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Naissance du christianisme, Jacques frère de Jésus, universalisme de Paul, christianisme paulinien, résistance juive au 1er siècle, antisémitisme. Communauté chrétienne de Jérusalem.

Dernière rencontre à Jérusalem – la naissance conflictuelle du christianisme : un nouveau livre de Jean-Léon Beauvois.

Un entretien de Claude Rainaudi avec Jean-Léon Beauvois.

mercredi 28 octobre 2015, par Jean-Léon Beauvois

Apparemment assez loin de la psychologie sociale, du pouvoir social, de la manipulation, de la soumission et des pratiques évaluatives, J.-L. Beauvois va publier en 2016 un ouvrage sur le conflit qui a opposé, en 57 ap. JC, Jacques le Juste, le frère de Jésus et Paul, cet « aventurier d’origine incertaine » (Hyam Maccoby) mais aussi « le plus grand génie juif de son temps » (Jean Daniélou), lequel s’était autoproclamé l’apôtre de Jésus auprès des gentils. De ce conflit, et de la victoire apostolique de Paul et de son universalisme, naîtra le christianisme appelé à devenir romain et orthodoxe (catholique veut dire : universel).

C.R.- Jean-Léon, tu vas faire paraître au printemps, chez Lemieux-Éditeur, un ouvrage intitulé «  Dernière rencontre à Jérusalem ». Ce titre pourrait faire penser à un roman. Mais le sous-titre « La naissance conflictuelle du christianisme » devrait lever toute ambiguïté. C’est bien d’histoire qu’il s’agit, et plus précisément d’histoire des premiers temps du christianisme. Pourquoi ce titre et ce sous-titre ?

J.-L. B.- J’ai effectivement essayé d’adopter une position d’historien pour mettre en scène un moment essentiel de notre histoire et de notre culture dite "judéo-chrétienne", un moment durant lequel Jacques, le frère biologique de Jésus, dit "Jacques le Juste" à Jérusalem, et Paul, l’apôtre autoproclamé du même Jésus, essayèrent, mais furent dans l’impossibilité de se mettre d’accord sur ce que devait être le message chrétien. Tant de cette incapacité à se mettre d’accord, que de la réussite apostolique de Paul est né le christianisme.

C.R.- Il existait donc un conflit ouvert entre Jacques et Paul. D’où le sous-titre : La naissance conflictuelle du christianisme. Maintenant, pourquoi le titre : Dernière rencontre à Jérusalem ?

J.-L. B.- Parce que ce que je mets en scène dans ce livre, c’est très précisément la dernière rencontre entre Jacques et Paul. On peut la situer aux environs de 56-59 après JC (j’ai des raisons pour proposer 57), soit presque trente ans après la crucifixion, et moins de dix ans avant la mort de l’un et de l’autre, le premier (Jacques) très probablement lapidé à Jérusalem, le second (Paul) peut-être décapité à Rome. Cette dernière rencontre à Jérusalem est évoquée dans les Actes des apôtres. Nous pouvons être certains que c’est bien la dernière (ils ne se reverront plus). Maintenant, tous les historiens ne lui attribuent pas la même importance historique. Certains pensent que tout était déjà joué lorsqu’ils se rencontrèrent, d’autres, que je suis plus volontiers, que Jacques et Paul attendaient beaucoup de cette rencontre dont l’échec fut donc décisif.

C.R.- C’est donc là le contexte en quelque sorte événementiel de ce conflit. Peux-tu maintenant en caractériser les termes : qu’est-ce qui faisait conflit entre le frère de Jésus et l’apôtre de Jésus ?

