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Comportementalisme et organisation sociale : Skinner et l’utopie

dimanche 10 juillet 2005, par Alexandre Dorna

Deux ouvrages de Skinner viennent d’être traduits en Français dont le célèbre Walden 2, roman classique de l’héritage du communautarisme scientifique. C’est l’occasion pour Alexandre Dorna de restituer les perspectives et les limites de l’expérimentation et de la pensée sociale de Skinner. Après notre article sur le comportementalisme, il a paru particulièrement intéressant de revenir sur les vues sociales de la plus critiquée (et peut-être la plus méconnue) de ses figures.

Profitant de la parution en Français de deux ouvrages de Skinner [1], on discute ici l’approche de Skinner sur la société et les expériences « utopiques » inspirées par son roman Walden 2. Le but de l’expérimentation sociale proposée par Skinner est de dépasser la « société de punition ». Quelques expériences réelles et de fiction dans la ligne de Walden 2 montrent à la fois sa perspective et ses limites : d’une part, la communauté de Los Horcones (Mexique) reste après 30 ans une expérience riche, mais isolée ; d’autre part, le roman de R. Ardila Walden 3 pose la question de l’utopie skinnérienne en grandeur nature. Enfin, un commentaire est fait sur la pertinence d’une évaluation non dogmatique de l’apport de Skinner à l’analyse du comportement social [2].

lire Skinner

Lire Skinner aujourd’hui (comme pour n’importe quel autre auteur classique) exige une grande ouverture d’esprit et l’intention réelle de dépasser nos convictions scientifiques et nos présupposés idéologiques contingents. Concernant Skinner, il faut dépasser le halo subtil de méfiance et de méconnaissance qui entoure son œuvre scientifique et ses idées sur la société. L’occasion nous est donnée : deux ouvrages majeurs sont maintenant traduits en français, presque 60 ans après leur publication originale. Et le lire est devenu une nécessité. Nous sommes tous confrontés à une formidable fragmentation des disciplines avec le développement exponentiel des micro-theories qui empêchent de trouver un projet épistémologique commun. Et, en somme, à la dispersion galopante de la connaissance. La psychologie est éclatée. Et je pense, sérieusement (Dorna 1998, 2004), que nous sommes à une nouvelle croisée des chemins.

Faut-il rappeler que l’idée même d’un paradigme fédérateur des faits psychologiques s’est éclipsée face à la myriade de micro-théories expérimentales et à la dispersion des connaissances. Peut-être le moment est-il venu de reprendre avec une certaine sérénité l’analyse des propositions skinneriennes, lesquelles sont loin d’être inutiles à l’égard de nos préoccupations actuelles. Ainsi, le fait de disposer de la traduction de ses principaux travaux de réflexion est un formidable atout pour tous ceux qui s’engagent sur le chemin de la connaissance avec le recul et la mesure que la (re)lecture de ces ouvrages exige.

L’œuvre de Burrhus Frederic Skinner (1904-1990) est la condensation d’un remarquable travail expérimental et d’une réflexion singulière qui tranche à sa manière sur les clivages de notre époque, d’où son originalité dérangeante au milieu de la cacophonie des discours psychologiques contemporains. Et si Skinner fait encore peur, je pense qu’une lecture moins passionnelle est envisageable. Quel est l’enjeu « radical » de Skinner ? Avant tout, c’est une position épistémologique qui trace une démarcation et configure un territoire de connaissances nouvelles, sans se substituer à d’autres. Il reprend les outils méthodologiques de la science expérimentale et tente d’employer cette logique de manière conséquente, jusqu’au bout, afin de proposer une réponse à un monde humain où règne la punition.

Faut-il rappeler que le comportementaliste (ou behavioriste) veut se donner la possibilité de travailler sur le comment des comportements humains et non de répondre au pourquoi métaphysique de l’existence de l’homme. C’est une posture radicale à l’égard du dualisme et de ses multiples déclinaisons (Théo)méta-philosophiques interprétatives : corps-âme, âme-corps, raison-religion, dieu-créature, conscience et réalité, cognition-cerveau, esprit-comportement, bien-mal, psychisme-environnement, nature-culture, individu-société, et d’autres.

C’est une manière - probablement brutale - de trancher les problèmes explicatifs du dehors et du dedans de l’homme. Certes, la posture est pragmatique, on peut la critiquer, je l’accorde, mais surtout pas la faire taire, encore moins l’ignorer. Le besoin de réflexion et de dialogue sur des bases claires n’a jamais été aussi nécessaire qu’aujourd’hui. Rien n’est blanc ni noir, mais pour combattre la confusion et les machiavélismes épistémologiques, l’œuvre de Skinner est utile, car il propose des repères solides et des lignes de démarcation claires. Après, c’est à chacun de tirer ses propres conclusions.

L’utopie et l’expérimentation sociale

La proposition « utopique » de Skinner n’est pas une prophétie ni encore moins une forme de militantisme, mais une ouverture épistémologique, et un programme d’intervention d’action sociétale d’autocontrôle et de contre contrôle. La liberté d’esprit avec laquelle le projet est présenté est surprenante : l’auteur propose une vision de la société planifiée selon les règles de la méthode expérimentale. Il commence par un constat : la société humaine est une société punitive. L’homme est soumis paradoxalement aux châtiments pour apprendre à être meilleur et se perfectionner. Rien d’étonnant alors que les résultats soient décevants. Bref : la fin ne peut pas être dissociée des moyens.

