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Sarkozy scie la branche de Fillon, et les médias fournissent l’outillage

jeudi 19 juillet 2007, par Pascal Marchand

Sarkozy n’a pas prononcé un discours de politique générale le 20 juin, en revanche, Fillon, lui, l’a fait. Mais il était sans doute trop riche pour les médias, fascinés par un président clinquant et banal.

On peut voir la déclaration de politique générale d’un Premier ministre comme un rituel un peu convenu, un marronnier médiatique un peu ennuyeux, dont une radio de service public disait qu’elle n’intéressait que quelques savants, mais qui permet tout de même de relever quelques « petites phrases » qui alimenteront les nouvelles du soir.

On peut aussi y trouver la trace d’une histoire politique, de ses contextes, de ses événements et surtout des ressorts dont le pouvoir use pour s’adresser aux citoyens, les convaincre et les séduire. L’analyse par ordinateur des déclarations de la Ve République nous a permis d’identifier ces évolutions [1].

Après les présidentielles, on attendait donc François Fillon à la tribune de l’Assemblée. Mais Nicolas Sarkozy pouvait-il admettre de ne pas être l’acteur principal d’un événement politico-médiatique de cette importance ? Lorsque le président convoque les parlementaires de la majorité le 20 juin 2007, les commentateurs ont vite fait de dire qu’il a prononcé un « discours de politique générale » et qu’il ne reste plus au Premier ministre qu’à faire un « copier-coller ».

Un président clinquant mais banal

La presse a donc largement préparé, puis exploité l’idée que le véritable discours de politique générale était celui du président et non celui du Premier ministre : « Fillon va tenter d’exister (...) face à l’activisme du président de la République » (latribune.fr) ; « l’occasion de montrer qu’il peut exister aux côtés d’un président de la République omniprésent et hyperactif » (lexpress.fr) ; « Déclaration de politique générale de Fillon, Sarkozy toujours hyperactif » (nouvelObs.com) ; « En un mot comme en cent, tout se passe comme si l’article 20 de la Constitution - selon lequel “le gouvernement détermine et conduit la politique de la nation” - avait été, de facto, abrogé » (lemonde.fr) ; « Sarkozy copié collé à l’Assemblée », « Fillon aperçu à l’Assemblée », « Fillon : Mention assez bien » (leparisien.fr)…

Pourtant, si l’on ajoute ce discours présidentiel à notre corpus des trente-cinq déclarations de politique générale de la Ve République, l’analyse statistique montre immédiatement que N. Sarkozy s’oppose radicalement à l’ensemble des autres.

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Sarkozy s’oppose aux autres déclarations de politique générale

Tout d’abord, il n’introduit pas de nouveauté lexicale, n’emploie pas de formes rares et puise largement dans le vocabulaire “banal” (indice statistique de sur-utilisation des termes les plus fréquents). Son vocabulaire spécifique va davantage concerner les formes pronominales, notamment on (on ne peut pas : 13 fois ; on va : 7 fois). On observe aussi une forte utilisation du je (je veux prendre mes responsabilités : 14 fois ; je vais : 6 fois). Il y a également une grande proportion de négation (ce n’est pas : 23 fois), ce qui était déjà – on l’a montré - la marque du candidat N. Sarkozy face à S. Royal.

Une fois élu, le président persiste donc sur une rhétorique de l’engagement et de l’opposition : je suis ce que les autres ne sont pas. Nous reviendrons plus loin sur cette alliance de l’implication personnelle, de la négation et de la banalité.

Pour ce qui concerne les termes privilégiés, on note une forte présence du travail (50 fois), qui connaît une cooccurrence spécifique avec politique, essentiellement due à l’extrait suivant :

« Et je vous propose de faire comme politique celle du travail.
Libérer le travail.
Récompenser le travail.
Améliorer les conditions de travail.
Développer la productivité du travail.
Et je propose à la majorité présidentielle le choix suivant :
Politique sociale : le travail.
Politique éducative : le travail.
Politique économique : le travail.
Politique fiscale : le travail.
Politique de concurrence : le travail.
Politique commerciale : le travail.
Politique de l’immigration : le travail.
Politique monétaire, politique budgétaire, je ne les jugerai que par rapport à un seul critère : cela récompense le travail ou cela dévalorise le travail. Tout ce qui récompense le travail sera choisi, tout ce qui dévalorise le travail sera écarté ».