J.-L. B.- C’est évidemment la question essentielle. Elle l’est d’autant plus qu’une représentation commode quoique simplette, qui vient notamment des Actes des apôtres, donne plutôt à voir une assez belle continuité, et une continuité peu problématique, qui irait de Jésus à Jérusalem jusqu’à Pierre (et Paul) à Rome. Cette représentation de continuité, la plupart des historiens la remettent aujourd’hui en cause. Il y eut bien des conflits et des ruptures. Pour mieux répondre à ta question, je dois donc rester encore un moment dans l’événementiel. Il faut en effet se souvenir que Jacques était alors reconnu comme le chef de la communauté chrétienne de Jérusalem (Pierre-Antoine Bernheim dit qu’il fut le « premier pape »), et que cette communauté, même si elle se réclamait de Jésus, restait une secte juive (pour parler un peu grossièrement : la Voie du rabbin Jésus, lequel avait enseigné sur la montagne, certes, mais aussi au Temple et dans les synagogues). Le premier grand discours missionnaire de Pierre fut donné au Temple. Les adeptes de cette communauté se réunissaient dans une synagogue. Ils participaient toujours aux rites du Temple de Jérusalem et enseignaient Jésus à leurs frères juifs.

Certes, très tôt, un apostolat vers les non-juifs s’était fait jour. Déjà une tendance dite helléniste avait commencé à présenter Jésus à ces Juifs étranges qu’étaient les Samaritains et même plus loin, vers l’est, à des Grecs polythéistes, notamment à Antioche, la troisième ville de l’Empire où le terme "chrétien" fut peut-être utilisé pour la première fois. D’autres étaient allés prêcher vers l’ouest, jusqu’à Alexandrie, la deuxième ville de l’Empire. Mais les conversions de païens, il y en avait donc eu, offusquaient de fait les membres de la communauté de Jacques plus qu’elles ne les enthousiasmaient. Pierre avait dû batailler pour que soit acceptée par la communauté la conversion d’un officier Romain [1].

C.R.- Et, dans ce contexte, qui était et que faisait Paul ?

J.-L. B.- On a dit qu’il était l’une des figures chrétiennes les mieux connues de cette époque. C’est au moins exagéré. De Paul en effet, sauf évidemment à prendre pour argent comptant tout ce qu’il en aurait raconté lui-même, nous ignorons quasiment tout de la vie avant sa conversion, ce qui permet tous les romans [2]. La seule chose que nous pouvons affirmer, c’est qu’il ne faisait pas partie de ceux qui avaient été tout de suite des proches de Jésus, à savoir sa famille et ses premiers disciples (dont les douze) lesquels avaient fait démarrer la communauté devant suivre la Voie de Jésus. Paul n’avait sans doute jamais rencontré Jésus. Peut-être même a-t-il été un persécuteur des premiers chrétiens, le terme persécuteur me paraissant malgré tout au moins exagéré. Mais Jésus lui serait apparu sur le chemin de Damas. On connaît cette histoire (« Je suis Jésus le Nazôréen, pourquoi me persécutes-tu ? »). Et le voilà, Paul, après cette véritable illumination, qui se met, sans en référer à quiconque à Jérusalem, à apostoliser vers l’est d’abord des Juifs, mais très vite aussi des païens et qui réussit assez bien dans cet apostolat malgré, ici ou là, quelques troubles. Il crée des communautés chrétiennes mixtes en Asie mineure et en Grèce. Le problème, vivement ressenti à Jérusalem, est qu’il ne demande pas aux convertis de judaïser. Il ne leur demande pas, notamment, de se faire circoncire et de respecter la Loi de Moïse. Il va même, dans ses Epîtres (les premiers textes chrétiens connus, la première datant approximativement de 50), jusqu’à contester l’utilité de cette loi pour les nouveaux chrétiens, y compris les chrétiens juifs. Le Christ les aurait, dit-il, "libérés" de la Loi. Ce rappel était nécessaire pour la compréhension de ce qui va opposer Jacques et Paul.

C.R.- Je crois qu’on voit déjà assez bien se dessiner la base de ce conflit. Il s’agit de la place de la judaïté, n’est-ce pas ?

