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Irak, Iran, USA : Prolégomènes à une crise majeure ?

Guerre en Irak, analyse - 1 : les Arabes chiites irakiens et l’Iran

Vers un empire chiite du pétrole, ou vers une attaque contre l’Iran ?

lundi 15 août 2005, par Claude Rainaudi

Une analyse de la situation en Irak à partir de ses principaux théâtres d’opérations : chiite, kurde et sunnite.

L’article d’aujourd’hui portera sur le théâtre d’opérations qui me semble le plus important sur le plan géopolitique : celui de Sud-Est chiite irakien.

Dans ce premier article, je présenterai mon point de vue sur les enjeux, forces et faiblesses des principaux acteurs de ce théâtre d’opérations :
- les Arabes chiites d’Irak ;
- les Chiites iraniens ;
- George W Bush.

Constatant la reprise de l’initiative par l’Iran, et sans prétendre à la prospective, j’examinerai également les options dont dispose l’acteur militairement le plus puissant et le plus imprévisible : les Etats-Unis d’Amérique.


Irak, Iran, USA : Prolégomènes à une crise majeure ?

La situation irakienne est complexe, c’est même l’une des raisons pour lesquelles il était stupide d’y aller déambuler avec de gros sabots. Cette complexité tient à la structure des populations de l’Irak et aux liens de certaines de ces populations avec des acteurs régionaux majeurs. Elle tient aussi à la présence de beaucoup de pétrole dans le sous-sol irakien, présence qui lie la situation aux intérêts majeurs des principaux acteurs mondiaux.

Trois points de vue sur cette situation feront chacun l’objet d’un article. Chacun sera centré sur l’un des théâtres d’opérations militaires et géopolitiques de l’Irak :
- le théâtre d’opérations chiite et l’Iran ;
- le théâtre d’opérations kurde et la Turquie ;
- le théâtre d’opérations sunnite, ben Laden et George W Bush.

Le lecteur pourra mieux percevoir la situation en la projetant sur des cartes, en voici quelques unes :
- http://www.thucydide.com/realisatio...
- http://www.kurdistanica.com/english...

L’article d’aujourd’hui portera sur le théâtre à mon avis le plus important sur le plan géopolitique : celui de Sud-Est chiite irakien.

Guerre en Irak, analyse - 1 : Le théâtre d’opérations chiite et l’Iran

Dans ce premier article, je présenterai mon point de vue sur les enjeux, forces et faiblesses des principaux acteurs de ce théâtre d’opérations :
- les Arabes chiites d’Irak ;
- les Chiites iraniens ;
- George W Bush.

Constatant la reprise de l’initiative par l’Iran, et sans prétendre à la prospective, j’examinerai également les options dont dispose l’acteur militairement le plus puissant et le plus imprévisible : les Etats-Unis d’Amérique.

Les Arabes chiites d’Irak

Les Arabes chiites représentent un peu plus de la moitié de la population irakienne et sont principalement implantés dans le Sud-Est de l’Irak. Cette zone jouxte l’Iran, à l’Est, et le Golfe persique, au Sud ; elle regorge d’un pétrole facile à exporter par la mer. Ils constituent également une forte minorité de la population de Bagdad.

Les Arabes chiites ont combattu sans état d’âme dans l’armée irakienne lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak, montrant qu’ils n’oubliaient pas l’opposition millénaire entre Arabes et Perses et que leur identification à la nation irakienne pouvait influencer leur comportement. Cette population a été globalement considérée comme « de seconde zone » par le régime de Saddam Hussein. Elle en a conservé un ressentiment contre celui-ci et contre l’appareil Baassiste qui le soutenait. Naïvement, George W Bush pensait que cela allait suffire à rendre l’invasion sympathique aux Arabes chiites.

Pour faciliter la lecture, j’utiliserai « Chiites irakiens », dans la suite de cet article, pour désigner la population arabe chiite de l’Irak, même si beaucoup d’Irakiens chiites ne sont pas arabes, mais kurdes ou turcomans (turkmènes) [1].