La politique du changement de société - au niveau macro-psychologique - est une éternelle pirouette à la Sisyphe : les uns recommencent les erreurs des autres avec la même conviction et la même détermination. Aucun bilan intermédiaire ne les empêche d’aller au bout de leurs aveuglements. Les élections, direz-vous ! Balivernes. Le système électoral (toujours préférable à une dictature !) est fait de telle sorte que les élections ne sont jamais une véritable rectification des erreurs, à la rigueur une sanction pour certains, rarement les « gros bonnets », et un recommencement avec d’autres, pour aboutir à de nouvelles impasses.

Voilà un problème réel et des questions devenues pratiques par-delà les clivages idéologiques. Or, un amalgame doit être évité. La transposition des expériences de laboratoire à la réalité sociale ne doit être ni mécanique ni analogique. Pour Skinner, l’homme n’est ni un pigeon ni un rat, mais un être soumis aux contraintes de l’environnement physique et humain. Etre libre et digne n’est pas un donné de la nature, mais une conquête, voire une invention de la civilisation humaine, défendable et respectable, qui n’a rien à voir avec les croyances (issues de la religion) sur le libre arbitre.

Pensée laïque, protestataire ? On pourrait le dire, certainement, mais ni naïve ni utopique. Attitude scientifique, simplement.

L’homme est déterminé par ses propres actions, lesquelles fabriquent - inventent - son propre habitat, sa culture et ses valeurs. Jusqu’à présent, malgré les multiples contestations, l’homme fait peu attention aux conséquences de ses propres actes et de ses œuvres.

Le pouvoir, pense Skinner, ne doute jamais, et admet encore moins l’existence d’erreurs dans ses décisions. Nulle part, les hommes au pouvoir n’acceptent de soumettre leurs buts à une évaluation objective. L’admettre serait reconnaître la futilité de leurs certitudes, l’inutilité des dogmes et le besoin d’une méthodologie d’évaluation rigoureuse de leurs décisions, assez contraire, logiquement, à leurs propres intérêts à court terme.

Or, devant une telle impasse de la société actuelle, personne ne propose une vraie alternative. La transformation des structures économiques (rêve communiste) se révèle insuffisante pour changer le mode de vie (libéral), les mentalités et les habitudes (conformistes) d’une société punitive, d’autant que le libre marché (modèle capitaliste) ne cesse de montrer ses limites et ses séquelles de misère, d’exploitation, de pollution, d’irrationalité et d’injustice.

Skinner disait, au début des années cinquante, que la démocratie moderne a fait son temps, qu’elle produit des citoyens déçus et un sentiment d’impasse. Certes, la démocratie offre plus d’avantages que les régimes despotiques fondés sur l’arbitraire et la force brute, mais elle n’apporte pas une solution durable ni satisfaisante. En d’autres termes, la créativité individuelle est étouffée dans l’œuf.

Le tableau de la société utopique (Platon, More, Bacon) montre qu’un effort incontestable est accompli par les utopistes du XVIIIe et du XIXe siècle sur les avancées scientifiques, mais le scepticisme anti-utopique demeure. A qui la faute ? A la nature humaine, répondent la plupart des critiques, tandis que d’autres pensent à la nature des régimes et à l’emprise de la structure économique. Skinner récuse de telles issues : l’utopie « mentaliste » manque de fondements, et ses méthodes sont illusoires. Toutefois, l’auteur ne propose pas une doctrine ou un programme politique, mais des principes généraux d’action expérimentale avec comme but une transformation culturelle.

Skinner, la politique et la société.

À la source de ses positions « politiques » se trouve une forte inquiétude sur l’avenir de notre culture. Il (nous) apporte une réponse qui s’enracine dans l’approche scientifique. Certes, nous pourrions nous interroger : est-elle suffisante ? La logique skinnerienne est de considérer qu’il (nous) manque justement d’aller jusqu’au bout de l’esprit scientifique (en cela, il y a besoin d’une épistémologie) pour faire face au danger d’autodestruction provoqué par la logique technicienne.

Si la question capitale est de changer le mode de vie, il faut passer par une modification des comportements sociaux. La science du comportement peut, selon Skinner, fournir un nouveau cadre théorique et méthodologique sans tomber dans les travers d’une pure technologie. Au fond, la démarche behavioriste peut se résumer ainsi : le comportement est fonction de l’environnement (C= f (E)) dans une situation donnée et à un moment donné. Les concepts utilisés sont toujours définis en termes observables. La description de la situation cherche à établir les relations fonctionnelles entre le comportement et les conséquences environnementales. Skinner (1971) le dit avec clarté : «  l’environnement ne provoque pas les comportements, mais quand ils sont émis, il en sélectionne, en maintenant quelques-uns, en éliminant d’autres, en augmentant un certain nombre, et modelant de nouveaux comportements à partir d’approximations successives ». Dans un autre texte (Skinner 1974), il montre l’attitude à suivre : « A mesure que nous comprenons mieux le rôle de l’environnement, nous pouvons ramener à des variables accessibles à l’observation des effets jadis attribués aux états d’esprit, aux sentiments, et autres traits mentaux ».

