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Ossétie du Sud, Abkhazie, Géorgie

Ossétie : le génocide évité.

L’agression contre l’Ossétie tourne à la déroute des USA

lundi 20 octobre 2008, par Claude Rainaudi

Saakashvili avait planifié depuis longtemps le génocide des Ossètes. Il a échoué. C’est là, à mon avis, le point principal de l’affaire.

Ceci posé, essayons de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé en Ossétie, et pourquoi.


Voir en ligne : Une brève histoire de l’Ossétie, sur RIAN.ru

La haine incontrôlée de membres d’un groupe humain pour les membres d’un autre groupe peut entraîner des excès et des abominations. L’une des pires de ces abominations est peut-être la volonté, mise en action, d’exterminer totalement l’autre en lui déniant, implicitement ou explicitement, la qualité d’humain. Le génocide des Indiens d’Amérique par les immigrants anglais, celui, controversé, des Arméniens par l’Empire ottoman, celui des Juifs et des Tsiganes par les nazis ou, plus récemment, le génocide réciproque des Hutus et des Tutsis sont des exemples frappants de ce qu’il se passe lorsqu’un groupe plus puissant qu’un autre a les moyens de sa haine.

Après les génocides, on passe, en général, un certain temps a condamner, râler, moraliser, regretter, refaire l’Histoire en paroles. Mais les paroles sont de peu d’usage pour les morts, les mutilés, et même les survivants : Il est trop tard.

Saakashvili avait planifié depuis longtemps le génocide des Ossètes [1]. Il a échoué. C’est là, à mon avis, le point principal de l’affaire.

Ceci posé, essayons de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé en Ossétie, et pourquoi.

Je commencerai par une mise en perspective historique, voire préhistorique, afin de présenter les Ossètes. Cette perspective nous amènera à l’époque contemporaine, avec la chute de l’Union Soviétique et de nouvelles tentatives de génocide des Ossètes par les extrémistes géorgiens et les bandits. Ensuite, j’évoquerai les enjeux géopolitiques liés à la petite Ossétie. Je rappellerai brièvement le déroulement des opérations. Je finirai par une première et modeste réflexion sur les évolutions possibles d’une situation qui a été extrêmement inquiétante et pourrait le redevenir. De façon annexe, j’aborderai rapidement les liens, réels ou supposés, avec la situation au Kossovo.

Au préalable, je pense qu’un avant-propos est vraiment nécessaire.

Avant-propos

On appelle Géorgiens un groupe d’anciens peuples du Sud du Caucase, comprenant Géorgiens proprement dits, Mingréliens, Lazes, Svanes... Il s’agit de peuples vivant dans une zone à forte tradition ethnique et, surtout, clanique où les conflits ont été fréquents et cruels. La Géorgie a beaucoup souffert depuis la dissolution de l’Union Soviétique, d’abord sur la houlette de Zviad Gamsakhourdia, puis sous celle d’Édouard Chevardnadze. Ce dernier mena le pays de façon brutale, après avoir chassé son prédécesseur par la force. Il fut considéré comme très démocratique par les USA tant qu’il isola son pays de la Russie. Lorsqu’il décida enfin de rapprocher les deux pays, dans l’intérêt de leurs deux peuples, il fut proprement déposé par un de ces coups d’État « démocratiques » que le grand « démocrate » Georges Soros préparait sous le nom de « révolutions coloriées ». Celle-ci fut baptisée « rose ». Depuis, Saakachvili, qui est le second destinataire des fonds US après Israël, bénéficie des largesses et de l’appui inconditionnel de ses maîtres. Ceci inclut, bien évidemment, tous les moyens de guerre psychologique nécessaires, comme on le sait, au succès de la « démocratie »... de marché.

Ne disposant d’aucun moyen de se défendre contre l’intoxication massive dont il est victime, le peuple géorgien ne saurait être jugé coupable de crimes directement commandés depuis les USA. Les peuples russe et géorgien sont amis depuis fort longtemps. Il n’y a, actuellement, en Russie, aucune animosité contre les quelques 200 000 Géorgiens qui y sont parfaitement intégrés. Il existe de nombreux couples russo-géorgiens, qui ont des enfants...