Les Chiites irakiens sont, en Irak, les grands gagnants de l’invasion. En effet, celle-ci a détruit l’appareil d’état Baas. Ils jouent habilement leurs adversaires les uns contre les autres et, pendant que Sunnites et Etasuniens s’entretuent, ils avancent vers leurs objectifs.

Il y a plusieurs courants dans le leadership chiite :

- agents iraniens plus ou moins maffieux (Ahmed Chalabi [2], par exemple) ;

- religieux fondamentalistes « patients » (Ali el-Sistani, SICRI [3] et sa milice « Badr », Da’wa [4]), ces groupes religieux pro-iraniens, sont regroupés dans l’Alliance irakienne unifiée [5] ;

- religieux fondamentalistes « excités » (Moqtada el-Sadr et son « armée du Mehdi »), qui ont une grande influence sur la minorité chiite de Bagdad. Ils viennent de réunir plus d’un million de signatures sur une pétition demandant le départ immédiat des troupes d’occupation...

Ces courants semblent (délibérement ou non) se coordonner suffisamment pour ne pas trop se gêner [6]. On constate, par ailleurs, que des membres chiites éminents du gouvernement irakien ont des liens très marqués avec l’Iran : par exemple, Abdoul Aziz el-Hakim, qui a vécu 20 ans en exil dans ce pays ou Ibrahim el-Djaafari, qui y a vécu neuf ans. L’un comme l’autre, à cette époque, utilisaient des bases en Iran pour organiser des actions de guérilla et de terrorisme contre le régime de Saddam Hussein.

En ce qui concerne leurs relations avec les deux autres principaux groupes sociaux irakiens, les chiites irakiens pourraient laisser aux Kurdes le pétrole du Nord, mais l’idée d’un Grand Kurdistan, qui contrôlerait les eaux du Tigre et de l’Euphrate depuis le Kurdistan actuellement turc, leur est insupportable. J’en reparlerai dans le prochain article de cette série, qui traitera du théâtre d’opérations kurde et de la Turquie. Par ailleurs, les Arabes sunnites, habitués à diriger, ne peuvent accepter ni une domination chiite, ni une partition de l’Irak qui les laisserait sans ressources pétrolières identifiées. On peut donc s’attendre à un développement du conflit entre ces deux communautés. Ce point sera abordé dans troisième article qui portera sur le théâtre d’opérations sunnite et la situation des troupes d’occupation.

Les Chiites irakiens n’ont que peu d’expérience militaire, ne disposent pas de services de renseignement efficaces ni de cadres aguerris. La facilité avec laquelle l’« armée du Mehdi », à Nedjef (Najaf), a été réduite par les troupes d’occupation contraste avec la résistance acharnée de Falloudja (Fallujah). La majorité de l’armée et des forces de police en cours de création est chiite mais, sans l’appui de l’armée US (ou... d’une autre), ces forces ne tiendraient pas bien longtemps contre les guerriers sunnites. En revanche, les dirigeants chiites seront très probablement capables, s’ils y voient leur intérêt, de lancer une irakifada à travers le Sud du pays, face à laquelle les troupes d’occupation seraient désemparées [7].

Les Chiites iraniens

Les fondamentalistes chiites iraniens sont les autres grands gagnants de la confrontation :

- la seule armée qui leur faisait de l’ombre, l’armée irakienne, est anéantie ;

- le seul régime à peu près laïque [8] de la région est éliminé ;

- les USA, qui représentaient une menace militaire certaine, savent maintenant qu’ils n’ont pas la possibilité d’occuper l’Iran, et cela pour de nombreuses années ;

- le peuple iranien, qui commençait à gronder sous l’étouffoir clérical, a été ramené à celui-ci par la menace d’invasion : les récentes élections en attestent ;

- l’impossibilité, sans doute pour des lustres, d’exploiter efficacement le pétrole irakien donne d’autant plus de valeur au pétrole et au gaz iraniens, en particulier pour la Chine, assoiffée qu’elle est de ressources énergétiques : l’Iran a maintenant un allié permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU [9] ;

- par ailleurs, cette même valeur accrue du pétrole iranien rend toute attaque contre ce pays susceptible d’amorcer une crise économique mondiale : le pétrole, déjà à 65$ le baril, verrait son prix rapidement doubler, au moins.

