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Psychanalyse, thérapies cognitivo-comportementales, psychologie clinique

Psychanalyse et psychologie clinique : prises de position et débat

Une hégémonie contestable ?

mercredi 19 octobre 2005, par Gérard Poussin, Roland Gori


C’est bien souvent la lutte contre les dogmatismes qui vous fera paraître pour dogmatique, ultra, purement protestataire... Et j’en passe [1]. C’est la raison pour laquelle Maniprop.Com doit être un lieu de débats contradictoires et non congratulants. Nous acceptons et sollicitons même les prises de position les plus ardentes, mais toujours dans l’espérance de réponses, non par idéologie lamentable du juste milieu, mais de par notre conviction démocratique du caractère fondateur de l’argumentation et de la contre-argumentation.

Roland Gori, psychanalyste et professeur à Aix de Psychopathologie clinique, a adressé une tribune libre parue dans l’Humanité en réaction au Livre Noir de la Psychanalyse. C’est évidemment une prise de position que nous mettons en ligne avec plaisir. Mais nous avons attendu que Gérard Poussin, psychologue clinicien et professeur de psychologie clinique à Grenoble, y réponde. Maniprop est un lieu de débat. Le débat psychanalyse/ thérapies cognitivo-comportementales continue sur le forum. Vous pouvez y participer.

J.L.-B.

Ces mages noirs qui rêvent d’enterrer la psychanalyse

par Roland Gori

Promu à la manière de ces journaux à scandale qui barbotent dans la rumeur et prospèrent dans le marigot, un prétendu Livre noir de la psychanalyse occupait voici peu les bonnes feuilles d’un hebdomadaire qui, en d’autres circonstances, a pu offrir à ses lecteurs franchement plus de qualité et d’objectivité : le Nouvel Observateur, pour ne pas le nommer.

Cette opération ne mériterait qu’un silence méprisant si elle ne révélait à sa manière combien l’obsession d’expurger le « continent Freud » de notre culture peut conduire certains intellectuels au pire. L’ouvrage qui invite à « vivre, penser et aller mieux sans Freud » - quel programme ! - emprunte le langage de la science pour accomplir des rituels de magie noire. La forme du livre est son fond en surface. Il s’agit d’un montage éditorial accolant, sans vergogne et sans rigueur, tout un ensemble de textes hétéroclites qui en viennent à se contredire les uns les autres. Dans un pur syncrétisme, se trouvent inconsidérément emmêlés des fragments littéraires détournés de leurs oeuvres, des propos enrhumés et patelins de bureaucrates du cognitivo-comportementalisme, des témoignages de dépit appelant à la vindicte, des plaidoyers amers de transfuges qui ne pardonnent pas à la psychanalyse l’injustice qu’ils lui font subir, des appels incantatoires de scientistes du genre Arsenic et vieilles dentelles, et enfin la geste impatiente et arrogante de la nouvelle garde sanitaire prompte à biologiser sans état d’âme la psyché et la morale pour mieux les recycler sur le marché du vivant : outre le public peu informé, les auteurs de ce produit espèrent - qui sait ? - duper le Prince et les décideurs de nos politiques de santé, de formation et de recherche.

A contrario de l’hypocrisie de l’ouvrage, je n’aurai pas la prétention de faire science en le critiquant et en démontrant les erreurs, les falsifications, la structure passionnelle et paralogique de son contenu. Nul besoin selon moi de se cacher sous le manteau scientifique : l’ouvrage noircit la psychanalyse mais sans pour autant éclairer le débat sur le soin et la recherche. Où est votre lumière, hommes du Livre noir ? À l’évidence, les reproches que certains d’entre vous adressent à Freud et à la psychanalyse pourraient aisément se retourner contre eux-mêmes : où sont les démonstrations scientifiques, les plans expérimentaux, les contrôles de variables, les réfutations, les validités internes des concepts et la clinique de vos expériences de soins ?

En revanche, vos arguments et vos références s’inscrivent dans le droit fil d’une rengaine bien connue depuis les attaques, dès 1972, de Pierre Debray-Ritzen et de la nouvelle droite : Freud et les psychanalystes travaillent contre la vraie science, contre la morale, contre la civilisation et contre l’éducation. L’« ordre secret » du « mage noir » s’est répandu dans le monde entier grâce à l’action de ses « loges » organisées en réseaux de conspirateurs. Air connu ! Les éditeurs du livre ont répété leur petite musique avec de nouvelles gammes plus ajustées au « réalisme » néolibéral et à nos pratiques sécuritaires.

