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suffrage universel, élections, loi électorale, pluripartisme et démocratie

Le vote australien : un procédé pour protéger et encourager le multipartisme en démocratie

Pour éviter de nouveaux 21 avril 2002

mardi 25 avril 2006, par Gilles Trombettoni

Le 21 avril 2002, les citoyens français ont eu la surprise de voir Jean-Marie Le Pen atteindre le deuxième tour de l’élection présidentielle française. Les trois principaux candidats étaient au coude à coude et Olivier Duhamel remarque qu’un tour supplémentaire mettant en concurrence ces trois seuls candidats aurait probablement abouti à un scénario différent. Le "vote australien" est le fruit d’une réflexion sur ce problème et sur le multipartisme.

Le point de départ est une idée émise en mars 2006 par Olivier Duhamel, spécialiste de droit constitutionnel et professeur à la Sorbonne. Celui-ci propose d’ajouter, dans certaines conditions, un troisième tour de vote aux élections présidentielles françaises, tour qui prendrait place entre les deux tours actuels. Cette modification vise à éviter l’aléa du premier tour présidentiel, comme en 2002 où Le Pen a atteint le deuxième tour alors que trois principaux candidats étaient au coude à coude. On comprend sur cet exemple qu’un tour supplémentaire mettant en concurrence ces trois seuls candidats aurait probablement évité la surprise que les citoyens français ont eue.

Le vote australien est le fruit d’une réflexion sur ce problème et sur le multipartisme. Il favorise le vote de coeur tout en permettant aux électeurs de se prononcer en quelque sorte contre certains candidats.

Le vote australien idéal

La première motivation de ce système de vote est de tendre vers un système de vote « idéal », quoique irréalisable en pratique, comprenant N - 1 tours de vote quand on a le choix entre N candidats. A chaque tour, les électeurs votent pour un candidat, et l’on élimine celui qui obtient le moins de suffrages. Le survivant du dernier tour est le vainqueur. Ce principe est suivi dans l’organisation de certaines courses à pieds en Australie, d’où le nom choisi pour ce procédé de vote. Ce vote australien idéal offre de nombreux avantages :
- A chaque tour, les électeurs se prononcent pour leur candidat préféré. Aux antipodes du vote utile, il s’agit bien ici d’un vote de coeur.

- A chaque tour, il semble légitime d’éliminer (au moins) le candidat le moins soutenu.

- Si les électeurs ne changent pas d’avis entre les tours, on comprend bien que, d’un tour à l’autre, tout se passe comme si on demandait aux électeurs ayant voté pour le candidat éliminé au tour précédent de reporter leurs voix sur les candidats restants.

Ce vote pour le moins mauvais candidat, cet « amour par défaut », ce mariage de raison entre l’électeur et son élu, ne sont finalement que le prolongement de ce qui se produit actuellement. En démocratie représentative en effet, quand on demande à un électeur de choisir son représentant, son cousin préféré n’étant pas candidat, il n’a d’autre choix que de soutenir son candidat préféré dans la liste présente !

Un autre intérêt du vote australien introduit ci-dessous est de valoriser le vote blanc, d’en faire un instrument pour se prononcer contre un candidat.

Du principe au procédé. Loin du principe inapplicable ci-dessus, le vote australien proposé ici (non idéal donc) demande aux électeurs de se déplacer une seule fois aux urnes, ce qui est plus simple et moins onéreux qu’un scrutin en deux ou trois tours. Ce vote est pourtant bien plus fin grâce à une information plus riche donnée par l’électeur : Le bulletin du votant contient une liste de candidats. Cette liste établit un classement, un ordre préférentiel, entre autant de candidats qu’il souhaite.

Comment sélectionner le vainqueur ?

Pour sélectionner l’élu, il suffit d’appliquer le principe du vote australien sur ces bulletins classant plusieurs candidats. Cette méthode, que l’on appelle algorithme, est utilisée lors du dépouillement des bulletins par les organisateurs du vote ou par un ordinateur, l’algorithme devenant alors de fait un programme informatique. L’algorithme simule en quelque sorte N - 1 tours de vote où un seul candidat à la fois est éliminé. Ces tours de vote virtuels sont appelés pseudo-tours.

