement enivré par les potentialités de développement du « low-cost » qu'il promet. Il faut dire que la demande médiatique n'a pas manqué, à commencer par Les Échos bien sûr, où il a eu tout le loisir de publier trois tribunes en l'espace d'un peu plus d'un mois :

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    Le dernier article – initialement titré « SNCF : l'entreprise a su évoluer, aux cheminots de rattraper le train » – joue en trois temps la partition de l'ultra-libéralisme béat que Pascal Perri déroule dans l'ensemble de ses interventions. D'abord, les acquis sociaux sont un archaïsme, privilèges engoncés dans la tête de travailleurs et de grévistes s'obstinant à vouloir vivre à l'âge de pierre :

    Jusqu'à une période récente, une partie de l'opinion française pensait encore naïvement que les statuts pouvaient protéger de l'évolution. Les mirages de l'idéologie ont duré une bonne partie du XXe siècle. Par la force des choses, les changements d'usage des consommateurs ont balayé cette croyance absurde que certains modèles seraient éternels.

    Ensuite vient le temps pour l'expert de révéler à tous les bienfaits de la concurrence, en expliquant aux plus pauvres pourquoi le low-cost est – non pas un traitement de classe discriminant – mais une chance :

    La compétition est darwinienne. Elle va permettre à la SNCF de démontrer tout son savoir-faire. Et elle n'en manque pas. La concurrence stimule l'innovation, y compris marketing et commerciale, elle est efficace pour gagner de la productivité, pour mieux servir les clients et elle impose aux entreprises d'être plus agiles et plus imaginatives. Enfin, la concurrence, si elle est sobrement et honnêtement régulée, fait baisser les prix et élargit la demande. OuiGo a montré qu'il y avait une véritable élasticité de la demande au prix dans le ferroviaire.

    Enfin surgit la prescription bénie de l'expert, confiant dans l'avenir radieux que vient ouvrir la réforme :

    Heureusement, dans une société de liberté, les usages finissent toujours par l'emporter car ils traduisent les aspirations humaines. Réjouissons-nous de l'arrivée de nouvelles offres ferroviaires. La SNCF est beaucoup plus solide qu'on ne l'imagine et c'est en situation de concurrence que les clients s'en apercevront. Dans le ferroviaire comme dans le transport aérien appliquons une formule simple qui a fait ses preuves partout ailleurs [9] ; le marché autant que possible, l'État autant que nécessaire.

    Rideau !

    Et à en croire ses multiples invitations médiatiques, c'est un discours qui a plu et flatté ses compères éditocrates. En particulier ceux de BFM-TV et de RMC – chaines pour lesquelles il officie régulièrement en tant que consultant économique et « grande gueule » – mais pas seulement : le service public lui accorde également ses faveurs. Sur la SNCF, mais aussi sur bien d'autres sujets, tant les médias sont avides et suscitent les vocations d'experts-à-tout-faire. Illustration en vidéo :

    Récapitulons les prestations médiatiques de Pascal Perri sur la SNCF (et ce n'est peut-être pas exhaustif !) :

    - 18 février – « Week-end direct » sur BFM-TV – « Économiste, auteur de SNCF : un scandale français ».

    - 19 février – « Focus première » sur BFM-TV – « Consultant économique de RMC, spécialiste des transports ».

    - 19 février – « Les décodeurs de l'éco » sur BFM-TV – « Économiste, auteur de SNCF : un scandale français ».

    - 19 février – JT de 20h sur France 2 – « Économiste » (interviewé dans un reportage).

    - 26 février – « Les Grandes Gueules » sur RMC – « Économiste ». On lui doit une sortie des plus distinguées : « On ne meurt plus dans les chemins de fer à 60 ans intoxiqués par l'oxyde d'azote » [10].

    - 27 février – « News et compagnie » sur BFM-TV – « Économiste ».

    - 3 mars – « Priorité au décryptage » – « Économiste ».

    - 15 mars – « C dans l'air » sur France 5.

    - 22 mars : « Les décodeurs de l'éco » sur BFM Business.

    Un chien de garde dans un vaste chenil

    Pascal Perri n'est qu'un exemple d'une éditocratie en roue libre depuis l'annonce de la réforme, rivalisant d'arrogance et de mépris [11].

    Alain Duhamel, déjà vent debout contre les grèves de 1995 (et contre toutes celles qui ont suivi !), squatte les plateaux de RTL, en compagnie notamment de Marc-Olivier Fogiel, pour dire tout le bien qu'il pense de la réforme. Le 19 et le 20 février, soit quelques jours après la publication du rapport Spinetta, il expliquait comme à son habitude que la réforme était « indispensable financièrement », qu'« on ne peut pas attendre », que pour les cheminots et « pour d'autres professions, la technique humaine et raisonnable, c'est pour les nouveaux contrats d'avoir des contrats qui ne soient plus dans le statut ». Un porte-parole gouvernemental des plus efficaces, soucieux de relayer la pédagogie macroniste : « [Macron essaie de] créer un choc, une dynamique, un mouvement, mais disons que c'est un pari sur la capacité des Français d'avaler autant de réformes. »

    « Les Grandes Gueules », déjà épinglées sur le sujet choisissaient quant à elles une question élégante à poser à leurs auditeurs suite à l'annonce des grèves : « Les cheminots se foutent-ils du monde ? »

    Éric Brunet, pour finir, n'hésite pas à tancer le gouvernement : « M. le Premier ministre, vous vous êtes couché devant les élus locaux : il fallait supprimer les petites lignes avec des TER quasiment vides et très coûteux ! » [12] Force de propositions, cet énième partisan du « ça-ne-va-pas-assez-loin » partage ses modèles sans réserve, lui qui baptisait Napoléon III le « vrai réformateur français » ! (Éditorial de Valeurs actuelles, 16 février) :

    Quoi qu'il en soit, grâce à Napoléon III, la France fut, jusqu'en 1914, la première puissance économique du monde, au côté de la Grande-Bretagne. Alors oui, vive l'empereur !