J’en viens au point de cet avant-propos : le peuple géorgien est lui-même victime des actions de Bush et de Saakashvili. En faire un coupable serait une attitude raciste et irresponsable.

Venons-en aux Ossètes.

Les Ossètes : plus de 2500 ans d’histoire du Caucase.

Les Ossètes sont les derniers héritiers du célèbre empire des Scythes, peuple de cavaliers qui, apparu au VIIe siècle avant notre ère, connut son apogée au IVè siècle. Il furent envahis au IIè siècle par les Sarmates, ou Sauraumates, dont vient peut-être la légende des Amazones, car certaines de leurs femmes étaient des guerrières. Sans que tous les historiens en soient certains, il semble probable que ce soit de ces deux peuples étroitement apparentés que surgit, au premier siècle de notre ère un autre peuple de cavaliers nomades : les Alains. Les invasions hunniques, quelques 300 ans plus tard, dispersèrent plusieurs tribus d’Alains, dont certaines connurent des aventures surprenantes, poussant, par exemple, jusqu’à l’actuelle Tunisie pour y participer à la fondation de Carthage. On pense même parfois que l’épopée Arthurienne, qui subsiste dans la tradition Ossète, aurait pu être apportée en Bretagne par des Alains servant dans l’armée romaine. Nonobstant la pression hunnique, la majeure partie du peuple Alain parvint à se maintenir dans le Nord du Caucase jusqu’au XIIIè siècle. Il fut alors frappé de plein fouet par les invasions de Ghengis-Khan, puis, un siècle plus tard, par celles de Tamerlan. Ceux des Alains qui parvinrent à survivre à tout cela étaient solidement enracinés au centre du Caucase, les Ossètes sont leurs héritiers directs.

C’est au XVIè siècle que les Ossètes envoyèrent une délégation à l’impératrice Yelizavet Petrovna, lui demandant de devenir citoyens (si l’on m’accorde l’anachronisme) russes, ce qui ne fut accepté qu’après plusieurs années de négociation.

L’Ossétie, après la Révolution d’Octobre, rejoignit l’Union Soviétique, dans laquelle elle conserva pour un temps son autonomie. La Géorgie quitta au même moment la Russie, dont elle avait auparavant réclamé la protection face à la poussée ottomane. Les extrémistes géorgiens se lancèrent alors dans un génocide des Ossètes du Sud. Je parle bien de 1918. Seule l’Armée Rouge, arrivée en renfort, parvint à arrêter les tueries.

En 1922, un autre dictateur géorgien, Josef Dougaatchvili, plus connu sous son surnom de Staline, né dans la ville de géorgienne de Gori, décida de couper l’Ossétie en deux et d’offrir le Sud de l’Ossétie à sa Géorgie natale. En 1925, une délégation d’Ossètes, du Nord et du Sud, demandèrent à le rencontrer et réclamèrent la réunification de leur pays. Dougaatchvili-Staline fit fusiller tous les membres de la délégation.

Malgré ce traitement inique, les Ossètes, durant la Seconde Guerre mondiale, surent choisir leur camp et montrèrent un comportement exemplaire dans le combat de l’Armée Rouge pour écraser le nazisme.

La victoire, puis la déstalinisation, apportèrent une vie meilleure, mais le découpage du peuple ossète par le "Mur du Caucase" stalinien demeura, et laissa le Sud de l’Ossétie sur le territoire de la Géorgie soviétique.

