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Évaluation des universitaires, activités universitaires, objectifs universitaires.

Evaluation des universitaires et modulations des services universitaires : mieux poser les problèmes

Madame Paicresse a voulu aller trop vite. Elle n’a fait qu’appliquer des formules inadaptées

lundi 9 février 2009, par Jean-Léon Beauvois

Le mouvement universitaire qui se développe aujourd’hui a deux motifs essentiels : l’évaluation des universitaires et la modulation des services d’enseignement en fonction des autres activités universitaires. Disons-le immédiatement, universitaire retraité, je suis favorable au principe de l’une et de l’autre. Mais je comprends parfaitement ce mouvement, non pour des raisons de « maladresse » du gouvernement, ou de « mauvaise communication », mais pour des raisons de fond. Je crains en effet que l’évaluation et la modulation ne puissent pas reposer aujourd’hui, en l’absence de discussions et d’analyses préalables, sur des bases saines

L’évaluation des universitaires

Le problème n’est pas l’évaluation en soi. Je me demande bien quel principe pourrait être avancé qui permette d’affirmer que les travailleurs universitaires doivent échapper à cette loi fondamentale des organisations qui veut que les membres d’un collectif de travail soient évalués pour leur participation au travail collectif. L’évaluation pose néanmoins trois problèmes qui n’ont pas été suffisamment traités : qu’évaluer, qui doit évaluer et comment évaluer ? Si l’on sait répondre à ces questions, le problème de la modulation des services sera quasiment traité.

Qu’évaluer ? Le concept d’enseignant-chercheur ne rend plus compte de l’activité d’un universitaire qui travaille convenablement. Cette activité est loin de se réduire à la recherche et à l’enseignement. Il ne s’agit-là que des activités qu’on peut dire de production d’une organisation universitaire. Mais, depuis au moins la Loi Faure, les universitaires se livrent aussi à des activités que les théoriciens des organisations disent quelquefois annexes et qui relèvent de la gestion universitaire (direction de département, d’UFR, d’École Doctorale, Présidence de Conseil…) et de la gestion pédagogique (direction de diplôme, organisation des tutorats…) J’ai en tête une collègue universitaire qui consacre au moins 50% de son temps à ces activités annexes. Reste encore les activités qu’on pourrait dire en conservant le langage des théoriciens de l’organisation fonctionnelles. Elles concernent essentiellement les rapports avec l’environnement dans le but d’un développement universitaire : valorisation de la recherche, recherche de stages, négociation de contrats, participation à des expertise d’équipes ou de diplômes, jury de thèses… Je connais des Directeurs de Laboratoire qui n’ont plus le temps de faire de la recherche parce qu’ils passent leur vie à chercher et négocier des contrats et à participer à des jurys. S’ils ont l’honnêteté de ne signer que les articles qu’ils ont en partie écrits, ils seront pénalisés pour n’être pas des chercheurs publiants. J’en connais d’autres qui consacrent énormément d’énergie à la valorisation (non rémunérée) de l’enseignement universitaire, par exemple à l’Université Ouverte des Humanités. D’autres qui consacrent plus de deux semaines par an à des expertises pour l’ANR ou l’AERS. Donc au moins quatre types d’activités et non deux. Toutes relèvent du travail universitaire depuis une trentaine d’années et leur part s’est trouvée gonflée récemment. Un universitaire doit donc être évalué quant à sa participation à chacun de ces registres d’activités [1] :

- évaluation de ses enseignements

- évaluation de sa production de chercheur

- évaluation de son activité de gestion

-  évaluation de son activité dans les rapports de l’université avec son environnement.

Et j’évite ici le temps de travail syndical dont on devrait tenir compte, par exemple en le comptant dans les activités de gestion.