    ***

    Exemple édifiant de ces experts à gages, Pascal Perri saute à cloche-pied du monde des médias à celui de l'entreprise, en passant par la sphère politico-administrative et l'enseignement privé. Ces multiples casquettes lui confèrent une influence que décuplent les médias en lui déroulant le tapis rouge en plateau ou en tribune, afin qu'il fasse valoir un point de vue ultra-libéral, au diapason de l'engouement des éditocrates pour la réforme de la SNCF [13]. Un point de vue tranché et totalement partial que camouflent bien mal les titres fourre-tout dont il est affublé (comme « consultant économique ») et qui lui permettent de s'exprimer sur tout et n'importe quoi. En ce sens, l'omniprésence de Pascal Perri est le symptôme de l'anémie du pluralisme dans les grands médias. Elle rend compte de la circulation circulaire du discours dominant, et de la consécration médiatique des pseudo-experts qui en sont les porte-voix.

    Pauline Perrenot et Frédéric Lemaire


    [1] Lire notre dossier dans le Médiacritique(s) n° 25.

    [2] Nous y reviendrons.

    [3] Il a été professeur à l'école de commerce Novancia Business School Paris, qui, selon son descriptif, est une « Grande École de la Chambre de commerce et d'industrie de la région Paris Île-de-France » qui « forme et accompagne vers la réussite une nouvelle génération de managers experts en Business Development possédant la double compétence entrepreneuriale et commerciale. »

    [4] Il est à ce titre co-auteur du rapport du même nom, remis en décembre 2007 à Luc Chatel alors Secrétaire d'État chargé de la Consommation et du Tourisme sous le gouvernement Fillon/Sarkozy. NDLR.

    [5] La Fondapol qui se définit comme un « Think Tank libéral, progressiste et européen », est surtout la boîte à idées favorite de LR qui y puise, sur tous les sujets, des propositions inspirées par le libéralisme le plus pur et le plus dur. NDLR.

    [6] Citation issue du site du groupe de travail et de recherche Oui à l'innovation ! »

    [7] Voir notamment la présentation de ses deux études pour Les Échos ici et .

    [8] Pascal Perri a été par exemple au cœur de l'entreprise AIR LIB, en tant que directeur de la communication et des relations extérieures, directeur de cabinet de Jean-Charles Corbet (PDG d'AIR LIB). AIR LIB a été placé en liquidation judiciaire en 2003, suivie du licenciement collectif des 3 200 salariés. Jean-Charles Corbet a quant à lui été « condamné à 18 mois de prison ferme pour avoir détourné 15 millions d'euros et provoqué la faillite de la compagnie en 2003 » selon Le Monde. Pascal Perri, qui avait alors été entendu dans le cadre de la commission d'enquête sur les causes économiques et financières de la disparition d'AIR LIB, est donc un vrai spécialiste du low-cost... option scandales et déroutes financières. Pour suivre ce scandale et les rémunérations exorbitantes de Pascal Perri dans le cadre de cette affaire, lire le tome 1 du rapport de la commission d'enquête parlementaire. NDLR.

    [9] Et Pascal Perri en sait quelque chose : cf. note 8. NDLR.

    [10] Les victimes d'accidents du travail, de burn-out et autres bienfaits de l'entreprise apprécieront.

    [11] Voir notamment les chansons de geste de Pujadas, Elkabbach, de Closets, Calvi, de Malherbe, Demorand, Praud, Dassier & Cie au fil de nos différents articles sur la réforme de la SNCF.

    [13] Lire notre série d'articles sur la réforme dans la rubrique dédiée.

  • Halte à la répression syndicale à Wolters Kluwer France

    28 mars — La presse spécialisée, , , , 110617

    Nous reproduisons ci-dessous le texte intersyndical de soutien à Anne de Haro qui avait co-animé un jeudi d'Acrimed consacré à la presse spécialisée professionnelle (Acrimed)

    Anne de Haro, déléguée syndicale CGT à Wolters Kluwer France, membre du CHSCT et représentante syndicale au CE, fait actuellement l'objet d'une procédure de licenciement.

    Elle a été convoquée à un entretien préalable qui s'est tenu le 8 février. Le CE a été réuni le 8 mars pour rendre un avis sur son licenciement. Les membres élus du CE présents à cette réunion n'ont pas rendu un avis unanime contre cette procédure, ce qui est totalement incompréhensible.

    En effet, la direction de Wolters Kluwer France lui reproche officiellement de ne pas avoir produit de mise à jour pour la partie de l'ouvrage qu'elle lui a confiée depuis sa « reprise de poste » (partie « droit des étrangers » du Lamy mobilité internationale, ouvrage qu'elle avait créé entièrement). Ce poste lui a été imposé sans lui donner la documentation ni la formation nécessaires, malgré ses demandes répétées en ce sens. Pourtant, cela fait dix ans qu'elle n'a pas travaillé dans le domaine du droit des étrangers, qui a connu de multiples réformes.

