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Impact factor, psychologie sociale, impérialisme scientifique

Des dangers d’une culture dominante dans les sciences psychologiques et sociales : la psychologie sociale et l’impact factor

mardi 3 mai 2005, par Jean-Léon Beauvois

Le projet scientifique occidental repose sur l’évaluation des productions par les pairs compétents en tant qu’ils représentent la communauté internationale des scientifiques. Il peut y avoir perversion de cette évaluation lorsque cette communauté se trouve réduite aux représentants d’une culture particulière, surtout. dans des disciplines idéologiquement sensibles. C’est le cas des disciplines psychologiques et notamment de la psychologie sociale. L’auteur, psychologue social, s’attache à montrer que l’évaluation des chercheurs et des équipes par l’impact factor entérine et aggrave cette perversion, cette mesure jugeant de fait l’implication (ou la cooptation) des chercheurs dans la communauté scientifique étasunienne. Cette implication conduit les chercheurs qui veulent être publiés dans les revues dites internationales (en fait étasuniennes ou d’esprit étasunien) à accepter quelques dogmes purement culturels qui sous-tendent la psychologie sociale étasunienne, et à accepter quelques conséquences des pratiques évaluatives et de publication impliquées par les mœurs et la culture étasunienne. Cette perversion est située dans le cadre géopolitique plus large de l’impérialisme.

D’un enthousiasme de jeunesse à un réalisme morose. Un bref préalable autobiographique.

Quand j’ai débuté en psychologue sociale, au début des années 70, j’étais animé par la conviction selon laquelle le concept d’une psychologie sociale européenne, concept alors très en vogue bien que conflictuel (dites un peu : qui représentait le mieux cette psychologie sociale européenne ?), ne pouvait se déployer que dans le cadre lâche de la conversation entre amis, et encore à l’heure tardive de la mirabelle. Mes attendus épistémologiques, quelque peu scientistes (sans doute crispés depuis les critiques insanes faites à notre discipline par des incompétents en 1968), me portaient plutôt vers l’idée qu’il ne pouvait exister qu’une seule psychologie sociale scientifique. Et, Bachelardien, non continuïste donc, je ne pouvais concevoir celle-ci que dans la rupture aussi bien d’avec le sens commun que d’avec les discours quotidiens (et politiquement utiles) sur les enjeux sociaux. Scientifique, donc, par définition internationale, internationale précisément parce qu’elle se dégageait du relativisme des sens communs et des idéologies, qu’elle soit pratiquée à Marseille, à Dolmos, à Bombay ou à Los Angeles. J’étais alors profondément convaincu que la pratique rigoureuse et raisonnable de l’articulation théorique et celle, tout aussi rigoureuse et raisonnable, de la méthodologie des sciences expérimentales suffiraient tôt ou tard à produire les ruptures épistémologiques nécessaires et qu’il ne fallait surtout pas attendre celles-ci d’un simple désir volontariste de rompre en faisant « autre chose » ou une autre psychologie sociale. Avec mon ami Rodolphe Ghiglione, nous pensions entrevoir de telles ruptures dans certains modèles de la performance de groupe (voir Ghiglione et Beauvois, 1972 [1]). Je voulais me former, et me former auprès de maîtres ayant surtout un long passé avéré de recherches expérimentales, qu’ils soient européens, français ou américains. J’avais d’ailleurs en vue de partir en 1972 faire un Ph-D avec Rodolphe à l’U.C.L.A. où Harold Kelley nous attendait. Ce Ph-D aurait dû s’insérer dans notre thèse d’État française conduite en commun sous la direction de Serge Moscovici (thèse reprise dans Beauvois et Ghiglione, 1981). Ce projet a capoté, le financement que nous pensions acquis nous ayant été finalement, deux mois avant notre départ, refusé. J’ignore tout des chercheurs que nous serions devenus, Rodolphe et moi, s’il avait abouti. Si nous avions effectivement engagé le travail prévu sur les processus d’influence et sur l’importance du « discours d’influence » sous la responsabilité de Kelley. Toujours est-il que, notre thèse française quasiment achevée, mes préoccupations m’ont alors porté, dans un état réel d’enthousiasme, vers une théorie américaine (certains disaient même alors : « typiquement » américaine), la théorie de la dissonance cognitive, et que c’est sur cette théorie que j’ai lancé mon premier thésard (Robert-Vincent Joule a soutenu sa thèse de 3ème cycle en 1979). Simplement parce que, telle qu’elle avait été posée par Festinger, la théorie de la dissonance me semblait répondre aux exigences épistémologiques d’une théorie scientifique en psychologie sociale, et parce que, pour le coup, la lecture que nous en faisions conduisait à des raisonnements contre-intuitifs et rompait d’avec notre sens commun (Beauvois, Ghiglione et Joule, 1976 ; Beauvois et Joule, 1981). C’est dans le même esprit et avec les mêmes attentes que je me lançais, début des années 80 dans l’étude de la littérature américaine traitant de psychologie « naïve » (théories de l’attribution, théories implicites de la personnalité ; Beauvois, 1982, 1984). Mes références alors étaient presque exclusivement étasuniennes (Festinger, Kiesler, puis Kelley, Hamilton, Shweder, Bourne, Rosenberg…)

Je pourrais raconter quelques événements ou désillusions et quelques prises de conscience qui m’ont peu à peu fait revenir sur cette croyance en la possibilité d’une science psycho-sociale cosmopolite, croyance qui me semble aujourd’hui pour le moins benoîte [2]. Non pour revendiquer le concept d’une psychologie sociale française voire européenne (je n’ai, heureusement, pas eu le temps d’en venir là !), mais pour prendre acte du fait, qui me semble aujourd’hui amplement et même dramatiquement avéré, que l’articulation théorique et le raffinement méthodologique ne sont pas, en soi, au niveau où ils en sont dans notre discipline (notamment la première), suffisants pour produire les ruptures d’avec le sens commun, ruptures indispensables dans le champ des sciences psychologiques [3]. Prendre acte de ce fait revenait pour moi à reconnaître à quel point les thèmes traités et les théories de la psychologie sociale étaient déterminés et surtout encombrés par les options idéologiques et culturelles des chercheurs. Cette assertion peut paraître triviale. Elle ne l’est pas pour ceux, dont j’étais, qui ont souhaité adopter l’épistémologie pour système de contraintes normatives plutôt que les attendus du zeitgeist ou la loi des appels d’offre. De toute façon, banale ou non, cette assertion conduisait le matérialiste que j’étais à son implication directe : si les options idéologiques et culturelles qu’activent les chercheurs procèdent d’une conception dominante de l’homme et de la société, il y aura bel et bien une psychologie sociale dominante au plan idéologique et culturel.

C’était déjà et c’est toujours le cas de la psychologie sociale étasunienne. Aussi, toute sollicitation politique ou administrative pesant sur les chercheurs à travers les évaluations pour qu’ils s’insèrent dans cette psychologie sociale dominante relève, au mieux, de la naïveté gestionnaire (l’apparente commodité des outils d’évaluation que propose la gestion étasunienne de la recherche), au pire, d’une option géopolitique (nos chercheurs se doivent de participer au déploiement des options idéologiques et culturelles qu’avance l’Amérique dans le monde). En aucun cas, il ne peut s’agir d’une exigence scientifique.

C’est hélas ce pire que j’ai quelquefois eu à ressentir. Je le ressentis à l’occasion de conversations animées avec des collègues au demeurant respectables et justement respectés (notamment durant un séjour en 1985 aux Etats-Unis puis lors de colloques et congrès), qui me donnèrent à constater à quel point quelques idées de base de la culture étasunienne ayant valeur de présupposés ne devaient surtout pas avoir d’alternatives dans la recherche dite « internationale », même (surtout ?) en psychologie sociale. Curieux dogmatisme dans le pays de Rokeach. Ces collègues, si prompts à repérer pour le stigmatiser un présupposé « collectiviste », voire « marxiste » dans un corpus théorique, s’acharnaient à prendre pour des vérités du Bon Dieu, donc non contre-argumentables et non révisables, les présupposés « libéraux » (notamment individualistes) de leur propre corpus. Je me suis souvent demandé si mon éventuel dogmatisme épistémologique n’était pas confronté à un dogmatisme purement culturel (pour ne pas dire : idéologique).

Mais acceptons, ne serait-ce que pour l’économie de la pensée et par respect pour nos évaluateurs, l’hypothèse selon laquelle une simple tendance à la facilité gestionnaire est aujourd’hui à l’œuvre et discutons de la psychologie sociale et de l’impact factor. Pour aborder cette discussion, j’abandonnerai ma position autobiographique afin de mieux revenir à des bases épistémologiques que je persiste à croire des plus partagées. De fait, des collègues, pourtant très divers quant à leurs choix méta-théoriques et doctrinal, et même des collègues non bachelardiens (continuïstes donc) qui restent les plus nombreux, m’ont affirmé être en parfait accord avec ces bases qui me semblent donc réellement minimales [4].

Deux problèmes inhérents à l’activité scientifique

C’est d’une grande banalité de dire que les sciences ont des objets et que le travail des scientifiques est de décrire ces objets à l’aide de méthodes qui leur sont propres. Cette grande banalité peut, dans la pensée sociale (qui est aussi la pensée des chercheurs lorsqu’ils se départissent des règles de travail qu’ils ont appris), conduire à oublier deux problèmes traditionnels mais fondamentaux que pose l’accès aux objets scientifiques et leur traitement intellectuel dans la tradition occidentale des sciences descriptives [5]. Ces problèmes se posent dans les sciences de l’homme et de la société, dès lors qu’on les tient pour « fondamentales », comme ils se posent ou se sont posés dans toute science [6].

