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Propagande glauque et éléments de langage

Deux aspects de la propagande glauque à laquelle nous sommes soumis.

comment on nous inculque des idées qui valident le monde qu’on nous impose

lundi 30 mai 2016, par Jean-Léon Beauvois

La propagande glauque (voir Propagande médiatique. La fabrique des opinions de base par la propagande glauque) n’est pas une forme de propagande par laquelle on plaide ou argumente pour convaincre un public de quelque opinion ou théorie. Elle ne relève pas des pratiques de la persuasion rhétorique et n’est pas le fait d’orateurs. Elle passe plutôt, notamment à travers des éléments de langage, par des processus d’influence très subtils, souvent inconscients (au sens d’un inconscient cognitif), qui touchent des cibles, comme c’est le cas dans le marketing, par exemple, à ceci près que les agents d’influence (journalistes, éditorialistes...) n’ont pas été recrutés comme tels et n’ont ni la maîtrise ni la clairvoyance des techniques qu’ils utilisent. C’est pour cet aspect subtil et inconscient que la propagande glauque s’avère souvent efficace auprès de presque tous ceux qui lui sont soumis sans qu’ils aient le sentiment d’avoir été influencés. Par exemple l’ensemble des téléspectateurs écoutant les Journaux Télévisés, les débats télévisés ou les documentaires politiques, même lorsqu’ils pensent résister aux tentatives manifestes de persuasion des débatteurs. Et finalement est atteinte l’opinion publique.

Nous vivons des temps difficiles durant lesquels pourrait bien sombrer un paradigme politique, le paradigme droite / gauche datant du 19ème siècle. Ces temps sont essentiellement marqués par le quasi-renoncement à l’idée de progrès sur lequel reposait ce paradigme (ne commence-t-on pas à accepter tranquillement l’idée qu’il est probable que nos enfants aient une vie plus difficile, voire plus dramatique que nous ?), et par le seul souci d’un difficile maintien des acquis (notre « modèle social »). Aussi, quelques procédés de propagande glauque doivent attirer notre attention et doivent être dénoncés et contournés par tous ceux qui veulent un débat politique tout simplement honnête. Je ne vais m’arrêter ici que sur deux de ces procédés qui ne sont pas très abscons, qui peuvent même paraître d’évidence, et qu’on peut aisément dénoncer. N’importe qui pourra s’arrêter sur d’autres pour les caractériser et les dénoncer.

La réforme, les réformes. Nous sommes soumis tous les jours à des énoncés plaidant pour la nécessité de « la réforme » (« les Allemands ont su réformer, eux » ; « la France ne supporte pas les réformes » ; « nous nous devons de réformer » ; « un gouvernement courageux saura faire les réformes nécessaires » ; "il faudra bien la faire un jour ou l’autre, cette réforme" etc.). Certes, une nation se doit de faire des réformes et il est normal de plaider pour des réformes. Qui le contesterait ? Le problème n’est pas dans ces plaidoiries qui enchantent le public des débats. Il tient plutôt au fait que, peu à peu, le maniement verbal de l’idée de réforme et de cette nécessité des réformes, par les hommes politiques du gouvernement et du coup, presque mécaniquement, par les médias, conduit à situer implacablement l’idée de réforme dans l’évidente nécessité d’un certain type de réformes, de fait celles qui impliquent l’acceptation d’un monde libéral, marchand et globalisé qui s’imposerait à nous (dit : le « monde moderne ») via l’Europe. "La réforme" est parlé comme s’il fallait entendre : "ces réformes-là". C’est au moins un biais intellectuel dans la mesure ou le citoyen n’est pas confronté à un univers de possibles lorsqu’on l’incite à penser aux réformes mais à un choix forcé : oui/non aux réformes libérales. Il existe certes des clubs où l’on imagine des réformes alternatives, et de brillants auteurs qui en proposent ; Jean-Luc Mélanchon avance même un projet global et alternatif, mais l’idée même de telles réformes, alternatives ou autres, n’est pas pour autant présente dans le discours des médias et, a fortiori, dans l’esprit public (sauf celle qui limiterait les rétributions des grands patrons, une réforme qu’on ne fera probablement pas demain même si elle serait populaire). Réformer n’apparaît plus comme un choix dans un panel d’alternatives possibles en matière de changement. La réforme est devenue une nécessité implacable et unilinéaire de notre alignement au monde qui s’imposerait à nous et auquel ne tiennent pourtant que quelques Français minoritaires. Puisqu’on ne choisit pas une réforme donnée dans un panel d’alternatives qui ont été débattues, et lorsque le gouvernement en avance une qui ne nous satisfait finalement guère, ou pas du tout (comme la loi dite « travail »), on ne peut que s’y opposer et la refuser avec les moyens dont on dispose, et être illico classé parmi les affreux, les "populistes", les rétrogrades qui « refusent toute réforme pourtant indispensable ». Les militants qui ont encore en tête un programme sentent bien qu’il y a là un vice de notre pensée sociale, mais le public des médias est de plus en plus, lui, convaincu qu’il n’y a qu’un type de réformes possibles à l’ordre de notre temps (sauf lorsqu’il est directement touché comme lorsqu’on avance une réforme des retraites [1]). Voilà un bel effet de propagande glauque. Le simple maniement des mots (et non des arguments, auxquels on pourrait ne pas être sensible) a de réels effets d’influence. Il est urgent, que le public puisse relativiser les réformes proposées avant de faire un choix et, puisqu’il est stigmatisant de refuser LA réforme, que les hommes et femmes de gauche brandissent des réformes alternatives ou tout simplement autres pour contrecarrer cet effet, voire pour le retourner. Mais, direz-vous, cela impliquerait au moins le pluralisme des médias et des journalistes... Ce n’est donc pas gagné !