    Non seulement ce grief est totalement infondé mais il cache le véritable motif de cette procédure : la répression syndicale. En effet, comme pour les autres représentant·es qui militent activement pour la défense des salarié·es dans l'entreprise, la direction cherche à « neutraliser » Anne de Haro par tous les moyens. D'abord en la discriminant dans sa carrière et son salaire, puis en l'agressant verbalement dans les réunions avec la direction (ou en l'ignorant ostensiblement), et enfin, voyant que cela ne suffisait pas malgré les conséquences que cela a pu avoir sur sa santé, en engageant une procédure de licenciement à son encontre. Difficile de ne pas faire le lien avec l'action sur la participation [1] que Anne a portée à bout de bras ces dernières années. Cette situation est inacceptable. S'attaquer aux salarié·es qui défendent les autres salarié·es en exerçant leur(s) mandat(s), c'est s'attaquer à tou·tes les salarié·es.

    Cela témoigne en outre des carences de la direction dans la gestion du déroulement de carrière des représentant·es du personnel. En effet, nous ne croyons pas que le retour d'Anne au travail de rédaction, après sa période de détachement syndical, ait été suffisamment préparé, comme pour d'autres salarié·es mis·es en difficulté après leur reprise de poste suite à un congé maladie ou à un congé parental notamment. Ce retour devait prendre en compte l'expérience acquise par Anne, ses attentes et ses aspirations professionnelles, ainsi que celles des équipes l'entourant.

    Dans ces conditions, nous demandons à la direction de mettre fin à la procédure de licenciement abusive initiée contre Anne de Haro et de respecter les droits de tout·es les salarié·es.

    Les organisations syndicales de Wolters Kluwer France (SNJ, CGT, CFDT, CFTC, CNT, FO)

    Saint-Ouen, 13/03/2018


    [1] Pour plus de précisions sur cette affaire de « participation », voir ici ou encore ici. NDLR

  • Bruno Denaes et Serge Schick, parrains de la publicité sur Radio France

    27 mars, par Denis Souchon — Publicité : Invasions et résistances, , , 110618

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    Le 15 mars 2018, dans l'émission « La grande table » sur France Culture, est diffusée la chronique « Le rendez-vous du médiateur ». Ce jour là elle consiste en un entretien entre Bruno Denaes et Serge Schick qui sont respectivement « médiateur » et « directeur du marketing stratégique et du développement » [1] de Radio France.

    Cet entretien est titré « La publicité envahit-elle France Culture ? » et l'animatrice, Olivia Gesbert [2], introduit d'un ton badin l'échange entre les deux sommités : « La publicité envahirait-elle France Culture comme semble le croire un certain nombre d'auditeurs qui nous ont beaucoup écrit ces derniers jours ? Et comble du comble France Culture ferait de la pub pour Amazon. Qu'en est-il exactement ? (...) »

    On peut distinguer trois séquences dans cet entretien dont le fil conducteur consiste à mobiliser d'apparents arguments visant à justifier et « naturaliser » la présence incongrue de la publicité sur les stations de radio du service public.

    Ceci n'est pas une publicité, et/ou comment faire la différence entre la publicité et la publicité


    - Bruno Denaes : Alors plusieurs auditeurs, comme Mathieu [3], nous ont interpellés : « J'ai été désagréablement surpris ce matin vers 7 heures avec l'apparition d'une publicité pour Audible, une filiale d'Amazon. Que vient faire une telle pub sur France Culture ? »
    - Serge Schick : Alors ce n'est pas vraiment une publicité, c'est ce qu'on appelle du parrainage, donc ce sont deux choses différentes. La publicité, c'est quand vous avez des écrans de publicité classiques, le parrainage c'est quand un annonceur choisit un programme parce qu'il estime qu'il est proche de son image de marque pour être présent sur nos antennes. Il n'y a pas de pub classique sur France Culture, c'est interdit par le cahier des charges. En revanche le parrainage, lui, est ouvert à la publicité (sic) et on le fait de manière, de façon assez discrète.
    - Bruno Denaes : Et qui correspond aussi un petit peu à l'image de France Culture ?
    - Serge Schick : Oui, tout à fait. En l'occurrence, Audible, pour ne pas la citer, mais on est bien obligés de la citer, c'est une marque qui produit des livres audio qu'on peut donc écouter et la plupart du temps dans des champs assez proches de la culture.

    Au commencement était le verbe : Serge Schick, qui débuta sa brillante carrière dans une entreprise de... publicité, imagine qu'il lui suffit, pour faire cesser les protestations des auditeurs, de décréter du haut de son Olympe de spécialiste du « marketing stratégique » que la publicité n'est pas de la publicité… lorsqu'elle est intégrée, ou plutôt maladroitement camouflée, dans un programme afin de cibler le type de public que l'annonceur estime être potentiellement consommateur de ses produits.

    Heureusement pour lui et les intérêts qu'il défend, le « médiateur » veille et vole à son secours en tentant de déplacer le projecteur :


    - Bruno Denaes : Alors, les auditeurs ont souvent en effet du mal à faire la différence entre publicité et parrainage. Mais l'un comme l'autre, ça nous rapporte un peu d'argent ?
    - Serge Schick : Bien sûr, le parrainage nous rapporte un peu d'argent, donc peut-être pour revenir sur la publicité sur les antennes de Radio France : France Inter, France Info, qui sont nos antennes principales, France Bleu également, ont accès à la publicité classique. Ça n'est pas le cas de France Culture, ça n'est pas le cas de France Musique, ça n'est pas le cas de FIP et ça n'est pas le cas de Mouv'. Donc vous voyez que le champ de la publicité traditionnelle est limité : il est limité par principe et il est aussi limité en volume, nous avons des contraintes de volumes à ne pas dépasser et bien sûr, on s'attache à ne pas les franchir.
    - Bruno Denaes : Donc vous rassurez les auditeurs de France Culture, il n'y a pas de changement, le cahier des charges est toujours le même : pas de pub.
    - Serge Schick : Absolument.

