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Banlieue, Violences, Agression, Èmeutes de 2005

Violences urbaines dans les banlieues, octobre et novembre 2005 : pourquoi la désespérance sociale se traduit-elle par des émeutes ?

une analyse des causes de la violence

samedi 8 juillet 2006, par Jean-Léon Beauvois

L’émotion étant aujourd’hui émoussée (bientôt 10 mois !), les manifestations contre le CPE ayant depuis occupé la mémoire sociale, sans oublier les malheurs de notre Premier Ministre et les brillances de l’étoile Ségolène, on peut essayer de réfléchir calmement aux causes des violences des jeunes dans les quartiers chauds ou « banlieues ». Évidemment, « réfléchir aux causes » ne veut pas dire « énoncer des vérités ».

Violences urbaines : Une « théorie publique » de leurs causes justifiant les politiques de gauche et les politiques de droite

À la suite des émeutes dans les banlieues d’octobre et novembre 2005, on a avancé des discours qui reposent sur une théorie causale très simple, peut-être même sommaire, du comportement violent. Cette théorie est partagée par les uns et les autres. Elle a quelquefois été sollicitée pour expliquer également la délinquance des jeunes. Elle a le statut de ce que des chercheurs appellent une « théorie publique ». Elle sous-tend les propos de gens aussi divers que les « politiques », femmes et hommes de droite et de gauche, les journalistes, votre médecin et même quelques psychanalystes et sociologues qui viennent vous expliquer le quand, le pourquoi et le comment à la télé. Aussi n’est-on pas volontiers enclin à la mettre en cause. Cette théorie pose que la désespérance des jeunes (ou une notion équivalente : détresse, exaspération ou ras le bol sociaux) est la cause directe de la violence et que, par conséquent, les causes de la désespérance sont aussi par transitivité celles de la violence, comme si cette désespérance ne pouvait que s’extérioriser dans la violence, sauf dans les cas où celle-ci est réprimée par les familles et les institutions [1],

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violences : théorie publique

Les émeutes de l’automne 2005 sont ainsi, pour les politiques de gauche, sensibles par tempérament aux raisons de la désespérance elle-même (ou de la haine elle-même), expliquées par une foule de facteurs assez disparates qui vont de l’insalubrité des logements au chômage endémique dans les quartiers, en passant par la discrimination à l’embauche qui sévit à l’égard des jeunes stigmatisés par leur nom ou la couleur de leur peau. Et c’est vrai que, dans l’esprit public, tous ces facteurs contribuent à la désespérance, donc, presque nécessairement, à la violence. C’est vrai aussi qu’elles peuvent, ces causes, sans qu’on soit confronté à un réel puzzle théorique, susciter des mesures parfaitement insérables dans des programmes politiques où se retrouve une pensée de gauche, traditionnellement orientée vers la « prévention » : plus de logements sociaux, plus de mixité sociale, des mesures pour l’emploi des jeunes, des mesures contre les discriminations à l’embauche etc.

L’expression de la violence elle-même sollicite plus volontiers, les politiques de droite, sensibles par tempérament à toutes les insuffisances des organes de contrôles susceptibles de l’enrayer, qu’il s’agisse des parents qu’on taxe de « démission », de la justice « trop laxiste », de la police « insuffisante et ne pouvant pénétrer certains quartiers » etc. Là encore, on évoque des facteurs qui ne sont pas impertinents et que validerait certainement une approche empirique purement corrélationnelle. Ces vues causales peuvent en outre aisément donner lieu à mesures satisfaisant une droite plus portée vers la répression : suppression des allocations aux parents démissionnaires, sollicitation du contrôle policier et juridique etc.

Bref, pour être un peu caricatural (il faut bien penser à Ségolène...), si la gauche veut réduire la désespérance, la droite veut empêcher que cette désespérance puisse s’extérioriser en violence.

Pour plus de finesse dans l’analyse des causes de la violence

Cette "théorie publique" justifiant les politiques de droite et de gauche n’est ni fantaisiste ni absurde [2]. Elle est d’ailleurs assez proche d’une bien vieille théorie psychologique de l’agression, la théorie frustration-agression. Elle est de plus conforme à de nombreuses données corrélationnelles qui sont souvent celles des sociologues (c’est-à-dire des données qui montrent que deux facteurs ont des variations concomitantes : on voit plus de violence quand on passe des beaux quartiers de Neuilly, avec grands appartements chicos, aux quartiers HLM de Clichy-sous-bois, avec petits appartements proches du délabrement ; on voit plus de violence également quand on passe d’un milieu « français de souche », qu’on sait moins discriminé, à un milieu « d’origine », comme disent les jeunes, maghrébin ou africain, qu’on sait plus discriminé etc. [3]) Je ne vais donc pas me livrer ici à une critique de cette théorie. Je vais plutôt recenser quelques questions auxquelles elle ne répond pas, peut-être parce qu’elles nécessiteraient des méthodes statistiques plus sophistiquées, voire des approches plus expérimentales que les sociologues n’aiment guère et/ou auxquelles il n’ont pas été formés, ou encore parce que traiter ces questions conduirait à des solutions que notre libéralisme, même de gauche, n’apprécierait pas [4]. Le non-traitement de ces questions peut pourtant conduire à un éventail de mesures trop étroit pour être efficace et à de sévères déconvenues.

