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Les médias sont-ils au service de la démocratie ?

La démocratie médiatique : en route pour un totalitarisme tranquille

télévision, démocratie d’opinion, débats publics

vendredi 28 septembre 2012, par Jean-Léon Beauvois

La télévision est devenue en une cinquantaine d’années l’organe quasiment unique, monopolistique, d’expression de la démocratie, le lieu où elle fonctionne au quotidien et qui imprègne tous les autres. On avance quelques propositions permettant de caractériser (de décrire) le fonctionnement d’une démocratie médiatique et de tirer quelques conséquences évaluatives concernant cette forme de démocratie : appauvrissement du débat politique, évolution vers un totalitarisme tranquille.

La télévision a moins d’un siècle et demi d’histoire. On peut en effet dater son émergence en 1884 (avec l’invention du disque de Paul Nipkow) ou en 1892 (avec l’invention du tube cathodique par Karl Ferdinand Braun). Elle ne devint officielle en France qu’en 1935, date d’une première émission publique, un émetteur ayant été installé au dernier étage de la Tour Eiffel. Un nombre restreint de récepteurs (au mieux quelques centaines) ont pu recevoir ce programme. Certes, la guerre de 39-40 donna un coup d’arrêt au déploiement du nouveau média. Mais les années 50 permirent de retrouver un rythme soutenu. Et, en 2007, un institut allemand d’études de marché comptait 1,8 récepteur par famille en France.

Il est très probable que les derniers Présidents de la 4ème République et le Général de Gaulle lui-même (malgré son aisance sur les plateaux), ces Présidents qui ont assisté sa mise en route dans notre pays, n’aient pas eu une entière clairvoyance du rôle qu’allait rapidement jouer le nouveau média dans l’évolution de notre démocratie. Ils n’y voyaient peut-être guère, comme on l’a dit quelquefois, qu’une « radio avec images ». Ils seraient donc très étonnés s’ils pouvaient constater que la télévision est devenue en si peu de temps (une cinquantaine d’années) l’organe quasiment unique, monopolistique, d’expression de notre démocratie, le lieu où elle fonctionne au quotidien pour les gens et qui imprègne tous les autres, y compris les lieux pouvant être considérés comme purement politique dans une démocratie (campagnes électorales, débats parlementaires...). Les radios et journaux, si importants vers le milieu du XX° siècle, ne peuvent guère aujourd’hui que se situer dans un rapport assumé à la télévision, par exemple en organisant des débats avec une chaîne ou en faisant ce qu’il faut pour que leurs entretiens avec des personnalités politiques soient relayés et fasse discussion sur le petit écran... C’est pourquoi il est utile d’en venir à un nouveau concept pour caractériser au mieux ce qu’est notre démocratie aujourd’hui, telle qu’elle est déterminée (pénétrée, magnifiée, gangrené, appauvrie...) par le fait télévisuel, le concept de démocratie médiatique. Ceci en sachant que « médiatique » réfère à un système dominé par la télévision de pratiques politiques et de diffusion / dissémination, vers les masses d’individus électeurs, d’images, de valeurs, de concepts et d’informations. J’ai déjà évoqué sur maniprop une analyse de la diffusion / dissémination avec le concept de propagande glauque. Je m’arrêterai ici aux pratiques : l’usage du concept de démocratie médiatique revient à reconnaître le fait que les médias, et notamment la télévision, ont déterminé par leurs pratiques la forme de démocratie qui est aujourd’hui la nôtre et qu’il convient d’évaluer cette forme de démocratie en se demandant si elle reste démocratique.

Certes, les analyses de la collusion entre les médias et le monde politique et économique ne sont pas rares. Je recommande particulièrement le remarquable petit livre de Serge Halimi (Les Nouveaux Chiens de Garde [1]) dont le succès ne doit rien, c’est le moins qu’on puisse dire, à la télévision. Mon propos ne porte pas, ici, sur de telles collusions. Celles-ci sont, incontestablement, de vraies maladies de la démocratie. Je m’arrêterai plutôt sur ce que le fonctionnement politique, dit démocratique, dont nous sommes si fiers, doit aux pratiques médiatiques et sur le fait que ce fonctionnement conduit doucement vers une forme de totalitarisme. Je le ferai en avançant quelques propositions permettant de caractériser (ou de décrire) le fonctionnement d’une démocratie en tant qu’elle est médiatique et en tirant quelques conséquences évaluatives concernant cette forme de démocratie [2]. D’autres propositions que celles que je vais avancer (lesquelles ne constituent aucunement un système fermé à prétention exhaustive) seront les bienvenues.