La dissolution de l’Union Soviétique, au début des années 90, ne prit pas en compte cette aberration, et le Sud de l’Ossétie fut abandonné à la Géorgie, nouvellement indépendante, de Zviad Gamsakhourdia. Il s’empressa de la livrer aux couteaux de bandes d’extrémistes et de repris de justice libérés pour l’occasion. La petite Ossétie résista vaillamment, malgré les exactions dont elle fut victime. En 1990, la République d’Ossétie du Sud fut proclamée. Par référendum, les Ossètes décidèrent de fermer la parenthèse stalinienne et de faire tomber le "Mur du Caucase" en rejoignant la Fédération de Russie dans une entité fédérale commune. Malheureusement, cette demande ne fut pas écoutée et, le 6 janvier 1991, les extrémistes et les bandits donnèrent à nouveau l’assaut sur Tskhinvali, capitale de l’Ossétie du Sud. Cette grosse bourgade de quelques 20 000 âmes trouva la force de résister. Alors, dans les villages, impossibles à défendre longtemps, les massacres d’Ossètes commencèrent. Une litanie d’actes odieux se déroula. Dans les villages qui tombaient, les bandits géorgiens brûlaient vifs les vieillards qui n’avaient pu fuir, des gens sans défense furent enterrés vivants, les civils qui tentaient de s’échapper étaient "traités" à la mitrailleuse... Cela dura un an et demi. Au bout d’un an et demi, près de 120 villages avaient été détruits un à un et 70% des Ossètes avaient dû fuir leur pays pour échapper à une mort horrible. Seule une intervention de l’armée russe mit fin au massacre et permit de parvenir aux accords de Sotchi, le 24 juin 1992. Ce traité prévoyait une force d’interposition, sous mandat de l’ONU, composée de trois bataillons de 500 hommes chacun, l’un ossète, un autre géorgien et le troisième, russe. Il prévoyait aussi la signature, par les dirigeants géorgiens, d’un engagement à ne plus utiliser la force. Il ne signèrent pas. Édouard Chevardnadze, alors, préféra tourner ses ambitions impériales vers l’Abkhazie et foutre la paix aux Ossètes. En République d’Ossétie du Sud, on était pauvre mais, au moins, on ne se faisait plus massacrer.

Tout changea lorsque la CIA, associée à ses habituels complices, dans le même esprit que celui de sa soi-disant "révolution orange" en Ukraine qui fit entrer des nazis à la Rada suprème, décida, en 2003, de déposer Chevardnadze qui ne lui plaisait plus et de le remplacer par une de ses créatures, Saakachvili. Ce coup d’État fut bucoliquement baptisé "révolution des roses", bien qu’il n’en répandit point l’odeur. Des "élections" donnèrent 97% des voix à l’infâme, ce qui, bien sûr, ne surprit personne. Pour une fois.

Saakashvili, formé dans les "business schools" étasuniennes, celles qui préparent les enfants de la mafia à gérer en toute légalité les fortunes dont ils héritent, bâtit sa propagande sur l’ancien slogan des génocides : "La Géorgie aux Géorgiens". Il glapît à la cantonade qu’il allait "rétablir l’intégrité territoriale" (comprendre : attaquer l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie). Il fit remplacer le drapeau géorgien par celui de son parti, inspiré de l’emblème des croisades : la croix de Jérusalem et, plus grave, il augmenta de 3000 % (trois mille pour cent) le budget militaire, en grande partie aux frais des USA qui ne demandaient pas mieux.

Le personnage est un autocrate pédant et brutal dont l’image s’effondre vite dans l’esprit des Géorgiens. Il est accusé de nombreux assassinats politiques par un des ses anciens ministres, Irakli Okrouachvili, qui doit s’enfuir en France pour échapper à la persécution. Il réprime les manifestations [2] d’opposants géorgiens avec la dernière violence et on a vite oublié la mort inexpliquée de l’un de ses principaux opposants, Badri Patarkatsichvili qui, craignant pour sa vie, s’était réfugié en Grande-Bretagne. Pour rester au pouvoir, il joue la vieille carte de la haine et appuie encore plus fort sur la pédale ultranationaliste. Georges Bush et sa bande, bien entendu, ont les yeux de Chimène pour ce vivant symbole de la "liberté" et de la "démocratie". Il faut dire qu’il a fait baptiser une avenue de Tbilissi "avenue George-Bush". Pourquoi pas une avenue Francis-Heaulme ?

Lorsqu’il a assemblé une énorme masse d’armement et qu’il est sûr de sa capacité militaire, Saakachvili tend sa toile. On verra qu’il s’y fera prendre.