La clef de voûte de tout changement se situe au niveau de l’aménagement des contingences de l’environnement humain (culturel) et physique, et non dans la (fausse) conscience de l’homme moderne. Certaines expériences de laboratoire montrent la pertinence de ces propositions, y compris sur des questions « métaphysiques » comme la « morale » individuelle. Toutefois, un effort de démystification idéologique s’avère indispensable. Selon Skinner et ses disciples les plus sensibles à la question sociale, les institutions de la société occidentale sont construites sur la base des sanctions de type punitif, tout en négligeant les possibilités d’une alternative positive de renforcements. Les « appareils idéologiques » de contrôles sociaux sont à caractère répressif plus que préventif. Or, lorsque les individus réagissent aux « pouvoirs » par la création de formes de « contre-pouvoirs », dans la plupart des cas, ces nouvelles pratiques sont elles-mêmes coercitives. En termes politiques : le pouvoir engendre du contre-pouvoir, sans que pour autant l’essentiel du pouvoir (le critère de punition) et son caractère oligarchique changent véritablement. Le comportement humain (dire social est une tautologie) est surdéterminé (contrôlé) dans notre société par des techniques de contrôle punitif et des pratiques de gestion humaine où les décideurs se placent au-dessus des conséquences de leurs propres décisions. Les principes juridiques qui gèrent les sociétés modernes ne sont que l’expression publique de l’acceptation du recours à la punition légitimée : la loi châtie, elle ne renforce pas.

Le problème de fond posé est celui de la violence : le pouvoir de punir et de surveiller selon la célèbre formule de M. Foucault, psychologue expérimental, lui aussi, au début de sa carrière de penseur social. Certes, la présence des pouvoirs et des contre-pouvoirs a permis d’atteindre des situations d’équilibre, mais sans jamais représenter une solution très durable., Le renversement d’un pouvoir par un autre pouvoir ne s’est pas non plus révélé satisfaisant, car tout pouvoir se ressemble, compte tenu du maintien du principe de punition.

Ces constatations presque évidentes amènent Skinner à dire qu’il ne suffit pas de se contenter d’une sanction réciproque, ni de la bienveillance de l’autorité. Ce qu’il faut, pense-t-il, c’est d’abord « contrôler le contrôle ». Et, la première démarche à faire contre la tyrannie est une définition opérationnelle des mécanismes et des techniques de punition. La question n’est pas seulement d’analyser la bonne ou la mauvaise volonté ou la foi, les propos et les intentions, les traits de personnalité ou l’équilibre psychique de ceux qui (nous) gouvernent, mais de les analyser dans leur contexte et de tirer les conclusions qui s’imposent. En effet, le problème n’est pas dans la tête, mais dans le « dehors ». Autrement dit, il s’agit d’analyser et d’anticiper dans quelles conditions (contingences) les hommes se comportent en tyrans. Plus précisément : quel type de contingences culturelles fait qu’une personne (ou plusieurs) peuvent disposer d’un pouvoir de contrôle sur autrui et avec quelles conséquences ? Et, encore plus, comment l’empêcher en amont ou le contrer en aval ?

Dans une perspective d’action concrète pour le monde universitaire, James G. Holland (1973), trace à grandes lignes un étonnant « programme » pour l’engagement social des chercheurs : « Si nous voulons qu’une science du comportement soit au service d’une nouvelle société égalitaire, nous devons faire des changements importants dans notre façon de travailler. Pour commencer, il faut interrompre toute recherche qui pourrait être au service de la richesse et du pouvoir.  » Ensuite, nous devons adapter notre réflexion et nos études aux besoins directs de ceux qui luttent pour se libérer de l’exploitation de ceux qui sont au pouvoir. Il ajoute : « Cela implique, d’une part, l’analyse des formes de sanction qui sont utilisées dans la société ; d’autre part, le développement des formes de contre-sanction qui peuvent être usitées par les individus qui n’ont pas beaucoup de ressources. » Et enfin, « nous devons employer les formes de changement de comportement qui sont compatibles avec un système égalitaire, non matérialiste et non élitiste, mais constructif ».

Skinner (1957) écrit : « Les hommes agissent sur le monde et le transforment, et, à leur tour, ils sont transformés par les conséquences de leurs actions  ». Le message est clair : l’approche expérimentale s’articule mieux avec les réalités sociales quand les solutions sont véritablement cherchées là où se trouvent les vraies causes, au lieu de l’imaginer dans l’insondable « conscience malheureuse » ou les cogitations de la philosophie de l’esprit. Mais, contrairement à l’opinion de la plupart de ses détracteurs, Skinner n’a jamais nié l’existence de la conscience ni de l’introspection, tout simplement, il a affirmé qu’une approche rationnelle et expérimentale peut s’en passer. En fait, si le but d’une discipline scientifique est de décrire, prédire et déterminer l’objet étudié (ici, le comportement humain et animal), alors la méthode est celle de la réfutation expérimentale et de l’attitude critique. Or, ces propos se situent résolument contre deux affirmations très en vogue dans les milieux académiques : la première, qui dit que l’objet de la psychologie est une donnée de l’activité mentale (cognitivisme et philosophie de l’esprit) ; et la deuxième, qui considère que les méthodes à employer sont issues de la psychophysiologie, la statistique, la psycholinguistique, les neuro-psychologies ou les sciences cognitives.

Enfin, l’attitude de Skinner n’est pas celle d’un idéologue, mais celle d’un scientifique au sens moderne du terme. Il s’attaque aux dogmes et s’impose la règle de ne pas en construire de nouveaux. Voilà une tentative métaphorique d’apporter une réponse épistémologique, ici et maintenant, à la question capitale de notre temps : dépasser les clivages d’une société de la punition. Et Walden II reste une des clés possibles.

Walden II est-il une utopie réalisable ?