Ainsi la France et l’Amérique latine se rangeraient-elles dans les pays arriérés où sévit la psychanalyse, de ne pas s’être laissé suffisamment civiliser par l’évaluation généralisée des conduites et des bonnes pratiques ! Dans la rengaine du « Freud a menti, c’était un faussaire, un tyran, un fanatique, un criminel », l’ouvrage a largement été précédé. Pour exemple, le livre posthume du pauvre Dr Gautier, Freud a menti, publié en 1977 chez Cevic. Cet admirateur de l’eugéniste Alexis Carrel n’hésitait pas à pourfendre les « suppositions » d’un Freud travaillant contre la civilisation et l’enfance. Il assimilait, soit dit en passant, l’antisémitisme à des « difficultés sociales que soulève la mentalité juive » du fait du « type physiologique des juifs avec prédominance hypophysaire et thyroïdienne et affaiblissement de l’interstitielle ». Les éditeurs du Livre noir ne parlent jamais en ces termes mais, dans une dizaine d’articles, les thématiques du complot, du mensonge et des potions miracles contre Freud s’affichent sans retenue.

La question qui mérite d’être posée est ailleurs : comment se fait-il que ce livre de dénonciation à la Savonarole puisse venir se loger si facilement dans la « niche écologique » de notre culture et inciter à une chasse aux sorcières ? Que des gens « tombés malades de Freud et de la psychanalyse » puissent en effet se donner en spectacle, cela n’est pas nouveau. Qu’ils puissent trouver un public est plus rare. À moins qu’ils ne viennent au bon moment accomplir une prescription sociale au nom d’une description pseudo-scientifique. Plus que Freud et les psychanalystes, c’est l’homme freudien qui est ici visé, ainsi que les poches de résistance où il a trouvé refuge. Promouvoir par la civilisation médico-scientiste un homme énucléé de ses rêves, de ses illusions et de ses croyances, cela conduit à une anthropologie de marchands sans état d’âme. Obéissant à un irrépressible courant venu d’Amérique, la psychiatrie est revenue dans le giron de la médecine et sous le protectorat des sciences biologiques, sans que pour autant l’actualité nous la fasse apparaître comme un havre de paix et une terre de miracles ! Bien au contraire, la surmédicalisation de l’angoisse et de la folie ne fait que redoubler la souffrance des soignants et les pressions qu’ils subissent. Où est la science là-dedans ? Noircir la psychanalyse n’éclaire pas le débat sur le malaise profond et actuel de la psychiatrie ! J’ai le plus grand respect pour la science et les collègues qui la mettent en oeuvre dans leurs travaux. Peut-être certains d’entre eux se laisseront-ils embarquer dans cette « nef des fous ». Mais, je le répète, ce collage éditorial est le mas- que de la science, pas son visage. La psychiatrie et la psychologie que nous propose cet ouvrage réalisent la prophétie de Canguilhem, épistémologue rigoureux et honnête qui écrivait en 1956 : « De bien des travaux de psychologie, on retire l’impression qu’ils mélangent à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle. » Quoi qu’il en soit, la psychanalyse est une méthode qui permet à chacun de devenir l’ordonnateur de son propre destin.

La psychanalyse et moi

par Gérard Poussin

La psychanalyse n’est pas un problème et ne l’a jamais été. Elle a été le creuset de nombreuses élaborations intellectuelles et a fait preuve d’une inventivité remarquable. On peut évoquer son rôle dans le mouvement surréaliste, dans la création artistique et littéraire. Cela se traduit au plan individuel par la recherche que chacun peut faire sur le divan et qui lui permet de donner sens à sa vie. Les humains sont depuis longtemps à la recherche du sens, ils ont créé des mythes parce qu’ils ont besoin de mettre en lien les origines de l’homme avec leur propre histoire. Le génie de Freud est d’avoir compris, entre autres, la nécessité d’une mythologie moderne. C’est aussi grâce à lui que l’on peut décoder les comportements les plus courants de la vie quotidienne : comment se débrouiller pour ne pas exprimer clairement son désaccord ? Comment dire le contraire de ce que l’on pense afin de rester socialement correct ? etc. Que ce soit par les « mécanismes de défense » ou à travers les notions de « complexe » notre époque pense et parle la psychanalyse. On ne peut que rendre hommage à cette méthode originale de décryptage du monde et reconnaître l’héritage culturel légué par Freud.

