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LES REFERENDUMS D’INITIATIVE POPULAIRE : DES LIMITES À LA DÉMOCRATIE D’OPINIONS ?

permettre aux opinions de se construire dans les débats

mardi 7 juin 2011, par Jean-Léon Beauvois

La structure oligarchique fait évoluer la démocratie vers une démocratie de consentement. Les propagandes internes aux démocraties libérales (propagande glauque, monopole de l’argumentation, désinformation...) fabriquent ce consentement mais aussi les fameuses opinions (généralement limitées aux attitudes : j’aime ou je n’aime pas) telles qu’elles apparaissent dans les sondages et dont se délectent les tenants d’une "démocratie d’opinions". Le remède à ce rétrécissement démocratique reste la mise en oeuvre de débats publics, démocratiquement organisés où toute expression politique est licite et permise. Les référendums d’initiative populaire pourraient être l’occasion de tels débats.

J’ai déjà dans deux articles sur Maniprop avancé quelques arguments contre l’idée chatoyante mais perverse d’une démocratie d’opinions. Ces articles reposaient sur une analyse globale des maladies de notre démocratie, analyse que je peux résumer ici en une phrase : notre démocratie est devenue une démocratie dans laquelle le peuple n’est conduit qu’à accepter ou, un temps mais un temps seulement, à maugréer [1]. C’est une démocratie de consentement, au sens où les théoriciens de la propagande interne aux démocraties définissent la propagande comme la "fabrique du consentement". Il ne s’agit donc pas de consentement "éclairé", mais d’un consentement extorqué par les pratiques douteuses de la communication médiatique et les influences inconscientes. C’est ainsi que nos concitoyens "consentent" à considérer qu’on est le "pays des droits de l’homme", qu’il n’y a pas d’avenir sans l’Europe, que le communisme s’est effondré sur ses propres bases, que les déficits budgétaires sont par nature exécrables...

Notre, démocratie est, de ce point de vue, parfaitement dans la ligne de ce que souhaitaient les propagandistes de l’école américaine du début du XX° siècle (Creel, Lippman, Bernays… Lesquels s’étaient retrouvés un temps dans le comité Creel mis en place par le Président Wilson. L’objectif affiché de ce comité était de promouvoir l’idée, pourtant alors impopulaire, de la nécessité pour les Etats-Unis d’entrer dans la première guerre mondiale). Ces propagandistes revendiquaient la promotion du concept de « communication publique » (en fait de propagande) [2]. C’était pour eux un outil efficace permettant aux élites éclairées (on dirait aussi bien : l’oligarchie économique et politico-administrative) de conduire les masses à consentir par leur vote aux politiques jugées souhaitables par ces élites. « Une réaction s’est amorcée. La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre d’engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Étant donnée la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable » (Bernays, 1928). C’est la raison pour laquelle les propagandes internes aux démocraties peuvent être, nous venons de le rappeler, définies comme la fabrication du consentement [3]. La démocratie d’opinions repose sur cette logique du consentement dans la mesure où les « opinions » se trouvent le plus souvent modelées par les propagandes qu’elles soient propres aux démocraties libérale (ce qui semble le cas de la propagande glauque) ou qu’elles ne le soient aucunement (la monopolisation de l’argumentation et la désinformation s’observe dans tout type de régime…)

La fabrication du consentement par les propagandes est le premier trait distinctif d’une démocratie qu’on veut bien dire, avec les sondeurs et commentateurs, d’opinions. Le consentement ainsi généré définit un périmètre de croyances acceptables portées par ce qu’on appelle par euphémisme les « partis de gouvernement » et, lors des élections, par ce qu’on appelle de façon parfaitement anti-démocratique, les « principaux candidats » qui, seuls, pourront faire vraiment campagne dans les médias qui veulent un beau et télégénique spectacle, un beau combat, les autres ne pouvant faire que de la figuration.