Il y a également une forte présence du Premier ministre et de la croissance. C’est certainement ce terme qui sera la meilleure jonction avec la déclaration de son Premier ministre.

Quant aux formes évitées par le président, ce sont les marques du nous (et notamment notre pays). Entre je (150 fois et 27 fois “j’” ) et on (91 fois), il y a peu de place pour nous dans le discours de N. Sarkozy face aux parlementaires (“notre” : 20 fois ; “nos” : 10 fois). Si “on” est un avatar du “nous”, il rend la subjectivité à la fois anonyme (“on” n’est personne) et universelle (“on” est tout le monde). Il est intéressant de se souvenir que le « on » avait marqué la déclaration de M. Rocard en 1991, lorsqu’il s’agissait d’impliquer les parlementaires dans la première guerre du Golfe.

Parmi d’autres évitements significatifs, on observe aussi gouvernement, loi, projet, solidarité, république, qui font également partie des termes les plus fréquents, pour ne pas dire obligatoires, des déclarations de politique générale.

L’ensemble de ces indices ne permet donc pas dire que le discours de N. Sarkozy était un discours de politique générale, tant il s’éloigne manifestement du genre. Sa simple lecture suffit, d’ailleurs, à se rendre compte de l’absence réelle de contenu et de la prépondérance du marketing.

En revanche, il a sans doute eu un effet sur celui de son Premier ministre, notamment en l’empêchant de tenir un discours véritablement engagé et engageant, qui aurait pu donner une impression de compétition d’ego. Ses derniers mots définissent ainsi la place qu’il entend lui laisser :

« Que les choses soient très claires : ce n’est pas au Premier ministre qu’il faut en vouloir de telle ou telle ambition déçue pour l’instant, c’est à moi. Parce que les choix je les assume ».

Et François Fillon lui-même n’a-t-il pas prôné, dans un ouvrage  [2] , une « présidentialisation mesurée du régime » ? Mais comment tenir alors une véritable déclaration de politique générale ?

Un Premier ministre effacé mais riche

La déclaration que François Fillon a prononcée, le mardi 3 juillet 2007, comprend 8 148 mots au total, et un lexique de 2 294 mots différents. Elle compte parmi les discours les plus longs et se place en neuvième position derrière A. Juppé (1995), P. Mauroy (1981), E. Balladur (1993), J. Chirac (1986), P. Mauroy (1983), J.-P. Raffarin (2002), M. Debré (1959) et à nouveau P. Mauroy (deuxième déclaration de 1981). A la différence du discours de N. Sarkozy, l’analyse statistique confirme qu’il s’agit bien d’une déclaration de politique générale qui, de plus, se situe dans la mouvance descriptive des dernières années et dans un style programmatique conforme aux discours « d’investiture ».

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Fillon s’intègre bien aux autres déclarations de politique générale

En revanche, ce discours se positionne au centre du graphique des correspondances lexicales (et sur les six premiers facteurs de l’analyse). Tout semble se passer comme si F. Fillon avait cherché un équilibre entre différents styles, un discours médian. On pourra consulter le détail de cette analyse sur mon site web.

Ce qui nous intéressera ici, c’est que F. Fillon a tendance à éviter des termes comme aujourd’hui, économie, mois, majorité, avenir, esprit, développement, la communauté, la politique, mesures, nouvelles, la situation, je, action, développement, vie… Il y a également un évitement systématique de certains “mots-outils” : qu’ et que, encore, ou, ainsi, mais, à
Ce qui étonne dans ces évitements, c’est qu’ils concernent des formes habituellement fréquentes dans les déclarations.

On a évoqué, à propos de N. Sarkozy, un indice de “banalité” pour qualifier les discours qui puisent largement dans ces formes les plus fréquentes. On confirme ainsi que, contrairement à ses prédécesseurs et à son Président, F. Fillon ne semble pas puiser dans ce vocabulaire banal.

