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La Corée du Nord sur « l’Axe du Mal » : les vraies raisons sont économiques

Une liaison ferroviaire entre l’Europe et le Japon ne ferait pas l’affaire de Bush

dimanche 22 mai 2005, par Claude Rainaudi

Dans un célèbre discours, G.W. Bush a avancé des objectifs de guerre en plaçant trois états (Irak, Iran, Corée du Nord) dans "l’Axe du mal". Evidemment, il a justifié ces objectifs de guerre par de "grandes valeurs" : démocratie, liberté, humanisme... que sais-je encore...

Il a déjà engagé la guerre que l’on sait contre l’Etat irakien et l’on peut craindre qu’il ait l’intention de réaliser ses autres desseins. Nombreux sont ceux qui se doutent que la guerre en Irak n’avait pas pour objectifs démocratie et liberté mais la maîtrise des ressources énergétiques. Quels objectifs réels pourraient justifier une agression contre la Corée du Nord ?

Nous reproduisons ici un article qui, dès 2002, s’attachait à répondre à cette question. Nous n’avons pas jugé utile de modifier de rares points devenus anachroniques. Nous n’avons plus, par exemple, à craindre la deuxième guerre du Golfe, elle est en cours. [NdlR]


Corée du Nord, les enjeux géostratégiques

Les raisons de la présence d’un état non pétrolier sur l’« Axe » de Junior ont pu paraître obscures. Le gouvernement de la Corée du Nord est, certes, un dictature ubuesque, mais Junior en soutient de bien pires, comme, pour n’en nommer qu’une, celle de la secte Wahhabite en Arabie séoudite. La Corée du Nord, certes, dispose de quelques missiles et tente d’accéder à l’arme nucléaire, mais le Pakistan, état terroriste [1], dispose d’ores et déjà des deux et ne figure pas sur l’« axe ». Ces raisons deviennent plus claires dès que l’on se demande quel est le potentiel économique de ce pays en ruine. Ce potentiel découle de sa position entre, au Sud, la Corée du Sud et le Japon et, au Nord, la Chine, la Russie et, au-delà de cette dernière, l’Union Européenne.

La Russie envisage depuis quelques années d’investir dans la remise en état et le développement du réseau ferroviaire Nord-Coréen et son raccordement au Transsibérien. Cet investissement n’a d’intérêt que dans le cas d’un rétablissement de la connexion ferroviaire entre les deux Corées, or, dès août 2001, des déclarations de dirigeants russes faisaient état d’une avancée dans ce sens [2]. Cette avancée vient d’être confirmée par la mise en chantier, sous les feux d’artifices, de la reconstruction des 20 km de voie ferrée manquants à travers la zone démilitarisée. Cette première brèche dans le « mur de la honte » coréen a été saluée par les gouvernements chinois et russe, Poutine est même apparu en duplex sur un écran géant durant la cérémonie. Bush, lui, s’est tenu coi, et pour cause, ce projet est une catastrophe économique et stratégique pour ses intérêts.

Conséquences économiques du projet

Ces conséquences sont triples : intégration de l’économie asiatique, intégration des économies asiatique et européenne, rôle accru de la Russie dans l’économie mondiale.

1) Intégration de l’économie asiatique. Un lien ferroviaire à travers la Corée du Nord rapprocherait considérablement la Corée du Sud de la Chine. Le besoin économique est tel qu’un projet de « pont maritime » traversant la Mer Jaune, d’Ichon, en Corée, à Yantaï, en Chine est en cours [3]. La Corée du Sud voit plus son avenir vers le nord que vers l’est, les entreprises sud-coréennes investissent déjà deux fois plus en Chine qu’aux USA. Par ailleurs, la construction de la ligne ferroviaire Singapour-Kunming (province du Yunan) est lancée. La Chine a investi quatre milliards d’Euros dans ce projet de 5000 kilomètres qui passera par la Malaisie et la Thaïlande. Cette ligne sera tôt ou tard connectée à la Transcoréenne, faisant de la Chine un passage rapide et bon marché entre les deux extrémités de la mer qui porte son nom.

2) Intégration des économies asiatique et européenne. La connexion de la Transcoréenne et du Transsibérien permettrait de réduire les délais de transit des conteneurs entre l’Asie et l’Europe d’un mois à une semaine, tout en réduisant les coûts d’environ 15%. Le Japon et la Corée du Sud seraient alors économiquement plus proches de l’Union Européenne que des États-Unis d’Amérique.