Qui doit évaluer ? Nous touchons là à un problème des plus sensibles. Tous les travailleurs doivent se protéger contre l’arbitraire des agents de pouvoir. C’est même l’une des fonctions majeures des syndicats. Les universitaires comme les autres. J’aurais même tendance à dire « plus que les autres » car on manque à l’Université de critères objectifs pour juger de la qualité des prestations. Le népotisme et la magouille, ces fléaux qui ravagent certaines universités (recrutement locaux, alliances contre-nature pour les élections…), peuvent donc fonctionner à fond. Les décrets de Madame Paicresse ne protège guère contre ces arbitraires. Je connais des directeurs d’UFR qui ont fait profondément évoluer l’UFR qu’ils dirigeaient dans un sens que tout observateur extérieur jugerait positif. Malheureusement, ils l’ont fait en dépit de la malveillance de leur conseil d’administration qui aurait aimé voir l’UFR s’endormir pour mieux disparaître au profit d’autres UFR plus huppées et politiquement plus conformes. Comment auraient-ils été évalués localement ? On peut certes envisager une commission extérieure à l’Université, nationale ou non, chargée de l’évaluation des universitaires. Malheureusement, cette commission extérieure n’aura que peu d’informations sur trois des registres d’activités devant être évalués, pour peu évidemment qu’elle évalue convenablement, c’est-à-dire pour peu qu’elle ne se satisfasse pas de l’énoncé d’une fonction dans un CV, mais qu’elle veuille aussi et surtout savoir ce que l’évalué a effectivement fait en exerçant cette fonction [2]. Elle ne pourra évaluer ni les enseignements, ni les activités de gestion, ni les activités du rapport à l’environnement. Seule, l’activité de recherche peut et doit être évaluée à l’extérieur. Peut-on abandonner trois registres d’activités à un arbitraire potentiel ? Non. On peut envisager des chargés d’évaluation venant localement participer à l’évaluation dans des commissions bipartites (50% de locaux nommés par le Président ou le CA, 50% de chargés de mission extérieurs). Lourd, me direz-vous. Il faut savoir ce qu’on veut. Si on veut évaluer les universitaires, il faut mettre les moyens.

comment évaluer ? Rien ne serait plus accablant pour l’Université que de laisser l’évaluation se pratiquer sans clarification des objectifs du travail universitaire. Deux écueils ne pourraient être alors évités. Le premier serait l’acceptation peu réfléchie de critères (donc d’objectifs) imposés de l’extérieur, le second serait un flou artistique et bavard, c’est-à-dire un flou ouvrant la porte à toutes les magouilles et tous les népotismes. Je ne prendrai ici que l’exemple de l’activité de recherche qui me tient particulièrement à cœur, mais je peux assurer qu’en réfléchissant le temps qu’il faut, et si possible démocratiquement, on peut toujours parvenir à une charte d’objectifs en matière d’enseignement, de gestion ou de valorisation [3] pouvant être agréée par un organisme national et servant de base aux évaluations locales. Revenons à l’évaluation de la recherche. J’ai dit plus haut qu’elle relevait d’une instance extérieure aux universités. Ceci dit, je doute qu’en l’état actuel de la réflexion, pour ce qui est de ma discipline au moins, la psychologie, une instance extérieure ait les outils permettant cette évaluation. Encore une question d’objectifs. Qu’attend-on de la recherche universitaire en psychologie ? Imaginons, par exemple, que l’objectif qui soit assigné aux chercheurs que nous sommes soit d’être influents dans la recherche internationale. Je n’ai a priori rien contre cet objectif, la recherche devant être internationale.. Acceptons l’idée que cet objectif n’est pas une abstraction commode balancée dans la conversation, mais le reflet d’une réelle politique, donc d’une réelle volonté politique. Si tel est le cas, le degré de réalisation de cet objectif devrait pouvoir faire l’objet de mesures valides et acceptées. Ces mesures restent malheureusement à élaborer. Ce serait parfaitement possible si on le voulait (je veux dire si les évaluateurs patentés de la recherche le voulaient). Mais il existe des mesures, direz-vous : le Facteur d’Impact, le Facteur h etc. Certes, elles existent, elle sévissent même, mais on peut montrer que ces mesures ne sont pas faites pour mesurer l’atteinte de l’objectif influent dans la recherche internationale, qui implique l’influence dans la recherche européenne, chinoise, indienne, brésilienne, russe… mais l’atteinte d’un tout autre objectif : insertion dans la recherche étasunienne telle qu’on la connaît à l’extérieur des États-Unis [4] Cet objectif n’a jamais été négocié avec les universitaires pratiquant la recherche en psychologie. Pour ma part, je le refuse avec obstination pour des raisons que j’ai explicitées ailleurs [5]. Il est présenté, à la faveur d’une assez crasse synonymie international/étasunien comme le précédent, ce qu’il n’est pas.