Les entreprises. Écoutez les informations sur les chaînes généralistes ou sur les chaînes d’informations en boucles. Vous y verrez un processus de propagande glauque qui ne date pas d’hier mais qui marche toujours. Encore un élément de langage. C’est celui qui oppose ces gens que sont les salariés (notamment lorsqu’ils sont en grève), non pas à d’autres gens comme les chefs d’entreprises et les entrepreneurs [2], mais « aux entreprises », un concept éminemment positif que tout le monde aime bien, y compris Manuel Valls (le business est nettement moins valorisé en France). Cette anthropomorphisation des entreprises [3] a de terribles effets idéologiques. Elle situe les dirigeants dans une autre rationalité que celle dans laquelle se débattent les salariés, éventuellement en grève. Les premiers sont posés dans la rationalité économique et bénéficient de la positivité de l’idée même d’entreprise [4], les seconds sont posés dans le monde quelque peu viscéral ou émotionnel des sentiments ou, au mieux, des intérêts personnels, catégoriels ou de boutique, mais toujours dépourvus de positivité ou de valeur économique [5] Vous n’entendrez jamais dire par un journaliste que ces hommes que sont les dirigeants font la grève des investissements (un concept théoriquement impensable pour un libéral) ou se refusent catégoriquement à investir ou à embaucher. Vous entendrez plutôt dire que les entreprises hésitent à investir et à embaucher, ce qui apparaît comme un effet économique du contexte (et non comme un effet d’égoïsme humain), ce qui vous renvoie donc aussitôt aux nécessités de l’économie et à ce concept trouble du point de vue intellectuel et épistémologique : la « confiance ». Il est urgent que les hommes et les femmes de gauche (et évidemment les journalistes) se refusent à anthropomorphiser de la sorte les entreprises dans leur discours en faisant valoir les désirs et objectifs des dirigeants et opposent ces gens ou agents sociaux que sont les salariés (les ouvriers, les grévistes...) à ces autres gens ou agents sociaux que sont les dirigeants. Certes, cela pourrait avoir des relents de la « disparue » lutte des classes... [6]

Nous sommes dans les deux cas exposés à des éléments de langage que nous ne prenons pas pour ce qu’ils sont mais comme des énoncés de réalités. Mais que pourraient bien dire les journalistes ou éditorialistes s’ils se refusaient à tenir dès demain des propos comme « le gouvernement doit s’engager plus avant dans la réforme » (dire « les réformes qu’il a choisies ? ») ou encore « on verra comment les entreprises vont réagir » (dire les dirigeants ?). Ces deux effets de propagande glauque, lorsque je les exposais à des publics divers [7], étaient le plus souvent acceptés comme tels : des effets d’influence sournoise. Tout simplement parce qu’ils relèvent de biais purement intellectuels évidents (la négligence d’une partie du champ intellectuel, l’anthropomorphisme le plus sommaire). Mais il faut bien reconnaître que la propagande glauque n’est pas faite pour faire briller la beauté de l’esprit, mais pour participer à l’enfermement des gens dans des conceptions validant le monde qui leur est peu à peu imposé.

Notes

[1] Et encore, parmi ceux qui ne voudraient pas de la retraite à 67 ans et le manifesteraient, combien de Français penseraient qu’on doit simplement attendre plus tard pour y passer ?

[2] Attention au terme d’entrepreneur. Actuellement, beaucoup des nos fameux "entrepreneurs" sont des prolétaires qui s’ignorent (et veulent s’ignorer, dans la recherche d’un statut social) et qui sont exploités par les banquiers, propriétaires immobiliers et autres. Il est facile (et vrai) de dire qu’ils travaillent plus que leurs salariés et sont moins payés de l’heure. On en fait donc des héros économiques, les nouveaux Stakhanov. La manipulation consiste (avec leur accord implicite, car ils s’en sentent valorisés) à classer ces gens dans la même catégorie que les banquiers ou les patrons de Renault, Carrefour, Vinci et autres, reportant sur ces derniers cet "héroïsme économique"

[3] L’anthropomorphisation est le biais intellectuel par lequel on attribue une humanité à des objets non humains. Une entreprise ne va pas faire pipi ou manger un morceau. Alors, pourquoi penserait-elle ou aimerait-elle ceci ou cela ?

[4] J’ai souligné dans une brève sur maniprop la positivité dont était doté un lycée qui « fonctionnait comme une entreprise », et les effets de propagande glauque que cette positivité pouvait avoir.

[5] Alors que nous étions de jeunes débutants, au tout début des années 70, avec mon ami Rodolphe Ghiglione, nous avions noté à quel point les chefs d’entreprises que nous avions en formation tenaient à se concevoir comme les porteurs de la nécessité économique et à concevoir leurs salariés comme les porteurs de motivations et d’intérêts particuliers. Nous dûmes arrêter une formation parce que vous avions contesté cette vue des choses en avançant que les intérêts des salariés étaient aussi une réalité économique tout autant que les intérêts des dirigeants, lesquels avaient aussi des motivations.

[6] "Il y a une lutte des classes, évidemment, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner." Warren Buffett. CNN, le 25 mai 2005, cité par le New York Times, le 26 novembre 2006.

[7] Étudiants, salariés, enseignants, chefs d’entreprises...

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