Quelques propositions

1. L’importance politique d’un personnage P dans la démocratie médiatique est directement donnée par deux variables observables : a) le nombre de ses apparitions sur les grandes chaînes de télévision ; b) les audiences auxquelles ont donné lieu ces apparitions. Ces deux variables correspondent à la saillance télévisuelle du personnage P. On assimile ici saillance télévisuelle et importance politique.

Et s’il n’y avait pas la télévision ? Voici quelques variables autres que la saillance télévisuelle qui pourraient être susceptibles d’indiquer l’importance politique d’un personnage P (dites ici variables pertinentes). Les théoriciens non cyniques de la démocratie les trouveraient sans doute plus « politiques » ou « démocratiques » : - l’importance de la ou des fonction(s) exercées par P ; - le nombre de personnes qui ont voté pour P lors d’élections récentes ; - l’originalité des idées portées par P ; - l’importance des mouvements politiques, sociaux et/ou militants que P représente ; - les alternatives économiques et politiques que P représente par rapport aux politiques en cours... Parmi d’autres.

Certes, il n’est aucunement exclu que la saillance télévisuelle soit comme un reflet de ces dernières variables qui paraissent éminemment plus « politiques » et donc plus pertinentes et justifiables pour une analyse de l’importance politique d’un personnage P dans une démocratie. C’est certainement ce qu’avanceront les journalistes dont la déontologie, on le sait, reste toujours un point sensible. Mais ce reflet ne peut être un pur reflet. Il y a en effet de très nombreux autres facteurs susceptibles de déterminer la saillance télévisuelle qui n’ont rien, eux, de « politiques » et qui, en conséquence, ne peuvent que choquer un démocrate (variables dites ici non pertinentes). Notamment : - l’audience attendue d’un passage à l’écran du personnage P ; - l’acceptabilité du discours de P par les journalistes eux-mêmes ; - l’aisance télévisuelle de P garantissant un « bon spectacle » ; - ses relations personnelles, notamment avec les journalistes ; - une certaine fluidité de la communication qu’on peut avoir avec lui sur un plateau ; - l’intelligence de P avec les sociétés ou investisseurs qui possèdent les chaînes et les grands journaux... Toujours entre autres (je néglige les retours d’ascenseur).

Le fait est donc qu’on ne peut connaître le poids respectif des variables pertinentes (qu’on peut tenir pour effectivement démocratiques) et des variables non pertinentes (qui ne le sont pas, me semble-t-il, pour un théoricien non cynique) dans ce qui fait la saillance télévisuelle (donc l’importance politique) dans une démocratie médiatique. On peut simplement penser que l’importance politique d’un personnage P dans cette démocratie médiatique n’est pas une donnée purement politique. Elle est le résultat, ne serait-ce qu’un tant soit peu, d’une construction du système médiatique et des journalistes eux-mêmes. Et maintenant, si un journaliste vous disait qu’il ne sélectionne ses invités qu’en fonction de l’originalité de leurs idées et des alternatives économiques et politiques qu’ils représentent, vous ne prendriez aucun risque en pariant qu’il ment. S’il agissait ainsi, il ne resterait probablement pas en place (sauf peut-être à 23 heures sur Arte).

1b. Les évocations d’un personnage P dans les médias sont fonction de la saillance télévisuelle de ce personnage.

Cette proposition permet d’évoquer un effet « boule de neige médiatique ». C’est parce qu’il est doté d’une forte saillance télévisuelle (parce qu’on le voit souvent et qu’il a une audience intéressante) qu’un personnage P est souvent évoqué par les journalistes dans les journaux et reportages, ce qui conduit à ce qu’il soit souvent invité et voit ainsi sa saillance télévisuelle augmenter encore.