J.-L. B.- On peut résumer comme ça. Soyons quand même un peu plus précis. Lorsqu’il rencontre Jacques en 57, Paul a déjà acquis la conviction que le message christique peut et doit atteindre tous les hommes et toutes les femmes de la terre. Il envisage d’aller apostoliser l’Ibérie. Il pense que c’est avec la crucifixion et la résurrection du Christ (la théologie de la Croix) que ce message peut trouver cette universalité plus que dans la vie ou dans les propos de Jésus, vie et propos que Paul connaît d’ailleurs mal et qui, en vérité, ne l’intéressent guère. Il le dit lui-même. Dans ce but d’universalité, il convient de dépouiller le message christique et la nouvelle pratique chrétienne de tout ce qu’ils peuvent porter de spécifiquement juif. Et notamment de l’obéissance à la Loi de Moïse.

Jacques, lui, est resté un Juif qui tient Jésus pour un messie ou prophète juif ayant surtout approfondi certains aspects de la Loi de Moïse pour les Juifs. Il est certes prêt à quelques concessions, il en a fait lors d’une rencontre précédente, mais à condition que ces concessions ne soient valables que pour les convertis païens, qu’elles impliquent le maintien de quelques règles essentielles de la loi juive attestant l’unité de l’ensemble des convertis chrétiens dans la matrice juive, et il se refuse de dire que ces concessions garantissent le Royaume de Dieu aux païens convertis, ce Royaume restant une promesse faite par Yaveh aux Juifs. Pour Paul, tous les hommes et femmes de la terre sont des créatures de Dieu, se valent et peuvent constituer une nouvelle nation chrétienne. Pour Jacques, les Juifs et le judaïsme doivent conserver un statut au moins privilégié dans la religion à venir. En clair : il ne veut pas renoncer aux bénéfices de l’Alliance du peuple juif avec le Dieu unique, une alliance très gratifiante pour son peuple dont les signes distinctifs sont la circoncision des mâles et la pratique de la Loi par tous [3]. Accepter que les païens convertis ne soient pas circoncis revenait donc, pour un membre du peuple juif, à refuser à ces païens les bénéfices de l’alliance.

C.R.- En somme, on aurait presque envie de dire que Paul est un progressiste alors que Jacques serait plutôt un conservateur...

J.-L. B.- Comme les choses seraient simples, et même belles, si on pouvait dire cela, si l’universalisme de Paul impliquait effectivement le progressisme, la focalisation relativiste (et même nationaliste) de Jacques sur son peuple impliquant au contraire le conservatisme. Certains l’ont cru, tant cette vue est conforme à la pensée moderne occidentale qui tient à voir le progrès, et même la valeur, dans l’universalité. Malheureusement, ce n’est pas le cas. L’universalisme de Paul s’accompagne de fait dans ses propres prescriptions d’un véritable conservatisme social, dans le temps même où le relativisme de Jacques le ramenait plutôt vers le progressisme du discours sur la montagne et vers des souhaits de libération de son peuple du joug romain. Et c’est pour cela qu’ils ne réussiront pas à se mettre d’accord. C’est en tout cas l’un de mes arguments.

Il ne faut surtout pas oublier que ce conflit se déroule dans une Palestine (Judée et Galilée) alors effervescente, que de nombreuses tendances (ou sectes) du peuple juif (les zélotes, les esséniens, les nazôréens...) se posaient en rébellion physique et/ou théologique contre les "fils de ténèbres", c’est-à-dire l’occupant romain. Ils étaient nombreux à vouloir en découdre. Le climat est un climat de résistance sur fond de pauvreté. L’épouvantable drame de 70 n’est pas loin. J’ai mis du temps à l’accepter moi-même : l’universalisme paulinien n’est pas une garantie de progressisme social ou politique et le relativisme juif de Jacques n’exclut pas des préoccupations de progrès social (Jacques affiche une véritable haine des riches) et de libération politique (certains pensent qu’il était proche des combattants zélotes [4]).

C.R.- L’histoire aurait-elle suivi un autre cours si Jacques et la communauté de Jérusalem l’avaient emporté dans ce conflit ouvert ?

