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Non de gauche, front de classe, opinion publique, sondages

Le NON de gauche : a-t-il changé en profondeur la politique française ?

Un retour de l’opinion publique à la pensée modale ?

dimanche 13 novembre 2005, par Jean-Léon Beauvois

Il y aura bientôt six mois, la France votait NON au projet de constitution européenne. Ce NON rassemblait des conceptions politiques contrastées et même contradictoires, mais les commentaires s’accordaient sur l’importance qu’il fallait attribuer au « NON de gauche » et aux positions antilibérales qu’il portait. Aussi étaient-ils nombreux ceux qui voyaient dans ce résultat (inespéré quelques mois plus tôt) l’espoir, sinon les bases d’une nouvelle donne dans la gauche française.

On pouvait espérer que cette nouvelle donne serait susceptible de conférer du sens aux phénomènes sismiques (dont le fameux « séisme » d’avril 2002) qui, jusqu’alors, ne relevaient guère que du refus d’une majorité de Français des politiques considérées, par les commentateurs officiels, comme relevant des saines « doctrines de gouvernement » (les autres n’étant que rêveries protestataires, voire « fantaisistes »). Un refus donc de ce que j’ai appelé dans Les Illusions Libérales le « parti informel unique » (le PLE, ou Parti Libéral Européen) qui gouverne la France, avec alternance de ses deux grandes tendances, depuis 1983 bien qu’il ne représente qu’une minorité de Français.

Le référendum du 29 mai aura-t-il vraiment changé la donne ? On peut aujourd’hui craindre hélas que non Ce scepticisme, à moins, ce qui serait plus avantageux, que ce ne soit cette impatience, repose sur trois constats.

les médias n’ont pas jugé bon de faire leur autocritique

Je peux être bref puisque rien n’a vraiment changé. Nous entendons ou lisons régulièrement les éditorialistes et commentateurs revenir sur la faute des Français qui ont « cassé » l’Europe et qui sont responsables de son « marasme » actuel. Ils reprennent avec morosité les arguments pré-électoraux du OUI. Bref ils continuent la campagne du Parti Libéral Européen, probablement dans l’attente d’un nouveau référendum dans la foulée des élections de 2007 dont le dispositif électoral médiatique est déjà à l’oeuvre. La machine propagandiste reste la même.

reproduction des pratiques politiques

La victoire du NON a conduit le Président à nommer un gouvernement ramasse-tout, mais en continuité idéologique avec les précédents. Ramassage à droite, évidemment, avec un Nicolas Sarkosi que les Français approuvent dans sa politique répressive face aux violences et jugent apte à rétablir l’ordre (53% au dernier sondage IFOP). Ramassage vers la gauche, comme il semblait nécessaire après le choc, avec un Jean-Louis Borloo qui s’y entend pour manier les bons sentiments. Ramassage vers la photogénie et l’audimat réunis avec un Villepin « flamboyant », qui fait passer des mesures titillant le fameux « bon sens » des Français : ils approuvent l’apprentissage à 14 ans, le couvre-feu, la culpabilisation des parents en matière de violences urbaines des jeunes, etc. Mais ces mesures qu’il a voulu populaires accompagnent les mesures typiquement droitières attendues d’un gouvernement de droite, comme, par exemple, le Contrat Nouvelle Embauche, mal jugé par une majorité de Français mais très appréciée par le patronat, ou encore l’allègement de l’ISF, la privatisation des autoroutes... Bref, le gouvernement Raffarin usé et déconsidéré à fait place, sans vrai changement politique, à un gouvernement aux images éclectiques qui espère tenir grâce à quelques flirts populistes (voir sur maniprop l’article de Dorna) pour mener la politique libérale attendue de lui. Mais, direz-vous, ce n’était pas à la droite de valoriser le NON de gauche.

Si c’était le rôle du parti socialiste, on peut dire, pour le moins, qu’il n’a pas été assumé. L’appareil rose semble figé dans une attitude proche de celle de Valery Giscard d’Estaing consistant à attendre qu’on repose bientôt la question à ces lunatiques de Français (à moins, comme suggéré par l’ancien Président de la République, qu’on y considère que l’élection en 2007 d’un ouïste rendra caduque le référendum de 2005). La toute récente légitimation de François Hollande par les militants du PS montre à l’évidence que les institutionnels du parti ne sont pas prêts à revenir sur ses options social-libérales et à intégrer les tendances nonistes (les deux grandes motions nonistes ne réalisant guère plus que le NON au vote de ces mêmes militants en 2004). Le PS reste donc dans la logique des alternances sans alternatives qui n’impliquent guère que des luttes pour le pouvoir, ces luttes qui font le miel de nos commentateurs politiques. La critique du gouvernement actuel n’est pas conduite pour se mettre en mesure de conduire une politique alternative non libérale, mais pour gouverner après cinq ans de purgatoire, en ajustant à l’électorat de centre gauche les nuances autorisées par le libéralisme européen. Le PS a besoin, pour parvenir, de l’électorat de gauche dans son ensemble, mais il compte davantage sur la « discipline républicaine » que sur d’éventuelles évolutions vers sa propre gauche.

