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ce que nous apprend le jeu de la mort

Apprendre à voir le jeu de la mort

Milgram à la télévision, la zone extrême

mercredi 31 mars 2010, par Patrick Mollaret

Dans cet article, on propose de montrer qu’une bonne part de la polémique qui a suivi la diffusion du jeu de la mort relève d’une méconnaissance des principes de l’expérimentation en psychologie sociale. Après être revenu sur le contenu du reportage, je montre que celui-ci met bien en évidence que les réactions des candidats de "zone Xtrême" sont la conséquence de l’emprise de la situation de jeu, et que, ce faisant, le téléspectateur n’est pas mis en position de voyeur. Non seulement le jeu de la mort n’est pas de la télé réalité, mais il repose sur des principes inverses. Je propose ensuite de montrer que cette recherche ne saurait être considérée comme une simple réplique de la recherche de Milgram avant de conclure sur l’originalité du regard psycho social

Avec le jeu de la mort, nous avons été les téléspectateurs d’une recherche expérimentale sur l’obéissance. C’est, en soi, un évènement car l’emprise d’une situation d’obéissance sur les gens se voit et s’entend mieux qu’elle ne se raconte. Je sais par expérience que raconter une recherche d’obéissance extrême comme celle de Milgram revient toujours à faire le récit d’un dilemme entre des valeurs morales et la nécessité d’obéir. Et, comme le conte pour enfants, un tel récit encourage malencontreusement celui qui l’entend à faire des portraits psychologiques des protagonistes. Le désobéissant, espèce rare, apparaît comme forcément courageux car il agit en fonction de ses valeurs, alors que l’obéissant, homme du commun, semble lâche. Ce n’est pas la conclusion correcte à tirer de ce type de travaux et c’est un devoir pour coller à la psychologie sociale tout entière que de faire une pédagogie correcte de la situation d’obéissance en évitant ce contre-sens psychologisant. Le jeu de la mort nous aide-t-il à faire œuvre de cette pédagogie pour un large public ? Malgré pas mal d’imperfections, je réponds oui sans hésiter et j’explique pourquoi dans cet article. Je tente aussi d’analyser la grave erreur commise par certains intellectuels, journalistes ou parlementaires qui soupçonnent ce reportage de banaliser la violence. Je rends compte enfin des questions que pose cette recherche.

Qu’avons-nous vu en regardant La Zone Xtrême ?

Le jeu de la mort est un reportage de Christophe Nick dont le but clairement affiché est de dénoncer la violence des émissions de téléréalité. Pour illustrer de quoi il s’agit, il nous est montré en ouverture une série de séquences particulièrement violentes provenant de chaines commerciales étrangères. Nous y voyons des scènes de tortures et des humiliations publiques. Le constat de telles dérives amène Christophe Nick à formuler une hypothèse, que nous entendons voix off : la télé pourrait-elle désormais organiser un jeu où la mort elle-même pourrait faire office de divertissement ? C’est la réponse à cette question qui occupe la plus grande partie du reportage. Christophe Nick s’est entouré d’une équipe scientifique dirigée par Jean-Léon Beauvois qui a conçu une transposition de la célèbre expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité en l’adaptant à la forme d’un jeu télévisé. Dans l’expérience initiale de Milgram, des sujets étaient recrutés par voie de presse pour participer à une expérience présentée comme une recherche scientifique sur le rôle de la punition sur la mémoire. A l’issue d’un tirage au sort truqué, le sujet de cette recherche se voyait attribué le rôle du « moniteur » qui consistait, en premier lieu, à faire apprendre à un « élève », en fait un compère ou « complice » de l’expérimentateur, une série de paires de mots (par exemple « ciel-nuageux »). Après la lecture de toutes les paires, il devait ensuite tester la mémoire de cet élève en prononçant le premier mot de la paire (« ciel ») suivi de quatre autres mots (1. ensoleillé, 2. nuageux, 3. bleu, 4. d’été). L’élève, isolé dans la salle voisine, devait trouver la bonne réponse et appuyer sur l’une des quatre touches du boitier prévu à cet effet. Pour tester l’hypothèse du rôle de la punition, le moniteur devait punir l’élève en cas de mauvaise réponse. Il avait en face de lui un générateur électrique administrant des décharges électriques allant de 15 à 450 volts. La première erreur était sanctionnée par la décharge la plus faible, mais comme le compère se trompait souvent, le moniteur pouvait se trouver dans la situation d’administrer des chocs présentés comme possiblement mortels à l’élève s’il ne décidait pas de lui-même d’arrêter l’expérience. Malgré les supplications et les cris d’agonie du compère, 62.5% des sujets allaient jusqu’au terme de l’expérience du simple fait que l’expérimentateur les enjoignaient de continuer, mais sans jamais les contraindre ni les menacer. Évidemment, ces décharges n’étaient pas administrées en réalité, et le compère était un comédien. Dans le jeu de la mort, nous voyons la même recherche sous la forme d’un jeu télévisé, appelé pour la circonstance « zone Xtrême ». Le principe consiste là aussi à punir l’élève à la mémoire défaillante au moyen d’un générateur électrique comparable. Mais cet élève est un candidat à la fortune qui devra donc supporter des chocs de 460 volts pour parvenir à ses fins. Le moniteur (appelé ici questionneur) se voit donc contraint d’administrer des chocs vraisemblablement mortels à son partenaire de jeu, qui manifestera les mêmes cris d’agonie que dans l’expérience de Milgram. 81% des questionneurs vont jusqu’au bout du jeu. L’hypothèse de Christophe Nick semble se confirmer : les joueurs engagés dans un jeu télévisé peuvent torturer et administrer des souffrances extrêmes à leur partenaire. Cette fois, ce ne sont pas les injonctions d’un scientifique qui pousse les joueurs à aller au bout, mais celles d’une animatrice de télévision. La télévision, qui n’a pourtant pas la légitimité du pouvoir scientifique, pourrait donc prescrire des comportements d’une gravité exceptionnelle à des personnes tout-venant.