Le flanc Sud du Caucase et les convoitises de Georges Bush

Formant, au Sud du Caucase, comme un coin entre la Russie au nord et la Turquie au sud, la Géorgie occupe une place stratégique dans cette partie du monde. Elle relie, en effet, la mer Noire à l’Azerbaïdjan et, à travers ce dernier, aux richesses de la Caspienne. Le nouvel oléoduc "BTC", de Bakou (Azerbaïdjan) à Ceyhan (Turquie), ainsi que le gazoduc BTE (Bakou-Tbilissi-Erzeroum) qui suit un trace parallèle, passent par Tbilissi, sa capitale. Le projet de voie ferrée BTK (Bakou - Tbilissi - Kars) prévoit, lui aussi, la traversée de la Géorgie.

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Cliquez sur la vignette pour voir la carte
Oléoduc BTC et voie ferrée BTK (Le gazoduc BTE suit un tracé parallèle au BTC). Source : http://www.jamestown.org/photos/BTKRailroad1.jpg

Du pétrole est également exporté par le port, anciennement Abkhaze, de Poti, sur la Mer Noire et par le port de Soupsa, terminal du petit oléoduc BTS.

La façade maritime de la Georgie en ferait une position de choix pour l’implantation de bases étasuniennes, la logistique par voie de mer étant bien plus économique que les ponts aériens mis en place par le Pentagone pour réactiver, à son profit, des bases soviétiques en Asie centrale. Évidemment, cela suppose une collaboration des Turcs, et les dirigeants US semblent ne pas avoir compris que les Turcs ne sont plus leurs laquais.

La Géorgie des Saakachviliens constituerait, par ailleurs,

- un point d’appui intéressant, voire une base de départ (parmi d’autres) pour une attaque de l’Iran. En effet, l’Irak a déjà déclaré refuser de tenir ce rôle, la Turquie refuserait et les autres routes seraient moins sûres. Cela, bien entendu, nécessite de s’assurer de la servilité des Azéris... un beau cadeau était prévu pour eux : le Nagorni Karabakh...

Khazar Ibrahim porte parole du ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, interrogé sur le fait de savoir si son pays pourrait suivre l’exemple géorgien à propos du Karabakh a déclaré que « la politique étrangère de Bakou ne s’inspirait de personne, mais que d’un autre côté l’Azerbaïdjan était prêt à saisir toutes les occasions pour recouvrer son intégrité territoriale, reconnue par la loi internationale. Nous saisirons toutes les occasions », a-t-il insisté ajoutant que « l’Arménie ne souhaite pas résoudre ce conflit de façon paisible ».

Une menace appuyée par Vafa Guluzadé, l’un des principaux experts politiques azéris. « La Géorgie a le droit de recouvrer son intégrité territoriale. Mes prévisions se réalisent. Moscou va bientôt prendre congé de la région. Les Russes sont incapables de défendre leur créature d’Ossétie du Sud. Saakachvili a eu raison de jouer la carte de l’OTAN. Il dispose désormais d’une armée forte. L’Azerbaïdjan devrait suivre son exemple. » (dépêche du site Nouvelles d’Armenie)

... ce qui aurait entrainé un bain de sang ;

- une position pour continuer l’encerclement nucléaire de la Russie. Quel imbécile pourrait croire que des missiles US en Pologne sont destinés à intercepter des missiles iraniens qui, par goût du tourisme, iraient faire un petit détour avant de viser leurs cibles ? [3]

Le déroulement des opérations

Le détail des opérations peut facilement être trouvé sur le Net, par exemple ici, je n’en reprendrais que les grandes lignes :

- Après avoir mensongèrement annoncé un cessez-le-feu, les troupes de Saakachvili déclenchent un feu d’artillerie lourde sur Tskhinval, écrasant les habitations civiles et leurs habitants sous les obus et les missiles. Dans le même temps, les "soldats" géorgiens qui servaient, officiellement du moins, dans les forces de maintien de la paix attaquent leurs camarades russes dans le dos ;

- La Russie réclame à plusieurs reprises une résolution de l’ONU exigeant l’arrêt des violences. Les USA, confiants dans la victoire de Saakachvili, opposent leur véto ;