Un second trait est l’usure, voire la disparition des débats. Certes, il y a ce qu’on peut appeler de l’empoigne entre les diverses tendances que nourrissent les élites et entre les « partis de gouvernement ». Ces empoignes s’organisent, sous la forme de spectacles médiatiques entre des débatteurs issus de ces tendances auxquels vient s’accoquiner quelquefois un(e) marginal(e) qu’on a préalablement et durablement stigmatisé(e) (vous savez bien : les « extrémistes », les « purement protestataires », les « populistes »… qu’on oppose aux politiciens respectables). Il n’y a dans ces conditions aucune raison pour que les choses ne tournent pas rond pour l’oligarchie. Un petit coup à droite, un petit coup à gauche (moins fréquent), mais rien qui gêne sérieusement la spéculation et le commerce dans notre univers mondialisé.

On connaît pourtant le remède à cette décrépitude de l’idée et de l’idéal démocratique. Ce remède, un remède parfaitement démocratique, c’est l’organisation de débats ouverts sur de grandes questions, débats ouverts à toute expression politique, aucune expression n’étant stigmatisée par les animateurs des débats. L’organisation de tels débats permet de se libérer quelque peu des propagandes. Ils ne sont pas faits pour recueillir les opinions, mais pour que se construisent des opinions. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les portiers de l’opinion publique (journalistes, sondeurs, experts en « communication »…) décrètent bien souvent que ces débats emmerdent le peuple. Ce que je dis-là a au moins une référence qui reste dans la mémoire de chacun : le référendum de 2005 sur la constitution européenne. Un simple recueil d’opinions aurait donné le OUI gagnant. L’émergence, probablement non prévue, d’un vrai débat a permis à une nouvelle opinion de se construire et à une majorité inattendue et non négligeable en faveur du NON de l’emporter. Et je mets au défit quiconque de nous montrer sur la base d’analyses que les arguments de cette majorité étaient plus « passionnels », plus « conformistes », moins « intelligents » que ceux auxquels ils étaient opposés. Ils n’allaient tout simplement pas dans le sens souhaité par l’oligarchie et ses « pédagogues » et c’est bien la seule raison pour laquelle le NON et les vilains électeurs ont été tellement stigmatisés.

Certes, je suis personnellement ravi de l’issue de cette consultation (j’étais moi-même en faveur du NON). Mais ce n’est pas là un critère politique sérieux de jugement. J’ai d’ailleurs des amis qui étaient (et sont toujours) pour le OUI et qui seraient aujourd’hui d’accord avec ce que je viens d’écrire. Un processus démocratique, si la démocratie est réellement une valeur, ne doit pas se juger au fait que son issue aille dans le sens d’untel ou d’untel. L’essentiel tient au fait qu’il ait été démocratique et qu’il y ait eu un vrai travail sur les opinions. Le danger actuel n’est pas que le peuple aille à l’encontre de telle ou telle idée qui nous est chère, c’est bien plutôt que notre vie démocratique aille vers le seul consentement, l’anémie et les divertissements frelatés. Sauf, cela va de soi, à se considérer comme faisant partie d’une élite légitime qui n’attend du peuple que le consentement et le conformisme. Je suis personnellement, avant tout débat, en faveur de l’énergie nucléaire. J’accepterai néanmoins qu’un vrai débat débouche sur l’option de la sortie du nucléaire pour peu que je reconnaisse à ce débat d’avoir été démocratique.

Que faut-il craindre, le peuple qui raisonne ou les propagandes qui fabriquent le consentement du peuple ? L’essentiel est évidemment que le peuple soit placé dans l’opportunité de raisonner, ce que ne présuppose pas l’idée de démocratie d’opinions, bien au contraire.