Sur tous les plans, l’Iran constitue une puissance sans commune mesure avec l’Irak, défait lors d’une première guerre et épuisé par dix ans d’embargo. L’armée iranienne est intacte, elle dispose d’une DCA efficace, qui finirait par être détruite mais retarderait l’établissement de la suprématie aérienne US. Cette suprématie constitue un préalable aux opérations terrestres conventionnelles. Le retard pourrait être exploité de différentes manières :
- emploi de missiles sol/mer ;
- emploi de missiles sol/sol ;
- généralisation de la guérilla.

L’Iran dispose de missiles sol/mer efficaces. Ces missiles sont capables de détruire une partie de la flotte US dans le Golfe persique, plaçant les troupes d’occupation dans une position terrible. Ils peuvent, combinés avec des mines, interdire la navigation dans le détroit d’Ormuz, bloquant l’exportation de la plus grande partie du pétrole du Moyen-Orient et mettant à genoux l’économie mondiale en quelques mois, voire quelques semaines.

Les bases US en Irak sont à portée de tir des missiles sol/sol iraniens. Les USA devraient soit évacuer leurs bases, se rendant plus vulnérables aux actions de la guérilla, soit accepter des pertes humaines et matérielles importantes du fait des tirs iraniens. Les aéroports irakiens sont, eux aussi, dans le rayon d’action des missiles iraniens qui donc peuvent fortement gêner la mise en place d’un pont aérien. Ces missiles peuvent également atteindre Israël. Les possibilités d’escalade en cas d’attaque de ce pays sont multiples [10] et préoccupantes.

Les Pasdaran, les miliciens des ayatollahs, sont certainement déjà prêts à déclencher en Iran une guérilla comparable à celle menée en Irak, sur le théâtre sunnite. Il est très probable que le théâtre chiite irakien, à ce jour relativement calme, deviendrait, lui aussi, un enfer pour les troupes d’occupation.

Les dirigeants iraniens avaient, sous la pression, accepté un moratoire sur la fabrication d’UF6 [11]. Ils viennent de réévaluer la situation et de reprendre ce processus de fabrication. Plusieurs éléments vont dans le sens de cette réévaluation :

- situation peu enviable des troupes étasuniennes en Irak, qui montre les limites de l’armée US, apte à casser des chars et des avions mais impuissante face à la volonté d’un peuple ;

- montée en puissance de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghaï, aussi appelée « Club de Shanghai » [12]) ;

- nombre considéré comme suffisant de missiles sol/mer et sol/air opérationnels.

Ayant considéré sa main, l’Iran commence prudemment d’abattre ses cartes. Il en a déjà montré deux.

La première est la reprise [13] de la conversion du «  yellow cake  » en UF6, dont nous venons de parler. Il est à noter que les engagements pris vis-à-vis de la population iranienne rendront très difficile un éventuel retour en arrière sur ce point.

La seconde, moins médiatisée mais bien plus menaçante pour les USA [14] est une attaque, qui pourrait être dévastatrice, contre le dollar : la création, en Iran, d’une bourse du pétrole côtée en Euros. Actuellement, il existe trois bourses du pétrole, toutes côtées en dollars. C’est une, sinon la principale, raison de la considérable surévaluation de cette monnaie, surévaluation qui permet la survie de l’économie US. Que le dollar perde son monopole de monnaie pétrolière et la demande de dollars dans le monde s’effondre, entraînant avec elle la parité de cette devise. Cette chute du dollar diminuerait d’autant le pouvoir d’achat des USA sur le marché international. Les intérêts majeurs des USA sont menacés par la création d’une bourse du pétrole en Euros, n’oublions pas que la simple vente du pétrole irakien en Euros par Saddam Hussein fut l’une des raisons de la guerre.