Algorithme Vote Australien

- Vote des électeurs

- Initialisation de liste-des-candidats-en-course avec les N candidats

- Répéter N - 1 fois les actions 1) et 2) ci-dessous :

1) Pseudo-tour : chaque votant "donne" sa voix pour le candidat de liste-des-candidats-en-course qui est le plus haut dans son classement (le vote est blanc si le classement ne contient qu’un candidat en course)

2) Eliminer de liste-des-candidats-en-course le candidat qui obtient le moins de voix

Fin. Répéter.

- Afficher à 20h au JT : "Le vainqueur est : " liste-des-candidats-en-course

- Fin

Le principe du vote australien suivi par cet algorithme de dépouillement donne une garantie intéressante à l’électeur. Si un candidat de sa liste est éliminé lors d’un des pseudo-tours, c’est qu’il a obtenu moins de voix que tous ses concurrents.

Ce vote australien n’est pas tout à fait équivalent au vote australien idéal où les électeurs se déplacent aux urnes N - 1 fois. Le classement est effectué a priori (pendant le premier et unique tour) et n’est évidemment pas remis en question entre les pseudo-tours. Il empêche aussi les candidats de faire des alliances entre les tours. On peut probablement trouver des avantages et des inconvénients dans cette différence majeure.

Signification du vote

L’électeur doit savoir que son bulletin va être utilisé pour plusieurs tours de vote (virtuels) effectués par les organisateurs ou un ordinateur. Compte tenu de l’algorithme utilisé pour le dépouillement, la signification du bulletin est la suivante :

- A chaque pseudo-tour de vote, l’électeur vote pour son premier choix tant que celui-ci est en course. Si le premier choix est éliminé, et seulement dans ce cas, alors le votant se prononce (aux pseudo-tours suivants) pour le deuxième choix. De manière générale, l’électeur se prononce pour un candidat donné de la liste si, et seulement si, tous les candidats précédents (plus prioritaires) ont été éliminés lors des pseudo-tours précédents.

- Une liste vide de candidats équivaut à un vote blanc. De manière générale, quand tous les candidats de la liste sont éliminés, alors l’électeur vote blanc pour tous les pseudo-tours suivants.

Vote australien en deux tours

Une variante en deux tours du vote australien mérite d’être soulignée. Dans cette variante, le premier tour est un vote australien ; le deuxième tour est comparable au deuxième tour actuel mettant en concurrence les deux meilleurs candidats. Pour mettre en oeuvre ce « premier tour australien », il suffit d’interrompre l’algorithme un pseudo-tour avant la fin, c’est-à-dire quand il reste deux candidats en course (et non pas un seul).

Une simple comparaison entre le premier tour actuel et le premier tour australien permet de comprendre les carences du vote actuel. Vus sous l’angle de notre vote australien, les deux tours actuels reviennent en effet à passer, d’un coup, du premier au dernier pseudo-tour australien, le premier tour éliminant brutalement les N - 2 candidats ayant obtenu le moins de voix.

Ainsi, par rapport au vote classique (en deux tours, avec bulletins comprenant un seul nom), le vote australien en deux tours possède des atouts indéniables sans avoir, à notre avis, de défaut supplémentaire.

concilier le votre de coeur et le vote utile

Le grand atout du vote australien est de concilier le vote de coeur et le vote utile. Il favorise le multipartisme en permettant de placer en tête de son bulletin ses "candidats de coeur" et, plus loin, ses "candidats utiles". En reprenant les candidats français en 2002, un électeur centriste aurait pu, par exemple, placer en tête deux candidats de coeur (Taubira, Lepage), un candidat plus utile en troisième position (Bayrou), puis deux candidat toujours, à ses yeux, un peu utile (Jospîn, Chirac...) L’effet immédiat est d’équilibrer les partis, de favoriser les programmes électoraux attractifs, sans craindre qu’un candidat qu’on n’aime pas profite de la dispersion des voix.