Et les nonistes antilibéraux ? L’euphorie qui régnait après la victoire du NON semble, l’été passé, être quelque peu retombée. Ces nonistes, si l’on excepte le cas de Laurent Fabius, il semble bien qu’ils se satisfassent pleinement d’un rôle d’opposants hors champ gouvernemental, rôle rendu simplement un peu plus audible depuis leur succès du 29 mai, surtout lorsqu’il est tenu par des membres du PS. Ce rôle les enclave dans une position cathartique, non d’alternative, mais de conscience sociale protestataire [1] qui réjouit à l’occasion les Français, lesquels ont appris à penser et se satisfont de savoir que, si ces gens-là sont parfois sympas, le gouvernemental est ailleurs. Contrairement aux caciques du PS, les nonistes peuvent par exemple condamner vivement l’activation de la loi d’exception de 55 (couvre-feu), même si elle est bien acceptée par les Français, ce que ne peuvent se permettre ceux qui aspirent à gouverner et qui doivent se couler dans une image particulièrement conservatrice de ce qu’est un « homme d’état ». On les entend, ces nonistes, un peu plus qu’avant le 29 mai (un peu plus de place à leurs réactions dans les médias), mais rien ne donne à penser que cela durera bien longtemps, ni, surtout, qu’on les prend au sérieux. Ceux qui attendaient des initiatives fortes pour dynamiser et structurer cette gauche ayant dit NON, pour qu’elle puisse peser sur la vie politique, ne peuvent qu’être déçus. Les nonistes socialistes semblant figés (piégés ?) dans leur PS, rien n’a pu être tenté de très significatif qui puisse donner à ses porte-voix la crédibilité, la consistance et la pesanteur que méritent les positions antilibérales en France. Suis-je trop impatient ? Devait-on attendre le congrès du Mans ? Je l’espère.

d’étranges phénomènes d’opinion

Cette reproduction des pratiques se traduit, au plan des opinions tel qu’il peut s’apprécier dans les sondages, par un étrange cocktail politique. Après un moment d’exaltation peinée ou heureuse, les Français semblent revenus sur leurs bases.

On peut tabler, pour commenter ces sondages, sur le fait qu’une majorité de l’électorat de gauche a voté NON. Or, cette majorité semble aujourd’hui peu active dans les opinions. Cela apparaît dans trois types de sondages.

Sondages sur des questions explicitement politique. J’ai déjà évoqué certains de ces sondages. Ils portent sur des questions bien perçues comme politiques dans l’opinion (politique au sens, précisément d’opposition droite/gauche). Ils peuvent donner des majorités de gauche qui ne reflètent probablement pas des convictions bien ancrées mais attestent le récurrent état d’insatisfaction des Français alors qu’on aborde la fin d’un septennat particulièrement dur (réformes des retraites, de la sécurité sociale, du droit du travail...), septennat durant lequel s’est poursuivie le creusement des inégalités de conditions, sinon de salaires. Ainsi, une majorité de Français trouvent que les solutions de Sarkosi et Villepin pour ce qui est d’une politique à terme des banlieues « vont dans le mauvais sens » (71%, LH2). Ils contestent le Contrat Nouvelle Embauche, la privatisation des sociétés d’autoroutes... Ils sont 51% à souhaiter une victoire de la gauche (contre 44% de la droite ; IFOP). Mais ils sont aussi sans illusions : 66% pensent que cette gauche ne ferait pas mieux que la droite (toujours l’IFOP). Nous avons là le préalable de futurs « séismes ».

Sondages sur des questions considérées comme peu engagées dans la polémique droite/gauche. Beaucoup de gens ont été induits à penser (généralement à tort) que le traitement de certaines questions est affaire de bon sens, de compétence ou d’efficacité plus que d’idéologie politique de droite ou de gauche. C’est-là l’effet déstructurant qu’a eu sur la pensée politique de la masse des individus la stigmatisation « des idéologies » et la réduction du « débat » aux tactiques politiciennes plus qu’au traitement politique des problèmes. Lorsqu’on leur pose des questions qui leur paraissent ou de « bons sens », ou « affaire de compétence », ou encore « affaire d’efficacité » (en fait lorsqu’ils sont pris au dépourvu par l’absence de débat public sur la question), les Français penchent bien souvent vers les réponses de droite. Cela a pu être observé à propos des violences récentes et des solutions avancées par le gouvernement pour le rétablissement de l’ordre et la maîtrise de la situation (la confiance va vers les hommes politiques de droite). Le bon sens indique qu’il est vain de maintenir à l’école des gosses qui s’y ennuient. Aussi les Français sont-ils plus de 8 sur 10 en faveur de l’abaissement à 14 ans de l’entrée en apprentissage (évidemment, on peut le supposer, pour les enfants des autres). 69%, toujours le bon sens, pensent que les parents sont plus responsables de la crise des banlieues que la crise économique (55% CSA). Et les chiffres varient dramatiquement peu lorsqu’on s’adresse aux habitants, précisément, des banlieues. Le discours sur l’efficacité économique de l’ouverture du capital de l’EDF lui-même semble avoir porté ses fruits : 51% des Français sont pour [2].