2. Le peuple ne doit pas subir des débats politiques en profondeur car ces derniers ne peuvent que l’ennuyer et le pousser à zapper.

Un cliché verbal consiste à dire que les Français sont intelligents. Je l’ai encore entendu récemment avancé sur I Télé par un « grand » journaliste (Ivan Levaï). Peut-être est-ce vrai. Pour moi, une telle phrase a peu de sens. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne table pas vraiment sur leur intelligence dans les émissions politiques des principales chaînes. Un authentique démocrate pense généralement que les campagnes politiques sont faites pour mobiliser, à la faveur de débats, les ressources cognitives des électeurs pour les amener ainsi à réfléchir et prendre position en connaissance de cause. Ce n’est pas le cas à la télévision. Je ne m’arrêterai que sur deux injonctions qui suffisent à réduire considérablement la qualité intellectuelle des débats :

- l’imposition, lors d’une intervention, d’un temps de parole conçu pour le spectacle et non pour le débat. Une intervention ne doit pas dépasser 7 ou 8 minutes, au mieux, 10 minutes. Les journalistes pensent qu’au-delà, le téléspectateur décroche. Il faut vite passer à un autre débatteur, rappeler à l’orateur qu’il est en avance en termes de temps écoulé, ou laisser un concurrent interrompre celui qui est en cours d’argumentation. Or, il est tout à fait exceptionnel qu’on puisse sérieusement déployer et argumenter un point de vue (par exemple sur la peine de mort, sur le mariage homo, sur la nécessité d’un impôt sur la fortune, sur la taxation du capital...) en moins de 7 ou 8 minutes. Une envolée combative de 6 ou 7 minutes est supposée réjouir le peuple. Un argumentaire de 7 minutes est supposé l’emmerder . C’est, au vue de leur animation, ce que doivent penser les animateurs de débat, capables de couper un intervenant au beau milieu d’une démonstration.

- Surtout pas trop de chiffres ! Un débatteur qui veut avancer une argumentation fondée en statistiques se voit immédiatement rappelé cette règle d’or : surtout pas trop de chiffres. Ils ennuient le téléspectateur. J’ai suffisamment enseigné et débattu pour savoir qu’un argument statistique peut être parfaitement suivi et compris par des gens d’intelligence inconnue. Il devrait donc l’être par les Français qui sont supposés intelligents. Mais non : l’animateur est convaincu que les raisonnements chiffrés emmerde le peuple [3].

Adoptons brièvement le langage des psychologues sociaux. Ces derniers ont distingué deux modes de traitement de l’information, notamment dans les situations de persuasion : un mode « central » (dit encore « systématique ») et un mode « périphérique » (ou encore « heuristique »). Le premier (le « central ») suppose un traitement en profondeur de l’information reçue. Le récepteur du message table alors, pour se donner un point de vue, sur l’importance et la qualité des arguments avancés par le débatteur, sur les fondements de ces arguments, sur les contre-arguments disponibles... Le second (le « périphérique ») est un traitement plus superficiel. Il repose davantage sur la prise en compte d’indicateurs apparents de « crédibilité » de ce qu’est en train de dire un débatteur que sur le fond de son message. On table par exemple sur la longueur de ce message, sur la profession de la source du message, sur ses intérêts personnels à dire ce qu’il dit, sur l’attirance qu’on ressent à l’égard de cette source, sur le nombre de personnes présentes en accord avec cette source (voir plus bas)... Les débats et exposés télévisuels sont le plus souvent organisés pour la mise en œuvre par le téléspectateur d’un traitement périphérique. Ce téléspectateur, réputé pourtant intelligent, n’est pas mis dans la situation lui permettant de se livrer à un traitement plus central. Tout se passe comme si le journaliste (ou l’animateur) avait une représentation de son public comme étant fait d’avares cognitifs, peu portés à faire fonctionner leur intellect, préférant le spectacle ou la joute au traitement des arguments. Des Français intelligents, certainement, mais peu motivés pour la réflexion. Peut-être, à force de fréquenter cette forme de télévision, sont-ils devenus ainsi.