Le jeu de mort met en évidence la force d’une situation

Le reportage militant de Christophe Nick qui nous montre l’emprise du dispositif de jeu fait le maximum –- au point que Libération parle de grosses ficelles — pour que le spectateur ne soit pas conduit à juger les candidats en bien ou en mal. Difficile en effet d’être plus explicite dans l’objectif visé : il s’agit de dénoncer la télé réalité et les modèles de comportements qu’elle met en scène. Le propos final de Jean-Léon Beauvois sur le totalitarisme télévisuel pourra être jugé spéculatif, mais il n’est pas soupçonnable d’orienter le téléspectateur vers une mauvaise lecture psychologisante de ce qu’il vient de voir. Dans la première partie du reportage, le téléspectateur est loin d’être pris en défaut, il dispose au contraire de toutes les clefs lui permettant de comprendre les intentions de l’équipe scientifique. Il lui est proposé une analyse des comportements des candidats confrontés à une situation crédible de jeu. Ce sont bien des processus psychologiques qui nous sont montrés, certainement pas les soubassements de la personnalité des candidats. C’est précisément parce que ces personnes sont traitées comme des sujets expérimentaux que leurs comportements sont vus comme des réponses déterminées par la situation de jeu. En voyant et entendant le candidat, nous percevons le mécanisme général d’obéissance et non un individu particulier ; quelque chose plutôt que quelqu’un. On peut aussi constater que la désobéissance elle-même n’est pas un acte supérieur ou héroïque mais une échappatoire que certains candidats trouvent in extremis pour gérer leur propre conflit, sans que l’on sache exactement comment ni pourquoi eux ont stoppés et pas les autres. C’est parfaitement normal, car le phénomène de désobéissance dans le paradigme de Milgram est toujours non résolu par la psychologie sociale. Dans le jeu de la mort, tout est analysé en fonction de l’emprise du dispositif de la télé et du rôle qui joue l’animatrice interprétée par Tania Young.

