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élections présidentielles, liberté des élections, affect et outils d’analyse

Merde à la démocratie d’opinions

deux façons de comprendre les récentes élections

vendredi 27 avril 2007, par Jean-Léon Beauvois

On peut avancer au moins deux façons de comprendre ce qui s’est passé durant la récente campagne pour les élections présidentielles ainsi que les résultats du premier tour de ces élections. La première est celle sur laquelle se sont engouffrés les personnalités politiques et les principaux médias. Je lui consacrerai peu de mots puisque vous l’avez rencontrée sur les chaînes, radios et journaux.

Cette compréhension repose sur deux constats peu contestables : 1) l’engouement suscité par la campagne (audimat record des émissions, assistance aux meetings) et 2) le taux inattendu de participation des électeurs au scrutin du 22 avril, constats auxquels il convient d’ajouter 3) celui de l’évolution franche et même assez dramatique de l’électorat vers la droite (Le Pen + de Villiers + Sarkosi + Bayrou, sans oublier Nihous). Cette évolution est incontestable même si la droite s’est moins recadrée que la gauche à l’issue du premier tour et même si pour des raisons de tactique électorale de second tour, un grand leader de la droite (Bayrou, évidemment) fait des mines en direction la gauche (ou plus exactement en direction de quelques personnalités politiques de gauche) et si la candidate de gauche lorgne vers les électeurs de ce grand leader de la droite au risque d’accentuer l’évolution de la France vers la droite et d’y contribuer. En dépit de cette réserve, cette compréhension est une compréhension finalement réjouie, même à gauche malgré le troisième constat (on dit alors avec enthousiasme : « les français se sont mobilisés », « ils ont adressé un message clair en faveur d’un débat droite / gauche », « ils ont effacé la culpabilité du 21 avril 2002 », « ils ont montré leur refus des extrêmes »...) C’est donc la compréhension de ce qu’on doit appeler le bon ton. Je ne me serais pas permis, le dimanche 22 au soir, ou même le lendemain, de la contester, même si, autant le reconnaître, elle invalide mes analyses antérieures (et celles de nombreux autres observateurs) sur les maladies de notre démocratie et sur l’évolution des français vers l’apathie politique (voir mes articles sur maniprop et mon livre Les illusions Libérales... [1]).

Peut-être peut-on aujourd’hui avancer vers une autre compréhension, celle-là moins réjouissante. Cette compréhension repose elle aussi sur deux constats qui donnent un autre sens aux constats 1 et 2 avancés ci-dessus.

Cette campagne n’a pas été de qualité cognitive supérieure aux précédentes

Pour l’essentiel, les effets de persuasion auxquels a donné lieu la campagne se sont situés sur deux pôles qui ne sont pas a priori les meilleurs pour le débat politique démocratique : les slogans et valeurs d’un côté, les remèdes aux maux divers ressentis individuellement par les uns ou les autres d’un autre côté.

Certes, 50% des électeurs disent dans un sondage publié par Libération le 24 avril s’être déterminé en fonction du programme de leur candidat préféré. Mais qu’appellent-ils un programme ? J’ai discuté avec au moins quatre ou cinq personnes de mon environnement du Centre Var qui considèrent les slogans (ou mots d’ordre) comme « en finir avec le mur archaïque qui sépare la droite et la gauche », « réunir les meilleures compétences qu’elles soient de gauche ou de droite », ou encore comme « travailler plus pour gagner plus », « remettre la France au Travail » comme des points clés du programme (mot utilisé) pour lequel ils se sont déterminés, points clés auxquels certains ajouteraient volontiers celui de l’immigration choisi et auxquels d’autres préfèrent ceux d’un « ordre juste » ou d’un « état impartial », autres slogans. Et je ne parle pas de ces valeurs mobilisées par l’évocation de l’identité nationale, de la Marseillaise et du drapeau français.

Les remèdes aux maux divers ont été incontestablement sollicités par les nouvelles émissions de politique réalité apparues durant cette campagne. Dans ces émissions, de « vrais » français questionnaient les (vrais) candidats. Un tel procédé télégénique [2] donnait étrangement le sentiment que les candidats qui voulaient faire un peu de (vraie) politique en avançant des vues programmatiques ne répondaient pas aux questions tant ce procédé leur imposait de ne répondre que par des promesses très précises dénuées de tout arrière-fond programmatique et politique (promesses « non chiffrées », comme on dit pour faire très sérieux, mais néanmoins promesses probablement en bois, comme la plupart des promesses qui furent faites dans les dernières élections présidentielles).