Les référendums d’initiative populaire pourraient être, précisément, l’occasion d’une revitalisation de notre démocratie, pour peu, évidemment, qu’ils donnent lieu à l’organisation de vrais débats, ouverts et à égalité de moyens à toutes les expressions politiques, même à celles a priori stigmatisées ou non porteuses d’audimat. On l’a vu l’internet peut se substituer aux médias lorsque ceux-ci ne sont pas démocratiques, ce qui est hélas le cas en France. On souhaiterait de ces débats qu’ils ne soient pas fait pour recueillir des opinions, mais pour que les opinions puissent se construire. Qu’il n’y ait point, pour les journalistes, des « principaux » débatteurs et des « extrémistes », des « de gouvernement » et des « purement protestataires » etc. Que chaque option soit défendue avec la même vigueur que l’option opposée. Par des arguments plutôt que par des appels à la peur ou aux autorités. J’ai déjà écrit que notre démocratie s’honorerait si elle créait une institution ayant pour mission d’évaluer la qualité cognitive des débats suscités par une élection, ce qui serait tout à fait possible et ce qui serait un outil important pour la mesure du PNBBI (produit national brut de bonheur et d’intelligence). La mise en œuvre de référendums d’initiative populaire pourrait donner envie à nos gouvernants de disposer d’une telle institution. Mais ne rêvons pas : je crains que les experts en communication, les sondeurs et les grands journalistes, les portiers donc, qui préfèrent les slogans et les images aux arguments, ne le souhaitent pas. Que deviendrait l’audimat si on en arrivait à juger une campagne sur sa qualité cognitive ?

La révision constitutionnelle de juillet 2008 ouvre la possibilité en France de référendums d’initiative dite populaire [4]. Malheureusement : 1. l’initiative dite populaire sera en fait une initiative parlementaire (un cinquième des membres du parlement, soit 184 parlementaires nécessaires) 2. leur champ d’application sera limité aux réformes économiques, sociales, environnementales et à la ratification de traités. En semble donc exclu le fonctionnement démocratique lui-même (un référendum ne pouvant être en contradiction avec la constitution). 3. Le référendum proprement dit peut-être court-circuité par les assemblées qui peuvent se saisir de la proposition. 4. Une proposition devra être avalisée par le conseil constitutionnel. 5. Elle ne pourra contester une loi récemment promulguée.

En dépit de ces limitations, il reste ouvert à l’initiative populaire un grand panel de questions (et de réponses) qui conditionnent notre vie démocratique et sociale. Certaines options pourraient considérablement affecter notre vie quotidienne et ce que j’appelle notre respiration sociale. J’en propose deux à titre d’exemples (elles ne sont pas vraiment ludiques), deux propositions acceptables par la Loi (il s’agit pour le moins de questions "environnementales") et d’impacts a priori très différents. Je pense qu’un recueil d’opinions donnerait un non massif pour la première et un petit oui pour la seconde. Mais quid après un vrai débat donnant aux opinions tant les informations que le temps leur permettant de se construire ?
  Faut-il (oui-non) réduire à quatre heures le temps télévisuel quotidien ? (les étranges lucarnes étant fermées le restant du temps)
  Doit-on (oui-non) interdire les répondeurs vocaux ? Voilà deux questions qui touchent à la qualité notre vie quotidienne, à celle de notre respiration sociale, à notre environnement, à l’idéologie, à l’économie et à notre éducation (et surtout celles de nos enfants). Ils touchent aussi à notre santé et à notre sécurité. Alors ? Imaginez quelques mois de débats sur ces questions.

Les lecteurs de maniprop sont invités à argumenter et à proposer.

Notes

[1] Un temps seulement : on l’a bien vu avec l’irrespect avec lequel a été contourné le non au référendum de 2005

[2] E.L. Bernays, un petit-fils de Freud, n’hésitera pas à titrer son livre de 1928 : Propaganda.

[3] L’expression est de Walter Lippman. Elle sera reprise dans le titre du « grand » livre de Chomsky et Herman sur la propagande médiatique dans les démocraties (manufacturing Consent).

[4] Ils n’étaient pas prévus par le projet gouvernemental. Nous devons à un amendement proposé par Arnaud Montebourg que ces référendums aient été inscrits dans la loi de modernisation

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