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Gaz naturel, Ukraine, Russie, Europe

Prix du gaz russe en Ukraine, causes et conséquences internationales du conflit

Conflit russo-ukrainien sur le prix du gaz, les dessous du deal, les perspectives

lundi 9 janvier 2006, par Claude Rainaudi

Le conflit sur le prix du gaz entre la compagnie russe Gazprom et la compagnie ukrainienne Naftogaz se termine par un accord valable cinq ans et qui devrait être renouvelé... si le parlement ukrainien ne le remet pas en cause dans les semaines qui viennent. L’intervention personnelle de Vladimir Poutine a été nécessaire pour désamorcer des tensions qui, au moins pendant quelques jours, auraient pu menacer la paix. Le patron de la CIA s’est rendu lui-même en Ukraine durant le conflit. Même si l’origine du différent est d’ordre commercial, il apparaît que les contextes politique et géopolitique en ont influencé l’évolution et l’issue. Issue, au demeurant, pas tout-à-fait claire....

Article repris par http://ukraines.fr.

Depuis des mois, Gazprom demande à l’Ukraine de payer son gaz au prix du marché. Alors qu’en Ouzbekistan, par exemple, le public est au courant de cette affaire depuis ses débuts, affaire par ailleurs relativement bien suivie par la BBC, les médias, en France, ont eu l’air de s’en apercevoir à deux jours de la coupure de gaz annoncée [1].

Je me propose de faire un point rapide sur ce sujet. Après être revenu sur les causes commerciales du conflit gazier, j’évoquerai les enjeux qu’il cristallisait pour les principaux acteurs qui s’y sont impliqués (Russie, Viktor Iouchtchenko (Yushchenko) et USA principalement... [2]) puis j’en viendrai aux termes de l’accord lui-même, rarement présentés. Nous verrons que cet accord, fait intervenir la société tampon RosUkrEnergol, la banque Raiffeisen et comporte des acteurs cachés... ou même dissimulés. Enfin, j’aborderai les conséquences possibles de ce conflit et de sa conclusion provisoire.

Gazprom-Naftogaz : à l’origine du conflit, le vol du gaz russe

Rarement mentionnée en France, la principale raison du conflit est le vol, depuis des années, du gaz russe en Ukraine. Liée depuis toujours, au moins dans sa partie orientale, à la Russie, l’Ukraine bénéficiait, comme la Biélorussie, d’une subvention russe sous la forme de gaz vendu à moins du quart de son prix, à 50$ l’unité (1000 mètres cubes).

La majeure partie du gaz russe importé dans l’Union européennne transite par l’Ukraine, gaz qui est, lui, vendu au prix du marché : 240$ l’unité. La filouterie était facile : l’Ukraine prétendait acheter du gaz subventionné pour ses besoins propres et le revendait en fait à l’Union européenne, empochant la différence de prix (190$ l’unité) au passage. L’Ukraine est un producteur de gaz, il lui suffisait donc de ne pas déclarer toute sa production et d’utiliser du gaz non déclaré sur son territoire à la place d’une partie du gaz offert, ou presque, par les Russes. Par ailleurs, de gigantesques réservoirs sont pleins de ce gaz subventionné et non utilisé, prêt à être revendu au prix fort.

La mise en évidence de la fraude a été simple : le premier janvier, à sept heures GMT, suite au refus de négocier du côté ukrainien, les Russes ont cessé de pomper le gaz destiné à l’Ukraine, continuant de pomper uniquement le volume destiné au transit. Le débit du gaz aux frontières ouest de l’Ukraine a rapidement baissé, permettant de connaître la quantité qui en était volée tous les jours.

Ceci n’aurait relevé que d’un conflit commercial doublé d’une escroquerie si plusieurs acteurs puissants n’y avaient pas rattaché d’autres enjeux.

Un « coup » politique de Viktor Iouchtchenko (Yushchenko)

Mis au pouvoir par un coup d’état financé par les USA [3], Viktor Iouchtchenko (Yushchenko) s’est vité révélé être un escroc. Discrédité auprès des Ukrainiens, lâché, et même combattu, par son ancienne alliée, Yulia Timochenko, Viktor Iouchtchenko (Yushchenko) est en passe de perdre les prochaines élections. Perdre les élections le mettrait, lui et ses proches, à la merci d’un certain nombre de procès. Viktor Iouchtchenko (Yushchenko) a pu penser retrouver le coeur de ses électeurs de l’Ouest du pays, zone anciennement austro-hongroise où le racisme antirusse peut avoir quelque succès, en posant en champion de l’affrontement avec la Russie.