    Bruno Denaes et Serge Schick forment un duo de sophistes épatant ! Tout en reconnaissant l'existence du « parrainage », c'est à dire d'un type sophistiqué de publicité (à peine) déguisée sur France Culture, ils assènent avec aplomb qu'il n'y a pas de publicité sur France Culture. Mais le « meilleur » est à venir.

    La publicité est l'avenir de la culture


    - Bruno Denaes : Alors en revanche, cela me vaut régulièrement des messages d'auditeurs, certains d'entre eux s'étonnent donc justement du « pas de pub sur France Culture », mais [que] pour écouter les podcasts il faille passer finalement par l'écoute d'un message publicitaire. Alors les règles ne sont-elles pas les mêmes ?

    - Serge Schick : Les règles ne sont pas les mêmes. Nous n'avons pas d'obligation concernant la publicité par les voies électroniques. Alors on s'auto-censure, si je puis dire, nous-mêmes, c'est à dire qu'on a décidé en fait qu'on adopterait les mêmes règles sur les podcasts, par exemple, que pour la publicité classique. Donc on fait très attention à la nature par exemple de l'annonceur : évidemment aucun annonceur qui est interdit par les règles législatives, nous ne mettons pas non plus de publicité sur les podcasts qui sont liés à l'information, on pourrait parce que sur…
    - Bruno Denaes : C'est pas interdit ?
    - Serge Schick : C'est pas interdit sur Internet ou sur les réseaux numériques mais nous interdisons, pardon de le faire.

    Alors qu'au prix d'un petit arrangement avec la réalité ils viennent de proclamer contre toute évidence qu'il n'y a pas de publicité sur France Culture, nos duettistes n'ont aucun problème à reconnaître qu'il y a de la publicité sur les podcasts de… France Culture… qui font partie des biens rendus accessibles par France Culture à ses auditeurs. Et ce n'est pas fini :


    - Bruno Denaes : Alors pourquoi de la pub sur les podcasts ?
    - Serge Schick : Alors pour une raison très simple, c'est qu'en fait d'une certaine manière on est victimes de notre succès. Pour vous donner un ordre d'idée, sur le mois de janvier 2018 il y a eu plus de 22 millions de podcasts sur France Culture…
    - Bruno Denaes : Pas mal !
    - Serge Schick : … par mois, ce qui était un merveilleux succès. L'année dernière on en était à 15 millions. Donc vous voyez que la croissance est très importante. Eh bien il se trouve que, contrairement à la diffusion hertzienne (quand vous êtes en diffusion hertzienne, que vous ayez 2 millions, 6 millions, 12 millions d'auditeurs ça ne changera rien), les podcasts, c'est pas la même chose puisque c'est du téléchargement donc ça consomme ce que l'on appelle de la bande passante. Donc plus vos podcasts ont du succès, plus ça vous coûte de sous en bande passante mais aussi en montage, et puis on l'espère bien, demain, en création originale. Ça permet donc aussi de financer les podcasts entre guillemets originaux, ceux qui vont être conçus dans le futur, nativement pour la diffusion numérique.
    - Bruno Denaes : Il y en a déjà d'ailleurs sur France Culture.
    - Serge Schick : Tout à fait, absolument.
    - Bruno Denaes : Mais ça permet aussi d'avoir des podcasts gratuits.
    - Serge Schick : Bien sûr. C'était un peu un choix en fait, et on a de loin privilégié les solutions d'un accès libre et gratuit aux podcasts plutôt qu'un accès payant qui, nous semble-t-il, ne correspond pas à la nature de notre mission de service public.

    Nos compères, touchés par la grâce commerciale, essayent de faire croire que le recours à la publicité permet à Radio France de financer la création et la mise à disposition gratuite de podcasts alors qu'il s'agit d'abord d'un abandon de l'esprit de service public corrélé à une soumission, tellement volontaire qu'elle est en fait adhésion, aux politiques de sape de l'audiovisuel public par le biais d'un sous-financement structurel dont l'un des objectifs est de rendre « naturelle » l'idée qu'il est nécessaire de gérer-le-secteur-public-comme-une-entreprise.

    Il n'y a pas d'alternative à la publicité


    - Bruno Denaes : Alors pour terminer Serge Schick, étant souvent interpellé sur cette question, il faudrait peut-être rappeler pourquoi malgré la contribution à l'audiovisuel public, donc l'ex-redevance, Radio France ne peut pas se passer de publicité.
    - Serge Schick : Alors on ne peut pas s'en passer parce qu'aujourd'hui, la publicité représente environ 6 % du budget à Radio France
    - Bruno Denaes : Ce qui n'est pas énorme.
    - Serge Schick : Donc ce n'est pas énorme, mais vous savez qu'en période de raréfaction des finances publiques, c'est aussi notre marge de manœuvre. Et donc si Radio France veut continuer à innover dans la création, dans le numérique, pour être présent de façon plus large sur les réseaux, eh bien il faut avoir évidemment de l'argent, ce qui permet de le faire. On est d'ailleurs très économes dans nos investissements, peut-être d'ailleurs trop économes dans nos investissements, ça fait partie du débat public aujourd'hui et donc [4] il nous faut des ressources complémentaires par rapport à la redevance.

    Nos pédagogues reprennent ici la vieille technique des sectateurs du capitalisme qui consiste à décliner l'expression « There Is No Alternative » [5] tout en continuant leur travail publicitaire en faveur de la publicité, que Serge Schlick n'hésite pas à qualifier de « marge de manœuvre » pour Radio France.