3. La valeur de vérité politico-médiatique d’une proposition [4] est donnée par le nombre de personne interviewables susceptibles d’être d’accord avec cette proposition et/ou par la « qualité » des relais médiatiques (les élites : commentateurs, éditorialistes, belles plumes), susceptibles de l’appuyer.

Cette proposition trouve au moins un fondement purement médiatique dans la nécessité de cajoler les audiences actuelles ou possibles. On croit savoir, à suivre les disciplines psychologiques expérimentales, que les propositions minoritaires, contrairement aux propositions consensuelles, créent chez les téléspectateurs, un peu comme les stimuli aversifs, des humeurs qui ne facilitent guère, voire qui entravent l’ingestion des publicités. La démocratie médiatique doit faire avec les nécessités publicitaires. Elle a besoin d’annonceurs et doit donner dans le positif, le consensuel, l’enjoué, le majoritaire pour que le temps de cerveau disponible soit optimisé.

Pourtant, cette troisième proposition peut sembler assez conforme à l’esprit d’une démocratie majoritaire (qu’on suppose évidemment dotée d’une presse libre) dans laquelle la vérité politico-médiatique d’une époque est donnée par la majorité des électeurs et par les élites qui stimulent la pensée majoritaire. Elle ne l’est qu’à première vue. Pour deux raisons au moins.

D’abord cette troisième proposition, en ce qu’elle ne porte pas la mention « après débats approfondis », peut être posée comme assez typique d’une démocratie d’opinion dont j’ai critiqué les bases dans au moins deux textes de maniprop [5]. Je ne reviens pas ici sur l’exemple oh combien démonstratif du référendum de 2005. La vérité politico-médiatique était en septembre en faveur du OUI à la constitution européenne, tant avec l’indicateur « nombre de personnes » qu’avec l’indicateur « position des élites ». Mais un débat a été imposé, qui a duré quelques mois et qui s’est déployé dans d’autres canaux que le canal télévisuel (notamment sur internet). La vérité politico-médiatique avait basculé vers le NON en mai, les deux indicateurs se trouvant alors en contradiction, les élites étant restées pour le OUI, le peuple ayant viré vers le NON. Dans la proposition 3, on est bien trop proches d’une majorité de sondés plutôt que d’une majorité d’électeurs ayant débattu le temps nécessaire au mûrissement des idées. Une autre raison pouvant conduire à contester les vertus démocratiques de cette proposition tient au fait que notre presse n’est peut-être pas aussi libre qu’on le prétend et que les élites – qui ont généralement des employeurs— ne peuvent pas tout se permettre. Mais c’est là un tout autre débat qu’on engagera éventuellement plus tard.

3b. La valeur de vérité politico-médiatique d’une proposition détermine le nombre d’occurrences de cette proposition dans les médias.

Cette proposition pour insister sur les possibilités de propagande glauque, ou de matraquage d’idées et valeurs de bases qu’offre la démocratie médiatique. Plus une proposition est dotée de valeur de vérité politico-médiatique, plus elle sera énoncée, plus elle peut être le lieu de processus d’influences inconscientes, en particulier de conditionnement évaluatif (contexte positif ou négatif associé à telle ou telle proposition [6]). Cette proposition 3b permet aussi d’intégrer dans le champ politico-médiatique l’ensemble des postulats culturels que partagent grosso modo les personnages politiques dont la saillance télévisuelle est importante. Tous ou presque sont ainsi convaincus que les gens doivent se faire leurs opinions par eux-mêmes, qu’il vaut mieux compter sur soi que sur les autres, qu’on est responsable de ce qui nous arrive, qu’un individu a plus de valeur qu’un groupe, qu’il faut relativiser la pesanteur des appartenances sociales etc., autant de propositions qui ont elles-mêmes une forte valeur de vérité politico-médiatique et qui sont assez typique d’un syndrome culturel individualiste et libéral.

4. Durant les campagnes électorales, les chances a priori de succès d’un personnage P détermine a) le nombre et la durée de ses apparitions dans les médias et b) le nombre d’évocations de ce qu’il fait ou dit.