On voit aussi pourquoi les gouvernements ne voudront jamais réformer les institutions pour adopter le vote australien dans les pays où le bi-partisme est roi. Ce procédé est victime de sa (presque) parfaire aptitude à encourager le pluripartisme et la concurrence des idées. Les grands partis de gouvernement n’en seront jamais partisans.

Cas d’étude : les élections présidentielles du 21 avril 2002

Nous essayons maintenant de comprendre ce qui aurait pu changer si l’on avait utilisé le système de vote australien lors des élections présidentielles de 2002. Nous montrons notamment que Le Pen aurait été éliminé plus tôt, c’est-à-dire à plus de deux pseudo-tours de la fin, parce qu’il aurait figuré dans moins de bulletins que les candidats plus consensuels [1].

On peut considérer que les résultats des votes du premier tour du 21 avril correspondent au premier choix des électeurs sur leur bulletin australien. Pour les choix suivants, nous ne pouvons faire que des hypothèses. Au premier tour, Jacques Chirac a obtenu 19,88 % des voix, contre 16,86 % pour Le Pen, et 16,18 % pour le candidat socialiste Lionel Jospin qui s’est retiré de la vie politique. Quoique l’on puisse imaginer qu’il soit éliminé encore plus tôt, plaçons-nous dans l’hypothèse la plus avantageuse pour Le Pen où celui-ci reste en lice contre Jospin et Chirac à deux pseudo-tours de la fin. Autre hypothèse favorable pour Le Pen, supposons qu’il bénéficie à ce pseudo-tour d’un report de 100 % des voix de la droite conservatrice, à savoir de Bruno Mégret (2,34 %) et de Jean Saint-Josse (4,23 %). Autrement dit, supposons que Le Pen soit placé en deuxième (ou troisième) position dans tous les bulletins des électeurs ayant placé Mégret ou Saint-Josse en tête. Le Pen obtiendrait ainsi au moins 16,86 + 4,23 + 2,34, soit 23,43 % des voix.

De même, les 40,5 % des voix restantes doivent se reporter sur les trois candidats en lice ou sur un vote blanc. Or, ces voix correspondent à des personnes pour la plupart hostiles à Le Pen et qui refusent de le placer sur leur liste. Ces 40,5 % comprennent en effet 13,8 % des voix pour la droite modérée ou le Centre (Bayrou, Madelin, Lepage, Boutin), 12,9 % pour la gauche modérée (Chevènement, Mamaire, Taubira) et 13,8 % pour le PC et l’extrème gauche (Laguiller, Besancenot, Hue, Gluckstein). Le Pen ne peut raisonnablement donc pas attendre plus de 5 % parmi ces voix. Il aurait donc obtenu entre 17,79 % (résultats officiels de Le Pen au deuxième tour du 5 mai 2002) et 28,43 % des voix dans notre évaluation très avantageuse pour lui. Jospin aurait bénéficié, lui, d’un report d’au moins 14 % (pratiquement toute la gauche modérée et une bonne partie de l’extrème gauche), soit un total de plus de 30 %. Le Pen aurait donc été éliminé, au plus tard, lors de ce pseudo-tour.

Vote australien et vote contestataire

Le procédé du vote australien en lui-même n’affecte en rien la possibilité de l’électeur d’effectuer un vote contestataire. Dans la variante en deux tours, placer un candidat en tête de son bulletin a les mêmes conséquences qu’aujourd’hui. Dans la variante en un seul tour, les votes contestataires ont des conséquences plus lourdes puisqu’ils peuvent conduire à l’élection du candidat placé en tête. Cependant, les différents pseudo-tours devraient tout de même parvenir à faire décanter l’ensemble des candidats et à éliminer peu à peu les bénéficiaires des voix de provocation.

C’est à long terme que le vote australien devrait permettre de lutter contre le vote contestataire, et ce de la manière la plus positive qui soit. Puisque ce procédé favorise le multipartisme, il aura comme conséquence majeure de rendre les partis plus vertueux, de les encourager à proposer de véritables projets de société, et donc à produire une « offre » qui séduit les citoyens.