Outre ses intérêts et ceux de ses proches, Viktor Iouchtchenko (Yushchenko) devait tenir compte de ceux de ses commanditaires, les USA. Le 16 décembre, il était en réunion avec Porter Johnston Goss, le directeur de la CIA. L’ambassade étasunienne en Ukraine a refusé de commenter cette « visite » qui, d’après les dirigeants ukrainiens en place, n’avait bien sûr aucun rapport avec le conflit gazier.

Quand on est passé au bord de la guerre

Le 28 décembre, diverses sources annonçaient des nouvelles inquiétantes. Les négociateurs ukrainiens continuant de refuser de payer le gaz livré par la Russie, les négociateurs russes avaient décidé de stopper les livraisons le premier janvier.

Du côté ukrainien, on déclara que la concession du port de Sebastopol aux Forces navales russes pouvait être remise en cause, à quoi le ministre russe de la Défense, Serguei Ivanov, rétorqua que cette concession faisait partie d’un accord global, accord qui incluait le tracé des frontières et dont la contestation serait « fatale ».

Un début de montée aux extrèmes des nationalistes se faisait sentir aussi bien dans l’Ouest ukrainien qu’en Russie.

Dès le lendemain, le 29 décembre, Vladimir Poutine intervenait directement dans le conflit. Lors d’une réunion [4], il exprimait son désaccord avec le caractère conflictuel qu’avait pris la négociation, appelait les deux parties à arrêter les discours nationalistes et à ne surtout pas couper le transit du gaz à travers l’Ukraine vers l’Union européenne. Par ailleurs, il proposait que la Russie prête 3,6 milliards de dollars à l’Ukraine pour lui faciliter la transition lors de l’arrêt des subventions. Refus de Viktor Iouchtchenko sur ce point, accord sur les autres. Les menaces stratégiques semblaient heureusement écartées. Sans qu’elles aient été très crédibles, elles étaient extrèmement graves.

Coupure du gaz le premier janvier

Le 31 décembre après-midi, les Russes tentaient une ultime concession : ils proposaient de continuer de subventionner le gaz ukrainien pendant l’hiver, période de plus grand besoin, à condition que la partie ukrainienne accepte de payer son gaz à partir d’avril.

Nouveau refus de Viktor Iouchtchenko. Le premier janvier à sept heures GMT, Gazprom commença de faire baisser la pression dans les tubes, ne fournissant plus que le gaz destiné à traverser l’Ukraine. La pression commença rapidement à baisser à l’autre bout des tuyaux. La preuve du vol était faite.

Le 4 janvier, après les tractations que l’on imagine, un deal était signé.

Gazprom, Naftogaz, RosUkrEnergol, Banque Raiffeisen : le « deal »

Les négociateurs ont réussi cette performance d’accepter presques toutes les conditions de presque tous les participants.

- Gazprom vendra le gaz russe à l’Ukraine au prix du marché non subventionné : 230$ l’unité ;
- Naftogaz achètera son gaz en provenance de Russie 95$ l’unité.

Impossible ? Que nenni. C’est là qu’intervient RosUkrEnergol, qui joue les intermédiaires. RosUkrEnergol achète à Gazprom du gaz russe à 230$ l’unité, mais cette société achète aussi et surtout du gaz Turkmène, qui arrive par les mêmes tuyaux, mais qui lui revient, frais de transit compris, 50$ l’unité. Le mélange qui va alimenter l’Ukraine sera ensuite vendu 95$ l’unité.

Tout le monde est content ? Presque.

La baisse de la tension entre l’Ukraine et la Russie ne fait pas le bonheur des faucons étasuniens (on se souviendra là de la réunion évoquée en début d’article, le 16 décembre, entre Porter Goss, directeur de la CIA et Viktor Iouchtchenko). Il est vrai que, pour une fois, ces bougres-là ont du grain à moudre : on ne connaît que la moitié de RosUkrEnergol.

RosUkrEnergol : qui dirige ?

RosUkrEnergol est détenue à moitié par Gazprom, société nationale russe, par l’intermédiaire de la GazpromBank et de la société suisse Arosgas, sur ce point-là, pas d’interrogation. L’autre moitié du capital est gérée par Raiffeisen Investment, une filiale de la banque autrichienne Raiffeisen/RZB. D’après Wolfgang Putschek, son PDG, cette société agit au nom d’un certain nombre d’actionnaires ukrainiens que les lois autrichiennes sur le secret bancaire lui interdisent de nommer.

Voilà un argument qui sera sans doute bientôt relayé en France et ailleurs. Jusque là, les faucons étasuniens s’étaient contentés de leur habituelle mauvaise foi. Alors que l’Ukraine vient, à leur demande, de réclamer et d’obtenir le « titre » d’économie de marché, il aurait fallu, d’après eux, que cette économie soit subventionnée par la Russie, au même titre que celle de la Biélorussie qui, elle, est toujours une économie dirigée... l’absurdité du propos commençait à apparaître.