    - Bruno Denaes : Alors il y a certains auditeurs qui sont très anti-pub qui nous disent « on serait prêts à payer plus pour la redevance et qu'il n'y ait pas de publicité. » Cela dit ça ne dépend pas de nous ?
    - Serge Schick : Non, bien sûr, ça ne dépend pas de nous, si vous avez suivi l'actualité internationale vous vous rendez même compte que dans certains pays il y a carrément [BD : Comme la Suisse.], voilà, comme la Suisse, des « votations » comme on dit en Suisse, qui ont proposé carrément de supprimer la redevance. Alors on n'en est pas du tout là en France, mais on est quand même dans une situation où, en tout cas les pouvoirs publics, c'est vrai partout en Europe d'ailleurs, ne sont pas disposés à ce qu'il y ait plus de contribution publique.
    - Bruno Denaes : Merci Serge Schick, directeur du marketing stratégique et du développement de Radio France.

    Nos deux camelots tentent de mettre un terme au débat qu'ils n'ont même pas ouvert quant à l'avenir « raisonnable » de la publicité sur les radios du service public : supprimer la publicité nécessiterait une augmentation de la contribution publique, ce qui est pour eux inenvisageable dans un contexte où, selon nos Pangloss de service, une initiative de membres d'un parti de la droite extrême suisse (l'UDC) visant à supprimer la redevance qui contribue au financement de l'audiovisuel public suisse devient subitement le référentiel absolu en matière de politiques publiques. Le « médiateur » et le « marketeur » oublient pudiquement de préciser que lors de cette votation, le 4 mars 2018, 71,6 % des votants se sont prononcés contre la suppression de la redevance...

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    Terminant leur numéro en évacuant toute possibilité de trouver de nouvelles ressources publiques qui permettraient de mettre fin à la publicité sur Radio France, Bruno Denaes et Serge Schick oublient, ou feignent d'oublier, une piste (parmi de nombreuses autres) avancée dans une tribune titrée « Que vive la télévision publique ! », parue dans Le Monde daté du 19 octobre 1988 dans laquelle Pierre Bourdieu, Ange Casta, Max Gallo, Claude Marti, Jean Martin et Christian Pierret suggéraient à propos de la télévision publique des pistes pouvant être transposées à la situation actuelle de Radio France. Extraits :

    Il s'agit de décider si [...] ceux qui font la [radio] doivent être pour les [auditeurs] [...] des créateurs de liens, ou simplement les camelots de la reine Audience, tout juste bons à encadrer des spots publicitaires. [...] La [radio] publique doit renoncer à la manne publicitaire et échapper, du même coup, aux contraintes de l'audimat. En contrepartie, elle sera financée par une contribution - prélevée sur l'ensemble des recettes publicitaires [qui n'existeront que dans le secteur privé] -, qui constituera un apport essentiel à la renaissance d'une [radio] publique vive, légère, inventive, insolente et francophone. [...] Il est urgent de reprendre l'initiative et de renforcer la [radio] publique. [...]

    Denis Souchon


    [1] Cet intitulé de poste résume bien l'évolution sur les trente dernières années des préoccupations et priorités de la plupart des dirigeants de l'audiovisuel public : le business, ici appelé « marketing stratégique », a supplanté les missions liées à la diffusion des œuvres culturelles, ici noyées dans le terme fourre-tout de « développement ».

    [2] Qui ne restera pas dans les annales du journalisme et de la culture pour avoir mis l'une de ses émissions sur France Culture au service de l'héritier-patron Michel-Edouard Leclerc qui se pique de culture.

    [3] Gallet ?

    [4] L'usage intensif du « donc » est une technique pour essayer de donner l'apparence de l'évidence à des assertions infondées.

    [5] Asséné par Margareth Thatcher pour justifier ses réformes à la hache du début des années 1980, cet aphorisme – et son acronyme, TINA – est devenu le mot-clé de la langue automatique parlée par les dominants.

  • Réforme de la SNCF (5) : la valse des sondages à gages

    22 mars, par Frédéric Lemaire, Pauline Perrenot — Réforme de la SNCF et mobilisations sociales (2018), , 110560

    Depuis l'annonce du projet de réforme de libéralisation du rail, les sondeurs sont sur le pied de guerre. Les grands médias se sont empressés de commander « leur » enquête sur la réforme, avec de préférence un résultat tapageur qui garantisse de bonnes « unes »… Quitte à sacrifier rigueur et déontologie. Ou comment les nombreux sondages sur les projets de libéralisation du rail témoignent une nouvelle fois des misères de la sondologie.

    Les sondeurs sont de sortie : en l'espace de trois semaines (du 27 février au 20 mars), les instituts Odoxa, Harris Interactive, Elabe, Opinion Way ont publié un total de 6 enquêtes en ligne. Ces sondages ont été commandés par différents médias : France Inter, France Info, Public Sénat, Radio Classique, RMC, BFM Business, Atlantico, L'Express, Le Figaro, Les Echos, Challenges, ou Nice Matin. Leurs résultats semblent sans appel. Morceaux choisis :

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    Dans cette grande fête de la sondologie, les commentateurs s'en donnent à cœur joie. Les oracles de l'opinion publique se succèdent dans les grands médias pour dérouler la partition : le gouvernement a déjà gagné, et les salariés sont des « bloqueurs » honnis des « Français ».