L’invasion de l’Irak par les USA a amélioré la position géopolitique de l’Iran sans beaucoup affaiblir sa position militaire ; elle a renforcé la cohésion de la population iranienne derrière ses dirigeants : l’Iran se sent en mesure de reprendre l’initiative. Du point de vue de l’influence Chiite en tant que telle, elle ouvre une perspective encore plus remarquable : la possibilité d’un empire chiite du pétrole.

Vers un empire chiite du pétrole ?

Les deux victoires chiites, l’irakienne et l’iranienne, toutes deux obtenues sans combattre, sont deux facettes d’une même avancée vers un possible empire chiite des ressources fossiles, empire qui pourrait, à long terme, s’étendre aux ressources de l’Arabie séoudite.

Les Chiites irakiens n’accepteront pas de repasser sous contrôle sunnite ni de gémir longtemps sous la botte étasunienne. Le SICRI [15] réclame une province Chiite autonome [16], bénéficiant des ressources pétrolières qu’elle abrite. On peut penser qu’assez rapidement cette province serait, organiquement au moins, aussi iranienne qu’irakienne. Les liens organiques commencent d’ailleurs à se tisser :

- le port iranien de Bandar Khomeiny est d’ores et déjà utilisé pour le commerce irakien ;

- des accords ont été conclus entre l’Iran et l’Irak, visant à l’intégration des réseaux de transport ;

- l’Iran a affecté un milliard de $ (environ 800 millions d’Euros) de crédit au développement de la province ;

- l’Iran, officiellement pour faciliter les pélerinages, prévoit d’investir dans un aéroport international à Nedjef (Najaf) ;

- un accord de collaboration militaire entre l’Iran et l’Irak était prévu, que la pression US a, pour l’instant, fait mettre de côté ;

- il existe des projets de raffinage en Iran du pétrole de la province chiite irakienne...

Au-delà de cette revendication de province autonome, les dirigeants chiites rêvent déjà de diriger, depuis cette province, un Irak fédéral, allié et ami de l’Iran [17]. Les ressources pétrolières de cette province, associées aux ressources pétrolières et gazières de l’Iran donneraient un pouvoir considérable à l’ensemble chiite ainsi créé. Pouvoir renforcé par la position privilégiée de l’Iran pour l’exportation du pétrole de la Caspienne vers les Indes et le Japon, ainsi que, dans une moindre mesure, vers la Chine.

Par ailleurs, les Chiites, qui représentent environ 10% de la population de l’Arabie séoudite, sont justement implantés dans les zones pétrolifères qui bordent la côte orientale de ce pays [18]. Les dignitaires chiites ne raisonnent pas au rythme d’élections quadriennales et commencent sans doute à ourdir des plans de soulèvement à long terme dans ces régions. L’armée séoudienne ne tiendrait pas longtemps face à une armée iranienne venant, avec l’accord des Irakiens, secourir ses frères en chiisme. Intervention motivée par des raisons évidemment « humanitaires », contre l’oppression (bien réelle) que subissent les Chiites en Arabie séoudite.

George W Bush

Les troupes étasuniennes ont anéanti l’armée irakienne, laissant l’armée iranienne intacte. La guérilla, principalement active dans les zones sunnites, ne leur laisse aucun répit [19].

Les principaux objectifs de l’invasion étaient les suivants :
- punir la vente en Euros du pétrole irakien, commencée en 2000 ;
- s’emparer des ressources fossiles de l’Irak ;
- contrôler, au moins partiellement, l’approvisionnement de la Chine en ressources fossiles ;
- achever l’encerclement de l’Iran, cible probable d’une attaque ultérieure ;
- disposer de bases menaçant la Syrie ;
- montrer au monde la puissance de l’armée US, afin d’inspirer la terreur.

Trois de ces objectifs ne semblent pas atteints, en effet :
- les ressources fossiles de l’Irak ne seront exploitables que si la guérilla le permet, il est plus facile de démolir une installation que de la reconstruire ou même de la protéger ;
- l’Irak ne paraît pas vraiment une base sûre pour l’attaque de l’Iran ;
- tout le monde constate que l’armée US n’est pas invincible.

Par ailleurs, un bedonnant grain de sable s’est glissé dans la machine US : la résistance des Irakiens.