Mais, au-delà des futures actions psychologiques, demandons-nous ce que cette crise a pu favoriser ou déclencher.

Après la crise du gaz entre l’Ukraine et la Russie, quelles perspectives ?

Pour un temps au moins, la nouvelle offensive US contre la Russie, par l’intermédiaire du pouvoir mis en place sous la soi-disant « révolution orange » — entièrement financée par les Etats-Unis - a échoué. Il est même possible que des agents US mis au pouvoir en Ukraine aient été « retournés ». Toutefois, l’affaire n’est pas terminée. Le parlement ukrainien va peut-être bientôt débattre de l’accord gazier qui vient d’être signé. Par ailleurs, de nouvelles élections auront lieu en Ukraine en mars, qui verront sans doute à nouveau une offensive médiatico-politique des USA, mais peut-être aussi une réaction plus organisée à cette offensive, principalement dans la partie industrielle (Sud-Est) du pays.

La Russie a montré qu’il y avait des limites à sa patience, le chantage à la base navale n’a — heureusement - pas duré longtemps. J’espère qu’on n’y reviendra pas, les risques seraient terribles.

L’économie de marché va, une nouvelle fois, montrer ses limites. Sans les subventions russes à l’énergie, une partie de l’industrie ukrainienne ne sera plus compétitive [5] et on peut s’attendre à une crise sociale dont les conséquences seraient désastreuses pour la population et les implications possibles particulièrement inquiétantes, surtout si les USA poussent à la guerre civile entre l’Est et l’Ouest du pays. Une solution extrème mais pas impossible, ils ont fait pire.

L’Union européenne devrait avoir pris conscience des risques que fait encourir à son économie, et sa sécurité énergétique en général, un approvisionnement gazier aussi dépendant de la bonne volonté de l’Ukraine.

De nouvelles orientations pour l’approvisionnement énergétique de l’Union européenne ?

Pour qu’un seul pays, l’Ukraine, ne puisse plus faire peser une menace sérieuse sur l’approvisionnement énergétique de l’Union européenne, au moins trois conclusions pourraient être tirées.

Une première conclusion devrait être un retour au bon sens - si peu partagé — de l’indépendance énergétique par le développement de l’électricité nucléaire.

Une seconde conclusion devrait amener à rechercher une diversification des sources de gaz. Il se trouve que les trois principales sources actuelles sont la Russie, l’Algérie et la Mer du Nord. Le gaz de la Mer du Nord sera épuisé dans quelques années. On peut s’attendre à une accélération de la connexion gazière avec la Turquie et, par son intermédiaire, avec les réservoirs de la Caspienne et du Nord de l’Iran.

Enfin, une troisième conclusion devrait être de différencier les trajets de transit du gaz russe qui, dans tous les cas de figure, occupera une place croissante dans notre consommation. Les jappements des atlantistes qui cherchent à remettre en cause le Gazoduc Nord-Européen [6] ne devraient plus avoir qu’un effet réduit sur le passage de sa caravane. Par ailleurs, le Blue-Stream [7] devrait se voir connecté en priorité avec l’Europe par la Grèce, avec les conséquences géopolitiques que l’on imagine.

Conséquences qui, nous venons de le voir, ne sont qu’une partie de celles de l’affaire qui vient de se dérouler sans que les Français n’en soient raisonnablement informés, sauf dans les derniers jours de la crise. « On » préfère nous abreuver des pitreries et minauderies pré-pré-pré-électorales de la prochaine présidentielle. À quand une « Starak » de la « démocratie » ? La « Une » va bien nous organiser ça !

Notes

[1] de mauvais esprits se demanderont peut-être si les médias n’auraient pas parlé, finalement, du différent gazier entre la Russie et l’Ukraine que pour éviter d’évoquer le rançonnement d’un train de voyageurs entre Nice et Lyon, mais les dates ne correspondent pas

[2] l’Union européenne et même la France en ayant été piteusement absentes, les ministres étaient sans doute encore « partis en vacances »...

[3] et présenté comme un « révolution » « démocratique » par les médias dominants !

[4] On pourra lire ici les extraits officiels, en anglais, de cette réunion : Meeting on Deliveries of Russian Gas to Ukraine

[5] certains producteurs de l’Union européenne se réjouissent déjà de cette évolution

[6] Le Gazoduc Nord-Européen, dont la construction vient de commencer, doit relier directement la Russie à l’Allemagne en passant par la Mer Baltique. Il est prévu de le prolonger ensuite jusqu’en Grande-Bretagne. Aucun pays ne se trouvant sur son passage, il ne sera pas possible d’interrompre son flux

[7] Le Blue-Stream est un gazoduc qui achemine du gaz russe jusqu’en Turquie en passant par la Mer Noire, il s’agit de la première réalisation technique de cette nature et de cette ampleur

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