Voilà une règle de la démocratie médiatique qui n’a strictement rien de réellement démocratique et qui devrait choquer les démocrates sincères. Imaginez que pour une élection municipale on vous fasse parvenir une enveloppe contenant trois photographies de même format, la première celle du candidat sortant, la seconde celle de son « principal » concurrent, la troisième rassemblant tous les autres candidats exhibés évidemment en bien plus petit. Accepteriez-vous cette pratique de votre maire ? Trouveriez-vous cela démocratique ? Idem pour les professions de foi : deux amplement déployées sur recto et verso, les autres rassemblées et condensées sur un seul recto. Accepteriez-vous cette pratique de votre maire ? Trouveriez-vous cela démocratique ? Je suppose que non. C’est pourtant l’équivalent de telles procédures qui a cours à la télévision lors des campagnes électorales [7]. Les journalistes se réfèrent alors à un concept devenu banal et pourtant anti-démocratique, celui de « principaux candidats » (sans oublier son corollaire, celui de « petits candidats »). Ils le font évidemment pour des raisons d’audience, un débat entre deux « principaux candidats » (disons entre Nicolas Sarkozy et François Hollande) promettant une bien meilleure audience qu’un débat entre deux « petits candidats » (disons entre Philippe Poutou et Jacques Cheminade). Dans le même esprit, les journalistes pensent être davantage dans le fil de l’actualité en rendant compte des faits et dits des « principaux » candidats, négligeant sans remords les « petits ».

En somme, alors qu’une campagne démocratique devrait être l’occasion à tous ceux qui ont projets de trouver les mêmes chances de s’exprimer devant le peuple, les candidats n’ont pas tous, de fait, le même accès à la communication médiatique organisée, comme ils le devraient [8].

Les primaires socialistes de 2011 pourraient pourtant inciter à réviser ces pratiques. Le succès populaire de ces primaires fut une réelle surprise pour les commentateurs. À quoi pouvait-il tenir ? Certes, à la nouveauté du dispositif et à la curiosité des téléspectateurs confrontés à une innovation politique. Mais aussi, ce qui n’a pas été assez souligné, au fait que, pour une fois, une campagne électorale publique de portée nationale offrait les mêmes possibilités de débat à tous les candidats, alors qu’on savait parfaitement que deux d’entre eux avaient plus de chances de succès que les quatre autres. Le bonheur démocratique fut peut-être de voir de soi-disant « petits » candidats développer leurs arguments dans les mêmes conditions que ceux qu’on donnait comme gagnants potentiels. Et cela n’a pas manqué d’effets (scores inattendus de Montebourg et de Royal). Ce sont de tels effets inattendus dont on se prive lors d’élections traditionnelles.

4b. Les sondages donnent des informations légitimes pour déterminer les « principaux candidats » qui auront un accès privilégié à la télévision durant une campagne électorale.

Je tiens personnellement les sondages pour des instruments d’appréciation légitimes pour l’information qu’on doit donner au peuple sur la situation politique. Mais ce sont les conséquences de cette information dans leur traitement par les médias qui peuvent faire problème d’un point de vue démocratique. Notamment si les informations fournies au temps t1 donnent lieu à des anticipations qui s’avèreront des anticipations auto-réalisatrices au temps t2. En voici un exemple : au temps t1, le candidat C ne recueille que 0,7% des intentions de vote. Donc, il n’a aucune chance de l’emporter. Donc, on peut se passer le l’inviter sur les plateaux, notamment en prime time. Donc il a moins de chances de convaincre les téléspectateurs que les autres. Donc au temps t2, il restera à 0,7% ou il régressera. C’est dans la mesure où ces anticipations auto-réalisatrices créent de dramatiques inégalités dans l’accès des candidats à la télévision que la diffusion de sondages peut être contestée. Elles ne sont pas la faute des sondeurs ; elles ne sont qu’une conséquence directe de la proposition 4 dont le fondement est purement médiatique. Il reste que le rythme des sondages en temps de campagne est idéal pour le jeu des anticipations auto-réalisatrices. Une démocratie sereine pourrait se limiter à un sondage par mois (tous les organismes proposant leur sondage le même jour).

5. Les journalistes en contact avec le grand public doivent être, dans leur ensemble, représentatifs, non de l’ensemble des opinions possibles dans le spectre politique, mais des opinions permettant d’avancer des propositions dotées de forte valeur de vérité politico-médiatique (au sens de la proposition 3), donc des opinions majoritaires qui prennent dans le contexte médiatique valeur de rationalité politique (opposée à l’irrationalité politique).