L’accès aux objets

Le premier problème et donc celui que pose l’accès aux objets. Il tient au fait que les chercheurs ne rencontrent pas les objets scientifiques par la seule grâce de Dieu, des amis, des employeurs ou du hasard. Ces objets leur sont donnés dans un cadre réputé contraignant qu’est le cadre scientifique lui-même. Ce cadre s’attache à épousseter les êtres que nous sommes susceptibles de côtoyer dans notre existence sociale de leurs diverses connotations d’usage, d’agrément, d’attirance ou de répulsion, de valeur aussi bien, bref à présenter des objets dégagés des significations existentielles qu’ils pourraient avoir, ce qui ne manque pas de les modifier considérablement. Il s’attache aussi à mettre entre parenthèses les connaissances qui pourraient leur être associées dans les rapports sociaux ou quotidiens, connaissances qui indiquent le plus souvent, non la façon dont les objets fonctionnent, mais ce qu’on peut en faire et ce qu’il convient de n’en point faire. Ce délestage des objets des savoirs communs les modifie encore. C’est la raison pour laquelle un objet scientifique n’est jamais un objet social tel qu’il est connu dans l’existence sociale. Raison pour laquelle le morceau de viande dont vous vous délectez n’est pas l’objet muscle que donne à étudier ces sciences descriptives que sont l’anatomie ou la physiologie. Vous ne direz rien d’un muscle en reproduisant votre savoir sur la viande, par exemple en avançant qu’il est d’autant plus cher qu’il est tendre à la mastication humaine, ou qu’il peut être idéalement préparé avec une sauce au poivre. Les objets scientifiques ne sont donc pas gracieusement distribués par la nature ou par la vie sociale, ils sont construits par la science elle-même et par la possibilité qu’a celle-ci, à un moment donné, de les étudier sans passion personnelle ou sociale et sans mobiliser de savoirs communs concernant leur valeur ou leur usage. De ces passions que peuvent susciter les connotations existentielles de ces savoirs que mobilise le commerce social quotidien, le chercheur doit se départir pour ne se livrer qu’à la seule passion scientifique (ou épistémique) que peut susciter la production de connaissances nécessairement nouvelles, connaissances traditionnellement dites « descriptives » (ou « scientifiques »). Certes, une culture peut donner à croire à ses ressortissants qu’ils sont spontanément, parce que ce sont eux et parce qu’ils ne sont pas les plus bêtes, des scientifiques spontanés et que ce qu’ils savent de leur chef ou de leur concierge est une bonne introduction à une théorie scientifique de la « personnalité », puisqu’ils gèrent déjà cet objet dans leur commerce social, quelquefois avec une redoutable efficacité. C’est là une prétention capiteuse de l’image collective de soi qu’on peut tenir précisément pour une passion non épistémique ou pour un trait culturel et surtout pas pour un axiome fondé dans l’épistémologie. Aucune science ne s’est construite en sélectionnant les objets qu’offrait la nature au commerce quotidien et en fonction de leur valeur sociale.

L’exercice de la raison

Le second problème tient au fait que la science est supposée donner accès à des connaissances ayant une validité générale, cosmopolite et même universelle. Les opérations mises en œuvre dans la description des objets scientifiques doivent ne pas être psychologiquement, culturellement ou politiquement attribuables. Une connaissance scientifique donnée ne peut être, cela va de soi, attribuée à la folie de son producteur. Mais elle ne doit pas être non plus le produit des routines d’une culture particulière (elle ne peut être tenue pour typiquement « suédoise ») ou de projets géopolitiques particuliers (elle ne peut être tenue pour typiquement pro-américaine). Une connaissance donnée ne peut être que scientifique, cette valeur traduisant une revendication d’universalité qui transcende la psychologie, la culture, la géographie et même l’histoire. Il va de soi que cette injonction épistémologique est d’autant plus problématique que les disciplines sont culturellement sensibles, comme peuvent l’être les sciences psychologiques et sociales. Une telle contrainte implique que le chercheur, lorsqu’il étudie un objet, ne fasse travailler qu’un nombre finalement restreint des compétences et routines intellectuelles qu’il utilise habituellement et peut-être même qu’il en fasse travailler de nouvelles qu’il doit apprendre. Il ne doit mobiliser que celles qui tiennent à la raison, à cette raison qu’on suppose depuis l’antiquité avoir des règles de génération de connaissances universelles ou au moins cosmopolites. Sortir de cette raison pourrait conduire le chercheur à avancer, comme autant de connaissances scientifiques, des partis pris terriblement locaux, à sacrifier à des lubies, à laisser parler, précisément, d’autres passions que la seule passion épistémique [7].

En somme, l’activité scientifique dans la tradition occidentale, lorsque la science est posée comme fondamentale, 1. porte sur des objets que se donne la science elle-même et 2. mobilise les ressources cognitives du chercheur dans ce que celles-ci ont de possiblement cosmopolite voire universel. Je pense que tout épistémologue ou scientifique accepterait facilement les deux contraintes qu’énonce cette affirmation. Malheureusement, les accepter n’implique aucunement qu’on sache toujours y satisfaire et, surtout, qu’on sache quand elles ont été satisfaites ou ne l’ont pas été. Nous ne disposons même souvent, malgré plusieurs siècles de saines réflexions épistémologiques, d’aucun critère formel permettant de décider qu’elles sont satisfaites dans tel ou tel cas d’espèce (notamment lors de la soumission d’une publication).

Difficultés propres aux sciences sociales et psychologiques

Les rigueurs de la première contrainte (accès aux objets) peuvent certes s’émousser avec l’avancée de la science elle-même qui, en progressant, découvre et dévoile pour son propre compte de nouveaux objets : il y a belle lurette que les physiciens ne vont plus chercher l’intuition de leurs objets dans la nature, en regardant tomber les pommes ou les bombes. Ils trouvent ces objets dans la physique elle-même, c’est-à-dire dans la littérature scientifique et les connaissances que cette littérature avance. Ils peuvent aussi les trouver dans la technologie, cette pure production artéfactuelle, socialement utile (quoique possiblement désastreuse), de la science elle-même. Cette contrainte est plus terrifiante dans les sciences plus jeunes, comme les sciences psychologiques ou sociales, toujours soumises, bien qu’elles aient maintenant plus d’un siècle, à des handicaps divers. Ces sciences doivent en premier lieu se confronter à des théories communes (ou publiques) ayant déjà des « objets » et des savoirs concernant ces objets. Notre culture s’est ainsi donné « la femme », « l’enfant », « le travailleur »… comme objets et à ces objets ont associées des connaissances culturelles dotées d’utilité sociale. Elles sont en second lieu constamment soumises aux sommations de la culture ambiante (et, comme il se doit, des financeurs) d’étudier prioritairement ceci ou cela qui les intéresse, eux, plus qu’autre chose. Confondant assez souvent le « terrain » et la technologie que ces sciences n’ont pas produite, les chercheurs peuvent se laisser aller à voir dans la vie, ou dans l’existence sociale, des objets d’étude dont l’intérêt sera davantage lié aux enjeux personnels ou plus souvent sociaux dont ils sont investis qu’à la pertinence épistémique et aux possibilités actuelles de leur traitement scientifique, donc raisonnable.

Les rigueurs de la seconde contrainte (mise en oeuvre de compétences et routines raisonnables) semblent s’émousser pour leur part avec le formalisme : plus une science se formalise, empruntant ainsi la forme de son discours aux mathématiques et à la logique, moins on la suppose soumise aux perversions de la pensée et à la déraison (même si chacun sait qu’il peut se trouver des formalismes déments !). Cette contrainte est donc à nouveau bien davantage terrifiante dans le cas des sciences aujourd’hui peu formelles, ce qui est encore le cas des sciences psychologiques ou sociales. Comment être sûr que tel ou tel chercheur qui souhaite voir considérer des connaissances qu’il vient de produire, a bien mobilisé, pour construire ces connaissances, ce qu’il y a de raisonnable et de possiblement universel dans ses compétences et routines intellectuelles ? Comment être sûr que les opérations cognitives auxquelles il s’est livré ne sont pas percluses de biais, sous-produits de passions personnelles, comme celle de plaire, ou, risque nettement plus fréquent, de passions sociales, comme celle d’avoir des concitoyens aimant se défoncer au travail (« intrinsèquement motivés », dont l’efficacité est « personnelle »...) ? Comment être sûr que ces opérations ne relèvent pas de routines de la pensée commune, routines qu’on sait plus heuristiques que rationnelles, quand elles ne sont pas purement intéressées ?

L’évaluation par les pairs [8]

On le voit, si les contraintes traditionnellement admises de l’accès aux objets et du traitement conceptuel de ces objets sont inhérentes à l’activité scientifique, nous ne disposons guère de critères entièrement décidables permettant d’avancer qu’elles sont satisfaites, permettant donc de juger sans risque d’erreur de la qualité d’une production particulière comme étant du registre « scientifique ».