J.-L. B.- Certainement, on peut au moins le supposer, mais l’histoire-fiction (ou conjecturale : que se serait-il passé si l’événement É était advenu...) relève d’un dessein assez dangereux qui conduit souvent à négliger les autres forces qui pèsent ou ont pesé sur le cours des choses. Peut-être, je dis donc : peut-être, notre histoire aurait-elle été moins marquée par l’antisémitisme (qui va bientôt se présenter comme un antijudaïsme chrétien [5]), peut-être l’Église romaine aurait-elle été à travers les siècles moins assujettie aux pouvoirs en place et aux positions dominantes (pour Paul, c’est « faire le bien » que d’obéir aux ministres du pouvoir, déclarés "ministre de Dieu"), peut-être... J’essaye effectivement dans ce livre de mettre cette rencontre en scène en en faisant sentir quelques-unes de ces suites à long terme.

C.R.- Que veux-tu dire par « mettre en scène » ?

J.-L. B.- C’est ce qui fait, je pense, l’originalité de mon livre au plan formel. J’y ai recours à deux types de discours. Le lecteur trouvera dans ce livre une suite de dialogues mettant effectivement "en scène" la rencontre et le conflit entre Jacques et Paul. Ces derniers sont évidemment les deux principaux acteurs de ces dialogues et leurs différends en est l’argument essentiel. J’ai néanmoins tenu à faire intervenir d’autres personnages importants dont, surtout, Pierre qui - on l’a dit - fait figure de pont dans cette histoire entre Jacques et Paul, et Simon, le futur chef de la communauté (il fut élu après la lapidation de Jacques ; peut-être était-il un autre frère de Jésus, comme le pense James Tabor, peut-être était-il son cousin). Sur tous ces aspects-là, je me suis attaché à rester dans le probable historique. D’autres personnages sont au service d’arguments que je dirai plus compréhensifs qu’historiques. Marie de Magdala d’abord. Elle n’était pas à Jérusalem à l’époque de la rencontre et n’avait aucune raison d’y participer. Peut-être même était-elle décédée (en Provence ? à Ephèse ?). J’ai pourtant tenu à faire apparaître la « compagne du Seigneur » (elle est ainsi qualifiée dans certains textes apocryphes) car elle seule pouvait parler de Jésus autrement que les interlocuteurs mâles engagés dans un pesant conflit théologique. Je déploie ensuite une pure hypothèse qui me conduit à faire intervenir un résistant zélote sollicité par Jacques pour ameuter les fidèles du Temple contre Paul. Cette hypothèse n’est pas vraiment arbitraire. On sait par les Actes des apôtres que Paul fut agressé aux abords du Temple et échappa de peu à la foule des fidèles durant la pentecôte qui suivit de très près la rencontre. Les mêmes Actes nous apprennent qu’un groupe d’archontes jérusalémites (prêtres et anciens) avaient ourdi un complot dans lequel il était bel et bien prévu que Paul laisserait sa peau.

C.R.- Je suppose que ces dialogues relèvent du premier type de discours dont tu parlais à l’instant. Quel est le second ?

J.-L. B.- J’ai tenu aussi à présenter au lecteur une sorte de mise au point historique lui permettant, non seulement de mieux comprendre les dialogues, mais encore de saisir les moments où j’abandonne un peu l’histoire dans ces dialogues pour me laisser aller à l’intuition, notamment lorsque Paul et Jacques rencontrent Marie de Magdala pour qu’elle leur parle de Jésus. Cette présentation historique a elle-même des formes diverses : des chapitres, des encadrés, des notes de bas de page et des annexes. Six chapitres concernent l’histoire avant la rencontre, et deux chapitres l’histoire après la rencontre. Dans ces moments que j’ai voulus de pure histoire, j’ai essayé de ne pas m’engager plus que nécessaire. Le lecteur doit en effet savoir qu’en matière d’histoire du christianisme, comme c’est le cas dans toutes les sciences d’ailleurs, notamment « humaines », on est confronté, même lorsqu’on évite les fantaisies ou affabulations, à des positions dominantes et à des positions minoritaires. Tu te doutes, par exemple, que les historiens juifs n’ont pas ou n’ont pas toujours eu les mêmes positions que les historiens luthériens ou catholiques romains. C’est pourquoi j’ai voulu toujours restituer les positions dominantes même lorsque j’ai dû adopter des positions minoritaires.