Il reste donc à réfléchir en matière d’évaluation de la recherche, ce qui aurait dû être fait avant la parution des décrets de Madame Paicresse. Ce qui est vrai pour l’activité de recherche est évidemment vrai pour les autres registres d’activités, y compris pour l’enseignement [6] Là encore, en l’absence d’une réflexion préalable sur les objectifs, l’évaluation est impossible.

La modulation des services

Je crains que le principe même de la modulation soit tripalement (et non rationnellement) rejeté par certains universitaires. Je me souviens d’au moins deux tentatives d’introduction de cette modulation. Par Madame Saunier-Seité, sous Valérie Giscard D’Estaing et par Monsieur Savary, sous François Mitterand. Lever de boucliers indignés, et de tous bords. Retrait de l’intention ou de la mesure. C’est qu’il faut se souvenir d’une époque que n’ont connue que les universitaires de mon âge où toute activité, y compris la recherche, qui ne relevait pas de l’enseignement était tenue ou pour du « surplus d’âme », non obligé et quelquefois même suspect. Le temps de travail universitaire était entendu comme le temps d’enseignement [7]. Inutile de dire que l’idée de Mme Saunier-Seité de faire faire plus d’heures à ceux qui ne se consacraient qu’à l’enseignement ne pouvait être entendu. Mais ce temps est passé. Le travail universitaire s’est diversifié, comme on vient de le voir. Il serait regrettable que les universitaires ne s’insurgent devant le concept de modulation que par des engagements antérieurs dans le refus de cette modulation. Imaginons deux cas de Maître de Conférences qui restent réalistes [8] :

Universitaire A.

Enseignement (cours, préparation, correction, jurys, direction de mémoire…) : 22 heures par semaines Recherche : rien Gestion : 3 heures par mois (par exemple un conseil d’UFR) Valorisation : rien

Universitaire B.

Enseignement (idem…) : 22 heures par semaines Recherche (activité de production de données, rédaction d’articles, congrès, co-direction de thèse…) : 18 heures (on en est déjà aux 35 et même aux 39 heures) Gestion : 3 heures par mois (idem) Valorisation : participation à des jurys de thèses. projets de contrats, articles pour des revues professionnelles, conférences à des professionnels : 12 heures. Ce second universitaire a une charge horaire très supérieure à celle qu’on attend d’un travailleur rémunéré.

De deux choses l’une :

- ou on dit que B est masochiste et qu’il n’est pas de son travail de faire tout ce qu’il fait, à moins qu’il ne soit « quelque part » agité par une ambition démesurée, un souci de parade, le désir de voir son nom sur des articles, perversions dont l’université n’a rien à faire. En gros : que B se démerde et résolve ses problèmes psychologiques. J’ai entendu encore récemment un collègue tenir de tels propos.

- Ou on dit que tout ce qu’il fait relève bien de son travail d’universitaire. Si on dit cela, on dit aussi qu’il est trop « chargé » sur un registre d’activité ou un autre. Il convient donc de le décharger.