Le Jeu de la mort n’est pas de la téléréalité

Le jeu de la mort repose sur un principe objectivement contraire à celui de la télé réalité. Du fait même que le comportement de chaque candidat est décrit comme tributaire du processus d’obéissance, aucun n’est stigmatisé, ni héroïsé. La téléréalité, au contraire stigmatise, humilie les « loosers » et glorifie les autres qui perçoivent réellement de l’argent. Loin du trash de la téléréalité, l’esprit de l’expérimentation scientifique et son nécessaire débriefing est la meilleure des garanties éthiques. Dans Zone Xtrême, les candidats n’ont pas simplement vécu une expérience pénible dont ils ne feront rien. Sauf à lui faire un misérable procès d’intention, il n’y a aucune raison de mettre en doute l’équipe scientifique sur le fait que les candidats ont désormais tous compris avoir participé à un même projet ayant pour but de montrer l’emprise des situations, et aussi d’alerter les citoyens sur les dérives de la télévision. Si voir et entendre les candidats affronter le dispositif de zone Xtrême permet d’amorcer une analyse sur la force d’une situation, vivre concrètement cette situation peut aussi avoir une vertu pédagogique. C’est ainsi que spectateurs et acteurs participent à un même projet, et peut-être même à une même forme de prise de conscience. Rien de commun, évidemment, avec la téléréalité, où les candidats exhibent leur vacuité face à des spectateurs qui se font voyeurs. Nulle part ailleurs que dans une situation expérimentale, une tranche de vie –fut-elle pénible-, peut faire progresser une connaissance commune. Montrer des sujets faire des actes graves quand ils sont sous l’emprise d’un dispositif ne relève donc pas d’une fascination pour une prétendue « part obscure de l’homme ». Il ne s’agit en aucune manière d’une tentative de légitimation de la violence ou de la torture.

Pourquoi donc certains journalistes et intellectuels ont cru voir un ersatz de téléréalité dans le jeu de la mort ? Clara Dupont-Monod de Marianne considère que Zone Xtrême utilise les mêmes armes que la télé réalité. Dominique Wolton voit quant à lui dans le reportage une volonté morbide de montrer que « l’homme est un loup pour l’homme ». Pour quelle raison ? Si, comme je l’ai dit, le reportage de Christophe Nick me parait défendre très clairement l’hypothèse situationnelle -et nous pousse donc dans la bonne direction- il ne peut empêcher certains téléspectateurs d’appliquer leur grille de lecture idéologique. Seulement, pour bien voir ce reportage, il faut d’abord adopter un regard distancié, un peu comme l’entomologiste qui observe et décrit le phénomène qu’il a provoqué. Il s’agit d’adopter le regard « froid » du scientifique. Il ne faut en vouloir aux téléspectateurs scandalisés par le reportage, car il faut bien convenir qu’il n’est pas aisé de d’envisager un comportement qui provoque du dégout comme étant d’abord un fait social devant être analysé. Pourtant, ce regard est nécessaire pour tirer les enseignements d’une telle expérience. Un individu qui envisage Zone Xtrême avec le prisme des catégories morales ne peut voir que des chercheurs gourous qui ont délibérément manipulé les gens pour les mettre dans une situation difficile. Il ne peut rien comprendre du reportage avec un tel regard. On peut poursuivre la démonstration avec le téléspectateur qui raisonne en termes judiciaires. Il verra d’abord des candidats qu’il serait légitime d’attaquer en justice pour mise en danger de la vie d’autrui. Ayant commis des actes de tortures sans être contraints de le faire, ils tombent en effet sous le coup de la Loi. Ensuite, il verra un public qu’il serait légitime de faire comparaitre pour non-assistance à personne en danger. Mais ce sont les chercheurs eux-mêmes, pour avoir conçu et encadré cette séquence barbare, qui devraient figurer parmi les accusés principaux. Avec ces regards, à mille lieux de celui du scientifique que j’ai tenté d’expliquer, on condamne d’avance toute tentative raisonnée d’éclaircissement des comportements humains pour se réfugier dans l’indignation de circonstance. La psychologie sociale expérimentale s’intéresse aux contextes sociaux en tant que facteurs déterminants certains comportements. Il faut savoir les constater et les analyser sans y appliquer la moraline ou le code pénal. En portant plainte au CSA contre France 2 pour avoir diffusé ce reportage, Marie-Noëlle Lienemann et Paul Quilès viennent de succomber à la tentation judicaire. Alors qu’il y a des arguments, y compris scientifiques, pour dénoncer le spectacle récurrent de la violence à la télé, les deux ex-ministres s’en prennent à une émission qui veut en dénoncer les effets. Combien de meurtres dans les fictions policières du prime time ? Combien de vies qui bifurquent effectivement après une vraie émission de téléréalité ? Voilà les questions qu’il faut poser pour établir sérieusement un état des lieux. Cette initiative est d’autant plus désastreuse que Paul Quilès se veut pourfendeur du libéralisme dont il voudrait « désenvouter » nos concitoyens. Attaquer un reportage artisanal plutôt que l’implacable logique de marché qui conduit à proposer de plus en plus de violence n’est pas la meilleure preuve de désenvoûtement. Quoique l’on pense du Jeu de la mort, les psychologues sociaux qui veulent défendre l’esprit de l’expérimentation doivent absolument empêcher l’entreprise funeste de Quilès et Lienemann, qui déplacent une indignation légitime sur un objet de substitution. Il y a certes des défauts dans le reportage. Le penchant pour le sensationnalisme n’est pas évité, l’allusion à Kubrick est autant facile que pénible et, surtout, l’analyse scientifique n’y prend pas suffisamment de place [1]. Il serait malhonnête cependant de considérer ces défauts sans prendre en compte les contraintes de diffusion d’une émission de ce type à 20 h 35, sur une chaîne nationale. Tout ne pouvait pas être contrôlé par l’équipe scientifique, ni, peut-être, par Christophe Nick lui-même [2] Avec une telle stratégie de diffusion, cette émission pouvait difficilement prendre la forme d’une démonstration universitaire aride. Ce reportage valait-il d’être diffusé malgré ces restrictions ? Je réitère mon point de vue en répondant par l’affirmative. On peut aussi penser que la démarche est inutile : avis respectable. En revanche, l’idée que le jeu de la mort puisse faire l’objet de poursuite doit être rudement combattue.