Walden II est-il un roman ? un projet ? parle-t-il d’une utopie ? Le récit est loin de l’intrigue policière ou de l’imagination débordante de la science-fiction. C’est un ouvrage dont le style descriptif et dépouillé se veut un moyen d’information plutôt qu’un plaisir littéraire d’imagination. La volonté d’analyse (méthode oblige) l’emporte sur l’interprétation romanesque, tout en restant imprégné d’un parfum idéal de dépassement.

En réalité, c’est un clin d’œil à l’expérience et à l’œuvre d’un écrivain visionnaire aujourd’hui ignoré du large public : D.H. Thoreau, l’homme de la « désobéissance civile » et de la lutte contre l’esclavage et déjà contre l’attitude impérialiste des Etats-Unis au milieu du XIX° siècle. Ce personnage iconoclaste, vivant près du lac Walden, dénonce les erreurs de l’Amérique et ses manquements aux idéaux proclamés. Sa voix discordante l’a longtemps fait rejeter. Mais cet intellectuel contestataire a fini paradoxalement par devenir un héros culturel, dont l’influence spirituelle sur Skinner est indéniable : pionnier, fermier indépendant, rebelle aux institutions, amoureux de la nature sauvage, individualiste et moraliste intransigeant ; écrivain de talent avec son livre Walden, il a inventé une philosophie de la vie quotidienne proche de celle de son ami Emerson, foulé par le pragmatisme, puis par l’idéal analytique. Il y a là une certaine réponse au scepticisme, par la confiance en soi, et une réinvention du concept d’expérience. L’originalité de Thoreau est d’installer sa réflexion sous le signe du départ. Ce n’est pas le penseur de l’identité américaine, mais de l’immigration, de la migration et du changement, poussé par l’absence de racines.

Pour Skinner, le postulat social est simple. Aucun gouvernement (aucune révolution) ne peut rendre l’homme heureux ni le forcer à l’être. Le bonheur, ce truisme religieux qui est au cœur des utopies, n’a toujours pas été bien évalué. La vulgate des lumières, le libéralisme bien pensant, les anarchistes et le marxisme des intellectuels ont pris les rêves messianiques d’hier pour la réalité de demain, d’où leurs échecs.

La réponse de Skinner en diffère radicalement. C’est en cela que sa démarche est une continuité et une rupture à l’intérieur de la réflexion psycho-politique actuelle. La représentation de l’homme libre et heureux (but de la culture judéo-chrétienne) est à la fois critiquée sans hypocrisie et (re)posée clairement sur la base des connaissances expérimentales du comportement humain. Ici, c’est d’une tout autre façon que le changement est envisagé. Il n’y a pas l’évocation d’un logos purement rationnel ni de vertus innées, non plus de la lutte de classes et encore moins de la vertu salvatrice de la révolution. Il s’agit d’une stratégie pour connaître et maîtriser le milieu (social), dont le comportement est issu et façonné. Car il s’agit de reprogrammer la culture de punition qui domine les relations humaines pour rendre à l’homme la capacité non seulement d’une contre-culture, ou d’un contre-pouvoir, mais la possibilité d’un auto-contrôle et une manière efficace de réagir à ce qui le surdétermine. Il ne faut pas oublier qu’une culture est l’ensemble des « contingences de renforcement » : c’est-à-dire un espace des relations entre l’environnement (société) et le comportement des individus, dont le contrôle expérimental est laissé au hasard ou simplement soumis aux règles de contrôle imposées par la socialisation (normes et habitudes) et les intérêts contingents de ceux qui les manipulent à l’insu de la volonté générale.

Ces règles acquises socialement sont les divers avatars dérivés du principe de punition, la méthode qui s’est imposée comme la plus rapide et la plus efficace (apparemment) pour obtenir un comportement conformiste. Or, c’est en réalité la « méthode » la moins efficace à la longue pour générer un individu capable d’auto-contrôle et de spontanéité. Voilà l’effet pervers provoqué par les structures politiques fondées essentiellement sur des idéologies fondées sur la pratique du contrôle aversif. Elles génèrent des comportements d’échappement et d’évitement, ce qui provoque l’acquisition des comportements négatifs tels que l’agressivité, l’ambition du pouvoir, les pratiques machiavéliques, et le besoin d’une structure sociale du contrôle autoritaire. Les conditions du milieu, écrit Skinner, ne peuvent être définies à l’avance et définitivement dans l’absolu d’une idéologie. Elles sont à rechercher empiriquement, et à réajuster sans cesse . Aucune rigidité, donc, sauf celle d’analyser, et de re-analyser, afin de considérer la pertinence collective de ce qui pose problème. En effet, Skinner ne propose pas la suppression de tout pouvoir. Le choix ne s’opère pas entre contrôle et liberté, mais entre le pouvoir manifeste et le pouvoir occulte. Voilà pourquoi la pratique « politique » qu’il préconise donne à tout organe de pouvoir une structure collégiale et à chaque membre de la communauté la connaissance de l’état de la situation-problème et la possibilité d’une communication directe pour débattre et amener des solutions. Ainsi, pour éviter que toute personne au pouvoir ne s’en serve dans un but personnel, la règle appliquée est celle-ci : tous les dirigeants sont soumis aux mêmes contingences et aux mêmes conséquences issues de leurs décisions que les autres membres de la société. Curieusement, l’application de cette règle fut tentée par les révolutionnaires pendant la Commune de Paris en 1871.