George W Bush, voici plus de deux ans, annonçait, ridiculement vêtu d’une tenue militaire [20], la fin des opérations en Irak. Si, pour l’armée irakienne, les opérations étaient bien terminées, elles commençaient pour la résistance. Depuis, près de 150 000 soldats US sont fixés en Irak alors que les dirigeants étasuniens pensait en récupérer rapidement la plus grande partie. C’est une charge écrasante, à la fois pour les ressources militaires et pour les ressources économiques des USA. Je détaillerai cette situation dans l’article de cette série qui portera sur le théâtre d’opérations sunnite.

Les grands perdants, à ce jour, de la guerre en Irak, sont les Etasuniens, entraînés par des dirigeants... étranges... dans un conflit qu’ils ont peu de chances de gagner. Leurs buts de guerre officiels n’arrêtent pas de changer :

- d’abord, on a eu les « armes de destruction massives », auxquelles personne ne croyait, et qu’on a d’ailleurs cessé de chercher ;

- ensuite, il fallait renverser Saddam Hussein, parce que c’était un dictateur. Au vu de la quantité de dictateurs installés ou soutenus par les USA, au nombre desquelles les Wahhabites séoudiens, les Talibans et... Saddam Hussein lui-même... on pourrait presque sourire ;

- après, il fallait installer la « démocratie » [21] en Irak... pendant que les "néo-conservateurs" tentent de supprimer peu à peu ce qu’il en reste aux USA ;

- maintenant, c’était pour attirer les « terroristes » en Irak afin de pouvoir les combattre. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Pendant ce temps, Osama ben Laden, dont les buts de guerre n’ont jamais changé, a, depuis belle lurette, atteint le plus important d’entre eux. Osama Ben Laden a créé el Qaeda dans un but précis : chasser les armées « infidèles » du territoire de l’Arabie séoudite. D’après Stratfor.biz, le général Richard Myers a déclaré, le 15 avril (2003), que les USA étaient en mesure d’accéder à cette requête. Ce triste personnage profite également de l’invasion de l’Irak pour recruter à tour de bras.

Pendant ce temps les cours du pétrole font de l’alpinisme. Et l’économie étasunienne est sensible aux cours du pétrole.

Pendant ce temps, nous venons d’en parler, les Chiites en général et l’Iran en particulier marquent points après points, sans faire de bruit.

Que peuvent faire les dirigeants US pour défendre leurs intérêts ?

Les options stratégiques des dirigeants des USA face à l’Iran et aux Chiites

Parmi les orientations à leur disposition, il y a :
- le maintien du status quo ;
- le désengagement ;
- l’escalade.

Le maintien du status quo consisterait à rester sur place, en pariant que les munitions de la résistance s’épuiseront avant que la population étasunienne ne réclame vraiment la fin de cette guerre. Même si cela se produisait, la victoire chiite que nous venons de découvrir, serait simplement confirmée. Si cela ne se produisait pas, cette victoire chiite s’accompagnerait d’une humiliation mémorable des USA, contraints à la fuite.

Le désengagement consisterait à trouver un prétexte à peu près crédible pour se tirer dès que possible de ce guêpier. La victoire chiite serait confirmée, mais l’humiliation publique évitée, ou, tout au moins, limitée.

L’escalade consisterait à faire monter les enchères et à attaquer l’Iran. Quels que soient les moyens employés, un tel choix lâcherait sur la planète un conflit d’une intensité inconnue depuis la Seconde Guerre mondiale. Les buts d’une attaque contre l’Iran seraient de :

- détruire la puissance militaire iranienne pour « rétablir l’équilibre » dans le Golfe persique ;

- détruire les infrastructures économiques de l’Iran pour l’empêcher de reconstituer une puissance militaire ;

- faire, dans un conflit conventionnel, la démonstration de l’invincibilité de l’armée US, dont la crédibilité souffre des succès de la résistance irakienne ;

- tenter de mettre en place, en Iran, sous prétexte de « démocratie », un gouvernement à la botte des USA, assurant à ces derniers le contrôle du Moyen-Orient et une influence considérable sur l’Asie centrale et les ressources pétrolières de la Caspienne ;

- priver la Chine de pétrole.