C.R.- Tu deviens un peu énigmatique. Peux-tu donner un ou deux exemples.

J.-L. B.- Bien volontiers. J’en donnerai deux.

Un : le mariage de Jésus. La position dominante est que Jésus était (on ajoute toujours spontanément : évidemment, comme il se doit, cela va de soi, nécessairement...) célibataire et même chaste. Je rappelle cette position et ses origines même si la mienne est qu’il pouvait être marié, comme l’étaient la plupart des apôtres qui faisaient la route avec lui et qui avaient laissé femme et enfants à la maison pour suivre leur rabbi. Je ne m’inspire pas là des fantaisies du Da Vinci Code ou de L’Énigme sacrée, mais tout simplement des probabilités, le silence absolu des textes sur la question imposant qu’on y ait recours.

Deux : que veut dire précisément Jésus le Nazôréen ? Ce titre est porté par Pilate sur le titulum de la croix et est utilisé par Jésus lui-même lors de son "apparition" à Paul (racontée par les Actes). La position (de moins en moins, me semble-t-il) dominante est que cela veut dire : Jésus de Nazareth, position adoptée très rapidement par l’Église romaine primitive. J’ai des raisons pour ne point y adhérer : les Nazôréens étaient (pour bien d’autres que moi !) une secte, évidemment juive, qui existait au temps de Jésus et à laquelle il a bien dû appartenir, même s’il s’en est (peut-être ?) dégagé durant son ministère (rappelons-nous que nous ne savons strictement rien de la jeunesse de Jésus). Mais j’ai tenu, lorsqu’il m’arrivait de quitter les positions dominantes, assez bien représentées par des ecclésiastiques comme John Meier ou Raymond Brown aux "sommes" desquels j’ai très souvent recours, à ce que le lecteur le sache.

C.R.- Nous voici bien loin de la psychologie sociale...

J.-L. B.- Comme l’histoire du christianisme, la psychologie sociale abrite des positions dominantes et des positions minoritaires. Dans un cas comme dans l’autre, on peut essayer d’être dans son travail théorique tout simplement honnête, ce qui n’exclut jamais l’erreur.

C.R.- Je vais poser ma question autrement. Y a-t-il de la psychologie sociale dans La Rencontre de Jérusalem ?

J.-L. B.- Il y en a, certainement. Mais je ne l’ai pas nécessairement voulu. Je suis entré dans mon sujet et sa matière et j’y suis resté ; et je m’y suis même calfeutré plus d’une dizaine d’années. Les psychologues sociaux retrouveront certainement dans ce livre un peu de mon habitus de psychologue social. On ne se refait pas à mon âge. Un seul exemple. Je conclus l’ouvrage sur l’opposition entre l’universalisme de Paul et le relativisme de Jacques. Cette opposition peut être reprise sous l’éclairage de la psychologie sociale (comment ne pas penser à l’ami Benjamin Matalon ?) et plus particulièrement, mais alors avec précaution, de la distinction entre l’individualisme et le collectivisme qu’aiment tant faire chanter nombre de mes collègues psychologues sociaux. Je dis : avec précaution dans la mesure où, si nous pouvons à juste titre évoquer avec Alain Badiou et d’autres l’universalisme de Paul, ce serait probablement une erreur de parler de son individualisme. Paul est certainement un universaliste, mais il n’a jamais dans ses Epîtres de positions qu’on peut dire individualistes. Il y a là matière à réflexion non seulement pour les psychologues sociaux, mais encore pour ceux, je pense à certains historiens des religions, qui ont quelquefois considéré l’individualisme comme la condition de l’universalisme.