Les journalistes vous diront que c’est là une nécessité si l’on veut ne pas choquer les audiences en les confrontant à des positions minoritaires [9]. Sans doute, mais c’est bel et bien ainsi que le système médiatique en est venu à ne représenter et, surtout, à ne faire vivre en France qu’une part, même pas toujours majoritaire, de l’électorat qu’on accroche à l’idée de « partis de gouvernement », une part globalement libérale et plutôt européaniste [10]. Et, les journalistes étant ce qu’ils sont, ce sont les opinions politiques et les valeurs individualistes et libérales de ce grand centre droit (une majorité de l’UMP, une majorité du PS) qui bénéficient des propagandes glauques et des influences inconscientes les dotant de valeur de vérité politico-médiatique. Trouverez-vous, parmi les ténors du PAF un journaliste qui ne soit pas prêt à soutenir que l’avenir de la France passe par l’Europe, que la seule façon de redresser notre budget est de faire des économies et que les gens doivent se faire leurs idées par eux-mêmes ? Ce sont pourtant des options personnelles reflétant une adhésion au parti unique, mais dont la fréquence (la valeur de vérité politico-médiatique) peut conduire un journaliste à penser qu’elles ne sont qu’un brin de vérité qu’il peut avancer sans problème déontologique.

C’est pourquoi les démocrates ne peuvent que souhaiter voir les journalistes former un ensemble réellement pluraliste, représentatif, au moins aux heures de grande audience, non du seul politiquement correct, mais de l’ensemble des opinions du spectre politique. Y compris des opinions taxées par les journalistes en place qui, j’insiste, ne représentent qu’une tendance politique (je l’ai dit : pas toujours majoritaire), de « populistes », « extrémistes », « purement protestataires », « passionnels » etc. Un tel pluralisme est contraire aux principes et fondements de notre démocratie médiatique. Il ne sera pas mis en place demain !

Conséquences d’un tel fonctionnement politique

Les propositions qui précèdent apportent un cadre théorique permettant la compréhension de faits déjà bien décrits sur maniprop ou ailleurs par divers spécialistes. L’essentiel tient au fait que la système médiatique engage non seulement son propre fonctionnement mais aussi et surtout le fonctionnement de la démocratie dans une voie à fois futile et conservatrice qu’on doit dire être celle d’un totalitarisme tranquille.

Cette voie est futile sous au moins deux aspects. Le plus évident et le plus commenté [11] tient à l’évolution du débat politique vers des formes plus spectaculaires qu’informatives et délibératives. Les débats deviennent des shows, et même des joutes avec vainqueur et vaincu. On sent les journalistes terriblement déçus lorsque aucun vainqueur ne se dégage, un peu comme si le débat n’avait servi à rien. Ils attendent avec impatience les formules ayant valeur d’estocades. Ils posent les questions qu’ils pensent susciter la polémique. Etc. Plus subtil est le processus par lequel les concepts et personnages politiques perdent une part importante de ce qui était leur référence argumentative pour n’être appréhendé que sur la base de leur valeur, et même de leur valeur affective. C’est la politique à l’altitude de facebook : j’aime (versus je n’aime pas »). J’aime la peine de mort, j’ai dit ce que j’avais à dire, mais ne me demandez pas le système argumentatif de références qui me permettrait de justifier la valeur que je lui accorde. Je n’aime pas le mariage homo, mais je n’ai pas davantage le système référentiel de savoirs et croyances qui me permettrait d’en débattre. J’aime ou je n’aime pas. Cela suffit pour voter. À la limite, la référence, lorsqu’il en est une, se limite à un registre de slogans, de formules, certaines pouvant avoir une forte valeur de vérité politico-médiatique (« il faut remettre la France au travail »), à moins qu’il ne s’agisse de contraires de telles formules (les Français travaillent déjà bien assez !) [12].