La position raisonnable serait le désengagement. Les USA auraient appris une leçon : même quand on est le plus fort, il est dangereux de vouloir écraser tous les autres. Ils deviendraient une puissance régionale majeure et l’un des grands acteurs du jeu planétaire, dans un monde multipolaire. Ils pourraient se consacrer à réduire leur déficit et rebatir une économie, économie qui pourrait enfin se soucier du bien-être des gens.

Hélas, George W Bush et son entourage ne nous ont pas habitués à des décisions raisonnables. La guerre est donc possible. Si elle commence, elle trouvera sans doute un prétexte dans un attentat sur le sol étasunien. Attentat dans lequel l’Iran n’aura rien à voir. Attentat, bien entendu, qui lui sera attribué, comme celui du 11 septembre, commis par des Séoudiens, le fut à l’Irak. A défaut d’une attaque sur le sol étasunien, une attaque fictive contre un bâtiment US croisant dans le Golfe pourrait faire l’affaire [22].

Les vecteurs d’une attaque contre l’Iran seraient sans doute les bombardements (par missiles de croisière et avions volant à haute altitude pour éviter la DCA iranienne), ainsi que, probablement, des actions de sabotage et d’assassinat menées par les Forces spéciales US. Des troupes supplétives formées d’Iraniens en exil, armées et entraînées par l’Armée US, pourraient ensuite, avec l’appui et le soutien des forces étasuniennes, tenter une invasion, peut-être à partir de la frontière afghane. Une occupation de l’Iran par l’armée étasunienne, sur le modèle de l’occupation de l’Irak, me paraît exclue. Bien malin qui pourrait, d’ores et déjà, prédire les implications de pareille démence. Par exemple, les Chinois, directement visés par la manoeuvre, pourraient profiter de la concentration des troupes US autour du Golfe persique pour prendre le contrôle de Taïwan. Dans la mesure ou nul ne peut attester de l’équilibre mental des Maîtres du Pentagone [23], la suite pourrait être effrayante.

Option nucléaire ?

L’option nucléaire a été plusieurs fois évoquée : une partie des installations nucléaires civiles iraniennes est profondément enterrée afin de résister aux explosifs conventionnels. Certains éléments de ces installations pourraient, dans quelques lustres, contribuer à la contruction d’armes nucléaires, seul moyen d’être à l’abri des USA. Les dirigeants étasuniens peuvent difficilement l’accepter. Par ailleurs, l’actuelle posture nucléaire officielle des USA prévoit l’utilisation d’explosifs nucléaires en première frappe, même contre un pays qui n’en possède pas [24]. Toutefois, la destruction de l’économie iranienne suffirait à stopper son programme nucléaire, et cette destruction ne requiert que l’emploi d’armes conventionnelles. On peut donc raisonnablement espérer que les USA ne brandissent l’option nucléaire qu’à titre d’intimidation.

A ce jour, les grands gagnants de la guerre en Irak sont les Chiites ; les grands perdants, les Etats-Unis d’Amérique. Pour le bien de tous, y compris d’eux-mêmes, ces derniers pourraient accepter leur défaite et en tirer des leçons pour éviter, à l’avenir, pareille déconvenue. Malheureusement, les Maîtres du Pentagone semblent souffrir d’une enflure de l’égo qui rend cette option peu vraisemblable. Ils peuvent aussi essayer de tenir le plus longtemps possible sur leurs positions actuelles, laissant à leurs successeurs le soin de gérer la défaite, ce qui me semble l’option la plus probable. Enfin, ils peuvent choisir l’escalade et entraîner le monde dans une crise majeure.

Aux USA, des gens s’inquiètent de la période de vacances du congrès, craignant que Bush et sa clique n’en profitent pour attaquer l’Iran par surprise. Cette hypothèse ne peut être exclue, elle est toutefois improbable : l’attaque de l’Iran, si elle ne se limite pas à quelques bombardements, nécessite une préparation visible.