sondages sur les images des parties politiques et des acteurs politiques Ces sondages donnent l’image des partis politiques et des femmes et hommes politiques. J’en retiendrai deux ici. D’abord un sondage CSA dans lequel on demandait récemment aux Français quel parti représente le mieux les valeurs de gauche. Pour les français qui se prononcent, c’est incontestablement le PS (48%), un parti officiel du OUI. Les autres partis de gauche, dont les partis du NON, viennent terriblement loin derrière (13% pour Lutte ouvrière, 12% pour les Verts, 8% pour le PC et 3% pour la Ligue Communiste Révolutionnaire). La gauche du NON, dans sa composante institutionnelle, n’est donc toujours pas considérée comme une bonne représentante des valeurs de gauche, y compris, nécessairement, par nombre de nonistes de gauche. Comment s’étonner alors de la cavalcade en tête des tenants socialistes du OUI dans le palmarès de la popularité (dernière enquête mensuelle, IFOP) ? Si les quatre personnalités qui arrivent en tête sont « de gauche », il s’agit de ouiïstes particulièrement convaincus (Bernard Kouchner : 74% d’opinion favorables, Jack Lang, 69%, Bertrand Delanoë, 68%, Ségolène Royal, 62%). La première personnalité noniste est José Bové, en 10ème position (54%). Puis il faut attendre la 18ème place pour trouver Arlette Laguiller (50%), suivie de Marie-Georges Buffet (47%). Pourtant 54% de Français ont voté NON contre Kouchner, Lang ou Royal et avec Bové, Laguillier et Buffet. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la victoire du NON n’a pas (encore ?) déplacé le centre de gravité de l’opinion publique. Elle n’a que rendu un peu plus sympas quelques tenants du NON.

un retour vers la pensée modale ?

Le référendum a donné aux Français l’occasion (rare, et même exceptionnelle) d’un débat public intense et de qualité, le seul contre-poison des propagandes médiatiques qui agissent en permanence pour modeler les opinions, et ce, en faveur du parti unique et des idées qu’il affectionne. Ce débat portait, pour les gens de gauche, sur une question somme toute assez simple : peut-on accepter que l’Europe impose à la France, sous couvert de constitution, des politiques libérales affectant directement notre vie ? Les Français, dans un retour inattendu d’un front de classe attestant la prise en considération et l’expression des conditions sociales de vie, ont répondu NON. Mais il y a malheureusement loin entre le traitement dans le débat d’une telle question (en fait terriblement propice) et la refonte d’une opinion publique. Celle-ci, on le sait, s’est peu à peu dépolitisée, ce qui exclut que puissent peser dans les opinions les consistances et les doctrines politiques. Le débat terminé, les gens semblent revenir vers la pensée publique, modale, cette pensée qu’entretiennent sans débats médias et mentors, et dont la fonction idéologique est de détourner les gens de l’analyse de leurs conditions concrètes d’existence. C’est ainsi que la population des banlieues et celle de Neuilly peuvent tomber d’accord sur la responsabilité des parents en matière de violence. Il suffit, pour parvenir à ce déprimant accord, d’oublier l’analyse des conditions concrètes de l’exercice du pouvoir parental [3] et de penser les familles à l’aune de ce qu’elles sont dans les pubs, les films et les séries télévisées. Seul, un débat public sur une question sensible (par exemple : OUI ou NON à la suppression des allocations après un acte de délinquance d’un enfant) pourrait faire ré-apparaître le front de classe qui a conduit au NON de gauche. Je suis prêt à parier qu’on retrouverait alors ce NON de gauche, malgré les sondages actuels. Ce n’est que dans la pratique de ce qui devrait être le débat public sur le traitement des problèmes (et non le spectacle des luttes de pouvoir entre tel ou tel membre du parti unique, ce spectacle qu’animent si bien nos journalistes) que la gauche du NON peut à nouveau se retrouver. Mais les médias et mentors politiques en veulent-ils ? Peut-on le leur imposer ?

Notes

[1] un peu la position de Daniel Mermet sur France Inter.

[2] Mais comment le public verrait-il là une affaire « politique » puisque la pratique des dénationalisations a été celle de la gauche tout autant que de la droite du parti unique au pouvoir ?

[3] Ce n’est pas la même chose d’élever trois enfants dans 30 m2 que de les élever dans 110 m2

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