Aussi, les scientifiques ont-ils accepté de s’en remettre au jugement des pairs, c’est-à-dire à l’expertise de la communauté des chercheurs réputés compétents de leur discipline. Cette expertise doit empiriquement permettre de savoir si les contraintes que nous avons évoquées ont été satisfaites. Bien que le processus de sa mise en oeuvre soit de nature essentiellement sociale, le jugement des pairs reste le seul critère dont nous disposions permettant de dire, au vu d’une proposition de connaissance nouvelle (ou d’une proposition de recherche de connaissances), 1. que l’objet étudié est bien un objet que propose la discipline concernée ou, au moins, qu’il y a sa place, eu égard aux connaissances admises par la communauté des chercheurs (scientificité des objets), 2. que la production de ces connaissances a bien mobilisé ou mobilisera des compétences et routines intellectuelles qu’on peut considérer comme raisonnables, relevant donc du raisonnement scientifique (normativité des raisonnements), et 3. que dans ce cadre normatif, constitutif du projet scientifique, les connaissances présentées ou attendues constituent bien un apport (réalité de l’apport). Ce sont là les trois critères qui structurent les grilles d’évaluation des revues. Les chercheurs offusqués par un retour négatif d’expertise doivent se souvenir que l’évaluation par les pairs, formellement ou informellement organisée, est constitutive du projet scientifique dans la tradition occidentale des sciences descriptives. La satisfaction d’un commanditaire qui a financé une recherche ou celle du public auquel on destine cette recherche ne sont pas substituables à l’expertise des pairs. Ne l’est pas non plus l’adéquation de la connaissance avancée à un dogme de la culture ambiante ou aux préoccupations d’un journaliste. Ne l’est pas davantage la seule utilité sociale qu’on peut produire en étudiant tel ou tel problème qui se pose aux gens ou à la société pour y apporter des solutions. L’expertise des pairs compétents reste dans les sciences occidentales le socle sur lequel repose l’évaluation de la production de connaissances, y compris de connaissances destinée à l’application. C’est vrai dans les sciences psychologiques et sociales comme c’est vrai dans les autres sciences descriptives.

Et ses possibles perversions

On conçoit, sur les bases de ce qui précède, l’intérêt qu’il y aurait à améliorer, dans une discipline scientifique donnée, le dispositif d’évaluation par les pairs et à faire en sorte que ce dispositif soit le moins suspect possible pour ce qui est de la réalisation de ses fonctions (scientificité des objets, normativité des raisonnements, réalité de l’apport). De telles améliorations doivent reposer sur l’objectif, qui sera généralement accepté, de mettre en œuvre une évaluation reflétant le jugement de la communauté constituée par l’ensemble des chercheurs compétents de la discipline. Cet objectif devrait se traduire par un souci légitime d’internationalisation des expertises, donc par une internationalisation du recrutement des pairs amenés à donner leur avis. Il s’agit donc, dans une discipline donnée, de recenser les chercheurs compétents qui font de la recherche à travers le monde sur l’objet considéré, évidemment dans la tradition occidentale des sciences descriptives, et de mobiliser autant que faire se peut l’ensemble de ces chercheurs. C’est en droit de cet ensemble, et de cet ensemble seul, que peut émaner le jugement selon lequel les contraintes liés à l’accès aux objets et au caractère raisonnable du traitement de ces objets sont ou ne sont pas satisfaites dans une proposition constituant un apport — ou peuvent l’être par une révision plus ou moins substantielle de cette proposition.

Mon sentiment est que formulé ainsi, le principe de l’évaluation par les pairs satisfait une immense majorité de mes collègues chercheurs dans le champ des sciences psychologiques. Même des tendances dans les disciplines psychologiques qu’on pouvait craindre a priori réfractaires à cette évaluation (notamment parce qu’on y était par tradition plus sensible aux rapports d’initiation Maître-disciples qu’à l’apprentissage dans la confraternité des pairs) ont accepté ce principe, bon gré mal gré.

Pourtant, nombre de ces mêmes collègues psychologues sociaux sont aujourd’hui profondément insatisfaits du dispositif d’évaluation qui leur est proposé [9], dispositif comme il se doit pensé aux Etats-Unis et qui va jusqu’à fournir une mesure numérique de leur compétence de chercheur (impact factor) [10]. La raison de cette insatisfaction n’est pas mystérieuse : elle tient au fait que cette évaluation ne mobilise pas la communauté internationale des chercheurs comme elle le devrait, mais la seule communauté des chercheurs étasuniens élargie à certains affiliés. Les manifestations, les revues et sociétés réellement internationales n’ont aujourd’hui qu’un rôle parfaitement secondaire et quelque peu désuet, sauf à s’américaniser dans leur thématique et dans leur direction. C’est là une véritable perversion du principe essentiel de l’évaluation par les pairs.

Il est temps d’être quelque peu plus spécifique en évoquant le cas de la psychologie sociale.

Le cas de la psychologie sociale en France

Nos collègues étasuniens sont incontestablement trapus et entraînés.

Disons d’abord, parce que c’est vrai, que les psychologues sociaux étasuniens sont, pris dans leur ensemble, plus trapus que les psychologues sociaux français. Il y a à cet état de fait des raisons diverses. Ils bénéficient d’une tradition plus assise et, surtout, d’une bien meilleure formation universitaire de chercheurs, notamment durant les années de leur Ph-D. Les institutions étasuniennes de recherche, moins paternalistes que les nôtres (je veux dire : moins centrées sur les relations maître – élèves, sur l’obéissance au maître qui se doit d’être protecteur, et même à ses théories), sont aussi terriblement plus exigeantes. Elles encadrent bien davantage les jeunes chercheurs. Stimulés par des récompenses diverses mais appréciées, ils sont plus rompus à la communication scientifique orale et écrite, à la confrontation et à l’évaluation par expertises. Ils attaquent leur carrière, le plus souvent à leur propre compte, autrement mieux armés que nos post-docs. Aussi, les principales revues scientifiques étasuniennes (revues éditées et financées par des sociétés savantes étasuniennes et de direction très majoritairement étasunienne) sont-elles peut-être de haut niveau, mais elle sont à coup sûr d’un très grand sérieux. Tout cela n’est pas contestable. Les psychologues sociaux français qui chignent lorsqu’ils sont confrontés à la domination étasunienne doivent en premier lieu se demander : sommes-nous, collectivement, aussi sérieux, voire aussi forts ? Et faisons-nous ce qu’il faut pour l’être  ? Ils répondront bien souvent, s’ils sont honnêtes, par la négative à ces deux questions et devront envisager quelque réforme de nos formations et modes de fonctionnement non potentiellement reproductrice.

Par ailleurs lorsqu’ils avancent (avec quelque outrecuidance) que la psychologie sociale est une « affaire américaine » — ce qui est affirmé dès les premières pages de la dernière livraison du fameux Handbook of Social Psychology —, les chercheurs étasuniens ne manquent pas d’arguments. S’ils oublient, ce faisant, que des travaux pionniers ont été effectués en Europe, et même en France (par Ringelmann en 1884, par Binet en 1905 — si bien plagié par Asch en 1952 !), ils prennent simplement acte du fait que les Etats-Unis ont su entretenir, dès les débuts du XX° siècle, un important courant de recherches et de théories psycho-sociales. Leur gouvernement ou leurs administrations ont su faire appel aux psychologues sociaux (Allport, Lewin, Hovland…) pour qu’ils les aident à traiter de problèmes urgents quand nos propres gouvernants et hauts fonctionnaires ne connaissaient même pas l’existence de disciplines expérimentales dans l’étude de l’Homme et faisaient appel, au mieux, à des philosophes ou des psychanalystes (récemment encore pour une réflexion sur l’impact de la télévision sur la délinquance des mineurs. Pourquoi d’ailleurs des seuls mineurs ?). C’est durant les années 50 que l’Université et la Recherche françaises ont découvert la psychologie sociale, alors qu’elle était en vitesse de croisière aux Etats-Unis où elle avait déjà déployé des recherches et des courants qu’on aimerait considérer aujourd’hui encore comme classiques (et qui restent même, à mes yeux, toujours passionnants). Les chercheurs français qui prenaient alors acte de cette découverte (Jean Maisonneuve, Claude Flament, Germaine de Montmollin…) ne pouvaient guère que s’inspirer de la recherche étasunienne et je leur suis personnellement reconnaissant de l’avoir fait. Ma formation initiale en psychologie sociale auprès de Claude Flament et de Jean Maisonneuve fut toujours un élément structurant de ma vie professionnelle.

Une nouvelle fonction, inacceptable, de l’évaluation par les pairs : la conformité de l’appartenance.

Il fallait rappeler cela. Mais la situation, en dépit de la normativité dans nos milieux d’une certaine morosité, a considérablement évolué. Depuis les années 50, la recherche française en psychologie sociale s’est considérablement développée. Nous le devons pour beaucoup au rôle de phare qu’a joué l’immense figure de Serge Moscovici, même si de nombreux chercheurs français ne se revendiquent pas aujourd’hui de la pensée moscovicienne. La psychologie sociale est enseignée en France dans la plupart des universités ; elle donne lieu à la soutenance de nombreuses thèses ; elle fait l’objet de colloques et de congrès, dispose de revues et de séries de langue française, passionne des étudiants et même, lorsqu’on condescend à la lui présenter, le public. La recherche française en psychologie sociale scientifique est donc, au moins, proche de la maturité. Or, négligeant cette réalité, dans les faits sinon dans les mots, nos édiles voudraient voir aujourd’hui nos psychologues sociaux aligner leur pas sur ceux de nos collègues étasuniens, croyant les voir ainsi s’insérer dans ce qu’ils tiennent, à tort, je répète : à tort, pour la science internationale. Nous devrions ainsi non seulement travailler avec eux, ce qui peut rester indispensable, mais surtout, ce qui n’a aucune justification de droit, ne travailler que sur les objets qui les intéressent, nous référer à leurs seules théories ou à leurs variantes paradigmatiques, publier dans leurs revues (frauduleusement dites « internationales »), utiliser leurs normes d’écriture et de publication, adopter leurs tics éthiques etc. Bref nous devrions nous soumettre à l’évaluation des chercheurs étasuniens (je ne le répèterai plus : ou de ceux qu’ils ont assimilés) en tant que seuls pairs compétents. Cette exigence n’est pas fantasmatique : elle est une implication directe de l’évaluation administrative des chercheurs et des équipes par l’impact factor. Cette mesure numérique, de fait sinon de droit, nos collègues étasuniens ayant pris l’habitude de ne lire que l’anglais et, même en anglais, seulement ce qui leur est familier[Ce que font à leur tour, ici ou là, la plupart des affiliés qu’ils ont cooptés. À moins que ceux-ci aient pris cette habitude de faux-jeton de ne citer des collègues non américains que lorsqu’ils publient en Dolmatie. Mais il est vrai aussi à leur décharge que des directeurs de revues étasuniennes exigent des auteurs, quelquefois explicitement, qu’ils limitent les références en langue étrangère et qu’ils renoncent à certains concepts, non disponibles dans la littérature étasunienne, pour en adopter d’autres plus ou moins adéquats. C’est bien là la preuve de leur positionnement non internationaliste.]], s’avère se comporter comme une simple mesure de l’insertion dans la littérature étasunienne et, au moins pour ce qui nous concerne, dans la culture étasunienne (revoir note 10).

