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Ségolène Royal, Démocratie, citoyenneté, consumérisme politique, individualisme

Jurys populaires de Ségolène Royal : une démocratie individualiste et consumériste

Démocratie du peuple ou démocratie des individus-consommateurs ?

jeudi 26 octobre 2006, par Jean-Léon Beauvois

A priori, l’idée qu’un panel d’électeurs ait à juger des politiques mises en oeuvre par les femmes ou hommes qu’ils ont élus, ainsi que de la façon dont ces derniers exécutent ces politiques, est une idée fort séduisante. Elle a quelques-une des couleurs de la démocratie participative. Mais...

L’idée est séduisante. N‘est-il pas devenu stéréotypique de s’émouvoir de l’écart qu’il y a aujourd’hui entre les discours préélectoraux et la gestion post-électorale des affaires ? De cancaner sur les promesses non tenues, voire sur les spectaculaires retournements de vestes (Mitterand en 1983, Chirac en 1995...), ces retournements qui donnent à penser de la conduite des affaires qu’elle est en train de se faire au profit de ceux qui ont perdu l’élection. C’est donc vrai qu’en première réaction, on devrait applaudir à la proposition de Madame Royal. D’autant plus que cette proposition a quelques-unes des couleurs chatoyantes de la démocratie participative et que cette élue s’est fait une réputation d’autorité mais aussi de promotrice de la démocratie locale [1].

Elle n’en a que quelques couleurs et l’enchantement ne dure pas au-delà de la première réaction. Et c’est en cela qu’elle est selon certains « populiste », ce terme convoyant trop souvent l’idée que le peuple est sensible aux affiches en couleurs et ne va pas au-delà d’une première réaction [2] Mais même si on poursuivait l’analyse, ce n’est pas tant le terme de citoyenneté qui devrait venir à la surface, ce serait bien plutôt le terme de consumérisme.

quelques problèmes pratiques et constitutionnels

1.-De quel concept doit être dotée la personne participant à un jury populaire ? Dans une élection, l’électeur est doté du concept de citoyen en tant qu’il est appelé à se prononcer sur les politiques à mettre en œuvre, mais aussi en tant qu’il appartient à un groupe ou une catégorie : en tant que Français (suffrage universel), en tant que varois (élection législative), en tant que Barjolais (élection municipale)... en tant que salarié de la SNCF (élections professionnelles), en tant que Maître de conférences (élection d’un conseil d’université) etc. La citoyenneté impose une parole institutionnellement reconnue comme relevant d’une appartenance. Elle implique la gestion des intérêts collectifs de la catégorie ou du groupe. C’est ce qui implique aussi que le fameux « tirage au sort » se fasse dans les listes électorales qui portent tous ceux qui ont le « droit » à la parole et qui ont demandé d’exercer ce droit.

2.- Je m’interroge ensuite sur la légitimité qu’il y a à faire contrôler le travail d’hommes ou femmes politiques par des gens qui ne les ont pas élus. En toute rigueur, un élu applique, au service de l’intérêt général, une politique qui a fait débat, à laquelle adhérait une partie de l’électorat, alors qu’une autre partie de cet électorat n’y adhérait pas. Un jury populaire doit-il être le lieu d’un deuxième ou d’un troisième tour ? À moins qu’il ne contiennent que des gens ayant voté pour l’équipe en place. Ce ne semble pas être la proposition de Madame Royal puisqu’elle avance l’idée d’un tirage au sort. Or le point I et le point 2 pris ensemble conduirait à une violation de l’un de nos dogmes (auquel je n’adhère d’ailleurs pas toujours) : le secret du vote.

3.-Quelle serait la portée institutionnelle des avis des jurys. Que faire de ce jury populaire qui a classé tout en bas de classement la députée Royal sur les critères de sa présence à l’assemblée nationale et du travail qu’elle y accomplit ? Doit-on incontinent la jeter comme une malpropre de l’Assemblée Nationale ? Ou doit-on laisser les électeurs tirer le parti qu’ils veulent de ce torride classement ? Des avis qui ne sont pas immédiatement suivis d’effet ont peu de chances d’être un jour utiles. Je me demande même si la presse en rendrait régulièrement compte, sauf lorsqu’il s’agirait de défendre ou de massacrer un candidat. Ils risqueraient de n’avoir d’efficace que pour des petites phrases et ne pas servir les intérêts du débat démocratique.

le citoyen, la citoyenneté et le consommateur

Mais autant le dire, c’est surtout l’idée d’un tirage au sort qui me semble une véritable perversion individualiste de la pensée politique. La citoyenneté s’est affirmée dans l’Histoire comme la revendication d’une parole, et, comme je viens de le dire, de la revendication d’une parole en tant que membre d’un quelconque corps dont on est sensible aux intérêts. Attribuer la citoyenneté à une personne qui ne revendique pas cette parole en tant que membre d’un corps est une perversion de l’idée même de citoyenneté. Pourquoi ?
- Parce qu’elle revient à mettre de côté le caractère toujours polémique des prises de positions politiques. Un individu tiré au sort n’aurait de légitimité politique que dans une abstraction : l’exercice d’une sorte de faculté châtrée de toute dimension polémique qu’on appellerait le « bon sens politique » ou l’universelle sagesse de ceux qui n’ont pas de parti.
- Elle fait du citoyen un sondé ou un individu. Ce n’est pas pour rien que l’idée de Jurys tirés au sort est empruntée aux méthodes du marketing. Certes, l’esprit post-révolutionnaire a déployé tout un appareillage pour mettre l’individu au premier plan de la scène politique [3]et même de le mettre à la place du citoyen. Mais qu’est-ce, politiquement, qu’un individu dépourvu des attributs de la citoyenneté ? Ô, ce n’est pas rien : c’est un consommateur. Un consommateur qui ne réagit pas aux intérêts du corps dont il est membre, mais, et on appelle ça, en économie libérale, la rationalité, à ses propres intérêts individuels. C’est sans doute cela, le populisme, prendre les gens non pour des êtres politiques, mais pour de simples individus ne pensant qu’à leurs intérêts, c’est-à-dire pour de simples consommateurs. Aussi bien, lorsque Ségolène Royal, retrouvant les mots d’ordre de Robespierre, affirme qu’il ne faut pas avoir peur du peuple, devrait plutôt dire qu’il ne faut pas avoir peur des individus-consommateurs et de leur rationalité d’individus-consommateurs. Sa démocratie n’est pas une démocratie du peuple. C’est une démocratie individualiste et consummériste. Elle colle parfaitement à la téléréalité où parlent des « individus » et aux émissions télévisuelles d’achats-concours où s’éclatent des consommateurs vigilants.

Je préfère encore, et je l’avoue, le peuple de Robespierre.

Notes

[1] Voir mon article sur la démocratie participative dans Sciences de la Société de novembre 2006. Et mes vues sur l’autogestion dans mon livre Les Illusions libérales, individualisme et pouvoir social

[2] Position dans laquelle sont d’ailleurs mis les répondants à un sondage puisqu’on leur pose une question sans qu’ils aient la possibilité d’élaborer leur réponse dans un débat comme ils peuvent le faire, notamment, dans le cas d’un référendum.

[3] Le suffrage universel individuel était déjà un élément de cet appareillage.

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