C.R.- Je voudrais, si tu le permets, terminer par une question fort différente des précédentes mais qui me tient personnellement à cœur. Es-tu sûr aujourd’hui que Jésus et même Paul ont vraiment existé ?

J.-L. B. – Oui, j’en suis sûr.

Tu penses je suppose, en posant cette question, à des chercheurs qui, sur des bases assez diverses, contestent l’existence historique de l’homme Jésus, qui donc affirment le caractère vain des recherches sur le « Jésus historique » et de toute tentative d’appréhension historique de son ministère, de sa famille, de son discours... J’évoque certains de ces chercheurs dans mon livre parce qu’ils ne sont ni des imbéciles, ni des crapules, ni des romanciers. Je pense en particulier à Bernard Dubourg qui a argumenté avec compétence l’idée selon laquelle Jésus serait une "invention" des Évangiles, une invention qui n’est pas gratuite ou crapuleuse. Bien au contraire, cette invention relèverait du procédé midrashique (un procédé typiquement juif d’élucidation des Écritures) et de techniques Kabbalistiques propres, elles aussi, à la tradition juive. Ceci apparaîtrait clairement, si l’on en croit Dubourg, si nous disposions des textes originaux écrits en hébreux (raison pour laquelle cet auteur essaye de retrouver par rétroversion le texte juif hypothétique derrière le texte grec). Ce serait également vrai pour ce qui est de Paul et des Epîtres, Paul lui-même pouvant être un personnage non historique d’origine midrashique.

Nous sommes dans un domaine où il est plus facile de pointer l’absence d’information et de malmener notre ignorance que de produire des informations. Je reste pourtant sur la conviction que l’homme Jésus et l’homme Paul (sans oublier l’homme Jacques !) sont bien historiques, même si nous ne savons que fort peu de choses les concernant. Je pense qu’on en sait bien moins que ce que prétendent des exégètes pourtant excellents, comme Ed Sanders ou James Dunn que je cite très souvent et auxquels on doit la "nouvelle perspective sur Paul", mais que l’hypothèse de leur existence est plus éclairante et plus heuristique que l’hypothèse selon laquelle ils n’ont pas existé.

C.R.- Je te remercie. Bonne chance pour ton livre. Il paraît quand ?

J.-L. B. – Au printemps 2016. Chez Lemieux-Editeur (voir sur internet le site de cet éditeur).

Notes

[1] Il faut reconnaître que ces conversions étaient quelquefois douteuses. Je pense notamment à la "conversion" de Simon le Magicien connu comme l’un des fondateurs du gnosticisme samaritain.

[2] Paul est un saint. Aussi a-t-on tendance à croire tout ce qu’il nous raconte. Il nous dit qu’il a été à l’école du grand rabbin Gamaliel, il a donc été à l’école de Gamaliel, il serait même "pharisien" ; il nous dit qu’il a été un persécuteur "frénétique", il a donc été un persécuteur ; il nous dit que Jésus lui est apparu sur le chemin de Damas, il a donc vu jésus sur le chemin de Damas... On peut, si la sainteté de Paul ne nous impressionne pas, ne pas accepter les divers éléments de cette autobiographie.

[3] Pour les tenants d’une "nouvelle perspective sur Paul", Paul récriminait contre l’obéissance à la loi en tant que signe de l’appartenance au peuple élu, donc en tant que signe de distinction, et non contre la loi en tant que telle.

[4] Le très minoritaire Robert Eisenman est sans doute l’érudit étant allé le plus loin dans cette théorie qui fait de Jacques un zélote essénien.

[5] Sans entrer dans des querelles exégétiques, on doit se souvenir que les premières affirmations de cet antijudaïsme chrétien se trouvent dans la première épître de Paul, ce qui ne me conduit pas à taxer l’apôtre d’antisémitisme.

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