En revanche, le calcul d’accroissement du vocabulaire indique qu’un afflux de mots nouveaux caractérise la déclaration de F. Fillon et la distribution d’hapax (mots n’apparaissant qu’une fois) montre qu’elle use de formes rares et révèle une richesse lexicale particulière. Il parvient même à produire un discours plus riche (lexicométriquement) que R. Barre en 1977 et M. Rocard en 1988, qui détenaient le record.

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La déclaration de Fillon se caractérise par un afflux de mots nouveaux

Une confirmation est donnée par la comparaison avec la base Frantext : le discours de F. Fillon se positionne comme le texte qui puise le plus dans les formes rares de la langue française (groupes 1 et 2). En cela, il s’oppose radicalement à J.-P.Raffarin, par exemple.

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Fillon puise dans les groupes de vocabulaire rare

Pourtant, il y a fort à parier que, médiatiquement, ce discours ne marquera pas un moment particulier des déclarations de politique générale de la Ve République. Il n’est pas rare qu’une déclaration laisse une trace dans la mémoire collective : on se souvient parfois de la « nouvelle société » de J. Chaban-Delmas, du « nouvel espoir » de M. Rocard, du « nouvel humanisme » et de la « proximité » de J.-P. Raffarin. Celle de F. Fillon ne comporte pas un tel marquage. Elle reste conforme aux attentes et aux habitudes et offre peu de prise au sensationnalisme médiatique. Le fait qu’il s’agisse de la plus riche, au plan lexicométrique, n’est pas visible à l’œil nu et peut même être taxé d’ennuyeux. Elle restera vraisemblablement dans l’ombre d’un discours présidentiel plus clinquant et qui a usurpé les propriétés d’une déclaration de politique générale.

Des médias fascinés par la banalité

On peut revenir un instant sur l’alliance de l’implication personnelle, de la négation et de la banalité qui marque le style Sarkozy, avec un exemple récent. Les questions de défense étaient absentes du discours du 20 juin.
Les articles 15 et 16 de la Constitution indiquent :

« Le Président de la République est le chef des armées. Il préside les conseils et les comités supérieurs de la défense nationale. Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des présidents des assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel ».

Imaginons un Président qui dirait : « en tant que Président de la République, je suis le chef des armées et si les institutions de la République, l’indépendance de la nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate je prendrai les mesures exigées par ces circonstances ». Les commentateurs diraient, très certainement, qu’il ne fait que paraphraser la Constitution et qu’il n’y a rien là de très nouveau.

Or, lorsque N. Sarkozy prononce une allocution à l’occasion de la visite des forces nucléaires françaises (Ile longue, le 13 juillet 2007), la phrase qui en est extraite dans nombre de médias est la suivante : « Je le mesure chaque seconde en étant président de la République : je n’hésiterais pas à prendre des décisions qui s’imposeraient si les intérêts vitaux de notre pays et si sa sécurité étaient menacés ».

A la banalité du propos sont ajoutés la négation et l’implication personnelle : « je n’hésiterais pas » permet tout à la fois de mettre en saillance une menace qui n’était que théorique et de s’opposer à ceux – tout aussi théoriques – qui, eux, hésiteraient. Cela suffit à capter l’attention des auditeurs et commentateurs et à résumer la position du nouveau président sur la défense nationale et la force nucléaire française.

Pour ses prédécesseurs à l’Elysée, la force de la parole présidentielle résidait dans sa rareté. N. Sarkozy, au contraire, a adopté une stratégie d’omniprésence médiatique. Voilà comment les médias retrouvent, dans la rhétorique présidentielle, le sensationnalisme qu’ils affectionnent, quitte à abandonner toute analyse du contenu réel et à valoriser un président clinquant mais banal.

Notes

[1] Pascal MARCHAND : Le grand oral. A paraître en automne 2007 aux éditions De Boeck en coédition avec l’INA.

[2] La France peut supporter la vérité chez A.Michel, 2006

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