Pour bien mesurer l’importance de ces deux points, il convient de garder en mémoire que le Japon, deuxième économie mondiale, est juste en face du port de Pusan, au Sud de la Corée, et qu’un tunnel ferroviaire sous-marin devrait un jour les relier. En attendant sa mise en service, un « pont maritime », tel qu’évoqué plus haut, permettrait déjà à un conteneur de voyager sans « descendre du train » de Tokyo à Paris (par exemple) en environ une semaine.

3) Rôle accru de la Russie dans l’économie mondiale. Dans l’hypothèse de la réalisation du projet, le Transsibérien deviendrait l’une des artères majeures de l’économie eurasiatique, irriguant l’Asie à l’une de ses extrémités et l’Europe à l’autre. Cette ligne a une capacité de 200 000 conteneurs par an. Celle-ci devrait sans doute, à moyen terme, être augmentée. Les droits de transit et les facilités économiques découlant de sa proximité constitueraient, par ailleurs, un atout pour les villes du Sud de la Russie, quelque peu délaissées depuis la chute du Communisme.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que ces trois conséquences constituent un cauchemar pour Junior.

Conséquences stratégiques

La Corée du Sud est actuellement, avec la Turquie, l’une des principales plates-formes militaires des États-Unis d’Amérique. Le Pentagone y entretient un fort contingent, de loin le plus important en Asie. Une réconciliation — voire, à terme, une réunification — amènerait assez rapidement le gouvernement sud-coréen, éventuellement prétextant la pression populaire, à demander le démantèlement des bases et le rapatriement du personnel. Deuxième cauchemar.

Le choix de la guerre

Empêcher la réalisation de la Transcoréenne, et surtout sa connexion au Transsibérien nécessite d’attaquer soit la Chine, soit la Russie, soit la Corée du Sud, soit la Corée du Nord.

Attaquer directement la Russie n’est tout simplement pas envisageable. La dissuasion nucléaire fonctionne toujours. Attaquer la Chine ne pourrait se faire qu’après la mise en place — si elle fonctionne un jour — de l’« initiative de défense stratégique », (IDS, guerre des étoiles). Jusque là, les quelques missiles chinois pourraient faire beaucoup plus mal que les trois avions de Ben Laden. Attaquer la Corée du Sud serait peu astucieux. La haine du monde asiatique serait assurée et, de plus, la principale base sûre des USA dans la région ne pourrait plus servir qu’avec d’imposantes dépenses de protection.

Reste la Corée du Nord, maillon faible du fait de son indigence économique, du caractère surréaliste de sa dictature et des années de propagande qu’elle a subi.

Une autre politique eut été possible, privilégiant l’accroissement des richesses mondiales et l’intégration globale des économies. Le développement d’un « Transbéringien ». Un projet fou, sans doute ; horriblement onéreux, certainement ; demandant de résoudre des difficultés techniques hors du commun, c’est évident. Mais pas plus que la guerre des étoiles, projet qui, lui, ne pourra apporter que la mort et la désolation.

Sachant que, pour Junior, la raison du plus fort sera toujours la meilleure, on peut s’attendre, après la seconde guerre du Golfe, si elle a lieu et si il la gagne, à voir ce personnage, avec son « honnêteté » habituelle, préparer la seconde guerre de Corée. En attendant, il est probable que tous les moyens seront mis en œuvre pour retarder ou perturber le rapprochement des deux Corées.

P.-S.

L’article original, publié sur le site en sommeil infocrise, a suscité d’intéressants commentaires de lecteurs. Il peut être consulté ici : article original sur la Corée et l’Axe du mal.

Il a, sous une forme résumée, fait l’objet d’une publication scientifique dans la revue de géopolitique Outre-Terre.

Notes

[1] Le Pakistan soutient des mouvements terroristes au Cachemire et l’ISI, son service secret, constituait la colonne vertébrale des Talibans.

[2] Déclaration de Nikolaï Aksyonenko, ministre des chemins de fer, lors de la Journée du Cheminot et déclaration d’Ilya Klebanov, co-président de la commission intergouvernementale russo-coréenne de coopération scientifique, technique et économique. Ces déclarations faisaient suite à la visite en Russie d’une délégation nord-coréenne conduite par Kim Jong-il.

[3] Ce projet, dont la réalisation est prévue pour 2005, comporterait quatre ferries aptes à transporter chacun dix trains de 23 wagons. Ce procédé évite les coûts et les délais liés aux activités de chargement et déchargement.

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