Au-delà de ces indignations prévisibles, l’utilité de l’initiative doit être discutée sur ce qu’elle apporte quant à la compréhension sur le phénomène d’obéissance. Je tente de le faire à présent.

De Milgram à La Zone Xtreme, dequoi le générateur électrique est-il le nom ?

Je voudrais exposer les enjeux de la transposition de la recherche de Milgram dans l’univers de la télé. Il s’agit d’une grille d’interprétation, évidemment contestable, qui permet de montrer les forces et les faiblesses de zone Xtrême. J’axe mon analyse sur ce que signifie le fait d’administrer des chocs électriques à une victime dans la situation standard de Milgram, en la comparant avec celle d’un jeu télévisé. Avec Milgram, les sujets pensaient participer à une recherche de psychologie générale étudiant le rôle de la punition sur la mémoire d’un « élève ». L’objet central de la situation était le générateur électrique administrant des décharges allant de 15 à 450 volts, c’était l’instrument qui permettait de tester l’hypothèse des chercheurs. Ce dispositif permettait aux sujets d’identifier leur action à un certain niveau, car ils n’administraient pas des chocs électriques dans le but explicite de torturer, mais dans celui de réaliser convenablement un protocole expérimental, perçu comme scientifiquement légitime. Imaginons un sujet qui vient d’en finir avec la recherche de Milgram (ou qui en a simplement été le spectateur) auquel on pose la question « qu’est ce que cela ? » en montrant du doigt le générateur électrique. Parmi les réponses crédibles à sa disposition il a : « c’est l’engin que les scientifiques ont mis au point pour leur recherche et qui inflige des chocs électriques de plus en plus fort à l’élève ». Sortons maintenant ce générateur électrique du laboratoire de psychologie et montrons-le à une personne quelconque, ne connaissant pas la recherche de Milgram. « Qu’est ce que cela ? ». Le doute n’est pas vraiment permis : c’est un diabolique engin de torture. Quel dispositif autre que scientifique peut rendre légitime l’utilisation d’un tel engin ? C’est la question principale que pose zone Xtrême. Elle conduit d’emblée à ne pas considérer cette nouvelle expérience comme une nième réplication de la recherche de Milgram. On ne peut pas sérieusement commenter ces résultats en faisant comme si ils n’avaient rien d’étonnant, car l’objet principal de l’expérience –- ce fameux générateur électrique — ne peut pas être défini comme un outil scientifique légitime dans cette recherche [3]. Un générateur électrique ne signifie pas grand-chose tant qu’il n’est pas rattaché à son utilisation dans un contexte social particulier.. La démarche de l’équipe scientifique et de Christophe Nick repose sur le pari que le jeu télévisé offre désormais un cadre crédible pour faire fonctionner cet engin. C’est cela qui constitue un fait social nouveau, inimaginable il y a quelques dizaines d’année. L’idée est assez claire : l’animateur de télé est devenue une figure légitime de prescription des comportements, peut-être parce qu’on le voit depuis des années disposer de candidats à sa guise [4].