- Tskhinvali, broyée par les bombes, est investie par des colonnes blindées saakachviliennes. Les envahisseurs ont écrasé des passants sous les chenilles des chars, jeté des grenades incendiaires pour faire mourir les familles réfugiées dans les caves et commis nombre d’autres atrocités. La minuscule armée ossète et les quelques centaines de soldats de la paix russes, faiblement armés, tentent vaillamment de résister au nombre et à la force ;

- Étant donné le blocage du Conseil de sécurité de l’ONU par les vétos des USA, les Russes n’ont plus d’autre choix que d’intervenir pour arrêter le massacre des Ossètes, ou de laisser faire. Ils interviennent ;

- En quelques heures, les Saakachviliens, lourdement armés, mais peu motivés face à de vrais soldats, se débandent en abandonnant leur équipement tout neuf, qui n’avait servi qu’à tirer sur les civils. Leurs concentrations militaires et leurs installations sensibles sont méthodiquement détruites par l’armée russe, afin de limiter les risques d’une nouvelle attaque ;

- Les USA se mettent à crier à l’invasion, suivis au pied par leurs habituels relais en France et dans l’Ouest de l’Europe. Tout en tenant des discours calqués sur ceux des USA, les responsables français adoptent une attitude plus pragmatique et plus mesurée, ils entament une négociation avec la Russie. L’Union Européenne pourrait gagner beaucoup dans cette affaire, si elle la gère bien ;

- L’ensemble des parlementaires russes demande au Président Medvedev de reconnaître officiellement les républiques sécessionnistes, ce qu’il fait.

- Les accords négociés entre la Russie et l’UE sont progressivement mis en œuvre, les USA se trouvant mis à l’écart du réglement d’un conflit qu’ils avaient provoqué.

Il s’agit d’une défaite opérative des USA, dont l’influence dans l’espace transcaucasien pourrait se voir durablement réduite. Cette défaite pourrait, avec l’évolution de la situation en Ukraine et la prise de conscience de leur puissance par les Turcs, s’étendre à leur zone d’influence en Mer Noire et modifier la situation stratégique mondiale.

On peut se demander comment ils se sont jetés, avec leur créature, dans un tel désastre.

Les erreurs de USA

Dans un texte publié en 2002 [4] je mettais en évidence l’incongruence, aux USA, entre le remarquable niveau de réflexion et de formalisation en matière de doctrine militaire et l’indigence des décisions politiques de ce pays.

En l’occurrence, les militaires n’étant qu’indirectement concernés, on a pu voir, une fois encore, les résultats d’une absence de méthode valide dans la prise de décision.

Beaucoup de commentateurs, pétrifiés par la stupidité de l’attaque contre l’Ossétie, ont voulu y voir un nouvel effet du déséquilibre psychologique de Saakachvili. Que Saakachvili ait pris cette décision ne fait aucun doute. Mais plusieurs indices sérieux montrent que les dirigeants US étaient au courant et, au moins, ne se sont pas opposés à cette action. Le plus probant de ces indices est sans doute le véto réitéré des USA au Conseil de sécurité de l’ONU. Ces vétos s’opposaient aux projets de résolutions russes appelant au cessez-le feu et au renoncement à l’usage de la force. S’il pouvaient revenir en arrière, les Étasuniens voteraient toutes ces résolutions avec soulagement. Le second indice est la présence avérée d’instructeurs de l’armée US, et de mercenaires à leur solde, en grand nombre, parmi les troupes de Saakashvili. Il ne fait aucun doute que les dirigeants US étaient parfaitement informés de la préparation de l’attaque et qu’ils ont parié sur sa réussite.