Deux attitudes. 1) On dit qu’il peut renoncer à la valorisation ou à la gestion. Pourquoi pas ? Ce qui tend à dévaloriser ces activités dont l’Université a pourtant un besoin criant. 2) Il peut aussi renoncer à une partie de son enseignement. C’est là le choix de ceux qui soutiennent la modulation jouant sur la charge de service d’enseignement. On aura compris que telle est ma position. Et je reste convaincu que la plupart des collègues qui sont aujourd’hui contre ces modulations changeraient d’avis si les problèmes étaient mieux posés et traités.

Une opération hâtive

On voit bien tous les problèmes qui auraient dû être traités avant que La Ministre décide de « décréter ». Il aurait fallu

- que soit déclarés de même statut professionnel, donc de même valeur universitaire, quatre registres d’activités et que soient listées les activités relevant de chaque registre.

- que les universités, « autonomes » ou non, se dotent d’une charte d’objectifs en rapport avec chaque registre.

- que soient discutés et proposés, en rapport avec les objectifs, des critères d’évaluation transparents de chaque activité.

- que soit réfléchie la répartition entre des évaluations internes et des évaluations externes et que soient établis le rôle et le poids de chacune d’elles.

Certes, la Ministre ajuste, et ajuste comme elle a élaboré, à la hâte. Mais dans la mesure où elle croit devoir aller vite pour ne pas perdre la face, elle ne peut faire que des propositions pour le moins irréfléchies. À moins qu’elles ne témoignent que d’une conception néo-libérale de l’Université qui ne pourrait être que condamnée.

Notes

[1] Je n’évoque là que les activités non rémunérées par l’Université. Un avocat ou un psychanalyste doit faire, en plus, son travail d’avocat ou de psychanalyste.

[2] Les universitaires sont très forts pour aligner dans leur CV des fonctions qu’ils n’ont qu’assez peu ou mal remplies ! Je connais un Directeur d’École Doctorale qui consacrait deux ou trois heures par mois à cette direction, laissant le Président du conseil scientifique faire le travail. J’en connais d’autres qui y passent plusieurs demi-journées par semaines. Doivent-ils être évalués comme le précédent ?

[3] La démocratie à l’Université reste-t-elle une valeur ? On peut en douter en constatant l’acceptation passive de la Loi LRU dont l’esprit va clairement à rebours de celui de la Loi Faure qui prétendait instaurer la démocratie dans l’Université. Ceux qui n’aiment pas cette dernière me feront valoir que les collègues n’ont pas toujours jouer le jeu. Précisément, l’établissement démocratique d’une charte d’objectifs dans une université serait une excellente occasion de montrer que les universitaires sont aptes à la démocratie.

[4] voir, sur maniprop, le dossier sur la classification des revues de psychologie ; voir aussi mon intervention au colloque de l’IREA-SGEN-CFDT : Évaluer l’évaluation, novembre 2007.

[5] voir mes articles Tiberghien, G., Beauvois, J.-L. (2008). Domination et impérialisme en psychologie. Psychologie Française, 53, 135-155 ; Beauvois, J.-L., Pansu, P. (2008). Facteur d’impact et mondialisation culturelle. Psychologie Française, 53, 211-222

[6] On me fera valoir qu’on peut toujours faire évaluer les enseignants par les étudiants. Je n’ai rien contre, mais à deux conditions. 1. Que ce ne soit qu’un critère d’évaluation parmi d’autres qui doivent être présents dans la charte d’objectifs (comme le caractère récent des références scientifiques de l’enseignement, par exemple). 2. Que cette évaluation soit réalisée par des étudiants impliqués dans la gestion universitaire qui puissent avoir un point de vue d’usagers de l’université et non de consommateurs d’études.

[7] Je me souviens d’une collègue réfractaire à l’idée qu’elle devait faire de la recherche et qui me confiait avoir choisi l’Université parce que cela lui permettait de s’occuper de ses enfants et de faciliter la vie de son VIP de mari.

[8] Des collègues toujours en activité dans deux disciplines très différentes me l’ont confirmé.

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