Nous aurions tort d’accepter cette injonction. Non parce que nous détestons nos collègues étasuniens. Non parce qu’il est urgent de protéger nos chapelles ou, tout simplement, une certaine nonchalance dans notre activité professionnelle de chercheurs, mais pour deux raisons de fond. D’abord, parce que cette injonction ne peut produire qu’une régression dans le déploiement de la psychologie sociale en France au profit d’une « élite » restreinte et terriblement monochrome ; ensuite, et même surtout, parce qu’elle est, du strict point de vue de la pratique scientifique, absolument inacceptable. Et elle l’est d’autant plus que les sciences humaines et sociales sont, plus que d’autres moins saturées d’idéologie, sujettes aux passions sociales et culturelles. En effet, une nouvelle fonction viendraient alors se surimposer aux trois fonctions fondamentales de l’évaluation par les pairs que j’ai rappelées ci-dessus (scientificité des objets, normativité des raisonnements, réalité de l’apport). Posons cette quatrième fonction sous la forme d’une question à laquelle devront répondre nécessairement quoique implicitement les experts : 4. cette proposition est-elle conforme à la pensée collective, aux intérêts et aux pratiques d’un groupement particulier et culturellement localisé de chercheurs (conformité de l’appartenance)  ? Ce n’est plus là, j’espère qu’on en est convaincu, une exigence scientifique.

Modes et normes.

Qu’il y ait des objets et des raisonnements qui doivent s’imposer aux chercheurs, cela ne fait aucun doute et est admis, je crois, par tous les collègues effectivement engagés dans le processus de recherche. Qu’il faille évaluer la recherche, les équipes et les chercheurs, cela commence à se reconnaître bien qu’il ne faille surtout pas assimiler cette évaluation administrative à l’évaluation (des connaissances nouvelles) par les pairs. Mais cette nécessité ne devrait pas conduire à l’imposition d’un corpus particulier qui définirait l’excellence (les musts  !) et qui sera certainement aussi désuet dans quelques décennies que l’est aujourd’hui le corpus de la psychologie sociale étasunienne des années 50 [11]. Nous ne pouvons donc considérer cette injonction comme un stimulant raisonnable de la recherche française en psychologie sociale (ce qui ne signifie nullement que celle-ci n’ait pas besoin de stimulants ! Je ne défends ici aucunement l’indolence).

Par son caractère international, l’évaluation par les pairs est supposée garantir l’activité scientifique contre les passions (personnelles, qui se remarquent facilement, mais aussi et surtout sociales, qui se remarquent plus difficilement), contre les savoirs particularistes d’usage, contre les présupposés culturels et normatifs si actifs dans les sciences psychologiques et sociales. Cette garantie vaut tant pour ce qui est du choix des objets que pour ce qui est de la mise en œuvre de processus intellectuels rationnels dans la production de connaissances. Elle doit aussi relativiser les effets possibles de modes locales et de stigmatisations normées dans les appartenances, modes et stigmatisations qui sont injustifiées par les seuls acquis de la science mais qui relèvent de courants culturels ou de méta-théories dans le vent idéologique. Son internationalisme doit prévenir la recherche contre tout risque pervers de particularisme, voire d’identitarisme rampant. Les psychologues sociaux étasuniens sont forts, très forts même, incontestablement. Mais ils ne m’en voudraient pas s’ils lisaient le Français et me voyaient écrire qu’ils ne sont aucunement les garants d’une prototypicalité de la raison humaine, comme doit l’être, dans la tradition occidentale, la communauté internationale des pairs. Pas plus que la nôtre, la culture étasunienne ne peut prétendre, malgré ses incitations à la performance et ses revendications d’excellence, au statut de seule culture typiquement et raisonnablement humaine. Les chercheurs étasuniens ne sont donc, collectivement, prototypiques que des Étasuniens et, je dirai même, que des étasuniens insérés dans une culture dominante (ou une pensée sociale normative parce que dominante) et travaillant dans des structures organisationnelles exigeantes et très compétitives.

Cette culture d’une part, ces organisations compétitives d’autre part peuvent avoir des impacts divers mais synergiques sur le corpus de la psychologie sociale, dès lors qu’on limite celle-ci à ce qui se fait aux États-Unis ou à ce qui, ailleurs, relève d’une reprise imitative de ce qui se fait aux États-Unis. Je ne prendrai ici que quelques exemples particulièrement saillants pour un esprit délibérément non connivent. Chacun de ces exemples donne à voir quelques possibilités de travail psychosocial non inféodé au corpus étasunien (travail qui devra être publié dans d’autres revues que les revues étasuniennes [12] Sauf à accepter, comme ont dû le faire plusieurs de mes collègues, de devoir faire moult révisions de pure acculturation, de devoir par exemple poser et reposer théoriquement des concepts pourtant déjà posés, et depuis des années (y compris en anglais), de devoir faire une ou deux expérimentations additionnelles dont l’utilité n’est que persuasive (et non démonstrative), et ainsi attendre quatre ans pour que soit, malgré tout, accepté un article dont l’auteur sera, évidemment, très fier ! Mais nos évaluateurs accepteront-ils de compter cet article pour 2 ou 3 dans leurs statistiques ? Sauront-ils tenir compte des difficultés spécifiques à sa problématique qu’un chercheur a rencontrées lorsqu’il réussit à publier un article non connivent ? Je crains, pour adopter le langage d’une célèbre théorie américaine, la théorie de l’action raisonnée, que leur attitude ne les prédispose guère à faire de la sorte, qu’ils n’en aient pas la motivation et qu’ils ne perçoivent aucune pression normative à l’endroit de l’émission d’un tel comportement.]]). D’autres chercheurs non connivents, il y en a encore quelques-uns dans la psychologie sociale française, évoqueraient sans doute d’autres exemples que ceux qui vont suivre.

Le facteur d’impact étasunien

La culture étasunienne.

La culture dominante étasunienne – comme le fait nécessairement toute culture - équipe les chercheurs de quelques présupposés sur l’Homme et sur la Société qui ont pour eux valeur de vérités premières, de dogmes actifs dans le processus de recherche, de dogmes que d’autres pourtant, devraient avoir le droit absolu de ne pas partager, et même de contester par seul souci de raison. Ainsi, pour rester dans la psychologie sociale, il est devenu abominablement classique de dire (de solides chercheurs étasuniens comme Zajonc le disent d’ailleurs eux-mêmes volontiers) que leurs présupposés sur l’Homme et sur la Société les conduisent à promouvoir (et à n’accepter qu’) une psychologie sociale psychologique par opposition à ce qu’on pourrait concevoir comme une psychologie sociale plus sociologique. Cet échec de l’articulation psychosociologique (Doise, 1982) tient probablement à trois dogmes.

- Le premier donne à voir la société (évidemment leur société) comme ne fonctionnant qu’au seul service des motivations humaines [13].

- Le second de ces dogmes, typiquement américain (mais aussi typiquement individualiste : à ma connaissance, l’individualisme n’est pas encore une psychologie scientifique) veut que ce qui se passe au niveau individuel soit en quelque sorte plus authentique, plus véridique même que ce qui se passe au niveau d’un collectif social ou que ce qui doit être référé à un collectif social [14].

- Le troisième dogme n’est pas typiquement américain, mais il trouve aux Etats-Unis l’atmosphère idéologique la plus propice : il consiste à croire que la façon dont on pense dans nos démocraties (« libres ») est la seule meilleure façon de penser et que les autres relèvent de limites ou de handicaps politiques ou culturels [15]. On fera donc du sens commun étasunien un modèle de performance cognitive.

Trois dogmes culturels sans lesquels la psychologie sociale étasunienne ne serait pas ce qu’elle est et les hypothèses ne seraient pas ce qu’elles sont.

La compétition.

Quant aux structures organisationnelles très compétitives dans lesquelles les chercheurs étasuniens sont incités à produire, voire à sur-produire, elles peuvent avoir, précisément, parce que compétitives, au moins deux types d’effets.

D’abord, elles rendent ces chercheurs peut-être plus que d’autres particulièrement attentifs à tout ce qui peut faciliter la publication et à tout ce qui peut l’entraver. Elles les rendent ainsi sensibles aux modes et aux stigmatisations de circonstances, épistémologiquement arbitraires mais socialement utiles, donc nécessaires, ce qui va brutalement à revers de cette valeur pourtant essentielle qui est le caractère cumulatif des connaissances. Elles les dirigent ainsi vers des modes auxquelles il faut bien sacrifier pour être dans le coup (ne serait-ce que dans les coups qu’autorise une éthique des plus superficielles), les conduisant ainsi à abandonner d’immenses et lumineux pans de leur propre travail antérieur [16]. Combien de chantiers ont été abandonnés sans qu’ils aient donné tout ce qu’ils pouvaient donner et sans avoir été sérieusement (je veux dire théoriquement) critiqués (autrement que par la stigmatisation de leur côté « vieillot » : Quoi, vous vous intéressez encore à çà ? Mais çà n’intéresse plus personne aux États-Unis !). Dans le même esprit, il est aussi évident que leur insertion dans des structures compétitives dirige le choix qu’ils opèrent des objets d’étude vers des thématiques qui leur permettent de faire vite ce qu’ils savent très bien faire mais qui les handicapent dramatiquement face à des objets impliquant d’autres modes de penser et de travail que ceux auxquels ils sont habitués [17].