Cette voie est conservatrice. La démocratie médiatique a besoin d’un « juste milieu » entretenant au plan politique et culturel une relative quiétude cognitive et idéologique utile aux publicités. Ce juste milieu (que d’aucuns disent un marais) est fait de personnages ayant une forte saillance télévisuelle (on les voit souvent) qui avancent des propositions de forte valeur de vérité politico-médiatique (en fait les opinions politiques et culturelles du Parti unique, Libéral, Européen, individualiste). Les personnages qui ne se réclament pas de ce juste milieu (on en voit malgré tout quelques-uns) peuvent être appréciés à l’écran s’ils sont agréablement provoquant et/ou s’ils ont de l’humour. Mais ils seront toujours d’emblée disqualifiés par les journalistes parce que traités comme n’appartenant pas à la rationalité politique des « partis de gouvernement », au juste milieu. Ils peuvent même être implicitement stigmatisés et assimilés aux extrémistes de la « France d’en bas » qu’on sait volontiers protestataire et peu convaincue par les propositions ayant pourtant une forte valeur de vérité politico-médiatique [13].

Ces pratiques médiatiques ont trois conséquences qui devraient choquer les démocrates. a) Elles conduisent à un rétrécissement considérable du possible politique, y compris dans la tête des gens qui sont amenés à ne se situer que dans un univers politique restreint (parti unique = rationalité opposé à extrêmes = protestation). b) Ce rétrécissement ne porte pas seulement sur la sphère du politique, mais aussi sur les postulats culturels portés par les personnages ayant une forte saillance télévisuelle (postulats de l’individualisme libéral). c) Les campagnes électorales sont conçues de telle sorte qu’elles renforcent les positions dominantes sans réellement susciter des perspectives de changement paradigmatique, celui-ci ne pouvant être que pure folie (alternances sans alternatives au sein d’un même paradigme libéral et européen). Nous avons là les ingrédients d’un totalitarisme tranquille.

Une mise au point même rapide s’impose à propos de l’emploi du concept de totalitarisme. Je vais donc emprunter à un article de maniprop.com dans lequel je répondais à des critiques m’ayant été adressées après l’émission le jeu de la mort. « J’ai parlé de totalitarisme tranquille, et cette expression a été souvent reprise et contestée dans la presse et les forums. Que n’avais-je pas encore dit là ! « Nous ne sommes pas en Union Soviétique ». « Vous semblez ne pas savoir ce que fut le Nazisme »… À ce propos, je reste dans mes bottes. Les intellectuels sont des analystes assez bizarres. Ils se gavent de mots comme « complexité », voire « hypercomplexité »… et ils se satisfont d’une vision unidimensionnelle et fort peu complexe des sociétés en opposant « les démocraties » aux « totalitarismes » (qu’ils différencient d’ailleurs mal des « dictatures »). C’est là une confusion entre deux dimensions qui ne peut que pervertir les analyses. La dimension du totalitarisme renvoie à une caractérisation des sociétés qui est le degré avec lequel le tout (pour Mussolini, évidemment, la nation, mais disons, la société globale) pénètre les parties et les éléments (disons les groupes et les personnes) pour faire leur substance comportementale, idéologique mais aussi culturelle. La dimension du totalitarisme donne ainsi le degré avec lequel les valeurs, les croyances et exigences cognitives portées par l’état et la société qu’il prône affectent chacun dans ses pensées et son intimité privée. Son contraire serait la diversité, le pluralisme, disons pour faire chic : l’entropie des comportements individuels et des positions privées. Ce concept reste très utile. Mais c’est une tout autre dimension, celle de la distribution ( et de la base) du pouvoir politique, qui permet d’opposer les dictatures et les démocraties. Si le XX°siècle nous a habitué aux dictatures dont la plupart étaient aussi totalitaires, il est probable que le XXI° siècle nous donne à voir bientôt des démocraties qui seront aussi à leur tour totalitaires (Gori et Del Volgo, 2008, parlent de totalitarisme démocratique [14]). Ce concept de totalitarisme tranquille (certains disent doux ou « soft ») des démocraties libérales n’est donc pas une coquetterie personnelle. D’ailleurs, Tocqueville nous avait déjà averti du danger d’un despotisme démocratique. Il n’y a donc là que les apparences d’un oxymoron. Ces concepts affleurent dans la littérature politique depuis plusieurs années (voir notamment Bellon et Robert, 2001 [15]).