Les propos de Skinner (1968) sont sans équivoque : « le grand problème est d’arriver à garantir un contre-pouvoir (contrôle) efficace, c’est-à-dire à faire peser certaines conséquences importantes sur le comportement du détenteur du pouvoir ». Dans un autre passage, il écrit : « Tout contrôle est réciproque et l’interaction entre contrôle et contre-contrôle est essentielle pour l’évolution de la culture. » Parce que les liens affectifs s’élargissent à l’ensemble du groupe, grâce à l’implication de chacun dans les tâches collectives. Le but n’est pas d’avoir une société uniforme, mais changeante et ouverte, tolérante et diversifiée. La récompense est la satisfaction individuelle et le développement d’une culture expérimentale.

Walden II « in vivo » : Los Horcones.

Dès le début des années cinquante, une série d’expériences se réclamant de Walden II se sont succédé aux Etats Unis : Twin Oaks, East Wind, Aloé, J. Wood, etc. Certaines existent encore, sous des formes diverses, d’autres ont disparu après quelques années. Or, la dernière en date est, probablement, la plus singulière et la plus intéressante par la durée (plus de 30 ans), la cohérence, la pratique et les réflexions qui en sont tirées, c’est la communauté de Los Horcones, à Hermosillo, au nord du Mexique. Skinner a développé jusqu’à sa mort, une relation permanente avec Los Horcones. Avant de tomber gravement malade, il conçoit le projet d’y terminer sa vie, mais le besoin de soins intensifs l’a empêché d’accomplir ce dernier souhait. L’expérience de « Los Horcones » nous ramène, en quelques mots, à la volonté d’un groupe de jeunes psychologues mexicains (formés à l’analyse expérimentale du comportement à l’Université de Mexico) et de leurs familles, afin d’expérimenter, et de proposer, un modèle alternatif à la société « réelle ». Les buts enthousiastes de ces pionniers, autour de Juan Robinson, furent les suivants :

- Augmentation des comportements coopératifs, et diminution des comportements compétitifs ;

- Accroître les comportements de partage communautaire, et faire disparaître la propriété privée ;

- Développer des comportements pacifistes, afin de contrôler l’agressivité ;

- Accentuer les comportements égalitaires, et diminuer ceux destinés à provoquer des discriminations ;

Les caractéristiques pratiques de la vie à Los Horcones s’inspirent directement de « Walden II ». La technologie de l’analyse expérimentale du comportement est systématiquement étudiée et appliquée pour planifier et résoudre les problèmes d’interaction sociale. Il s’agit d’une communauté économiquement agraire, mais ici d’autres sources de financement sont incluses : prise en charge (en pension) des enfants handicapés mentaux, cours sur les techniques comportementales ouvert à l’extérieur (parents, enseignants, couples, etc.), artisanats divers, location des outils agricoles, dons.

La communauté est gérée par des planificateurs élus (périodes courtes de 18 mois) en fonction de leurs compétences. Elle s’organise en plusieurs domaines d’activités : économie, agriculture, animaux, constructions, analyse de comportement des adultes et des enfants, définition de buts, tâches etc. Personne n’a de privilèges et chacun à tour de rôle exécute des activités communes (vaisselle, ménage, etc.), indépendamment de ses fonctions spécifiques. Tous les membres sont un temps « planificateurs ». Leurs décisions peuvent être remises en cause par la majorité des deux tiers, mais toute observation ou questionnement individuel est pris en compte et analysé.

La propriété est collective, mais les individus peuvent posséder des objets personnels, sauf l’argent. La drogue est interdite, et d’autres accoutumances sont découragées (fumer, boire). Les habitudes alimentaires sont plutôt végétariennes. En matière sexuelle, les couples ont une vie privée et monogame. La famille existe, mais les enfants sont éduqués en commun par tous. Quant à la religion, l’attitude est tolérante et laïque, elle est jugée comme un acte personnel, et le prosélytisme n’est pas renforcé. Un service moral fait office de messe le dimanche. C’est un moment de lecture de textes philosophiques sans limites de thèmes ni d’auteurs. Le travail personnel est d’une moyenne de 4 heures par jour, sauf pour des travaux lourds (2 heures). Un système de crédit comptabilise l’effort réalisé. Les locaux d’habitation : plusieurs salles de repos, lecture, loisirs, musique, etc. Le rôle indépendant et égalitaire de la femme. Les contacts avec le monde extérieur sont courants et sans contraintes. La recherche est encouragée, et l’ensemble de la communauté est un grand laboratoire d’expérimentation comportementale.

Les membres de la communauté ont fait le bilan de leur expérience (Los Horcones 1984, 1990) et de quelques formes de gouvernement. Au départ, leur organisation et leur vie coopérative prend une forme démocratique, et la prise de décisions est à vote majoritaire. Cependant, la pratique les amène à vouloir dépasser la méthode démocratique et à postuler une « personocratie » Les résultats expérimentaux leur ont montré que :

- la majorité ne prend pas toujours les décisions les plus adéquates. Quelquefois c’est la minorité et parfois même un seul individu qui propose l’alternative expérimentale la plus correcte. La méthode ne consiste pas à faire seulement confiance à la majorité, mais à s’assurer empiriquement de la pertinence de la décision ;

- lors d’une décision non unanime, si la majorité est satisfaite, ce n’est pas tout à fait le cas des minorités ;

- les accords unanimes sont possibles à condition que les membres du groupe prennent les décisions sous le signe du bien commun ;

Certes, cela demande un long processus d’apprentissage, de coopération collective, et de recherche de solutions pacifiques devant la diversité des problèmes et des conflits interpersonnels.