Ensuite, travailler dans des structures exigeantes et compétitives ne peut qu’inciter les chercheurs à éviter les chemins coûteux débouchant sur la performance sociale quand des chemins moins dispendieux sont disponibles. Rapport coût/bénéfice oblige ! Pour ne prendre qu’un exemple, pourquoi lire la littérature étrangère, allemande, russe, japonaise, française... quand il est possible d’atteindre à la considération institutionnelle (et aux salaires et autres renforcements sociaux que vaut cette considération) en ne lisant de façon sélective que quelques revues étasuniennes tenues pour typiques de leur propre excellence (puisqu’ils y publient) et dont les citations amélioreront l’impact factor ? Cette tendance a évidemment des incidences dans le travail d’expertise. Elle peut ainsi amener les pairs étasuniens, même lorsqu’ils acceptent d’expertiser et devraient donc représenter la communauté internationale des pairs, à négliger d’immenses pans de la recherche actuelle qu’ils ne connaissent tout simplement pas ; plus grave parce que quasiment anti-scientifique : elle peut les conduire à souhaiter voir disparaître d’un article les concepts n’ayant de références que dans d’autres revues que celles qu’ils ont l’habitude de lire (même si ces concepts sont indispensables à la génération des hypothèses ou des conjectures qu’ils trouvent par ailleurs intéressantes ou comme ils disent volontiers « stimulantes »), à être terriblement plus exigeants à l’endroit d’une théorie qu’ils jugent exotique qu’à l’égard de théories qui empruntent aux schémas disponibles dans leur littérature [18], à être bien plus exigeants à l’endroit de tout ce qui pourrait ouvrir un chemin inconnu par lequel ils risqueraient de devoir eux-mêmes passer – et en particulier à toute production allant à revers des vérités que leur impose leur culture et qui constituent l’axiomatique de base obligée de leur corpus... Il va de soi que ces parti-pris ont un puissant effet modélisant sur les postulants à la reconnaissance, non de la communauté internationale des pairs qui n’est pas consultée, mais de celle des collègues étasuniens [19].

Il ne s’agit-là que de quelques exemples et non d’une analyse exhaustive qui mériterait bien, d’ailleurs, d’être entreprise et même publiée dans une revue de psychologie interculturelle internationale. Dans ces conditions, si l’on peut apprécier certains travaux des psychologues sociaux américains, si l’on peut même vouloir travailler avec eux et, pourquoi pas ?, sur certains domaines comme eux, cela reste malgré tout une perversion de la pensée épistémologique, de cette pensée épistémologique qui fut à l’œuvre dans la tradition scientifique occidentale, que de prétendre que les psychologues sociaux étasuniens et leurs affiliés peuvent avoir le statut de « communauté internationale des chercheurs » que présuppose le dispositif d’évaluation par les pairs. Et tout dispositif d’évaluation administrative de la recherche (et, évidemment, des chercheurs) qui repose de fait sur ce présupposé nous abandonne à cette perversion [20]. Elle n’est peut-être pas gênante en biochimie, encore que je n’en sache strictement rien. Elle peut devenir dramatique dans les disciplines qui restent idéologiquement et culturellement saturées [21].

Que faire ?

Il appartiendrait pourtant aux administrateurs de la recherche française, dans ces disciplines, pour peu que leur réflexion les porte au-delà de l’acceptation commode d’une pure domination dont les bases ne sont pas scientifiques et de la sollicitation numérisée de pratiques purement psittacistes, sinon d’aller à contre-courant d’un mouvement déjà bien lancé (et qui peut, à juste titre, satisfaire quelques chercheurs qui aiment la Californie ou New York), au moins d’y mettre de solides garde-fous permettant de réelles alternatives pour d’autres chercheurs, pour d’autres voies de recherche, et des alternatives réellement valorisantes au plan institutionnel. Car l’inflation de ce mouvement peut nous laisser craindre le pire, à savoir l’asphyxie de toute recherche non inféodée à la recherche étasunienne, à ses musts méthodologiques, à ses attendus métathéoriques, à ses paradigmes et concepts privilégiés et, pilotant tout cela, à ses présupposés culturels.

Dégâts collatéraux

Déjà, des directeurs de laboratoires français, poussés par le vent qui nous apporte l’impact factor, stigmatisent les revues françaises « qui n’apportent aucun point » et poussent leurs collègues à les négliger. Donc, le plus souvent, à adopter des problématiques de recherche étasuniennement acceptables. Pire et profondément scandaleux : certains collègues dolmates peuvent accepter de travailler pour une revue dolmate (après tout, c’est toujours un item dans leur CV) et n’attacher à leur fonction qu’une importance des plus relatives et, donc, mal l’exercer – voire ne pas l’exercer du tout. On peut craindre que d’ici quelques années, nos revues, même lorsqu’elles publient en langue anglaise, ne soient plus fréquentées que par quelques jeunes chercheurs peu ambitieux en espérance de qualification, ou par des chercheurs dont les articles auront été refusés par les revues pointées. Alors, la pure croyance en leur médiocrité aura produit une authentique réalité. Les sociologues et psychologues sociaux connaissent bien ce processus de validation sociale des erreurs de jugement. Déjà, nos colloques et congrès ne sont plus fréquentés par les seniors qui réservent l’usage de leurs crédits à d’autres manifestations considérées comme plus huppées. Le cas de la France n’est évidemment pas isolé. Certainement plus grave encore : les revues et manifestations réellement internationales (à volonté délibérément internationale, ou publiées, ou organisées par des sociétés internationales) sont suspectées de la même dévaleur. Le Congrès International de Psychologie n’a plus guère d’intérêt que touristique. Pékin était un excellent choix avant le drame des volailles impures. Ce dernier point est le signe patent d’un renoncement de fait au principe de l’évaluation par la communauté internationale des pairs, donc à un principe fondateur de la tradition scientifique occidentale.

Tout cela ne serait finalement pas très grave si nous avions quelques raisons pour attribuer aux chercheurs étasuniens le statut de garant de la science qui incombe à la communauté internationale des chercheurs dans ladite tradition et si nous pouvions assimiler, sur d’autres bases que celle des rapports de forces, ce qui se fait aux États-Unis en psychologie sociale au concept même de cette discipline. Or, nous avons vu que, pour ce qui est de la psychologie sociale en tout cas, nous ne disposons pas de ces raisons. La psychologie sociale étasunienne est un composé subtil et même fascinant de science et de culture, une culture qu’on peut certes aimer, mais qu’on ne peut tenir pour prototypique de l’excellence humaine, ni même pour prototypique de l’Homme. On peut même ne pas l’aimer. Nous sommes donc bien confrontés à un effet de pesanteur géopolitique, traditionnellement dit : impérialisme [22], et au risque toujours pendant de son corrélat : la collaboration de supposées élites.

Deux axes d’action politique

Plutôt donc que d’inciter les chercheurs français ambitieux (ou aimant leur travail) à s’insérer benoîtement dans la communauté culturelle étasunienne, nos administrateurs–évaluateurs auraient, me semble-t-il, mieux à faire en adoptant un focus opérationnel impliquant deux types de visées politiques.

Tout faire pour que nos chercheurs actifs, considérés comme un collectif, soient d’abord aussi compétents et ensuite aussi reconnus chez nous dans leurs compétences que nos collègues et amis étasuniens. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Les péchés originels de nos études de psychologie constituent un handicap majeur à cette reconnaissance et à la formation des chercheurs (voir Beauvois, 2001), handicap malheureusement dorloté par nombre de collègues qui y trouvent quelque narcissique satisfaction. Les savoirs dispensés dans nos universités ne sont guère cumulatifs et sont trop abandonnés aux lubies, notre système doctoral est trop paternaliste, nous confondons surface théorique et surface institutionnelle... On sait à quel point les réformes sont chez nous autant d’occasions de reproduction. On sait tout cela [23]. Et (n’hésitons pas à le dire) c’est d’assez bas niveau politique d’attendre que de l’incurie de nos formations, toujours reformées et toujours les mêmes, sorte, grâce à deux ou trois pôles d’excellence, une petite élite américanisée, les autres (tous les autres, même ceux qui s’investissaient avec compétence dans le processus de recherche) pouvant ou se laisser aller à la nonchalance ou faire davantage de cours en amphi (qui leur permettront au demeurant de raconter ce qu’ils voudront à leurs étudiants). Nos administrateurs–évaluateurs devraient par ailleurs intervenir là où ils le peuvent et comme ils le peuvent pour que soient mieux reconnues en France, par les décideurs, les journalistes, les hommes politiques… les compétences scientifiques dans les domaines psychologiques et sociaux, comme ce pourrait être le cas, par exemple, lorsque nos gouvernants engagent une réflexion sur tel ou tel champ de ces domaines et sollicitent des actions (sur l’audiovisuel, sur la délinquance, sur la prévention, sur la justice, sur l’échec scolaire…) Ils devraient aussi savoir défendre le concept d’actions incitatives et d’appels d’offres, même sur des objectifs d’application, sollicitant davantage la pratique scientifique sur des objets scientifiques permettant à plusieurs équipes françaises de soumissionner. Tout se passe aujourd’hui un peu comme si nos gouvernants et les « princes de la pensée et de la parole » (expression empruntée à Louis Blanc) n’aimaient pas les sciences sociales et psychologiques. Sans doute préfèrent-ils la blabologie dans laquelle ils peuvent s’insérer et poser leurs questions, ce qu’ils s’interdiraient de faire, par crainte du ridicule, dans d’autres champs disciplinaires.