- des alternatives à la désespérance (ou à la haine) ? Tous les facteurs qui conduisent à la désespérance ne sont-ils susceptibles de conduire qu’à la désespérance ? La réponse « oui » à cette question semble assez naturelle (voir le schéma ci-dessus [5]). Pourtant, on est conduit à poser cette question car les mêmes causes (logement réduit et insalubre, discrimination notamment), autrefois, ne conduisaient pas les immigrés à la désespérance, mais à un désir de plus d’intégration pouvant se caractériser par ce que les sociologues appelaient alors une attitude de pseudo-maturité, attitude insistant sur les valeurs du pays d’accueil, sur la nécessité de l’effort, sur l’importance qu’il y a à faire ses preuves etc. C’est vrai que ces mêmes causes pouvaient conduire aussi à des attitudes de pitre systématique (expression empruntée aux mêmes sociologues), attitude conduisant l’immigré à se faire accepter par l’autodérision. Je n’ai pas l’intention de faire ici un cours. Il s’agit simplement de faire remarquer que les facteurs « socio-économiques » évoqués pour « expliquer » la désespérance ou la haine (qui, elles-mêmes, expliqueraient la violence) ne produisent pas nécessairement cette désespérance ou cette haine. Sans doute faut-il faire intervenir un contexte social ou des variables sociales qui activent aujourd’hui cette chaîne causale et qui étaient absentes à l’époque des études que je viens d’évoquer (début du XX° siècle). Puisque je ne fais pas un cours, je ne vais pas faire une liste de ces variables qui rendent pertinentes les causalités supposées par la théorie publique. Je n’en évoquerai que deux, dont l’importance me semble hautement plausible.

- La première est la pression ambiante à la consommation immédiate faisant de cette consommation l’expression même de notre existence et donc un dû. Pensez au nombre quotidien de pubs auxquelles sont exposés les jeunes.

- La seconde est la quasi-absence de modèles de réussite sociale récente dans l’entourage immédiat d’un jeune dont le père et les frères ou sont chômeurs ou sont des travailleurs précaires [6].

Je pense qu’on comprendra aisément que de tels facteurs de notre environnement social actuel puissent conduire les variables constamment sollicitées (« logement », « chômage », « discrimination »...) à susciter la désespérance.

Quelle est la nature du lien entre désespérance (ou haine) et violence ? La question de ce lien peut être posé de façon très simple. Est-ce que plus on est désespéré, plus on est violent (relation linéaire prototypique) ou plutôt : est ce qu’il faut atteindre un certain degré de désespérance pour devenir ( en quelque sorte « subitement ») violent. Si la seconde option est la bonne, ce seuil est-il plus ou moins élevé (faut-il un peu, moyennement, beaucoup de désespérance pour devenir violent) ? Le schéma donné ci-après aidera sans doute à la compréhension. Il montre une relation linéaire prototypique entre désespérance et violence et trois relations avec une zone-seuil plus ou moins élevée. Je ne dispose pas véritablement de données pour choisir, encore que je sache que les relations prototypiquement linéaires entre deux variables, comme celle représentée dans le schéma, sont très rares dans les sciences sociales et humaines. Le plus sage est encore de suspecter l’existence d’une zone-seuil, même si nous ne savons pas la situer et même si nous devons admettre que nous sommes aujourd’hui ici ou là dans la zone de ce seuil puisque la violence est une réalité quotidienne. C’est pourtant du niveau de désespérance impliqué par cette zone-seuil que dépend l’efficacité d’une série de mesures préventives. Si ce seuil est très élevé (ce qui veut dire que les jeunes violents sont très désespérés : courbe orangée), les mesures doivent être elles-mêmes d’importance pour avoir l’effet attendu. Car il est très difficile (au sens de : il faut en faire beaucoup pour) de prétendre réduire ce qui doit être une si grande désespérance. Des mesurettes, pourtant acceptables si ce seuil s’avérait très bas (légère désespérance), ne peuvent être qu’inefficaces et ne conduire qu’à plus de déception.

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liens entre violence et désespérance
Le lien peut être conçu comme une relation simple ayant l’allure d’une droite (pointillés noirs). Il peut être également conçu comme donnant lieu à une zone seuil (parties proches de la verticale dans les courbes bleue, verte et orangée)

Des alternatives à la violence ? La question de ces alternatives est de même nature que la première que nous avons posée. Elle fut d’ailleurs très vite adressée aux tenants de la vieille théorie frustration-agression. La désespérance conduit-elle nécessairement à la violence ou peut-elle, dans certaines conditions, conduire à autre chose ? Nous savons bien qu’elle peut conduire à autre chose, ne serait-ce qu’à l’apathie, au suicide ou aux tentatives (désespérées) d’adaptation. Il ne serait pas sot de penser qu’elle peut conduire à l’engagement politique ou religieux. Nous devons donc admettre que les causes de la désespérance ne sont pas les causes de la transformation de cette désespérance en violence. Nous pouvons ici nous référer aux reformulations plus récentes de la théorie frustration-agression et avancer que la désespérance ne conduit à l’agression que dans certaines conditions réalisées ici ou là dans l’environnement social des jeunes désespérés. Là encore, je n’en citerai que deux [7], qui ne sont d’ailleurs pas indépendantes.