Après avoir approfondi expérimentalement la question démocratique, Los Horcones proposent une sorte de manifeste théorique : la personocratie Le terme met au centre du problème de la gestion commune, le rôle de chaque individu, car chaque personne a de l’importance.

Par conséquent, le gouvernement « personocratique » ne s’inspire pas de suggestions personnelles des hommes au pouvoir ni de principes philosophiques, sociologiques ou psychologiques consensuels, mais d’une attitude expérimentale face aux problèmes comportementaux individuels et collectifs qui facilitent ou empêchent la survie de la société humaine. Le meilleur gouvernement n’est pas celui qui gouverne le moins ou peu, encore moins celui qui permet aux citoyens de faire ce qu’ils veulent, mais celui qui apprend à tous à faire ce qui est souhaitable pour cultiver la société et permettre à l’individu de s’épanouir.

Le gouvernement de la « personocratie » n’est pas l’otage d’une idéologie ni d’un grand homme : c’est un gouvernement ouvert et expérimental. Il n’y a pas de postes « monopolisés ». Chacun peut y avoir un accès direct et y siéger. Ce qui réduit le phénomène d’apathie politique des citoyens. La clef est le développement d’une culture politique partagée et utile pour tous : ainsi, l’intervention citoyenne n’est pas un acte d’approbation ou de critique, mais d’aide et de coopération face à des problèmes communs.

Dans ce cas, l’équipe gouvernante ne forme pas une élite : le mérite est social et non individuel. Les problèmes de société sont ceux de tous et demandent la recherche collective de solutions avec la participation de tous. L’information et les discussions sont ouvertes et publiques. Si les décisions sont prises en commun, c’est sur la base d’un apprentissage préalable, dont la clef est la prise en compte par chaque individu de l’intérêt général. Le fait que les coordinateurs et les autres membres de la société expérimentale vivent dans les mêmes conditions économiques et sociales est une garantie nécessaire pour que tous soient soumis aux conséquences des décisions.

Les questions posées et les réponses apportées par Los Horcones s’inscrivent dans le droit fil du renouveau du débat sur la transformation de la société, dont la psychologie politique est porteuse. C’est dans ce sens que l’enthousiasme des expérimentateurs de Los Horcones est une version techniquement mieux armée (semble-t-il) que l’ancestrale aspiration (utopique) des hommes de bonne volonté qui rêvent de se soustraire à l’arbitraire et à la fascination du pouvoir. En cela, il ne paraît pas exagéré (ni paradoxal) de considérer que Los Horcones (en fervents disciples de Skinner) se situent dans une mouvance humaniste, laïque, scientifique et libertaire.

Jamais deux sans trois : Walden II

Comme l’adage l’indique, la référence existe. Il y a une sorte de suite de Walden II. C’est l’ouvrage de Ruben Ardila (1979), véritable chef de file de la psychologie scientifique latino-américaine, lequel, sans se considérer comme un « skinnerien », s’est livré à une figure imposée : écrire un Walden III, mais dans un contexte et à une échelle différents. L’action se passe dans un pays de l’Amérique latine.

L’ouvrage est certainement plus romanesque que celui de Skinner, pourtant la trame pose des questions très pertinentes sur les rapports entre la politique contingente et les techniques comportementales. La réflexion s’aventure dans une zone nouvelle encore inexplorée : la volonté de faire un projet scientifique de changement social à l’échelle d’une société donnée.

Les personnages principaux se précipitent dans les méandres d’une révolution tropicale, dans ce qu’un grand écrivain sud-américain a appelé le « réalisme magique ». L’enthousiasme et la générosité de tous sont remarquables. L’action rappelle une rencontre entre David Gonzalez, jeune psychologue expérimentaliste, formé à Harvard, et le futur général, Martin Lutero Rey, dont la vision émancipatrice est marquée par l’ancienne croyance dans les vertus purificatrices de la science et la Révolution française. De là émerge un projet ambitieux inédit : créer une société Walden à l’échelle d’un pays.

Prenons un raccourci. La révolution en marche, la volonté charismatique du général associé aux compétences comportementalistes du jeune chercheur, s’associent pour mettre en place des protocoles expérimentaux avec l’aide de scientifiques venus de partout. La règle d’or de ne rien laisser au hasard s’applique rigoureusement. Or, l’effort scientifique d’aller aux faits (comme d’autres avaient proposé d’« aller au peuple ») déborde d’énergie. Les premières expériences sont un succès. Or, lentement, puis d’une manière accélérée, des variables parasitaires font que l’expérience tourne mal. Il y a, certainement, la présence des adversaires du général, et l’intervention sournoise des agents étrangers (voire la C.I.A.). Il y a aussi la propre personnalité du général-président, dont les caractéristiques volontaristes et charismatiques le poussent à vouloir accélérer le processus malgré le désenchantement du peuple.