Toujours est-il que, pour les mois à venir, les conséquences d’un attentat majeur sur le sol des USA, quels qu’en soient les auteurs, pourraient être effrayantes. Une fois de plus, Bush et ben Laden ont les mêmes intérêts.

Notes

[1] En effet, chez les Kurdes, les identifications ethnique et tribale éclipsent, d’un point de vue géopolitique, les identifications religieuses ; quant aux Turcomans (Turkmènes), ils sont très minoritaires et jouent un rôle particulier qui sera développé dans l’article à venir consacré à la situation sur le théâtre d’opérations kurde.

[2] Si la situation n’était pas si préoccupante, il serait plaisant de se rappeler que ce personnage était l’un des informateurs favoris des USA et que sa milice a collaboré à l’invasion, y compris en fournissant le personnel pour le fameux déboulonnage de la statue de Saddam Hussein. Chalabi est en disgrâce depuis que ses manoeuvres pro-iraniennes ont été identifiées par ses « amis américains »

[3] Supreme Council for Islamic Revolution in Iraq (rien que ça !), dirigé par Abdoul Aziz el-Hakim

[4] Da’wa est le parti du « premier ministre » Ibrahim el-Djaafari

[5] l’Alliance irakienne unifiée (Unified Iraqi Alliance), occupe plus de la moitié des sièges du « parlement » irakien

[6] Même si leur lutte d’influence commence à se manifester par des « coups d’état municipaux » comme la déposition par les armes du maire de Bagdad, le 9 août, et de celui de Samaoua, le 10, dépositions auxquelles les « autorités » officielles semblent tarder à réagir, même verbalement

[7] Les troupes US ont l’interdiction constitutionnelle de s’entraîner au maintien de l’ordre. Face à une foule, elles fuient ou tirent dans le tas

[8] même si, depuis la première guerre « du Golfe », sa laïcité commençait à laisser à désirer, le status de la femme dans l’Irak baassiste était le plus avancé de la région

[9] La Chine et l’Iran resserrent leurs liens dans de nombreux domaines, par exemple, la Chine vient de signer un contrat de plus de 800 000 $ (environ 600 000 Euros) pour la construction d’un métro à Téhéran

[10] La déstabilisation du Liban, chiite à plus de 30%, par Hezbollah faisant partie des complications prévisibles

[11] Hexafluorure d’uranium, gaz qui permet de séparer, dans des centrifugeuses, les différents isotopes de l’uranium. La fabrication de ce gaz est un préalable à l’enrichissement de l’uranium.

[12] L’évolution du Club de Shangaï est l’une des clefs de la géopolitique mondiale, j’y reviendrai dans un prochain article

[13] au demeurant parfaitement légale au regard du droit international

[14] La CIA pense qu’il faudra environ dix ans aux Iraniens pour disposer de la matière première d’une éventuelle arme nucléaire (l’uranium fortement enrichi), il n’y a pas vraiment d’urgence

[15] non soutenu, à ce jour, par Da’wa sur ce point

[16] qui pourrait s’appeler Sumer, en mémoire de la civilisation sumérienne, l’un des premières au monde, qui occupait à peu près les mêmes lieux

[17] Une récente déclaration du gouvernement irakien fait état d’un refus de l’utilisation du sol irakien comme base d’attaque de l’Iran, déclaration dont on devine le destinataire

[18] Voir carte des implantations chiites.

[19] J’en parlerai en détail dans un prochain article relatif au théâtre d’opérations sunnite

[20] Rappelons que George Bush junior se planqua pendant la guerre du Vietnam et, sans avoir jamais vu le front, ni même l’arrière, réussit à être porté déserteur (AWOL).

[21] « démocratie » qui pourrait bien se passer des femmes...

[22] Ce procédé de la fausse attaque contre un bâtiment de combat a déjà été utilisé par les USA, pour justifier leur attaque du Viêtnam

[23] George W Bush a un passé d’alcoolique et de drogué, il a déclaré que le Bon Dieu lui parlait la nuit, et une partie de son entourage ne vaut guère mieux

[24] Notons cette posture nucléaire US est en contradiction flagrante avec le Traité de non-prolifération (TNP)

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