Signification du vote blanc

Le bulletin du vote australien ne contient pas forcément tous les candidats. Exclure un candidat de son bulletin signifie en fait : « Même si tous mes candidats de coeur et de raison sont éliminés, je préfère voter blanc plutôt que pour M. Exclu ! » D’un point de vue statistique, exclure des candidats de sa liste revient à les classer tous en dernière position [2].

Comme pour un vote classique, il existe deux principales raisons pour le vote blanc, une bonne et une mauvaise :

- un vote contre ces candidats que l’on estime nuisibles pour son pays ;

- un vote d’indifférence envers des candidats que l’on ne connaît pas.

Le deuxième vote blanc, comme l’abstention, est un déni de responsabilité civique. Il laisse le choix aux autres électeurs. Le premier est au contraire salutaire pour la Démocratie.

Pour éviter cette confusion, il faut expliquer aux citoyens qu’il vaut mieux placer ces candidats « tièdes », en fin du bulletin (quel que soit l’ordre d’ailleurs, statistiquement...) de manière à réellement voter contre les candidats hors liste.

Si l’on considère que cette confusion entre le vote indifférent et le vote contre un candidat est une imperfection du vote australien (quoique déjà présente dans le système actuel), on peut alors préférer le vote australien en deux tours.

Mise en oeuvre

Le système de dépouillement étant relativement évolué, par rapport à aujourd’hui en tout cas, tout le processus s’effectuerait de manière plus efficace à l’aide de machines. Des machines à voter dans chaque bureau de vote faciliteraient la saisie des bulletins contenant un classement. Un ordinateur (centralisé et/ou dans chaque bureau de vote) serait enfin très utile pour la mise en oeuvre des pseudo-tours.

Le grand nombre de pseudo-tours et la complexité des bulletins peuvent causer des difficultés pratiques lors du dépouillement [3]. Ces difficultés ne semblent néanmoins pas insurmontables [4]. Les pistes existantes seraient amplement approfondies si les citoyens acceptaient d’abord le principe du vote australien et le trouvaient pertinent !

Conclusion

On sait qu’une élection en un seul tour favorise le bipartisme alors qu’une élection en plusieurs tours encourage le pluralisme des partis et donc des idées. Compte-tenu des idées qui viennent d’être présentées, nous pensons que le système à deux tours utilisé actuellement sera vu dans le futur comme une étape intermédiaire sur le chemin du pluralisme dans les démocraties libérales. En effet, la carence du procédé actuel, comprenant un premier tour qui élimine brutalement de nombreux candidats explique, pour partie au moins, la fragilité de nos institutions face au populisme.

En conclusion, nous espérons que le système de vote australien sera utilisé dans le futur, et permettra de réconcilier le vote utile et le vote de coeur dans les démocraties libérales.

Notes

[1] Soulignons que le vote australien n’a pas été imaginé pour éliminer Le Pen, mais pour faire figurer un candidat à sa « juste » place dans le classement final. On peut en effet trouver surprenant de retrouver en finale un candidat n’obtenant que 17,79 % des voix au deuxième tour. Pourtant, s’il obtenait un jour plus de 33,4 % des voix au premier tour, Le Pen se trouverait naturellement en lice pour le dernier tour !

[2] Quand tous les candidats classés sont été éliminés, le vote blanc équivaut à voter, au cours des tours restants, pour l’un des candidats exclus choisi de manière aléatoire...

[3] concernant la sécurité réseau en cas de transfert d’information, de temps de dépouillement dans des versions manuelles, de vérification des décomptes dans des approches mixtes...

[4] Sans détailler, même si l’on a une très grande méfiance envers les réseaux informatiques, une solution comprenant une machine à voter, débranchée du réseau Internet et capable de faire les décomptes du bureau correspondant, facilite largement le dépouillement. En revanche, la transmission manuelle des résultats locaux, à la préfecture, puis au niveau national, devient N - 1 fois plus longue, chaque pseudo-tour demandant le même travail qu’un tour classique.

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