- La valeur de la violence. La première est en effet la valeur qu’a la violence dans les normes de groupes. Ces normes donnent de la valeur à certaines idées ou à certains comportements. Les comportements violents peuvent ainsi être dotés de valeur dans certains groupes [8].

- Les violences à la télévision et au cinéma. La seconde condition rendant probable la transformation de la désespérance en violence est la présence massive de nombreux symboles de violence dans l’environnement narratif et discursif des jeunes. On stigmatise évidemment ici ce que les jeunes voient à la télévision et dans les salles obscures. Les chercheurs savent depuis longtemps que la violence télévisuelle produit de la violence dans la cité [9]. Mais vous comprenez bien, la liberté de création...

Et la recherche ?

Je n’ai pas voulu ici dire quelles sont les causes des violences urbaines. J’ai simplement voulu montrer qu’on pouvait tendre vers une théorie plus complexe que la théorie publique, une théorie faisant intervenir d’autres registres de facteurs que ceux qu’évoquent traditionnellement les « politiques » de gauche et les « politiques »de droite. Et je ne prétends pas avoir été exhaustif. On comprendra aussi à quel point des recherches sérieuses sur la question de la violence sont indispensables si l’on prétend faire de cette violence (émeutes ou délinquances) une cause nationale. Mais dites-moi un peu : imaginez qu’on ait vraiment décidé de mettre de l’argent dans la recherche [10], où irait-il selon vous ? Vers des neuro-cognitivistes qui ont l’avantage de n’apporter jamais rien à la compréhension de ces problèmes mais qui savent si bien faire comme si devant les libéraux ravis ? Vers des psychanalystes qui savent vous parler avec savance, et quelquefois profondeur, de ce que signifie la violence pour les uns et les autres ? Ou vers des chercheurs en sciences sociales (peut-être même quelques affreux comportementalistes) qui risqueraient dans une analyse déterministe de mettre en cause quelques aspects fondamentaux de notre fonctionnement social, ce fonctionnement qu’on nous a vendu comme le meilleur du monde ?

Notes

[1] Il est vrai qu’on a également avancé que la violence des jeunes était sollicitée et encadrée par des activistes politiques ou religieux, voire par des voyous, mais ces explications simplificatrices n’ont pas tenu le haut du discours. On obtient d’ailleurs une théorie jumelle en remplaçant le mot « désespérance » par le mot « haine ». La structure du raisonnement théorique est à très peu de chose près identique, même si on est alors plus enclin à faire intervenir quelques facteurs facilitant l’émergence de la haine (intégrisme, rap etc.)

[2] On peut éviter quelques "théories" qui n’ont de valeur qu’idéologique et qui expoliquent la violence par la personnalité des violents, leurs tripes ou leur cerveaux

[3] Mais dans les faits, tous ces facteurs étant eux-mêmes liés dans la réalité sociale (par exemple : les français de souche moins discriminés habitent de plus grands appartements que les français d’origine plus discriminés), il n’est pas facile avec les données purement corrélationnelles de savoir si un facteur est plus puissant qu’un autre, ou même si un facteur joue sans la présence d’un autre ou des autres.

[4] Il va de soi qu’il ne faut pas porter atteinte à la « liberté des créateurs », c’est-à-dire à la liberté d’inonder la jeunesse d’images violentes et sanguinolentes qui rapportent aux créateurs et à leurs commanditaires ; c’est-à-dire encore à la liberté d’inonder la jeunesse de pubs qui n’ont souvent pour efficacité que de pousser à la consommation immédiate à tout prix etc.

[5] La théorie frustration-agression avançait que toute frustration, même invisible, produisait nécessairement de l’agression, même cachée ou symbolique.

[6] Montrer régulièrement un ou deux jeunes ayant réussi à « créer son entreprise » ne compensera jamais les échecs ambiants.

[7] Je pourrais évidemment citer l’anticipation de sanctions négatives, mais, m’adressant surtout à mes amis de gauche, je ne le ferai pas !

[8] Quand j’ai fait mes études dans les années 60, le concept de normes de groupe était l’un des concepts majeurs des sciences sociales ainsi que des interventions sociologique et psychosociologique. L’évolution forcée des sciences humaines vers l’individualisme cognitiviste fait qu’on s’en est peu a peu désintéressé, le concept de norme entrant assez mal dans ce carcan idéologique post-moderne. Les normes, notamment de groupe, existent pourtant toujours et ont toujours les mêmes effets nonobstant le peu d’intérêt qu’y portent les chercheurs devant courir après l’impact factor.

[9] Voir une analyse de l’impact télévisuel dans mon livre Les illusions libérales...

[10] Vue évidemment fictionnelle !

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