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Débat sur l’identité nationale

dimanche 25 avril 2010, par Pascal Marchand


On en a beaucoup entendu à propos du grand débat sur l’identité nationale. On a d’ailleurs davantage parlé du débat que de son contenu. Sa fonction première n’a sans doute échappé à personne. Le ministre Besson affirmait d’ailleurs sur France Inter (8 février 2010) qu’il s’agissait de trouver ce qui lie, unit et rassemble les Français pour affronter la mondialisation ; de les amener à s’exprimer pour trouver la solidarité nationale qui leur permettrait de mobiliser leur générosité et (surtout) accepter les réformes à venir, celle des retraites, par exemple... Mobiliser les sentiments d’appartenance commune pour freiner l’expression des mécontentements et l’éclosion de conflits sociaux : la recette n’est pas neuve.

Parler de la légitimité du débat est donc certainement utile. Mais ça permet aussi d’éviter l’analyse de ce qu’il s’y est dit. Et il y a quand même 18.240 contributions sur le site du ministère pour exprimer ce que « être Français » veut dire [1].

S’il est des sujets sur lesquels le psychologue social peut légitimement s’exprimer, l’identité en est certainement un. Il n’est pas question de faire une présentation de la tradition des études et recherches sur l’identité : on se référera à tout bon manuel de psychologie sociale et à d’éminents spécialistes s’exprimant ici-même.

En revanche, la psychologie sociale, qui étudie depuis longtemps les processus identitaires, se pose rarement la question du contenu de l’identité. En soi, c’est déjà une gageure : de quoi une identité se compose-t-elle ? Quelles opinions ? Quelles attitudes ? Quelles représentations ? Lorsque la réponse est difficile, pour ne pas dire délicate, on peut toujours demander aux intéressés... Advienne que pourra !

Mais, plutôt qu’une enquête, le ministre décide d’en faire un débat. On va donc chercher ce qui constitue une identité commune dans une formule qui favorise la confrontation des points de vue. En admettant que ce soit possible, comment analyser ce débat qui représente près de 3000 pages ?

Bien sûr, chacun peut y trouver des extraits qui valident ses a priori : des propos ouvertement xénophobes ou dénonçant au contraire le racisme, des témoignages d’affection pour la France de la part de personnes « intégrées », des applaudissements à la mise en place de ce débat, des attaques (parfois virulentes) du gouvernement, du président et du ministre Besson, des dénonciations de censure… Tout y est. Mais comment rendre compte de l’ensemble ?

Pour tenter d’analyser correctement ce débat, le travail est assez considérable. Il a commencé et se poursuivra avec régularité mais sans précipitation (voir l’analyse en détail)  [2].

La méthode suivie est la même que celle que nous avions employée pour analyser le débat à propos du TCE. C’est le logiciel IRaMuTeQ (développé par Pierre Ratinaud à l’université de Toulouse 2-le Mirail) qui permettra de définir, dans l’ensemble des contributions, des classes d’arguments définies sur la base du lexique employé par les internautes. L’approfondissement de ces classes se fait grâce au logiciel Lexico d’André Salem. Merci à tous les deux de mettre des outils aussi performants à la disposition des chercheurs.

En utilisant la lexicométrie, on a trouvé dans ce corpus des positions différentes, antagonistes, qui font appel à des idées de la France évidemment incompatibles.

Le graphe suivant permet de visualiser les cinq classes thématiques telles qu’elles sont définies par la statistique textuelle.

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On y découvre deux types d’oppositions que nous proposons d’interpréter ainsi :
- une opposition (facteur horizontal) entre une identité immanente, focalisée sur le sujet, sa sensibilité, son ressenti intime et son implication personnelle, et une identité permanente, focalisée sur l’objet, sa définition et son inscription dans l’histoire, la culture et les symboles nationaux  [3] .
- une opposition (facteur vertical) entre une identité fondée sur la référence et une identité fondée sur l’appartenance. Cette distinction sociologique ancienne (Hyman, 1942) peut être évoquée ici pour différencier les individus qui envisagent leur rapport au pays sous un angle plus objectif (la naissance et l’affichage des attributs innés de la nationalité française), et ceux qui se positionnent davantage sur une dimensions subjective (l’adhésion à un état d’esprit et à des valeurs que l’on peut défendre et partager et qui permet une “auto-estimation” de la place de l’individu).

Le croisement de ces deux facteurs nous permet de repérer, au moins, quatre façons de définir l’identité nationale, quatre façons de penser ce qu’est être Français :
- ça peut être de se revendiquer des symboles et attributs historiques de la France, dont on hérite à la naissance, que l’on veut porter fièrement et qui conduisent à condamner ceux qui les bafouent (appartenance et permanence des classes 3 et 4) ;
- ça peut être de se reconnaître dans les valeurs issues de l’histoire et de la culture républicaines, qui deviennent une philosophie personnelle (référence et permanence de la classe 6) ;
- ça peut être ressentir une affinité très forte avec le pays, que l’on en soit natif ou pas, et revendiquer cette appartenance au plus profond de son être (appartenance et immanence de la classe 5) ;
- ça peut être de refuser de ne s’identifier qu’à la nation française et revendiquer d’autres appartenances, infra ou supranationales (référence et immanence de la classe 2). Pour eux, ce débat représente alors la marque d’un repli sur soi.

Loin de rassembler, d’unir les Français, on a mis à jour ces tensions. Et ce n’est pas étonnant. Pour la psychologie sociale, le sentiment d’appartenir à un groupe provoque une tendance à se différencier des autres groupes et à favoriser le sien.

L’identité peut servir à resserrer les membres d’un groupe, mais c’est toujours au prix de la discrimination. Renforcer le sentiment identitaire ne peut donc conduire qu’à s’opposer aux autres groupes. On peut se demander, d’abord, s’il fallait risquer de renforcer l’identité française contre les autres groupes nationaux (le Portugal, l’Irlande, l’Italie, la Grèce, et l’Espagne, par exemple ?).

Mais, de toute façon, ça ne s’est pas produit et ça a plutôt exacerbé des conflits internes. Effectivement, les rapports de groupe et le pouvoir dans les groupes passe aussi par la définition du groupe : qui définira et représentera le mieux notre groupe (qui sera le « Primus Inter Pares », comme on disait il y a quelques années) ?

Ce débat, mal engagé, ne pouvait donc pas aboutir. On pouvait s’en douter. On peut maintenant le montrer. Et qui traitera-t-on bientôt d’apprenti-sorciers ?

Notes

[1] Notons que le ministre Besson en annonçait d’abord 40.000, puis 50.000 et TNS-Sofres indique avoir travaillé sur l’intégralité du fichier transmis par le Ministère, soit 26.000

[2] On peut également naviguer dans les contributions à l’aide d’un index thématique.

[3] Ce dernier aspect est sans doute à rapprocher de la démarche de Jacques Marseille dans son dernier ouvrage « Pouvez-vous devenir ou rester Français »

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