Le programme de la révolution comportementaliste échoue, le leader disparaît, probablement assassiné, et le jeune scientifique se retrouve en prison dans les mains des nouveaux maîtres. C’est la fin du récit et le rideau tombe sans que l’auteur aborde les nombreuses questions sous-jacentes, dont l’intérêt reste certain. L’échec est il lié à la difficulté (impossibilité ?) de contrôler toutes les contingences du renforcement ? Le rôle de la personnalité du leader est-il suffisamment pris en compte dans la programmation du changement ? La logique du politique et la logique de la science peuvent-elle se retrouver équitablement ? Jusqu’à quel point l’action entraîne-t-elle des effets pervers non prévisibles ? La question de la démocratie n’a-t-elle pas été trop négligée dans l’expérience ? Autrement dit, ce qui veut le peuple est-il vraiment pris en compte ? Y a-t-il eu une véritable prise en compte du principe de la rectification des actions par une évaluation soutenue des résultats ? La science peut-elle tout expliquer ? Que faire avec tout ce qui échappe à la science ? Quelle est l’évaluation des effets (positifs et négatifs) de l’utilisation des nouvelles techniques de communication de masse ? Quelle est la place du langage dans la modification des comportements ? Que faire lorsque les enjeux politiques échappent à la planification des contingences ? Que faire lorsque de toute évidence l’environnement social est soumis au changement en permanence ?

Certes, toutes ces questions montrent que l’incorporation d’autres niveaux d’analyse est nécessaire. Ardila (1988) pense qu’une synthèse expérimentale du comportement sur le socle de l’analyse skinnerienne reste toujours possible. Skinner (1957) lui-même l’avait signalé dans une formule assez négligée par ses détracteurs et même ses partisans : « Le monde agit sur l’homme, et l’homme agit à son tour sur le monde ». Il y a là une prise en compte d’une variable heuristique riche en enseignements : l’interaction socio-comportementale. C’est le champ que laboure à sa manière la psychologie sociale, et la place que peut revendiquer une psychologie politique ouverte et transversale (Dorna 1978-2004). Pourvu qu’un espace soit donné à l’analyse macro-comportementale de l’histoire, la culture, les cadres de la mémoire collective, les formes de leadership, l’intervention des émotions en politique, les institutions et les mécanismes normatifs de subjectivisation, les conflits de rôles, les régimes et ses cadres éthiques, l’influence du temps et du « tempo », les processus et les structures de changement social...

Enfin, il s’agit d’expérimenter, à petite échelle, et d’une manière prudente, l’influence de ces macro-variables. C’est une des conditions nécessaires, mais pas suffisantes, pour aboutir à un schéma heuristique fédérateur, l’autre est la réflexion méta-expérimentale où l’épistémologie scientifique doit jouer un rôle d’équilibre entre l’état de la science et la reconnaissance des autres connaissances humaines. L’homme de science autant que l’homme politique ne doit se désolidariser ni de ses semblables ni de l’œuvre de l’humanité.

Vu des deux côtés du miroir

Le mérite de Walden II est de nous avoir alertés (déjà en 1948) sur les fausses pistes que traversent les interprétations idéologiques de la société contemporaine et la nécessité de dépasser les limites de l’illusion démocratique. La psychologie sociale, autant que les sciences politiques et la sociologie, fut jadis confrontée nolens volens aux rêves du changement de société, mais, progressivement, les recherches les ont abandonnés sous l’emprise des approches fonctionnalistes et cognitives, les études empiriques et l’expérimentation de laboratoire, dont la beauté formelle (parfois grande) est faite au détriment de l’observation directe de la réalité et de l’expérimentation sociale comportementale. Le résultat est paradoxal : une forêt de micro-théories issues des laboratoires nous empêche de voir les arbres de la réalité, et les vrais problèmes sont remplacés par des questions virtuelles. Ainsi, le fossé entre les objectifs de la recherche et les questions concrètes qui se posent à tous est en train de se creuser encore davantage. De fait, l’insoutenable perplexité théorique est transformée en théories compliquées qui se réfugient sous le parasol des hypothèses de la complexité.

C’est là que ré-examiner, voire ré-habiliter, les pensées (celle de Skinner en étant une) mises au placard, ou à l’index, remplit non seulement un devoir de mémoire et de culture, mais une possibilité que leurs germes réintroduisent une pensée critique riche des autres hypothèses et d’autres manières de faire que celles qui se sont confortablement installées dans le paysage académique et intellectuel. Car si l’intention des critiques peut être louable, ni la forme ni les contenus ne sont à la hauteur de la demande ni des problèmes posés. C’est un paradoxe, dont une des conséquences est l’auto-enfermement. Un effet pervers donc.

Le procès d’intention attribué à Skinner en est un triste exemple. Cela ne s’explique pas par une simple réaction de peur, ni sur la base d’une lecture peu attentive. Se limiter à de tels jugements serait faire injure à l’intelligence des détracteurs. Je pense que, au fond, l’incompréhension face à l’approche behavioriste est le produit de l’héritage du rationalisme métaphysique, dont l’élan scientiste et individualiste s’est alimenté d’une farouche hostilité envers un courant épistémologique moderne : l’empirisme expérimental, atomiste et logique, cultivé dans les pays anglo-saxons. Ainsi, malgré l’admiration de Voltaire et de Rousseau pour les auteurs britanniques de leur époque, la tradition métaphysique française empêche une entente cordiale sur le plan des idées épistémologiques. La barrière de corail idéologique reste solide avec ses branches moralistes, ses vues rationalistes sur l’esprit, ses postures scientistes, à forte coloration kantienne, et les marques d’une étonnante ambiguïté positiviste, sans oublier toutes ses formes vitalistes et existentialistes, dont les ouvrages post-modernes actuels retrouvent dans les théories déconstructivistes une nouvelle forme, à défaut de nouveaux contenus.