En fait, la réussite de l’attaque de l’Ossétie n’était pas impossible. Le seul lien terrestre entre l’Ossétie du Sud et le Nord du Caucase est le tunnel de Roki. L’accès à ce tunnel depuis le Sud emprunte plusieurs ponts. Cette voie eût-elle été coupée que l’arrivée des renforts terrestres eût été longuement retardée, ce qui aurait permis à Saakashvili et à ses maîtres de dépeindre l’arrivée des renforts russes sous un jour encore plus noir. Cela aurait peut-être aussi permis de renforcer, sous le prétexte d’aider la Géorgie « à se défendre », les capacités militaires de Saakachvili. Du point de vue des dirigeants US [5], cela aurait peut-être contraint la Russie à abandonner ses ressortissants aux assassins. Deux méthodes au moins ont été prévues pour bloquer cet axe vital :

- les bombardements massifs de la population civile, suivis d’atrocités, qui visaient à semer la panique et à jeter des colonnes de civils dans le tunnel ;

- un mouvement tournant des forces spéciales, visant à attaquer les ponts et à les détruire, une attaque du tunnel pouvant suivre.

Les Russes ayant anticipé la manœuvre, une petite unité de leurs forces spéciales s’infiltra à titre préventif, mit en échec l’opération contre les ponts et organisa les colonnes de réfugiés afin de laisser une voie libre pour les renforts. Tactiquement, cela suffisait à faire échouer l’attaque.

Plus stupide encore a peut-être été la supposition des dirigeants US selon laquelle la présence de Vladimir Poutine à Pékin pour les Jeux olympiques paralyserait la prise de décision des Russes et ferait gagner du temps à leur manœuvre. Encore raté !

Le jeu de la Russie

Les Russes étaient informés, sinon de la date de l’attaque, tout au moins des intentions de Saakashvili. D’où l’envoi d’une unité spéciale pour sécuriser l’accès au tunnel de Roki. En revanche, il lui était impossible de masser préventivement des troupes en Ossétie sans risquer de passer pour l’agresseur. Le délai d’acheminement des troupes a donc laissé le champ libre aux troupes de Saakachvili, qui ont massacré des centaines de civils et assassiné des soldats russes, lesquels agissaient sous mandat de l’ONU. Des opérations aériennes ont été déclenchées, pour faire taire les positions d’artillerie qui bombardaient Tskhinval, sans avoir le succès escompté. Par ailleurs, la capacité de la DCA de Saakachvili semble avoir été gravement sous-estimée. L’arrivée des forces terrestres a renversé la situation, l’armée de Saakashvili étant mise en déroute en quelques heures. Le suite des opérations a été parfaitement menée, les principaux objectifs militaires détruits, pratiquement sans pertes civiles en Géorgie (les habituels médiamensonges du pathétique Bernard-Henry Lévy étant ridiculisés par l’analyse de l’imagerie satellitaire). Par ailleurs, l’usage de la force a été parfaitement contrôlé, l’infrastructure de l’oléoduc BTC, par exemple, n’a pas été visée.

L’Union Européenne

Force est de constater que Sarkozy, plus connu pour ses déclarations d’amour aux USA que pour ses sympathies européennes, a globalement bien joué l’affaire. Je préfère ne pas imaginer la situation si un État aux sympathies fascistes avait présidé l’UE au moment de la crise.

Aboyant pour la forme contre les méchants Russes, le petit Nicolas a tout simplement permis la mise en place d’accords qui ont poussé les USA vers la sortie. Il en sort incontestablement grandi sur le plan international. [6]

Ce sont des observateurs de l’UE qui doivent servir de tampon entre les frontières des nouveaux États et les provocations venant de Géorgie. L’idée est bonne, il faudra lui donner corps, et ce corps ne peut être que militaire. Ce point sera difficile à obtenir, il est pourtant indispensable. En effet, des troupes saakashviliennes, au mépris des accords signés par l’Agité de Tbilissi, investissent la zone tampon et mènent des actions terroristes depuis celle-ci.

Les États transcaucasiens.

Les « nouveaux États », Abkhazie et Ossétie du Sud, ont gagné un statut légal. Même si très peu de pays les ont, pour l’instant, reconnus, la Russie en fait partie. Seule cette reconnaissance compte dans la région, à l’exception de celle de la Géorgie, qui apporterait la paix, mais qui n’est pas pour demain. Tout bénéf pour eux, donc.