Notes

[1] 1997, 2005, Paris, Raisons d’Agir

[2] Ce concept n’est évidemment pas absent de la littérature socio-politique. Pour exemples : la revue Études, revue de culture contemporaine, l’utilisait pour titrer un article paru en 2009 de Pierre de Charentenais évoquant les conséquences du « bruit médiatique » sur la décision politique (recul de N. Sarkozy devant le tollé déclanché par sa volonté de placer son fils à la présidence de l’EPAD). Denis Monière a publié aux Presses de l’Université de Montréal en 1999 un ouvrage intitulé Démocratie médiatique et représentation politique qui donne une bonne description comparative de ce que sont et font les chaînes canadiennes, belges, françaises et suisses. Sans oublier que des militants Chrétiens utilisent le concept pour revendiquer plus de démocratie dans les médias. Ce ne sont là que trois exemples : je n’ai pas trouvé d’occurrence du concept associé à une analyse de l’impact de la télévision sur les règles de notre fonctionnement démocratique en tant que tel, ce que je propose ici.

[3] Il est plus tolérant à l’égard des courbes ou diagrammes qui ne sont finalement que des dessins dans lesquels le choix des échelles permet de montrer de jolis effets, même s’ils ne signifient pas grand-chose.

[4] Descriptive (le chômage baisse en Allemagne) ou évaluative (la démocratie est encore le meilleur système de fonctionnement politique). Le simple fait d’attribuer de la valeur à un concept ou à un personnage constitue une proposition (Monsieur P est quelqu’un de particulièrement compétent).

[5] Qu’il y ait un lien quasiment constitutionnel entre la démocratie médiatique et la démocratie d’opinion ne fait pour moi aucun doute. Je pense que les deux seront défendues par les mêmes agents : les mêmes commentateurs politiques, les mêmes experts en « communication politique... ».

[6] Voir notamment Beauvois, J.-L., 2011, Les influences sournoises, Paris, François Bourin.

[7] Nous pouvons sans crainte négliger les campagnes officielles qui arrivent tard alors que les jeux ont été faits avant et ailleurs.

[8] Pourtant, dans les leçons que nous prétendons donner aux gouvernements exotiques, ce critère de l’égalité d’accès à la communication médiatique est souvent avancé comme un critère décisif permettant de juger du caractère démocratique d’une élection.

[9] Certains, peut-être sincères avanceront sans doute que leurs propres opinions n’interviennent pas dans leur travail car ils sont des professionnels et ils savent dissocier la présentation des faits des commentaires personnels. On sait que cette dissociation est quelque peu fantasmatique. Et quand bien même : on se demanderait alors pourquoi, ce qu’on a souvent vu lors de dissociations idéologiques entre les médias et les élites d’une part, le peuple d’autre part, il est si difficile de trouver des journalistes communistes ou frontistes sur les principaux canaux médiatiques. Sont-ils décrétés inaptes à la dissociation des faits et du commentaire ?

[10] Ce que j’ai appelé le Parti Libéral Européen, le parti unique qui domine notre démocratie médiatique et dont la domination ne cessera pas demain (voir J.-L. Beauvois, 2005, Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble).

[11] Appeler « politique spectacle » et « politique spectacle médiatique » sur Google.

[12] Les processus d’influence inconsciente caractéristiques de la propagande glauque (conditionnement évaluatif, effet de simple exposition notamment) sont pour une bonne part responsable de cette évolution vers des « valeurs sans référence ». Voir Beauvois, 2005, 2011, op. cit.

[13] Récemment encore sur I-télé : une charmante journaliste du Point, assez saillante du point de vue médiatique, Sylvie-Pierre Brossolette, disait de façon parfaitement explicite qu’il ne convenait pas aujourd’hui lancer des débats susceptibles de « réveiller la France du NON » alors que l’Europe était en train de progresser (la cour constitutionnelle allemande venait de donner son accord aux stratégies visant à juguler la crise de la dette en zone euro).

[14] Les exilés de l’intime, Paris, Denoël.

[15] Un totalitarisme tranquille. La démocratie confisquée. Paris, Syllepse.

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