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manipulations, médias, analyse sémantique du discours

Banlieues, discours de Chirac : comptages sémantiques et tripatouillages

Analyses critiques du communiqué de l’AFP relatif au discours de Jacques Chirac sur les violences urbaines

mercredi 23 novembre 2005, par Pascal Marchand

Peut-on jouer n’importe comment avec les mots ?

Chirac, l’AFP, Resistancia et nous.


Acte 1 : Chirac et l’AFP

La Déclaration aux Français de Jacques CHIRAC, Président de la République, le lundi 14 novembre 2005, a fait l’objet d’une dépêche de l’AFP, dont le titre était le suivant : Traçant les voies de sortie de crise, Chirac s’est posé en père de la Nation (15 novembre 2005).

Outre les interprétations journalistiques habituelles, on y trouve un comptage lexical :

Huit fois, au cours de son intervention, il a martelé, au singulier ou au pluriel, le mot "difficulté". "Loi" et "République" sont revenus à sept reprises, "emploi" et "communauté" cinq fois, "crise" quatre. (AFP)

Comme avec tout sondage, ce comptage ne fait pas l’objet de plus d’interprétation et on passe immédiatement à une information incroyablement importante : Cette intervention de 14 minutes a été lue sur prompteur avec des lunettes. Puis suivent les non moins habituelles réactions politiques à ce discours.

Acte 2 : Resistancia

Ce comptage en a néanmoins ému certains, dont la liste de diffusion Resistancia (resistancia@wanadoo.fr), qui estime que ces calculs de l’AFP sont étonnamment partiels. Car ils laissent de côté un autre décompte que tout un chacun pourra faire. Dans son discours, Jacques Chirac a cité :
- 7 fois le mot "nation" ou "nationale".
- 5 fois le mot "France".
- 7 fois le mot "français" ou "française(s)"
- 0 fois le mot "Europe".
- 0 fois le mot "européen(s)" ou "européenne(s)".

Conclusion de Resistancia : On ne sait pas ce qui est le plus intéressant :
- de constater que le chef de l’Etat, confronté à une crise sérieuse, se sente obligé d’en appeler massivement à la France, à la République et à la Nation, et se sente au contraire contraint de ne pas dire un mot sur l’Europe
- ou de constater que le journaliste de l’AFP passe ce décompte-là à la trappe, par idéologie européiste délibérée puisqu’il décompte "communauté" alors que ce terme est fréquemment accolé à "française", ou par aveuglement.

Acte 3 : Match nul ?

AFP : un point

Tout d’abord, il n’y a rien à gagner (ni à perdre, d’ailleurs) à défendre l’AFP, mais il n’est pas dit explicitement par les journalistes que « communauté » soit une référence européenne. Si l’analyse montre effectivement qu’il s’agit trois fois de « communauté nationale », une fois de « communauté française » et la dernière dans une phrase où il est impossible de comprendre ce mot dans un sens différent, leur prétendue idéologie européiste délibérée n’est pas démontrée, en tout cas pas ici. Pourquoi ne pas invoquer, plutôt, une idéologie communautariste (induction d’une référence automatique aux "communautés" d’origines diverses) ?

Resistancia : un point

Cela étant, que veut nous dire l’AFP avec ces comptages ? Les a-t-elle effectués elle-même ? Ou est-ce ce « proche » qui est cité ? Pourquoi se limiter à ces mots-là ?

Tentez, vous-mêmes, une expérience. Lisez autour de vous la phrase de l’AFP : Huit fois, au cours de son intervention, (le Président Chirac) a martelé, au singulier ou au pluriel, le mot "difficulté". "Loi" et "République" sont revenus à sept reprises ; "emploi" et "communauté" cinq fois ; "crise" quatre. Et demandez à vos auditeurs de quelle(s) communauté(s) il est question. Parions ensemble que "les immigrés" ou un terme sémantiquement proche risque d’apparaître fortement, et en contradiction avec le contenu réel du discours de Chirac.

Manipulation délibérée ou incompétence coupable ?

S’agissant d’un texte court, et sachant qu’il faut aussi éviter les redondances, il n’est pas inutile de regrouper les mots France, français(e), voire les segments « communauté nationale » ou « société française », pour comprendre des effets de sens. Mais on peut aller plus loin dans ces regroupements. C’est ce que nous allons faire, plus bas.

AFP / Resistancia : zero point

Le « mot plein » (sans aucune réduction et quand on enlève les « mots outils ») le plus fréquent est « jeunes » (8 fois), donc avant « République » (7 fois, y compris l’obligatoire « Vive la République ! Vive la France ! »). Quelle est (sont) la (les) méthode(s) utilisée(s), tant par l’AFP que par Resistancia, pour passer à côté de ce simple comptage ?

Epilogue

A l’aide du logiciel Tropes, on peut distinguer les différentes catégories syntaxiques des mots et générer un scénario d’analyse pour regrouper les termes selon leurs relations sémantiques.

Ainsi, le thème France regroupera ici, non seulement “France”, “français”, mais également “communauté nationale” et “société française”.

Les premiers résultats montrent qu’il s’agit d’un texte argumentatif mais marqué par l’action (près de la moitié des verbes sont des verbes d’action) et la détermination : Après « être » (37), le verbe le plus utilisé est « devoir » (11). Les adjectifs les plus utilisés sont considérable (4) et durable (4) mais aussi difficiles (lié à “quartiers”).

