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Non de gauche, constitution européenne, stratégie politique, alternances, alternatives

NON de gauche : ses faiblesses prospectives pourront-elles être surmontées ?

Le NON de gauche, même s’il gagnait, pourrait bien perdre l’après-référendum.

vendredi 13 mai 2005, par Jean-Léon Beauvois

La campagne pour le référendum du 29 mai sur le traité constitutionnel a montré qu’une opinion potentiellement majoritaire pouvait se réclamer d’une pensée réellement démocratique et antilibérale. L’encerclement agressif de cette opinion par les médias, par les pouvoirs et par les haut-parleurs de la pensée unique fera probablement échec à cette opinion. Mais cette propagande n’est pas seule en cause : cette opinion manque d’une expression politique représentant une pensée et une stratégie politiques - nous ne disons pas une pensée homogène de gouvernement. Peut-on rêver d’une structure permettant cette expression et donnant un statut à la gauche non libérale ?

Le 10 mai 1981, les électeurs français votaient pour une alternative de gauche, démocratique, non libérale et même « socialiste ». En opérant en 1983 le virage à droite que certains redoutaient sous la risée des « commentateurs », le gouvernement (pour l’essentiel socialiste) a profondément affecté la structure des opinions politiques françaises. Nous vivons toujours, en 2005, sous l’effet de ce retournement.

France d’en haut et France d’en bas

Depuis 1983, les déçus se sont passivement constitués politiquement en France d’en bas, qu’on dit hétérogène, grognon, protestataire, sans réel projet. Ils peuvent néanmoins occasionnellement retrouver la majorité de l’électorat potentiel. Les suiveurs socialistes et plus largement de gauche se sont insérés pour leur part, auprès de leur frères de la droite tempérée, dans la France d’en haut, déployant une pensée qui, pour être « de gouvernement », est tout simplement devenue certes européenne mais surtout libérale. Cette France d’en haut organise les alternances de la générosité (ou de la compassion) et du réalisme, alternances sans réelle alternative, et fonctionne sous le régime d’un parti informel, le parti du libéralisme européen, un parti unique même s’il est doté de deux tendances. Ce parti dispose de la voix des principaux médias et « commentateurs », prêts à toutes les offensives dites « pédagogiques » (on accéderait ainsi au OUI comme les êtres inachevés accèdent à la culture !) ; elle sait mettre en avant quelques fleurons de notre intelligentsia, cette intelligentsia qu’anime Jack Lang avec une magnifique coquetterie. Elle est très chic.

Les déçus de 83 ont failli s’exprimer en 1992 par un NON au traité de Maastricht qui fut un moment majoritaire dans l’opinion. Mais souvenons-nous : aussitôt que cette opportunité fut annoncée par les sondages, quinze jours avant le référendum, la grosse artillerie fut mobilisée, les médias (ceux du service public en oubliant même la démocratie) s’engageant explicitement contre plus de 50 % des Français et s’attachant à présenter les partisans du NON comme des imbéciles, des sous-êtres politiques, grognons, protestataires, xénophobes, frileux. Quinze jours d’intense propagande médiatique [1] qui ont profondément marqué la vie politique française. Ils constituent en effet le premier événement de grande ampleur qui atteste, malgré la pesanteur de François Mitterand, la nouvelle coupure de la France, une coupure sociologique susceptible de faire oublier la coupure politique droite/gauche, plus transversale dans la sociologie française.

Le camp des déçus, certains partis depuis vers la droite, évidemment extrême, s’est exprimé dix ans plus tard, le 21 avril 2002. Les élections présidentielles ont en effet donné lieu à ce qui fut dit un « séisme », savoir l’irruption de la même coupure entre deux populations françaises, l’une chic et minoritaire (votant pour Chirac, Jospin ou Bayrou), l’autre tenue, bien que majoritaire, pour politiquement inopportune quoique opportunément invertébrée. En 2002 également, les médias, choisissant tout naturellement leur camp, s’engagèrent aussitôt, comme en 92 aux côtés de la France chic contre l’abstention démocratique [2]. On sait ce que cet engagement dramatiquement inutile a produit de réformes régressives qui auraient été impossibles si Jacques Chirac l’avait emporté comme c’était acquis, mais avec seulement 50% de l’électorat.

Après le 29 mai

Dès que nous sûmes que la ratification du traité constitutionnel donnerait lieu à un référendum, j’anticipai une resucée de 1992 et de 2002 [3] : France chic (dite donc « d’en haut ») et principaux médias réunis pour s’attacher à mâter les sales « humeurs » de la France insupportable (dite « d’en bas »). Je n’avais pas complètement raison : quelques personnalités de la France chic se sont détachées du parti informel unique pour se joindre aux prétendus « protestataires » et défendre le NON. Je n’avais en tout cas pas tort d’attendre une mobilisation forcenée de l’intelligentsia, des commentateurs et des médias si le non venait à prendre de l’ampleur. On a de fait assisté à une stigmatisation anti-démocratique d’une France pourtant majoritaire mais peu dotée de médias, cette France étant présentée comme faite d’imbéciles grognons vers lesquels devait s’exercer une authentique propagande dite avec condescendance, pour les besoins du fard, pédagogie. Mais ce n’est pas là mon propos.