En guise de conclusion

Le jeu de la mort est un documentaire qui nous montre que plus de 80% des gens sont strictement égaux face à certaines situations qui peuvent les conduire à réaliser des actes très graves. Si les psychologues sociaux expérimentalistes ont l’habitude de ce genre de fait, une partie du grand public le découvre sans doute. Il n’est pas certain que cette découverte, à elle seule, bouleverse les consciences. Je constate dans mon entourage la sempiternelle réaction de défiance face à ce genre de résultat : « moi, je ne l’aurais pas fait ». Ou encore : « dis-moi pas que toi, tu aurais torturé ? ». Une réponse professionnelle détachée et froidement statistique s’expose à des réactions violentes. Pour le dire franchement, c’est même un coup à perdre des amis pour cause de faiblesse de caractère (c’est un euphémisme) ou de conscience politique en berne. Pourtant, la psychologie sociale expérimentale peut aider tout un chacun à penser sur des bases qui sortent des sentiers battus. Voyons par exemple ce qu’un psychologue social pourrait répondre à la question suivante : qu’est ce que la « force de caractère » ? La caractérologie naïve nous conduirait à dire que cela définit des gens qui ne se laissent pas marcher sur les pieds. Le psychologue social expérimental, lui, ne répondra pas à cette question. Il évoquera seulement les effets comportementaux de l’usage de l’expression force de caractère dans des contextes sociaux particuliers. Que va entraîner par exemple le fait qu’un candidat de zone Xtrême dise de lui-même : « attention ! J’ai une sacré force de caractère, tout le monde le dit » ? Objectivement, dans ce contexte social précis, cette expression est compatible avec deux comportements opposés : soit cela veut dire qu’il a « la force de caractère » pour résister aux injonctions de Tania Young, soit cela veut dire qu’il a la « force de caractère » d’aller jusqu’au bout de ce qu’il a entrepris et de ne pas « se laisser impressionner » par les plaintes de l’élève. Dans un cas c’est un rebelle, dans l’autre un obéissant. Apparemment, ce serait plutôt la seconde solution qui serait la bonne dans le cas de zone Xtrême. Dans ce contexte social particulier, avoir de la force de caractère veut dire obéir, c’est un concept utile à la soumission. La psychologie sociale nous a aussi montré que se prétendre « libre » aboutissait concrètement à se soumettre davantage. Penser les contextes sociaux et leurs effets sur les comportements en laissant un peu de côté toute prédiction psychologisante, c’est difficile à faire, mais c’est une bonne manière de débuter un raisonnement en psychologie sociale. Le jeu de la mort, s’il est bien regardé, peut orienter le grand public à faire ce pas.

Notes

[1] Autre élément gênant, mais sur un autre plan : un débriefing raté, apparemment fait sous le coup de l’émotion, où une jeune femme choquée mais ayant réussi à désobéir se voit rassurée par l’équipe qui lui signifie qu’elle a mieux agi que les autres. C’est une erreur. Je doute cependant que cette imprécision regrettable ait des retombées significatives sur cette jeune femme.

[2] Le débat qui suivait l’émission animé par Christophe Hondelatte aurait du prolonger l’analyse scientifique. Nous avons eu à la place un bavardage d’un intérêt médiocre.

[3] Pour déployer mon argumentation, je me suis basé sur des modèles de psychologie sociale comme la théorie de l’identification de l’action dont le but est, entre autre, de montrer qu’une même action (par exemple actionner une manette de 150 volts) peut faire l’objet d’identifications de niveaux différents : je fais passer du courant dans les fils, je torture, je fais mon travail pour aider le scientifique… ou je joue pour la télé. Pour que le sujet aille jusqu’au terme d’une l’expérience de « type Milgram », on peut penser qu’il doit éviter d’identifier son acte à un niveau bas d’identification (je torture ou je fais du mal) pour le considérer comme participant d’un projet légitime, de plus haut niveau d’identification (je participe à une recherche scientifique, fait d’ailleurs rappelé régulièrement dans les injonctions de l’expérimentateur). Il n’était pas évident que la télévision permette aux sujets d’identifier leur action à un niveau suffisamment haut, d’autant que le public et l’animatrice sont là pour rappeler qu’il s’agit bien de faire souffrir : « le châtiment ! », « le châtiment ! ». Également, j’ai choisi de poser le problème à la manière de certains philosophes (analytiques) qui insistent sur le fait que la signification de tout objet doit systématiquement être reliée aux pratiques sociales auxquelles il est associé.

[4] Il n’est même pas besoin de la téléréalité la plus trash : l’ascendant que des animateurs s’autorisent sur des candidats à des jeux d’argent de prime-time est proprement stupéfiant. Cela se fait à l’heure de grande écoute, devant un public souvent hilare. Comment imaginer que cela ne contribue pas à rendre légitime la figure de l’animateur de jeu ?

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