    Pourtant, à y regarder de plus près, on peut avoir de sérieux doutes quant aux résultats de ces enquêtes. Ces sondages sont tous issus de questionnaires en ligne qui, comme le rappelle Alain Garrigou, présentent de nombreux biais qui les rendent non représentatifs (part importante des non-répondants, stratégies commerciales de rémunération, échantillons de « volontaires », possibilités accrues de truquer en répondant plusieurs fois, etc.). À ces travers « classiques » s'ajoutent d'autres biais méthodologiques majeurs sur lesquels nous allons revenir.

    Quand la réponse est dans la question…

    Premier exemple, le « baromètre » Odoxa, commandé par France Inter et L'Express et publié le 27 février [1]. Cette enquête conclut que « les Français souhaitent que le statut de cheminot disparaisse ».

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    Problème : comme l'a noté le syndicat Sud-Rail, la question posée pour obtenir un tel résultat est clairement orientée (autant que l'est le cadre des réponses suggérées). Elle reprend en effet l'énumération des prétendus « privilèges », ressassée à l'envi sur les plateaux télévisés, et qui mériterait d'être nuancée (comme le note cet article sur le site de France info).

    Il suffit de s'intéresser au second volet de l'enquête pour constater qu'une question « bien posée » permet d'obtenir une réponse pertinente. Deux choix sont proposés aux répondants : « Pensez-vous plutôt qu'il faut fermer les petites lignes ferroviaires car elles coûtent trop cher » (20 %) ou « qu'il ne faut pas supprimer ces lignes car c'est une mission de service public que de desservir des endroits isolés » (79 %). Problème : un précédent sondage réalisé quelques mois auparavant par l'IFOP concluait que « les Français » étaient à 63 % favorables à la fermeture des petites lignes de TER. À peine orientée, la question était alors :

    Moins de 2 % des habitants de province utilisent régulièrement les trains régionaux TER car en province la majeure partie des déplacements se font en voiture. Du coup, un certain nombre de ces trains TER circulent presque à vide. Pourtant ces trains TER coûtent chaque année aux régions 4 milliards d'euros, c'est-à-dire presque autant que le budget consacré aux lycées. Certains disent qu'il vaudrait alors mieux remplacer les lignes ferroviaires de TER qui ont très peu de trafic par des lignes d'autocars, ce qui permettrait de réduire fortement les impôts régionaux. Vous-même y seriez-vous favorable ? (sic !)

    En matière de sondage, la réponse est souvent dans la question…

    « Des Français » favorables à la réforme… et à la grève

    Autre exemple des paradoxes de la sondologie : le « sondage flash » Harris Interactive, commandé par RMC et Atlantico, également publié le 27 février. D'après cette enquête, les Français favorables aux ordonnances pour réformer la SNCF sont majoritaires (54 % des opinions exprimées contre 46 %). Dans le même temps, les Français favorables aux grèves et manifestations sont également majoritaires (53% des opinions exprimées contre 47 %). Des résultats pour le moins troublants...

    Cela n'empêche pas les commentateurs de reprendre largement les résultats de ces sondages. Sur les plateaux télévisés, comme celui de BFM-TV (comme nous l'avions évoqué dans un précédent article), ou encore sur LCI, sur les radios et dans la presse, on entend partout que « 69 % des Français sont favorables à la fin du statut des cheminots » [2]

    Et ce n'est pas fini ! À peine deux jours plus tard (le 1er mars), un nouveau sondage Odoxa commandé cette fois par France Info et Le Figaro, contredit le sondage Harris Interactive : « les Français » condamneraient par avance les mobilisations à 58 %. Cette fois, il révèle un nouveau biais de taille. D'après la notice du sondage, l'échantillon est constitué de 1003 personnes dont 202 sympathisants de gauche, 144 sympathisants LaREM, 120 sympathisants de droite hors FN et 161 sympathisants FN… On a connu mieux comme échantillon « représentatif ».

    Mais c'est à ses pages finales qu'on mesure définitivement le sérieux de ce sondage Odoxa (et avec lui, celui de ses auteurs, de ses commanditaires et de tous ceux qui en reprennent les résultats ou les commentent les yeux fermés). Avec l'entreprise Dentsu Consulting, les sondeurs entreprennent d'étudier « la visibilité de la réforme de la SNCF [sur] Twitter, Facebook, Instagram, YouTube, Google+, ainsi que les blogs, les forums et les sites d'actualité en ligne »… Après avoir identifié « les mots les plus utilisés dans les messages sur la #reforme SNCF », les sondeurs font un compte-rendu de dix lignes des quelques 181 800 messages ayant circulé sur la toile entre le 22 et le 28 février. Et bien sûr, leur sens de la citation et leur esprit de synthèse défient toute concurrence ! Extrait :

    Seule la suppression du statut de cheminot semble actée et la majorité des messages saluent cette décision, même si elle ne mobilise pas vraiment. […] On notera que sur certains forums, de nombreux internautes commentent et attendent avec impatience l'arrivée de la concurrence qui forcera, selon eux, la SNCF à « ne plus vivre au-dessus de ses moyens et à être un peu plus à l'écoute des usagers ». La question de la dette qui sera à assumer par tous les Français est aussi un sujet de discussion, même si beaucoup sont résignés : « impossible de faire autrement, il faudra payer leurs mauvais choix ! »

    Quand la sondologie à bas-prix se combine au micro-trottoir en ligne... On pensait avoir touché le fond, mais c'était sans compter la créativité débridée des sondeurs. Le sondage se conclut par une analyse… des petits émojis utilisés sur les réseaux. De cette analyse – ô combien empirique – les sondeurs déduisent que « 7 internautes sur 10 sont pour la suppression du statut des cheminots, jugés trop privilégiés ». Nous ne pouvons résister à vous la livrer telle quelle :

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    Si le sondage Odoxa remporte la palme, les autres sont à l'avenant : la « question politique de la semaine » d'Opinion Way, enquête commandée par Public Sénat, Les Échos et Radio Classique (5 mars 2018), conclut que « la grève des cheminots parait injustifiée à 58 % des Français ». Odoxa remet même le couvert le 15 mars 2018 avec son « baromètre de l'économie » commandé par Challenges, Aviva et BFM Business. Le panel, aussi équilibré que celui de l'enquête du 1er mars, condamne les grèves à la SNCF et à Air France à hauteur de 63 % et 64 %.