De nombreuses personnes bénéficient encore actuellement de l’accompagnement d’un psychanalyste et en ressentent les effets bénéfiques. D’autres ne se sentent pas à l’aise dans ce dispositif et préfèrent des méthodes d’investigation et de traitement différentes. Ces derniers patients sont ridiculisés dans certains cercles psychanalytiques et considérés comme des sujets inaptes (voire ineptes) à l’acceptation de la noble frustration de la règle d’abstinence du psychanalyste. Ils sont qualifiés de sujets aux « défenses rigides », à la pensée « opératoire » (c’est à dire incapables de fantasmes), bref des sous-hommes tout justes bons à être livrés aux « bureaucrates du « cognitivo-comportementalisme » comme dit Roland Gori. Ce n’est pas la psychanalyse qui pose problème, ce sont des psychanalystes qui ne supportent pas l’existence d’un autre mode de pensée.

Depuis quelques années des études ont permis d’inférer de comportements non verbaux des capacités cognitives inconnues jusque là. Nous savons par exemple que les nouveau-nés ont une conscience d’eux-mêmes extrêmement précoce et qu’ils sont à l’initiative des échanges avec leur mère ou avec la personne qui prend soin d’eux (cf. travaux de Philippe Rochat [2]). Les propos de M. Mahler, célèbre psychanalyste qui prétend que l’enfant vit ses premiers mois dans une sorte d’autisme, qualifié par elle de « normal », ont-ils été mis en cause pour autant ? Non seulement ce n’est pas le cas, mais le fait d’évoquer ces études est qualifié de « scientisme » par des psychanalystes comme Roland Gori pour lesquels les faits doivent céder le pas devant l’exigence de cohérence de la théorie. Lorsque l’on gère, comme c’est mon cas, des échanges internationaux pour des étudiants de psychologie, on s’aperçoit de la difficulté que rencontrent les étudiants cliniciens. Dans certaines années près de 80% de leur programme est directement ou indirectement lié à la psychanalyse (via la psychopathologie par exemple ou les techniques projectives). Or les 9/10ème des pays étrangers (y compris des pays latins tel l’Espagne) donnent à la psychanalyse une place beaucoup plus modeste (de l’ordre de 10 à 20 %, c’est à dire l’inverse de chez nous). Le problème de l’universitaire est de parvenir à faire correspondre les études pour rendre les échanges possibles. Cela lui fait prendre conscience d’une particularité française qui est la place hégémonique de la psychanalyse dans notre système universitaire. Il est facile d’éluder la question en insinuant que celui qui la pose « range la France dans les pays arriérés ». N’est-ce pas là une forme de projection caractérisée ? Car ignorer la position de tous les autres pays est finalement une manière de les considérer, eux, comme arriérés : nous seuls psychanalystes français sommes intelligents et pourvus de culture face à une planète d’abrutis. D’ailleurs si l’on introduit dans une université française des cours d’obédience non psychanalytique dans un cursus de psychologie clinique la réaction est immédiate : « ce n’est pas de la clinique » nous dit-on, même si la psychanalyse est présente. L’exigence qui nous est présentée n’est pas qu’il y ait de la psychanalyse (ce qui serait parfaitement légitime), mais qu’il n’y ait que la psychanalyse. Le fait de faire entendre une autre voix est considéré comme une volonté de « promouvoir par une civilisation médico-scientiste un homme énucléé de ses rêves » par Roland Gori.

La psychanalyse nous a appris l’importance de posséder une représentation métaphorique de notre psychisme. Mais la métaphore n’est pas la chose en soi. La carte n’est pas le territoire comme disent les constructivistes. Laissons à la psychanalyse la possibilité de donner aux patients une construction narcissique de leur moi et aux autres celle d’utiliser d’autres formes de ressources que peuvent apporter des moyens scientifiques plus classiques. Je dois avouer que je n’ai pas lu « le livre noir de la psychanalyse ». Je ne peux donc ni le défendre ni le critiquer. Je remarque cependant qu’il donne une nouvelle fois l’occasion à certains psychanalystes de jouer le rôle de persécutés, ce qu’ils adorent. Il serait préférable de ramener le débat à la réalité de l’intolérance dont sont victimes ceux qui souhaitent que la psychanalyse prenne sa place en respectant celle des autres.

Notes

[1] j’aurai toujours en mémoire la rage avec laquelle une historienne de la psychanalyse, bien implantée dans le Zeitgeist libéral, me traitait de tels noms d’oiseaux parce que je contestais dans un colloque le dogmatisme de l’éthique (plus ancrée dans l’idéologie libérale que dans la morale) qu’on prétend imposer aux sciences psychologiques.

[2] Philippe Rochat, The infant’s world, Harvard University Press, 2001

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