Je peux souhaiter, comme beaucoup, que le NON l’emporte. Mais je ne peux malgré ce souhait refouler la question récurrente : et après ? Verra-t-on la France d’en bas changer de statut politique, ou verra-t-on la masse des nonistes rentrer dans ses foyers pour attendre une nouvelle occasion de « protester », sans utilité à moyen terme ?

Doter la gauche d’une nouvelle structure

Pour que la France de gauche (et d’en bas) pèse politiquement et cesse de simplement faire régulièrement peur aux tenants du parti du libéralisme européen, à la France chic, elle doit se doter d’une structure.

Oh, je ne me fais aucune illusion : cette structure ne peut être un parti, malgré les élans du cœur et les enthousiasmes auxquels donne lieu une campagne inattendue et des meetings unitaires (voir l’Humanité du 12 mai). Il y a à ce réalisme au moins deux types de raisons. Les premières tiennent à une crispation de la plupart des hommes et femmes politiques de gauche sur des structures partisanes qui relèvent d’un passé par trop conflictuel. On voit mal les socialistes de gauche (et a fortiori des radicaux de gauche) s’engager aux côtés des Trotskistes. Quant au Parti Communiste Français... Que d’Histoire ! Les secondes raisons de mon réalisme tiennent à l’absence d’une idéologie alternative commune, revendiquée par chacun, et présentable. Nous devons donc (j’aimerais vraiment me tromper) renoncer au fantasme d’un nouveau grand et durable parti de gauche regroupant les partis, mouvements, syndicats et associations ayant défendu le NON et ayant introduit du débat dans une campagne qui aurait pu ne mobiliser que des images et des slogans.

Alors ? Alors je rêve d’une solution pragmatique et viable. Sans pour autant s’unir, ce qui est sans doute impossible, que ceux qui ont défendu le NON de gauche puissent au moins se retrouver après le 29 mai, dans une coordination permanente, statutaire, ayant pour mission 1. d’établir, non une politique, mais quelques objectifs plausibles et précis (chiffrés, datés), et 2. de négocier ces objectifs avec la gauche qui se veut « de gouvernement » (et qui pourra peut-être ainsi retrouver le pouvoir), tant pour ce qui est de la constitution et de la politique européennes que pour ce qui est de la politique française. Il ne s’agit pas de revendiquer le pouvoir mais d’imposer à la gauche dite « de gouvernement » quelques objectifs d’une réelle politique de gauche. En quelque sorte recaler cette gauche à gauche. Cette coordination, dès lors qu’elle serait publique, reconnue et acceptée par le peuple de gauche, pourrait peser grâce à un atout capital eu égard aux masses électorales qu’elle représenterait : l’atout de la discipline républicaine.

Cela donnerait à coup sûr un statut à celles et ceux qui, à gauche, voteront NON. Ce projet, pourtant minimal (il permet à chaque parti ou mouvement de faire campagne sous ses couleurs lors des premiers tours), peut rencontrer des difficultés dirimantes.
- La préférence du parti socialiste officiel pour une évolution que beaucoup jugent naturelle vers la droite. Après tout, Hollande, Lang ou Strauss-Khan pourraient fort bien préférer s’entendre avec Bayrou, plutôt qu’avec cette émanation d’une gauche à sa gauche. Cela enchanterait les commentateurs qui ne rêvent qu’en anglo-saxon.
- L’attirance des socialistes défendant le NON vers le clan et la pratique des éléphants. Le NON socialiste me semble indispensable pour la crédibilité d’un tel projet. Mais il n’est pas exclu que Fabius et Emmanuelli, pour ne citer que deux des plus représentatifs, n’aient de stratégie qu’interne au PS et n’aient pas renoncé à l’exercice du pouvoir dans le court terme. Cela enchanterait les commentateurs qui adorent les petites manœuvres politiciennes.
- Le radicalisme d’une partie de la gauche du NON conduisant à ne vouloir discuter que d’objectifs eux-mêmes radicaux et inassimilables dans une politique destinée à être effectivement mise en pratique. Cela enchanterait les commentateurs qui considèrent que tout ce qui n’est pas chic ne peut être que fantaisiste ou anachronique.

Ces difficultés ne sont pas imaginaires. Que l’une d’entre elles se présente et les nonistes de gauche devront rentrer dans leurs foyers d’en bas sans réelle perspective politique, autre que celle de grogner aux prochaines élections nationales contre le pouvoir en place, qu’il soit de droite ou de gauche, pour rien.

Notes

[1] que les choses soient claires : on peut dire que France Inter, par exemple, fait de la propagande dans la mesure où, contrairement à l’Humanité, toujours par exemple, les journalistes et commentateurs nient leur position purement persuasive (ils la disent « pédagogique ») et profitent ainsi de l’esprit du service public qu’ils ne respectent pas. France Inter, toujours par exemple, ne fera plus de propagande lorsque ce service public sera réellement pluraliste ; lorsque les journalistes et commentateurs représenteront le spectre idéologique de la France, ce qui devrait être le cas dans un service public, surtout durant les campagnes électorales.

[2] et pour un membre du parti unique, Jacques Chirac (couverture de Télérama : abstention, piège à cons)

[3] voir le premier chapitre de mon livre : Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social

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