    ***

    La valse des enquêtes d'opinion sur la SNCF fait la démonstration de l'inanité du réflexe sondologique : biais méthodologiques, innovations très discutables, échantillons douteux, résultats contradictoires… Les « débats » sur les sondages qui se sont multipliés après l'élection de Donald Trump et le vote sur le Brexit semblent avoir fait long feu. Et c'est avec une foi renouvelée dans leurs prétendus « baromètres » que la foule des commentateurs médiatiques se délectent de résultats merveilleusement ajustés à leurs commentaires.

    Frédéric Lemaire et Pauline Perrenot


    [1] Le terme « baromètre » remplace peu à peu celui de « sondage » : il témoigne de la prétention scientifique – un peu grotesque et en l'occurrence franchement trompeuse – des instituts de sondage, qui font comme si « l'opinion » était une valeur physique au même titre que la pression atmosphérique.!

    [2] Et la liste n'est pas exhaustive : le sondage Harris interactive a été pêle-mêle repris sur Ouest France, Europe 1, La Tribune, RTL, Atlantico, France Inter, etc.

  • Lire : L'immigration au prisme des médias, de Rodney Benson

    21 mars, par Maxime Friot — Des livres : présentations et extraits, 110543

    Les Presses Universitaires de Rennes (PUR) publient L'immigration au prisme des médias du sociologue états-unien Rodney Benson. L'ouvrage, préfacé par Érik Neveu, est une traduction de Shaping immigration News (2013).

    « Comment les médias d'information ont-ils couvert l'immigration ? Et comment cette couverture médiatique a-t-elle varié en fonction des propriétaires de ces médias, de leurs publics et des pratiques professionnelles ? » [1]

    Pour répondre à ces deux questions, Rodney Benson a étudié le traitement médiatique de l'immigration aux États-Unis et en France [2], des années soixante-dix aux années 2000.

    Il s'agit donc d'une « analyse comparative historique et internationale » [3], qui s'appuie principalement sur deux concepts sociologiques : celui de cadre pour questionner la production journalistique, et celui de champ pour envisager les conditions structurelles de cette production.

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    Avant d'étudier « comment et pourquoi le traitement de l'information sur l'immigration a varié (ou pas) dans les deux pays entre les années soixante-dix et les années deux-mille. » [4], Rodney Benson fait une « cartographie historique et structurale des médias d'information français et américains » [5], qui constituera l'« arrière-plan » [6] de ses travaux. C'est ainsi qu'il revient sur la construction historique des champs journalistiques en France et aux États-Unis, avant de poser un regard sur plusieurs de leurs caractéristiques actuelles [7] : financement des médias, « forme de l'information » [8], origine sociale et formation des journalistes, etc.

    Aux États-Unis : déclin du « journalisme social », essor du « journalisme narratif »

    Rodney Benson fait le constat suivant :

    Entre le milieu des années soixante-dix et le milieu des années deux mille aux États-Unis, les informations sur l'immigration se sont de moins en moins focalisées sur les emplois et l'économie globalisée, et de plus en plus sur le racisme, les menaces à l'ordre public, les préoccupations humanitaires face aux souffrances des migrants. Au début des années quatre-vingt dix, il y a eu un regain de l'attention portée par les médias sur le coût des immigrants en matière fiscale. Tout au long de ces quatre décennies, les sources ou « voix » dominantes citées dans les nouvelles furent celles de responsables du gouvernement ou d'individus sans affiliation particulière. (p. 89)

    Le sociologue repère plusieurs phénomènes à l'origine de ce traitement journalistique : la disparition progressive du journalisme social (en partie pour des raisons budgétaires) et la montée en puissance de la pratique du storytelling (ce que Benson appelle le « journalisme narratif »), qui consiste à raconter des histoires individuelles (une mise en récit qui a tendance à invisibiliser les causes globales, économiques et internationales des migrations). À cela s'ajoutent « les rapports de classe [qui] font que les journalistes couvrent moins souvent les mouvements anti-immigration, sur lesquels ils portent en outre un regard moins sympathique que sur les défenseurs des droits des immigrants dont ils se sentent plus proches. » [9] Rodney Benson montre cependant que « ce sont les grands acteurs politiques traditionnels qui définissent prioritairement l'agenda médiatique » [10] : ainsi, « bien que les journalistes ressentent un certain malaise face aux opinions exprimées par les militants anti-immigration, lorsqu'ils sont confrontés à des arguments similaires en provenance de responsables politiques ils ont tendance à les considérer comme dignes de faire l'information. » [11]

    En France : un traitement médiatique qui évolue

    Selon Rodney Benson, « la construction journalistique française du débat sur l'immigration a connu plusieurs phases » :