C’est vrai qu’il importe désormais de faire accroire aux gens que les politiques libérales qui sont et seront menées sont inéluctables du fait qu’elles sont imposées par la nature des choses, le bon sens, l’Europe, le réalisme économique, l’inévitable mondialisation... Notre presse fondamentalement monocolore s’y emploie jour après jour. Mais tant en se situant du côté des slogans et valeurs que du côté des menues promesses faites ici ou là à Untel ou Untel, on oublie que le débat politique doit porter sur des ensembles de mesures articulées entre elles et articulées à des objectifs politiques et économiques possiblement contradictoires parce qu’ils sont eux-mêmes impliqués par des conceptions et valeurs généralement contradictoires portant sur ce que doit être de la vie politique, économique et sociale. Mais les slogans et valeurs débités sans programme, de même que les promesses isolées faites aux vrais (généralement pauvres) gens [3], voilà deux ressorts de l’affect en politique [4]. Certes, un individu complet a des affects, mais il doit aussi disposer de croyances et d’outils d’analyse avec lesquels il raisonne pour juger les politiques et voter pour elles.

La campagne a été fortement orientée par les médias, et ceci pour d’autres enjeux que la qualité du débat politique

.

Les valeurs médiatiques ne sont pas les valeurs du débat politique essentiel pour la démocratie. On commence à le savoir. Les premières tiennent surtout aux possibilités de suspense politique et au caractère spectaculaire dont peuvent être dotés les événements politiques. Le combat entre deux personnalités si possible contrastées et l’immixtion dans ce combat d’un troisième personnage constitue un scénario propice à l’audimat. Avouez que cette année, la télécratie pouvait être aux anges. Aux prises dans le combat, deux personnalités, mais surtout des personnalités « nouvelles » (au sens : ne s’étant jamais présentées à l’élection présidentielle), un homme aux accents napoléoniens et une femme aux accents et à la musique vocale d’Éva Peron ; deux intrus possibles, l’un jouant les à fond les exigences des tripes et l’autre jouant souvent la raison du bon sens (« pourquoi ne pas réunir les compétences ? Oui, pourquoi ? ») La télécratie disposait là de tous les ingrédients, non d’un débat de qualité, mais certainement d’un spectacle de qualité. Il le fut et c’est vrai qu’il passionna la masse des téléspectateurs-électeurs. Il le fut au détriment de la démocratie (pensez au poids qu’eut la compassion de Ségolène Royal pour un handicapé en fauteuil !) Très vite, par exemple, les deux personnages centraux furent posés par les médias dans leurs rôles respectifs, les sondages justifiant le scénario. Très vite, on ne parla que d’eux, gonflant le phénomène pour mieux le juger énorme et en parler d’autant plus volontiers. Ce faisant, on négligeait soigneusement, par exemple, ce qui relève de la propagande, le fait que les deux héros défendaient certaines options dont on a des raisons pour penser qu’elles ne sont pas, l’une assortie à l’autre, majoritaires dans l’électorat [5] :
 Option A. L’avenir de la France n’est concevable que dans le cadre d’une forte intégration européenne ;
 Option B. L’avenir de la France et de l’Europe n’est concevable que dans le cadre du libéralisme économique.

Tant pis pour la démocratie, les options réellement politiques comptant si peu, mais quel beau spectacle cela faisait, à présenter Napoléon et Éva face à face, prêts à se mordre avec leur belles dents dont on sait qu’elle rayent le parquet (ce qui les rend encore plus télégéniques) ! Tout donne à penser que les téléspectateurs-électeurs se sont pris à ce spectacle comme on se prend à la Star Ac.

les élections ne peuvent être tenues pour des élections libres au sens plein de ce terme

Imaginez qu’un gouvernement exotique organise des élections. Avec notre suffisance habituelle et nos prétentions l’ingérence juste (juste, à condition qu’elle soit notre fait), nous enverrions volontiers une commission d’experts occidentaux juger de la qualité de ces élections exotiques. L’un des critères traditionnels sur lequel une telle commission s’appuierait serait l’égalité des candidats dans l’accès aux médias, égalité sans laquelle les commissionnaires se refuseraient à parler d’élections libres.

Qui oserait prétendre que cette égalité entre les 12 candidats a été respectée durant cette campagne ? Dès l’automne, on ne parlait et on ne laissait parler que de ceux que les journalistes appelaient déjà les « deux principaux candidats » (expression parfaitement antidémocratique, surtout six ou sept mois avant le suffrage !) En début d’année, ils introduisaient les deux challengers possibles afin de traiter essentiellement des « quatre gros candidats » pour mieux les opposer aux « petits » (expression tout autant antidémocratique, et le pire c’est qu’on l’accepte !). Même lorsque le CSA a, in extremis comme toujours, imposé l’égalité, celle-ci n’a porté que sur le temps de campagne officielle et n’a jamais porté sur les commentaires, un journal de 20 heures bien normé consacrant la semaine préalable au suffrage 80% aux quatre « gros » et 20% (au mieux) à deux ou trois « petits ». Et on sentait bien, lorsque les présentateurs de notre presse « libre » évoquait ces « petits », qu’il s’agissait-là d’une obligation dans laquelle ils étaient engoncés.