Là, j’avance un constat : nullement une critique. Car, ici, je ne tiens pas à m’engager dans une discussion pour évaluer si les savoirs des uns ou des autres sont ou non bien fondés. Toujours est-il que la psychologie française en reste encore tributaire sans dépasser les vieux clivages entre âme et corps, raison et action, psychisme et comportement. Peut-être, certains pensent, non sans arguments, qu’une certaine sagesse culturelle est de maintenir le dualisme, ou encore mieux, de nous forcer à tenir l’équilibre, afin de nous mettre à l’abri d’un réductionnisme scientiste ou métaphysique. Soit. Encore plus, lorsque la question d’une dictature scientifique ou d’une présence hégémonique de la science est loin d’être négligeable. Elle doit nous inquiéter. Or, lorsque ces arguments sont énoncés à l’adresse de Skinner, là, nous sommes devant un malentendu bêtement entretenu jusqu’au point de le transformer en procès d’intention. La behavior modification fait-elle peur ? C’est un fait. Mais, Skinner n’a pas été suffisamment compris, sinon sous la forme d’images fournies par la fiction. Certes, elles sont dérangeantes : « Orange mécanique », « 1984 » ou « Le Meilleur des mondes ». Ainsi, s’est construite une vulgate solide et impénétrable. Mais, celles qui se développent actuellement concernant les avancées des sciences cognitives : « l’Intelligence artificielle », « Matrix », « Minority Report » ou « Robocop », sont autant ou peut-être plus terrifiantes encore.

Inutile de se réfugier dans la « neutralité » de la science. Or, il faut sortir des amalgames. Le savoir scientifique pose des questions morales, mais attribuer à un scientifique une intention diabolique - sans preuves - est une erreur grave. C’est évident qu’une technicité émancipée des équilibres et sans conscience est un danger pour l’idée et la volonté commune de vivre ensemble sur un pied d’égalité et en droit. Les applications scientifiques, il est vrai, risquent de poser le problème de nouvelles valeurs, voire devenir la source dominante des valeurs « plus qu’humaines ». Le domaine du comportement social est un secteur fortement sensible. Avant, la société se fondait principalement sur les habitudes, les mœurs, la convenance ou sur un consensus moral. Maintenant, nos façons d’agir sont attribuées à des statistiques, et des sondages d’opinion. Il y a là, évidemment, une distorsion de l’usage de la connaissance technique, dont les conséquences au niveau de la « gouvernance » sont assez inquiétantes. On affirme ainsi des certitudes qui, assimilées à la science, ne méritent plus l’effort critique. Dans ce sens, la pensée technocratique issue de la révolution technologique moderne représente une menace troublante. Aucun pouvoir n’est exempt de dérapages. Pourtant, Skinner lui-même donne la clef d’une réflexion et d’un travail qui mérite toute notre énergie : le contre-pouvoir efficace de l’homme par rapport aux pouvoirs punitifs. Ce qui passe par la reconnaissance des contingences de renforcement. La lucidité n’est pas simplement de reconnaître la perversion des pouvoirs, mais de se donner les moyens de démonter la machine « à faire des dieux ». Il faut mieux connaître ses mécanismes, afin de dépasser ainsi les erreurs récurrentes qui maintiennent le statu quo. Certes, c’est un début de réponse, et l’ignorer, me semble-t-il, est une erreur aussi grave que l’accepter sans rien faire. Il (nous) faut encore un effort : analyser sans dogmes la société et la culture, afin de proposer des moyens de contre-pouvoir et de connaissance qui puissent tenir compte de la survie de l’humanité et les besoins concrets de l’homme.

références

Ardila R. ( 1979) : Walden III. México. Plaza y Janes.

Ardila R. ( 1988) : Sintesis experimental del comportamiento. Madrid. Alambra.

Dorna A. ( 1998) : Fondements de psychologie politique. Paris. PUF.

Dorna A. ( 2004) : De l’âme et de la cité. Paris. L’Harmattan.

Holland J.G. (1993) : Serviran los principios conductuales para los revolucionarios ? In F.S. Keller et E. Ribes : (eds) : modification de conducta. Applications a la educacion. Trillas. Mexico.

Los Horcones ( 1984) : Walden y cambio social. Revista Latinoamericana de psicologia. Vol.16. 93-144. Bogota.

Los Horcones (1990) : Personocracia, una forma de gobierno basada en la ciencia del analisis de la conducta. Revista Latinoamericana de psicologia. Vol.22. 111-136. Bogota.

Richelle M. (1977) : B.F. Skinner ou le péril behavioriste. Bruxelles. Mardaga.

Skinner B.F. ( 1938) : The behavior of organisms . Appleton -century. N. York.

Skinner B.F. ( 1957) : Verbal behaviour. Appleton -century. N. York.

Skinner B.F. ( 1971) : Beyond freedom and dignity. Knopf. N. York. Traduction française : Par delà de la liberté et de la dignite. Laffont. Paris. (1974).

Skinner B.F. ( 1974) : About behaviourism. Knopf. N. York.

Skinner B.F. ( 1979) : The shaping of a behaviourist. Knopf. N. York Herblay, février 2005.

Notes

[1] Les ouvrages de Skinner traduits récemment sont : Walden 2 et Science et comportement humain In Press. 2005

[2] Ce texte est publié dans Le Journal de Thérapie comportementale et cognitive. Vol.15, n° 1, 5-14, 2005, et emprunte à une version remaniée de la présentation à l’édition française de l’ouvrage de Skinner : Walden 2

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