    Au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les informations ont été dominées par les cadres « racisme » et « humanitaire » ; ces derniers ont prédominé jusque dans les années deux mille. Au début des années quatre-vingt, la question de la diversité culturelle est devenue un cadre important. Cependant, au cours des années quatre-vingt-dix et deux mille, le discours s'est plutôt orienté vers la question de l'unité culturelle, soit pour se féliciter de l'intégration réussie de certains immigrants, soit pour s'inquiéter d'une possible remise en cause de l'unité nationale. La question de l'ordre public est également restée au cadre important tout au long de la période, atteignant un point culminant dans les années quatre-vingt-dix. Contrairement aux États-Unis, l'attention portée au cadre « économie globale » est restée stable, et s'est même accentuée dans les années quatre-vingt-dix et deux mille. (p. 125)

    Il lie ces évolutions aux phénomènes suivants :

    Comme aux États-Unis, ce sont les stratégies et les manœuvres des élites politiques qui ont tendance à fixer l'ordre du jour des médias. Ainsi, on peut relier le fait que les médias français aient mis l'accent sur le racisme et la diversité culturelle aux discours dominants des principaux partis politiques, de gauche et de droite. De même, on peut attribuer la montée en force des cadres cohésion nationale et ordre public au début des années quatre-vingt dix à la compétition entre les principaux partis pour montrer qui serait le plus dur envers l'immigration en vue des élections présidentielles de 1995. Néanmoins, des facteurs spécifiques au champ journalistique français ont aussi contribué à façonner la couverture médiatique. En raison d'habitus idéologiques et sociaux discordants, les journalistes ont souvent traité l'extrême droite avec plus de condescendance et de mépris que les autres partis et organisations. À certains moments ce sont les efforts déployés par les trois principaux journaux nationaux [12] pour se distinguer au sein du champ journalistique qui ont structuré leur couverture médiatique respective. […] Comme aux États-Unis, le cadre « humanitaire » a joué un rôle important, mais pour des raisons différentes : en France, il était moins lié à des exigences de mise en récit qu'à des pratiques et des formats qui privilégient la représentation d'une diversité de voix et d'opinions issus de la société civile. (pp. 148-149)

    Les déterminants d'une information de qualité

    Dans l'objectif de repérer ce qui favorise un journalisme de « qualité », Rodney Benson tente de répondre à trois questions :

    - « Qu'est-ce qui rend l'information plus multiperspectiviste ? » [13]

    Autrement dit : qu'est-ce qui, structurellement, favorise « l'expression de points de vue multiples » [14] dans la presse ? Rodney Benson met notamment en évidence deux facteurs : les subventions publiques aux médias ne restreignent pas le pluralisme, bien au contraire ; et les formats éditoriaux et journalistiques adoptés par les journaux jouent un grand rôle dans la mise en avant de discours différents. Rodney Benson montre ainsi qu'il « apparaît clairement que le format multi-article et mutli-genre de “forum de débat” favorise le multiperspectivisme. » [15]

    - « Qu'est-ce qui contribue à une presse critique ? »

    À la recherche de « ce qui fonde un véritable journalisme d'investigation critique » [16], Rodney Benson estime notamment :

    On ne peut pas affirmer que le fait de dépendre du marché favorise le journalisme critique. Aux États-Unis, ce ne sont pas les journaux les plus rentables ou les plus favorables au marché qui enquêtent le plus sur l'immigration, mais plutôt des journaux comme le New York Times et le Washington Post, dont le modèle de propriété les protège quelque peu des pressions commerciales. (p. 200)

    - « Le moyen de communication a-t-il de l'importance ? »

    Les journaux télévisés ont davantage tendance à recourir à des formats narratifs, et s'adressent généralement à des audiences plus larges que la presse écrite, ce qui ne favorise pas leur propension au pluralisme et à l'investigation. Rodney Benson note tout de même une exception : « le NewsHour de PBS se démarque des autres journaux télévisés français et américains, par l'ampleur de ses reportages et par son recours au format multigenre : ces deux paramètres conjugués contribuent donc à la production d'une information multiperspectiviste. » [17]

    Rodney Benson conclut en tentant d'identifier des « réformes pour progresser » : « nécessité d'étendre et de renforcer les médias publics » [18], de modifier certaines pratiques journalistiques (il recommande notamment de se méfier du format narratif), de diversifier le recrutement social des journalistes…

    Notons qu'un certain nombre de critiques et de propositions convergent avec celles que formule notre association [19].

    ***

    Illustré d'exemples de traitement médiatique et d'extraits d'entretiens réalisés avec des journalistes, mobilisant de nombreux travaux universitaires, l'ouvrage de Rodney Benson L'immigration au prisme des médias est le résultat d'une véritable démarche empirique, menée pour « montrer comment les structures et les dynamiques du champ journalistique influent sur la manière dont est traitée l'information sur l'immigration en France et aux États-Unis. » [20]

    À noter qu'il est possible de trouver une présentation de ces travaux par Rodney Benson lui-même, dans le Monde diplomatique (mai 2015).

    Maxime Friot


    [1] p. 15.

    [2] En particulier par le New York Times, le Washington Post, le Los Angeles Times et les journaux télévisés des chaînes ABC, CBS et NBC pour les États-Unis ; et par Le Monde, Le Figaro, Libération et les JT de France 2 et TF1 pour la France.

    [3] p. 16.

    [4] p. 88.

    [5] p. 46.

    [6] p. 88.

    [7] Le panorama s'arrête à la fin des années 2000. Rodney Benson est revenu sur les évolutions plus récentes du « paysage médiatique américain » dans le Monde diplomatique en septembre 2017.

    [8] p. 69.

    [9] p. 123.

    [10] p. 107.

    [11] pp. 109-110.

    [12] Le Monde, Le Figaro et Libération.

    [13] Le pluralisme en d'autres termes.

    [14] p. 160.

    [15] p. 183.

    [16] p. 187.

    [17] p. 219.

    [18] p. 243.

    [20] p. 229.

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