Vu l’absence d’égalité dans l’accès aux médias, nous ne pouvons prétendre au caractère authentiquement « libre » de ces élections. Sauf à accepter l’idée, je le répète antidémocratique, que cette liberté ne concerne que quelques-uns triés par les sondages et les médias plusieurs mois avant le suffrage. Parler de ce qui est supposé intéresser les gens (et qu’on connaît par les sondages), n’est-ce pas là un trait caractéristique de ce qu’il convient d’appeler la démocratie d’opinions ?

merde à la démocratie d’opinions qui s’est substituée à la démocratie du débat

Récemment, sur France Inter, je crois bien, un spécialiste impliqué dans la communication politique se réjouissait de voir la démocratie française devenir enfin une démocratie d’opinions. Quitte à être pris pour un vieux schnock, j’avouerai que cette démocratie d’opinions me répugne et que ce n’est pas un hasard si c’est un grand prêtre de la com politique qui en faisait l’éloge. Le concept de « démocratie d’opinions » n’est légitime que s’il repose sur une conception certes partagée et « de bon sens » de ce que sont les opinions et les attitudes des électeurs, mais qui, pour être partagée et de bon sens, n’en est pas moins fallacieuse sinon obscurantiste. C’est que les gens n’ont pas des opinions comme ils ont des verrues, un subtil bégaiement, un buffet Louis XVIII ou un passé glorieux, autant d‘attributs relativement stables de ce qu’ils sont ou ont. Lorsqu’une personne non militante et peu engagée avance une opinion, celle-ci n’est presque jamais l’expression d’une réalité interne (quelque chose qu’on a en soi) qu’il suffit d’aller chercher pour la faire sortir illico. L’opinion est construite en même temps qu’elle s’exprime et elle est ainsi déterminée par tout un ensemble de paramètres qui sont actifs dans le contexte d’énonciation de cette opinion. Il y a certes un complexe de valeurs et croyances de bases [6], mais il y a aussi souvent et surtout pour le commun des citoyens le poids de la personne qui pose la question, les questions qui ont été posées auparavant et les réponses qu’on y a apportées, notamment dans un sondage, les phrases, mots et images qui traînent dans la tête et qui proviennent des médias ou de la dernière conversation, le souvenir d’un héros flamboyant, l’idée qu’on peut avoir de la réponse qui vous fera paraître pour quelqu’un de bien... Sans négliger l’allure et la détermination de ceux qui défendent cette opinion autour de vous et dans les médias. En ce sens, les gens expriment des opinions un peu comme ils choisissent un produit ou un service. En septembre 2004, ils avançaient majoritairement l’opinion conduisant à voter OUI au référendum sur la proposition d’un traité constitutionnel pour l’Europe. Que s’est-il passé ensuite ? La France s’est trouvé sujette à une véritable frénésie de débats. Les gens ont eu le temps d’inscrire l’alternative référendaire OUI-NON dans leurs propres conditions d’existence, de la confronter à quelques valeurs de base et de comparer les arguments des uns et des autres. Alors ils ont pu se construire des opinions relevant de l’exposition de chacun à ces débats et de la mise en oeuvre d’outils d’analyse. Le OUI majoritaire en septembre relevait du petit chaos que chacun a dans la tête lorsqu’on le sollicite pour dire OUI ou NON et qui est si propice aux propagandes sournoises et aux influences inconscientes (voir mon article Propagande médiatique. La fabrique des opinions de base par la propagande glauque) ; le NON de mai relevait d’une participation ou, au moins, d’une exposition au débat démocratique. Cet exemple constitue une quasi démonstration empirique de la différence qui existe entre démocratie d’opinion et démocratie de débats. Il permet aussi de comprendre pourquoi les propagandistes qui, de tous bords, s’expriment dans le système n’aiment guère les débats politiques dans lesquels s’opposent avec sérieux et des arguments et des contre arguments, affirment sans la moindre preuve qu’ils emmerdent le peuple, et plaident pour une démocratie d’opinion qu’ils jugent plus vivante parce que plus télégénique.

À moins, ce qui serait un comble, qu’ils y voient la propagande de leurs adversaires politiques, le petit chaos dont je parlais ci-dessus représentant la vérité du bon Dieu.

Notes

[1] Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble

[2] Que des journalistes inspirés n’ont pas hésité à considérer comme de la « démocratie participative » !

[3] Il est probable que les candidats seront plus « politiques » dans les jours qui précèdent le second tour, à moins que les valses avec Bayrou n’occupent le devant de la scène politique.

[4] imaginez les émois que peuvent susciter l’énoncé de valeurs comme famille, autorité, effort, mérite...

[5] Ils ont de fait évité de parler de ces options, sans doute pour ne pas paraître trop proche l’un de l’autre sur les points fondamentaux de notre avenir.

[6] d’autant plus puissant que la personne est engagée dans le domaine de l’opinion. C’est évidemment le cas des militants.

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