Voici les résultats de l’analyse sémantique que nous proposons :

Cette analyse peut et doit être lue et vérifiée ici.

Le thème principal est donc problème (avec “difficultés”, “drames”, “violence”, “victimes”, “fléau”, etc.) auquel Chirac répond effectivement par la france, mais également des valeurs (“solidarité”, “générosité”, “fraternité”, etc).

Le thème du droit vient ensuite (“justice”, “loi”, “règles”, “ordre public”, “forces de l’ordre” et “autorité parentale”, etc.).

Enfin, seulement, viennent des actions, mais elles restent très générales (“moyens”, “actes”, “action”, “procédures”, “application”, “réponses”, etc.). Ensuite viennent à égalité la jeunesse, la politique (“gouvernement”, “parlement”, “élus”, etc.), l’éducation (“école”, “enseignants”, “formation”, “études”, etc.) et la ville (“territoires”, “urbanisme”, “quartiers”, “communes”).

Il parle un peu d’emploi et très peu de finance (en dehors d’“indemnisations” et de “zones franches”).

Il est également possible d’afficher les graphes de relations entre tous ces termes  [1] . On notera, dans les propositions, deux mises en relation qui ont en commun les problèmes mais sont bien distinctes dans la chronologie du discours :

JPG - 60.9 ko
Discours de Chirac : Cooccurrences "Politique, Action, Droit"
(Cliquer sur l’image pour l’ouvrir)
  • l’action, la politique le droit, les valeurs et l’éducation :
    • J’ai donné au Gouvernement les moyens d’agir.
    • J’ai décidé notamment de proposer au Parlement de proroger, pour une durée limitée, l’application de la loi du 3 avril 1955.
    • Et le Gouvernement vient de prendre des décisions nouvelles pour aider davantage les personnes et les territoires
JPG - 60.4 ko
Discours de Chirac : Cooccurrences "Emploi, Ville, Jeunes"
(Cliquer sur l’image pour l’ouvrir)
  • l’emploi, la ville, les jeunes.
    • Des territoires confrontés à la violence et au trafic.
    • Des territoires où le chômage est massif et l’urbanisme inhumain.
    • et de l’emploi des jeunes issus des quartiers en difficulté.

Si on confirme donc la grande représentation de la France, on voit qu’elle s’accompagne aussi de la valorisation de l’autorité (« devoir »), du politique et de la pauvreté d’actions concrètes. Mais surtout, ce discours confirme un clivage entre deux mondes, d’une part la source du problème (l’emploi, la ville, les jeunes) et d’autre part la réponse qui est apportée (la politique, le droit et les valeurs).

Enfin, on peut calculer automatiquement les « propositions remarquables » du discours pour en déterminer la structure  [2] :

  1. J’ai donné au Gouvernement les moyens d’agir.
  2. ... doivent savoir qu’en République on ne viole pas la loi sans être appréhendé
  3. Des problèmes, des difficultés, beaucoup de Français en ont.
  4. Ce qui est en jeu c’est le respect de la loi mais aussi la réussite de notre politique d’intégration.
  5. Mais l’adhésion à la loi et aux valeurs de la République passe nécessairement par la justice
  6. Grâce à l’école, grâce au travail des enseignants, un nombre considérable de jeunes issus des quartiers difficiles réussissent dans tous les domaines.
  7. Mais certains territoires cumulent trop de handicaps
  8. Des territoires confrontés à la violence et au trafic.
  9. Des territoires où le chômage est massif et l’urbanisme inhumain.
  10. (se mobiliser sur...) l’emploi des jeunes issus des quartiers en difficulté.

Une bonne réponse pour les banlieues ?

Notes

[1] Les graphes indiquent les relations entre les classes d’équivalents sémantiques à l’intérieur des propositions.

Chaque classe d’équivalents est représentée sous la forme d’une sphère dont la surface est proportionnelle au nombre de mots qu’elle contient.

La distance entre la classe centrale et les autres classes est proportionnelle au nombre de relations qui les lient : autrement dit, lorsque deux classes sont proches elles possèdent beaucoup de relations en commun, et lorsque qu’elles sont éloignées elles n’ont que peu de relations en commun.

Pour reprendre la métaphore de système planétaire utilisée pour ce graphe, disons qu’autour d’une planète centrale (classe d’équivalent) gravitent d’autre planètes (classes d’équivalent qui ont des relations avec la classe centrale) qui sont plus ou moins proches du centre (fréquemment utilisées ensemble) et sont plus ou moins grosses (en fonction du nombre d’occurrences de mots qu’elles contiennent).

Attention : le recouvrement de deux sphères n’a pas de signification particulière.

[2] Les propositions remarquables caractérisent le texte, sans se répéter. Ce sont des propositions qui introduisent des thèmes principaux, qui expriment des événements nécessaires à la progression du texte (attributions causales, des conséquences, des résultats, des buts).

Tropes effectue un traitement complexe d’Analyse cognitivo-discursive pour les extraire. Pour simplifier, disons que chaque proposition du texte se voit attribuer un score calculé en fonction de son poids relatif, de l’ordre d’arrivée et de son rôle argumentatif. Les propositions sont ensuite triées, puis filtrées en fonction de leur score.

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