Tout faire pour inciter les chercheurs de disciplines sensibles comme la nôtre à internationaliser réellement leur recherche et leurs coopérations (plutôt que d’abandonner le champ international non anglo-saxon aux problématiques molles ou même non scientifiques). Veiller à ce que soient renforcés l’excellence et le caractère réellement international de l’évaluation par les pairs des productions de la recherche française (y compris l’évaluation des rapports et des propositions de recherches commanditées [24]) ; valoriser les publications dans des revues réellement internationales (dont le panel des directeurs associés est représentatif de toutes les tendances de la recherche scientifique internationale, que ces tendances soient russes, japonaises, indiennes, brésiliennes, françaises et même, surtout pas d’ostracisme, américaines…), la participation aux colloques et congrès réellement internationaux (impliquant donc une véritable évaluation internationale des propositions et le rejet des propositions de faible niveau), voire encourager sinon susciter la création de telles revues et l’organisation de telles manifestations ; rendre institutionnellement valorisant le travail d’expertise dans toutes les revues ; rendre institutionnellement valorisantes les publications d’un chercheur dans d’autres langues que le français et l’anglais ; inciter à la divulgation dans nos formations doctorales de théories scientifiques (évaluées) autres que locales ou américaines... etc. Tout cela est parfaitement possible dès lors qu’on se dégage de l’équivalence entre « américain » et « de haut niveau ».

On le voit, contester l’impact factor comme seul outil d’évaluation ne revient aucunement à revendiquer le droit à l’indolence, au particularisme et, disons-le, à la nonchalance quand ce n’est pas à l’incompétence.

Liberalism as destiny [25]

Les sociétés sont des systèmes dit-on souvent pour faire d’une ignorance assez crasse une profonde affirmation quasi (mais seulement quasi) scientifique. Acceptons cette idée qui, pour être stéréotypique et foutrement superficielle, n’en est pas moins quelquefois utile. La société étasunienne est donc un système. Un système fait de sous-systèmes, avec boucles de rétro-action, doté de frontières plus ou moins floues mais aussi d’interactions entre les sous-systèmes, interactions évidemment finalisées par les objectifs du système etc. L’un des objectifs du système étasunien (je ne dis pas de la population étasunienne et de nos amis chercheurs) est, je suppose que ce n’est plus à démontrer, l’imposition au monde de ses intérêts sous couvert de grandes et nobles valeurs affichées comme universelles. On peut penser, et penser systémiquement, que les sous-systèmes, à travers moult rétro-actions et fort élégantes boucles, concourent un tant soit peu aux objectifs du système. C’est vrai du sous-système militaire et propagandiste, on s’en doute, comme c’est vrai des sous-systèmes « mouvements religieux » et « consommation populaire (y compris culturelle) », entre autres.

On peut rêver en pensant que le sous-système « recherche en sciences humaines et sociales » est surprotégé et fortement encapsulé, un véritable kyste contre-performant dans le système étasunien. Notre allégeance à ce sous-système ne relèverait alors que d’une erreur épistémologique ou d’un effet de mode qui n’aurait d’incidences que dans le champ de la pratique scientifique et de son évaluation. Il pourrait à terme nous faire sombrer dans le ridicule, qui fort heureusement ne tue pas souvent.

Mais il est au moins probable que ce ne soit pas le cas. Le sous-système « recherche en sciences humaines et sociales » doit bel et bien concourir à l’atteinte des objectifs du système, et ceci d’autant plus qu’il est, je m’y suis arrêté, culturellement saturé. Notre allégeance à cette recherche ferait alors de nos chercheurs de gentils petits soldats dans ce qui s’annonce être la grande guerre impérialiste de ce début de siècle et qui a pris le relais de la guerre froide. Alors, il ne serait pas idéologiquement innocent d’éviter « subjects » pour préferer « participants », d’éviter « people » pour préférer « individuals » (ce qui, au demeurant, va à revers des connotations françaises), d’accepter « compétence » aux lieu et place « d’utilité sociale », « groupe » plutôt que « collectif social », « culture » plutôt qu’ « idéologie »... Il ne serait pas innocent non plus, et peut-être surtout, de reproduire avec variantes locales des « théories » qui ne sont quelquefois que des paraphrases savantes de tel ou tel trait de l’individualisme doxologique (besoin d’autodétermination, besoin d’unicité...) ; ou qui ne sont que la reprise académique de normes sociales et libérales de jugement (ce qui donne un tour si « libéral » à de nombreuses formulations avancées comme « scientifiques » : pensez à la motivation intrinsèque, à l’auto efficacité, à l’identité personnelle…) Inciter les chercheurs à participer à cette guerre, certes à leur niveau de collaboration à ce point dérisoire qu’on peut encore espérer qu’ils y soient inefficaces, pourrait aller contre leurs intérêts moraux.

Nos administrateurs-évaluateurs devraient aussi penser à cet effet pervers du si pratique impact factor lorsqu’il s’agit d’évaluer nos collègues et nos disciplines. Les invasions militaires, télévisuelles et mercantiles, l’exportation concomitante des grandes délinquances et de l’obésité, ne sont qu’un aspect dramatiquement spectaculaire de cette guerre qui en présente, avec l’art et la science, de moins dramatiques, de moins spectaculaires mais peut-être de tout aussi concomitants. Leur efficacité géopolitique, et l’éventuelle compromission qu’on aura exigée de nos chercheurs se jugeront dans le long terme — si nous sommes toujours en mesure de juger.

Auto-insatisfaction

Nous fûmes quelques psychologues sociaux de ma génération, qui, ayant débuté leur parcours en croyant dur comme fer en la possibilité d’une psychologie sociale réellement internationale parce que scientifique, en sont venus à plus de réalisme, sinon à plus de scepticisme [26]. Nous aurions pu alors, tout simplement, rabattre notre caquet (pour ma part retourner ma casquette bachelardienne), et choisir entre la flânerie douce ou la voie balisée de l’Amérique. Marqués par l’exemple unique de Serge Moscivici, nous avons voulu nous donner une visée plus ambitieuse (et, naïfs que nous étions, la faire partager), consistant à produire une psychologie sociale qui respecte celle venue d’outre-Atlantique sans pour autant lui être inféodée [27]. Notre appel, en 1985, aux tables-rondes « cognitions et conduites sociales » relevait sans doute quelque peu de cette ambition. Il n’était pas question de faire une psychologie sociale française, ni même latine ou européenne, mais de dégager notre discipline de quelques dogmes idéologiquement suspects que se devait d’éviter une science psycho-sociale. Notamment, en 1985, de ce dogme que nous jugions et que je juge toujours comme une aberration scientifique à très forte utilité sociale : ce que font les gens (leurs conduites dans leur existence sociale) est bien moins intéressant à étudier que ce qu’ils pensent, fantasment ou supputent. Certes, pour n’évoquer ici que mes bons amis, les dogmes qui irritaient Rodolphe n’étaient pas toujours ceux qui irritaient Jean-Marc, ou Piero, ou Jean-Claude, ou Jean-Pierre, ni ceux qui m’irritaient personnellement. La suite montrera amplement nos différences. Ce qui m’agaçait le plus, personnellement, dans la psychologie sociale étasunienne, c’était cette insensibilité, voire cette répulsion, à l’endroit de la prescriptivité du fonctionnement social (et notamment sa prescriptivité sur nos pensées), la si pratique réduction du social à l’autre, et cette idée assez bucolique que tout ce qui peut être théoriquement intéressant dans la vie sociale ne peut venir que des gens (excusez-moi : des individus), de leur cervelle ou de leurs tripes. Ainsi se condamnait-elle à ne pouvoir traiter (ou à ne pouvoir traiter qu’aux marges) ce qui m’a toujours semblé être l’un des objets les plus cruciaux de notre discipline : la valeur sociale des choses et surtout des gens (Beauvois, 1976 ; Pansu et Beauvois, 2004). Ne disait-t-on pas dans les années 50 que l’homme est un animal évaluateur ? Mais c’étaient, précisément,dans les années 50.

Tout ceci n’a peut-être plus tellement d’importance aujourd’hui. Nous avons, je le crains, chacun en adoptant des voies différentes, échoué dans notre désir de mettre en chantier et de promouvoir, entre la flânerie et la seule voie de l’Amérique, cette troisième voie de travail scientifique non inféodé. Peut-être avons-nous trop tenu, chacun à sa manière, à être le primus inter pares et avons-nous manqué à nous appuyer sur le travail des autres pour créer de la consistance dans la perception du champ de la recherche en langue française par nos jeunes chercheurs. Ceux-ci n’ont bien souvent eu à se mettre sous la dent que le travail de leur maître et celui des américains. Seule l’étude des représentations sociales a pu donner quelques espérances. Je ne l’aimais guère, c’est connu, puis je me suis pris à, au moins, la respecter. J’ignore ce qu’il en adviendra. On peut craindre que bientôt, les ambitieux, jeunes ou moins jeunes, ne puissent adopter que la voie de l’Amérique pour ne penser qu’à faire briller un impact factor qui, de toutes façons, pour la plupart d’entre eux, restera dérisoire et ne les valorisera que dans leur rue. Les autres flâneront, ou par répulsion à l’endroit de ce qu’on leur impose, ou par facilité, ou par goût.

Ils auront été poussés à cette flânerie par des évaluations non scientifiques, à très courte vue épistémologique mais à très forte inféodation idéologique. Je ne suis plus dans le coup et je m’en réjouis. Je ne serais d’ailleurs pas allé bien loin : mon impact factor est assez ridicule.