La Géorgie a perdu l’essentiel de son potentiel militaire et sa crédibilité dans la région. Merci qui ? Merci Saakashvili. On peut supposer que les électeurs relègueront ce pantin lors des prochaines élections, malheureusement, la plupart des candidats potentiels sont déjà en train de mendier des investitures (et les prébendes qui les accompagnent) auprès des USA. Les Géorgiens perdront sans doute un déséquilibré (Voir Saakashvili lorsqu’il mâche sa cravate comme un bébé sa tétine, au beau milieu d’une interview télévisée !) mais il est peu probable qu’ils gagnent un président indépendant.

L’Azerbaïdjan a pris la mesure des véritables rapports de forces en Transcaucasie, révélés par l’aventure ossète. Une partie de ses hydrocarbures a été redirigée vers les tubes russes. Un projet de voie ferrée azérie, reliant la Russie à l’Iran prend forme. Dick Cheney, en visite officielle, a été reçu par un lampiste, ou presque. Vexé, il en a fait une grosse colère : il a boudé le dîner prévu en son honneur. Pauvre type. Les velléités d’action militaire contre le Haut Karabakh ont été remisées au casier des mauvaises idées. On en revient à une négociation raisonnable, dans l’intérêt de tous. Il faudra bien que l’on finisse par trouver une solution stable à ce problème, et je pense que la Russie va jouer un rôle clef dans la négociation.

La Turquie prend un peu plus conscience, à la fois, de sa puissance et de ses véritables intérêts (voir, par exemple, La Turquie prend conscience de sa puissance et intervient dans la crise géorgienne). Elle a un rôle majeur à jouer en Transcaucasie, dans son intérêt, à la fois économique et géostratégique. Le rééquilibrage de sa politique extérieure, à la merci des USA depuis des lustres, relève de la logique mais prendra encore du temps. Notons des amorces de rapprochement avec l’Arménie, qui sont du meilleur augure.

L’Arménie, elle-même, l’a échappée belle. Sans l’intervention russe, elle était la prochaine sur la liste et une guerre aurait probablement éclaté dans le Haut Karabakh. Petit pays coincé entre des puissances tendanciellement hostiles, l’Arménie a un besoin vital d’alliés. Ce pays a choisi une politique globalement "non alignée" afin de préserver toutes les possibilités. Cette politique devrait perdurer. Toutefois, les dirigeants arméniens ont très probablement tiré les leçons des récents événements. Les USA lui sont utiles pour son influence internationale, la Russie pour sa survie locale. Il lui faudra préserver ces deux soutiens.

Le "précédent du Kossovo"

Ce précédent n’existe pas.

L’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud ne fait que refermer une parenthèse stalinienne de quelques décennies et rendre leur territoire à des peuples qui y vivent depuis des siècles, voire des millénaires.

L’OTAN a livré le Kossovo à la mafia albanaise et assure sa protection. Le Kossovo est serbe depuis que des gens, sur Terre, se considèrent comme Serbes. Les Albanais n’y sont présents que depuis peu, comme une population allogène devenue majoritaire en pratiquant le "nettoyage" ethnique contre les Serbes, les Gitans et les autres peuples de cette zone. Les USA ont un intérêt majeur à offrir un territoire à la mafia albanaise ; dénoncer cet intérêt sera l’objet d’un autre article. Cette aberration est seulement comparable à l’Anschluss [7] Elle n’est peut être pas promise à un bien long avenir. Actuellement, malgré les pressions des USA, plus des deux tiers des pays représentés à l’ONU refusent de reconnaître cette soi-disant indépendance du Kossovo. Et les USA n’ont pas de frontière commune avec la Serbie.

En conclusion

L’affaire de Transcaucasie sonne comme un Stalingrad géopolitique. Il s’agit du premier coup d’arrêt majeur à l’expansion qui semblait sans limite de la domination des USA. Pour cette puissance, c’est une défaite : elle perd, tout au moins pour le moment, l’essentiel de son influence en Transcaucasie, ce qui rejaillira sur son influence en Asie centrale. [8] La Bête a perdu une bataille, mais elle n’est pas sérieusement touchée et sa capacité de nuisance est intacte. La bataille de Stalingrad a porté un coup sérieux au nazisme, mais il a fallu Koursk pour éradiquer la puissance militaire d’Hitler. En ce qui concerne les USA, nous sommes loin du compte. L’espoir, toutefois, vient de changer de camp.

P.-S.

Pour aller plus loin.

Quelques liens et des dossiers à télécharger pour mieux comprendre ce qu’il s’est passé.


Dossier 1 : Mission des deux sénateurs dans le Caucase, rapport de Josy Dubie et Christine Defraigne

PDF - 567 ko
Mission des deux sénateursdans le Caucase
Cliquez sur la vignette pour ouvrir

Extrait : Concernés par les menaces de relance de la guerre froide que ce conflit engendre, nous avons voulu aller voir sur place, dans cette région instable, et procéder à un constat minutieux, objectif, sur le terrain.

Nous sommes partis à deux, à nos frais, un Sénateur de la majorité gouvernementale et un Sénateur de l’opposition, afin de garantir cet esprit d’objectivité.

Nous avons constaté des faits. Nous souhaitons vous livrer ici ce constat commun.

Nous en tirerons à certains égards des conclusions politiques, soit différentes, soit nuancées en fonction - c’est cela la démocratie - de notre sensibilité et de nos convictions.


Dossier 2 : La Guerre d’Ossétie du Sud et ses conséquences par Jacques Sapir, Directeur d’études à l’EHESS.

PDF - 1.3 Mo
La guerre d’Ossétie, J. Sapir
Cliquez pour ouvrir

Analyse très documentée des événements et de leurs conséquences possibles. On notera, en particulier, l’usage de l’imagerie spatiale comme source d’information. Des photos satellitaires sont reproduites et commentées.


Liens sur la toile :

Notes de Tskhinvali par Rouslan Yarmoluk : Un journaliste du canal ukrainien « Inter », témoin du conflit géorgeo-osséte, se trouvant à l’épicentre des combats, raconte ce qu’il a vécu.

Sur le site "DeDefensa" : Plusieurs articles en recherchant "Ossétie"

Article sur "AsiaTimes" Russia bids to rid Georgia of its folly (EN)

Sur "Antiwar.com" (EN)

Dossier en français sur RIAN.ru

Le dossier du "NouvelObs"

Celui de "Marianne"

Notes

[1] On apprend, dans le "Nouvel Obs" du 15 Septembre 2008, que le plan concret qui a été mis en œuvre était prévu par Saakashvili dès 2005. L’idée même de massacrer les Ossètes, nous le verrons, est bien plus ancienne.

[2] When Saakashvili was faced with his own protests accusing him of corruption last November, he declared a nationwide state of emergency and sent security forces, using water cannons and tear gas, against the crowds. Hundreds of people were injured in scuffles with police. Sur CNN, peu suspect d’antiaméricanisme primaire

[3] Un conflit nucléaire connaîtrait probablement une phase d’escalade, pendant laquelle il serait encore possible d’arrêter la folie : Je te coule un porte-avions, tu me casses une base de sous-marins... Le but de ces intercepteurs est de tenter d’empêcher les Russes, s’ils étaient attaqués dans leurs intérêts vitaux par les USA, de commencer l’escalade. En riposte a une attaque des USA, les Russes n’auraient plus que le choix de se laisser faire ou de déclencher une apocalypse nucléaire, dont personne — espérons-le — ne veut.

Notons, par ailleurs, que le principal effet de ces bases serait de diriger une première riposte russe... en Europe, et non aux USA.

[4] Claude Rainaudi (2002). "À la recherche de la suprématie cognitive, ou une doctrine de la domination douce", dans Christian Harbulot et Didier Lucas (Eds.). La guerre cognitive, l’arme de la connaissance. Paris : Lavauzelle, pp 55-83

[5] Point de vue à mon avis illusoire

[6] Ce qui ne justifie pas pour autant, que ma position soit bien claire, ses pratiques liberticides à l’intérieur du pays, Edwige, Hadopi, peines planchers, travail dominical et tutti-quanti.

[7] Anschluss : annexion des Sudètes, territoire tchécoslovaque devenu majoritairement allemand, par A. Hitler en 1938, plus d’info ici .

[8] voir, par exemple, Le Kazakhstan adopte des sanctions économiques contre la Géorgie

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