Beauvois, J.-L. (1976). Problématique des conduites sociales d’évaluation. Connexions, 19, 7-30

Beauvois, J.-L. (1982). Théories implicites de la personnalité, évaluation et reproduction idéologique. L’année Psychologique, 82, 513-536

Beauvois, J.-L. (1984). La psychologie quotidienne. Paris, Presses Universitaires de France.

Beauvois ; J.-L. (2001). Pour l’avenir des disciplines psychologiques. Cahiers Internationaux de Psychologie Sociale, 51-52, 109-125

Beauvois, J.-L., Ghiglione, R. (1981). L’homme et son langage. Attitudes et enjeux sociaux. Paris, Presses Universitaires de France.

Beauvois, J.-L., Ghiglione, R., Joule, R.V. (1976). Quelques limites des réinterprétations commodes des effets de dissonance. Bulletin de Psychologie, 29, 758-765

Beauvois, J.-L., R.-V. Joule (1981). Soumission et Idéologies. Psychosociologie de la rationalisation. Paris, Presses Universitaires de France.

Beauvois, J.-L., R.-V. Joule, Monteil, J.-M. (1987). Introduction. Dans Perspectives cognitives et conduites sociales, 1. C ousset (Fribourg), DelVal.

Doise, W. (1982) L’explication en psychologie sociale. Paris, Presses Universitaires de France.

Dubois, N., Beauvois, J.-L. (2004, sous presse). Normativeness and individualism. European Journal of Experimental Social Psychology.

Ghiglione, R., Beauvois, J.-L. (1972). Performance individuelle et performance de groupe dans des tâches de résolution de problème. L’Année Psychologique, 72, 519-545

Lewin, K. (1959). Le conflit entre les modes de penser aristotélicien et galiléen. Dans Psychologie dynamique, Paris, Presses Universitaires de France. Pansu, P., Beauvois, J.-L. (2004). Juger de la valeur sociale des personnes : les pratiques sociales d’évaluation. Dans P. Pansu & C. Louche (Eds.), La psychologie appliquée à l’analyse de problèmes sociaux. Paris, Presses Universitaires de France.

Notes

[1] Il me plait de rendre ici hommage à Paul Fraisse pour avoir accepté, contre l’avis des experts, de publier après l’article proprement dit notre annexe épistémologique qui pouvait paraître alors inutilement provocante

[2] Autant le dire : ces événements ne sont pas des refus d’articles. J’ai très vite tout simplement renoncé à publier ce qui me paraissait mes meilleurs textes dans des revues américaines (je ne dis pas « internationales »). Il m’est même arrivé de ne pas retourner un article quasiment accepté ou de retirer in extremis mon nom d’un article accepté dans ces revues. En effet, si j’ai toujours souhaité et même sollicité la critique scientifique des pairs, je me suis aussi refusé de satisfaire les simples injonctions normatives de l’intelligenzia étasunienne (par exemple lorsqu’elle nous intime l’ordre d’écrire « participants » aux lieu et place de « sujets », ce qui, en français, est une aberration stylistique et connotative et, en toute langue, une façon de prendre les gens pour des imbéciles : « les participants avaient été amenés à croire qu’ils passeraient deux expérimentations et non une seule... » ; paradigme des expérimentations supposées disjointes).

[3] Je l’ai dit, j’étais bachelardien (et même, nul n’est parfait, quelque peu Althusserien). Ne l’aurais-je point été, peut-être alors, n’aurais-je pas cru indispensable de revenir sur mes convictions initiales purement scientistes. De très bons amis non bachelardiens et résolument continuïstes, comme Jacques-Philippe Leyens, n’ont pas toujours compris les bases de ce revirement qu’ils ont quelquefois attribué à un anti-américanisme suspect.

[4] C’est la raison pour laquelle on pourra quelquefois les trouver peu approfondies. J’ai tenu à me situer à un niveau permettant d’avancer des propositions de bases acceptables par tout collègue (je veux dire par tout collègue ayant évidemment pris un jour ou l’autre le temps de réflexions et de lectures épistémologiques qui me semble toujours nécessaire).

[5] Bien que le terme « descriptif » appelle des connotations quelquefois péjoratives (votre travail n’est que descriptif...), son usage fréquent dans l’épistémologie pour dénoter les sciences traditionnelles tient au fait que la tradition scientifique se donne pour but de montrer comment les choses se passent et non d’avancer des idées sur les raisons pour lesquelles elles se passent ainsi (voir Lewin, 1959 et sa discussion du « comment ? » et du « pourquoi ? »

[6] Ce texte a pour référence principale la psychologie sociale expérimentale et, plus généralement, les sciences psychologiques et sociales. Si ses attendus épistémologiques sont de droit pour toute science descriptive, les conséquences analysées des pratiques administratives actuelles sont en outre de fait pour la psychologie sociale et ne sont pas nécessairement imputées à toutes les disciplines scientifiques.

[7] Je crois que ces passions non épistémiques apparaîtraient à tout enseignant auquel un doctorant viendrait proposer de montrer dans sa thèse que les « salariés » ont besoin de « conscience professionnelle » pour « se réaliser » dans leur « désir de travailler ». Il demanderait à cet étudiant de formuler son sujet en termes moins idéologiques et même moins « patronaux ». Pourquoi en serait-il autrement si un doctorant proposait de montrer que les « enfants » ont besoin « d’autonomie » pour mieux « se réaliser » dans leur « désir d’acquisition ? » Le sentiment qu’on peut avoir du caractère quelque peu compromis de la première formulation tient à la longue histoire des conflits professionnels dans notre Occident. Cette longue histoire n’a hélas pas d’équivalent pour ce qui est des rapports enfants-adultes. Le second énoncé peut ainsi fallacieusement paraître plus scientifique.

[8] Il doit être clair que j’aborde ici l’évaluation par les pairs en tant que processus d’expertise conduisant à la décision de publication ou de non publication d’une proposition de connaissance nouvelle. Je la distinguerai clairement de l’évaluation administrative des chercheurs et des équipes.

[9] Et qui peut leur être imposé dans le cadre de telle ou telle proposition de nouveau statut des enseignants chercheurs. Que le statut des enseignants chercheurs demande révision, cela me semble une terrible évidence. Mais il ne saurait y avoir en la matière de « seule meilleure méthode » que dans un retour du refoulé taylorien.

[10] Le principe de ce « facteur d’impact » est somme toute assez simple : il s’agit pour l’essentiel d’une mesure de la pénétration dans les bibliographies des revues dans lesquelles un chercheur a publié. Ainsi, publier un article dans le Journal of Personality and Social Psychology valait en 2001 3,61 points d’impact (23565 citations de cette revue dans les bibliographies dépouillées par les Current Contents). Ce facteur d’impact est le plus fort de la psychologie sociale (il est néanmoins dérisoire par rapport à celui de certaines revues de biologie ou de médecine qui tournent autour de 30 points !). Toujours pour ce qui est de la psychologie sociale aucune revue européenne n’atteint, la même année 1,5 points. Aucune revue de langue non anglaise n’atteint 0, 5 points.

[11] Qui s’intéresse par exemple aujourd’hui, aux États-Unis, aux théories de la consistance cognitive qui n’ont pourtant jamais été ou sérieusement critiquées ou, malgré quelques tentatives, sérieusement reformulées dans les cadres théoriques actuels ? Quid de cette valeur scientifique primordiale dans la tradition des sciences descriptives occidentales qu’est le caractère cumulatif des connaissances (toute connaissance qui n’a pas été remise en cause doit être prise en compte et intégrée dans les nouvelles formulations) ? Notre discipline va plutôt de modes en modes. Un des plus brillants psychologues sociaux de la génération étasunienne des quadras m’avouait un jour : « la théorie de la dissonance ? Je n’en connais strictement rien. Elle ne doit pas être très intéressante puisque personne parmi mes amis n’y travaille ». J’aimais bien pour ma part citer des chercheurs classiques, et j’ai longtemps persisté à le faire, car je tiens la valeur « cumul des connaissances » pour autrement plus importante, du point de vue épistémologique, que la valeur « uptodatisme ». L’uptodatisme n’est pas une valeur épistémologique, mais une valeur de promotion professionnelle et de positionnement dans un zeitgeist. Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’on puisse négliger certaines recherches récentes qui sont certainement essentielles.

[12] Sauf à accepter, comme ont dû le faire plusieurs de mes collègues, de devoir faire moult révisions de pure acculturation, de devoir par exemple poser et reposer théoriquement des concepts pourtant déjà posés, et depuis des années (y compris en anglais), de devoir faire une ou deux expérimentations additionnelles dont l’utilité n’est que persuasive (et non démonstrative), et ainsi attendre quatre ans pour que soit, malgré tout, accepté un article dont l’auteur sera, évidemment, très fier ! Mais nos évaluateurs accepteront-ils de compter cet article pour 2 ou 3 dans leurs statistiques ? Sauront-ils tenir compte des difficultés spécifiques à sa problématique qu’un chercheur a rencontrées lorsqu’il réussit à publier un article non connivent ? Je crains, pour adopter le langage d’une célèbre théorie américaine, la théorie de l’action raisonnée, que leur attitude ne les prédispose guère à faire de la sorte, qu’ils n’en aient pas la motivation et qu’ils ne perçoivent aucune pression normative à l’endroit de l’émission d’un tel comportement.

[13] C’est là un stéréotype, mais il a plus que d’autres son « fond de vérité ». Un Étasunien a énormément de mal à accepter l’idée que le fonctionnement social puisse quelquefois, même dans sa démocratie, aller à rebrousse-poils de grandes motivations humaines. Ainsi — et pour ne prendre qu’un exemple très précis qui me concerne personnellement — de trapus psychologues sociaux étasuniens n’acceptent-ils pas l’idée, pourtant directement impliquée par la théorie classique de la dissonance, que la réalisation de tâches fastidieuses — ce qui est quand même le lot du plus grand nombre, même aux États-Unis — puisse générer de la dissonance. La dissonance due à un acte contre motivationnel doit à tout prix rester un fait d’exception dans l’existence sociale des démocrates et ne saurait être le lot du plus grand nombre, dans des situations courantes de l’existence sociale.

[14] Ce dogme, évidemment non vérifié (celui qui le vérifiera, de façon probablement biaisée car il est infalsifiable, aura certainement un award exceptionnel), est dramatiquement à l’œuvre dans certaines formulations qu’on trouvera dans la plupart des manuels. Je pense ici notamment aux modèles en vue de formation d’impression (structurés par l’idée que les informations individuelles sont par nature plus « vraies » que les informations catégorielles, ce qui reste à prouver) et à certaines théories de la catégorisation sociale (structurée par l’idée que l’identité personnelle est par nature plus « authentique » et a plus de valeur que l’identité sociale, ce qui reste également à prouver). Je pense aussi ici à la façon assez sotte de valider des concepts manifestement sociaux parce que définis sur des collectifs (par exemple un syndrome culturel) par des techniques d’appréciation de la cohérence intra-individuelle.

[15] C’est vrai que ce dogme n’est pas spécifiquement américain. Mais quand même… Ainsi, les classes moyennes étasuniennes sont faites de gens « internes ». Les chercheurs ont donc été convaincus que l’internalité était un mode de pensée intellectuellement optimal, qu’il favorisait en soi la performance, la réussite, y compris sociale (bigre : l’internalité n’est-elle pas souvent évoquée, en un raccourci suspect, en termes de « sens des responsabilité » ?) Allez-dire, comme l’ont avancé plusieurs chercheurs français, même avec de vrais arguments empiriques non critiqués en tant que tels, que si les internes réussissent mieux que les autres, c’est surtout parce qu’ils sont positivement discriminés par les évaluateurs qui doivent bien sélectionner les personnes conformes aux injonctions à penser de la culture dominante, laquelle implique l’internalité… C’est là évoquer un biais social là où on veut voir la preuve de l’excellence d’un mode de penser local. Voir aussi le débat théoriquement malsain sur le « fond de vérité » des stéréotypes.

[16] C’est ainsi que les belles recherches sur la consistance, sur le pouvoir et l’obéissance, sur les transferts d’agression, sur la communication, sur l’apathie des témoins, sur la soumission forcée… ont été peu à peu marginalisées, quelquefois même abandonnées par les psychologues sociaux, non parce qu’elles étaient théoriquement critiquables ou stériles, mais parce qu’il était culturellement normatif de passer à autre chose, à des thématiques plus en phase avec le zeitgeist. Tout se passe comme si c’était l’abandon d’un domaine de recherche qui donnait la mesure de son inintérêt théorique et non l’inintérêt théorique d’un domaine de recherche qui permettait de prédire son abandon. C’est là un processus typique des phénomènes de mode. Même à rester dans le cadre de la mode cognitiviste, on ne peut que remarquer que la façon dont ont été souvent négligés les nombreux résultats de la « vieille » et belle théorie de l’intégration de l’information, résultats il est vrai incompatibles avec les présupposés dominants plus gestaltistes, est assez scandaleuse d’un point de vue strictement scientifique.

[17] C’est là une implication directe d’une « grande » théorie de la psychologie sociale (américaine) : la théorie de l’activation. Cette théorie débouche sur la conclusion que la motivation facilite la performance mais gêne les nouveaux apprentissages (et Dieu sait si la compétition est motivante). Ainsi, alors même qu’ils en viennent à contester l’idée qu’un syndrome culturel (comme l’individualisme) puisse se réduire à un système statistiquement modal de croyances des individus, ils persistent à (et les experts leur demandent de) se précipiter vers des pratiques de validation des outils auxquelles ils sont sur-entraînés, mais qui ne reposent en fait que sur l’établissement de consistances intra-individuelles, à l’œuvre donc dans les croyances individuelles.

[18] Voire à vous dire carrément (exemple authentique non personnel) : « théoriquement, c’est bon ! C’est même stimulant. Méthodologiquement, les experts n’ont finalement pas grand-chose à vous reprocher... Pourtant, eu égard à la spécificité (sic) de votre théorie, vous auriez intérêt à publier vos recherches en Dolmatie où elles auraient plus de succès... » Ce biais des pairs étasuniens ne frappe pas que les concepts et les théories de la psychologie sociale au sens strict. On se souvient tous de leurs réticences à l’égard de l’analyse des correspondances et des aides à l’interprétation que propose cette analyse... Une collègue ayant utilisé l’AFC s’est vue demander (c’était fin des années 70) soit de resoumettre après avoir pratiqué une Echelle Multi-Dimensionnelle type Kruskall (offrant pourtant moins de possibilités à l’analyse des résultats, mais bien connue aux U.S.A.) soit de publier en Dolmatie où l’on connaissait mieux l’analyse des correspondances…

[19] Cette modélisation donne lieu à de bien étranges phénomènes. L’un des plus attendrissants : il peut arriver qu’un concept avancé et expérimenté depuis des années dans la littérature non étasunienne en vienne à être « produit » (généralement dans une acception socialement plus acceptable) par un chercheur d’outre-atlantique. On voit alors certains collègues, y compris non-étasuniens, se précipiter sur cette production dont ils avaient dédaigné les antécédents dans la littérature de leur pays. Voir comme exemple typique, le concept d’essentialisme.

[20] J’insiste encore sur le fait que le refus de ce mode d’évaluation ne signifie absolument pas mon refus de toute évaluation administrative des chercheurs français. Les équipes et les chercheurs doivent être évalués quant à leur production et leur implication dans le processus de recherche. Les intérêts moraux du collectif que forment les chercheurs impliquent cette évaluation. Mais cette évaluation exige une certaine imagination.

[21] Ceci dit, je crois savoir (collègues universitaires dixit) que même des disciplines dans lesquelles les Français occupaient, il y a une trentaine d’années, une position de premier plan (en paléontologie et préhistoire, en mathématiques, en physique théorique), se sont laissées infectées au point de voir les revues françaises devenir aussi exotiques que nos revues françaises de psychologie sociale. Preuve que cette domination n’est pas purement scientifique.

[22] Cet impérialisme, s’il ne reposait que sur la seule domination linguistique, pourrait donner lieu à des réactions de réalisme. De nombreux préchis-préchas vont dans ce sens. Mais il va bien, s’il s’y appuie, au-delà de cette seule domination. De nombreux experts faisant somme toute convenablement leur travail, vous pouvez parvenir à publier en anglais dans des revues respectées. Mais l’écriture en anglais n’est que l’acte préparatoire d’un magistral pied dans la porte ! L’expérience à montré à plusieurs collègues que publier en anglais, même dans des revues de calibre respectable, n’est aucunement la condition suffisante pour être lu et entendu par d’autres que les experts qui ont recommandé la publication et qui ne tarderont pas à vous oublier même lorsqu’ils travaillent sur les mêmes objets que vous. Pour être lu et entendu, il faut surtout être colinéaire avec les attendus théoriques, méta-théoriques et culturels de nos collègues d’outre-atlantique. Des Français y sont évidemment parvenus.

[23] Pour juger de l’écart entre nos études et celles des collègues d’outre-Atlantique, il n’est que de consulter les sujets des examens récapitulatifs que doivent passer les postulants étasuniens au titre de psychologue.

[24] Voilà qui inaugurerait de vrais changements ! Car nos pratiques sont, de ce point de vue, dramatiquement laxistes : comment attendre de nos chercheurs qu’ils aient de hautes exigences scientifiques quand des fonctionnaires ou agents sociaux divers peuvent décider d’un financement sans qu’une évaluation par la communauté internationale des pairs ait préalablement sélectionné les propositions scientifiquement acceptables ? Il faut dire qu’il faudrait aussi évaluer les appels d’offre, assez souvent indigents !

[25] Sous-titre emprunté à Rick Shweder (commentaire, je crois dans American Psychologist, d’un ouvrage de Lawrence Kohlberg)

[26] Autant le reconnaître, peut-être confondions-nous alors ce cognitivisme stérile parce que a-social (voire anti-social) qui nous semblait venir des Etats-Unis comme une nouvelle idéologie et la psychologie sociale américaine elle-même. (voir Beauvois, Joule et Monteil, 1987)

[27] Je regrette encore que certains aient confondu cette position avec un anti-américanisme primaire. Je suis, je le reconnais, profondément anti-américain sur les plans idéologique et politique. L’american way of life tel qu’il s’exporte me ferait vite gerber. C’est précisément la raison pour laquelle je conteste qu’on tienne les dogmes de la culture américaine pour des vérités scientifiques, même lorsqu’on les dit par pudibonderie : méta-théoriques. Ça tombe bien, ils ne le sont pas. Mais j’ai toujours montré mon respect à l’égard de mes collègues américains. Certains auraient pu devenir des amis. Quand mes étudiants me demandaient ce que je tenais pour les plus belles expérimentations de la psychologie sociale, aux expérimentations près de Moscovici et Personaz (expérimentation Bleu-vert, à laquelle, d’ailleurs, Festinger n’a pas été complètement étranger) et de Tajfel et al. (dite des « groupes minimaux »), je ne savais citer que des expérimentations américaines, me désolant de n’en avoir pas moi-même produit d’aussi belles. Mon anti-américanisme n’a pour cible que le « système étasunien » et accepte un profond respect pour les gens et même la reconnaissance de leur valeur.

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