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Où va l’esprit de l’Université française ?

L’autonomie des universités comme un emprisonnement

jeudi 2 octobre 2008, par Alexandre dorna

Où en est l’Université française aujourd’hui ? La réponse est simple : elle est engagée dans une mutation qui entrave sa mission première : transmettre et renouveler la connaissance. Une nouvelle réflexion sur ses significations et ses missions s’impose. Cette réflexion doit être plus approfondie, plus ouverte, plus stratégique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Nous en donnons ci-après quelques éléments.

a) La perte de l’esprit universitaire de l’autonomie. Disons brièvement que l’esprit universitaire d’hier reste dans l’espoir de demain. Car le diagnostic de l’Université actuelle n’est plus à faire : elle se porte mal. Voilà un consensus paradoxal. Qu’est ce que l’Université aujourd’hui ? C’est une machine à fabriquer des diplômés sans conscience critique, et avec un faible espoir de trouver un débouché digne de leurs efforts de réalisation. Car ils sont médiocrement armés éthiquement et culturellement (voire idéologiquement) pour dépasser le cadre étroit de leurs connaissances (trop techniques) fragmentées et ce leurs méthodes conduisant à l’hyperspécialisation.

Par ailleurs, dans l’esprit de l’Université, il y avait autrefois l’idée d’un lieu où s’appliquait l’habeas corpus, faisant ainsi de l’Université un refuge pour la liberté des idées et des personnes. L’État ne pouvant pas intervenir dans les campus pour réprimer avec la violence policière. Nous sommes là bien loin de la réalité actuelle des Universités. Il suffit de rappeler l’attitude de quelques universitaires et présidents d’Université lors des dernières grèves étudiantes.

b) L’Université : un monde devenu clos. L’autonomie d’aujourd’hui se réclame plus de la gestion interne et de l’économie à court terme que de la liberté de pensée. En culpabilisant les enseignants et en mettant l’accent sur la « recherche de l’excellence », les gestionnaires universitaires gèrent non seulement une pénurie chronique, mais appliquent la politique de l’autruche et le conformisme administratif.

c) Une culture narcissique et élitiste. L’Université est devenue l’aboutissement de l’installation d’un modèle de société où l’homme se pense et se sent de plus en plus solitaire et non solidaire. On peut parler d’une « culture narcissique ». Une énorme usine à hommes clos : machiavéliques, appréhensifs et repliés sur eux-mêmes, sans don de soi ni enthousiasme. C’est l’incommunication donc. De là un système universitaire qui empile des structures, mises en place par les diverses réformes, se paralysant les unes les autres. En conséquence, le mécanisme administratif est devenu le socle d’un fonctionnement oligarchique et d’une vision idéologique libérale qui n’ose pas dire son nom.

d) Quid de la co-gestion universitaire. Ce n’est pas ici que nous dévoilons un mystère : l’Université a perdu le droit égalitaire et le principe de cogestion, la liberté d’enseignement et le caractère indépendant du professorat, le questionnement du système social lui-même et l’ouverture vers le monde social réel. Les contenus sont de plus en plus professionnalisant et techniques. De la sorte les études d’humanités et des questions sociales dans les programmes des toutes les disciplines ( y compris en sciences humaines et sociales) ne sont pas suffisamment assurées, mais simplement éliminées ou remplacés par des pseudo connaissances professionnelles. Et c’est ainsi que les disciplines de Sciences de l’Homme et de la Société (nous dirons : SHS) sont de moins en moins prises en considération par les autorités de tutelle.

e) L’inspiration technicienne. L’installation d’une Université d’inspiration technologique non seulement emprisonne les SHS, mais reproduit les règles du marché. En effet, la liberté de pensée et la pensée critique se réduisent comme peau de chagrin, sans voix ni passerelles avec le monde sociétal. Pis encore sans projet à échanger. Ni en interne, ni avec l’extérieur. Plus de dialogue donc.

Ici l’autonomie gestionnaire ne garantit pas l’indépendance des Universités du gouvernement ni de la pression politique, encore moins du poids de l’économie de marché. Bref, elle s’imprègne et s’empresse.

f) L’élite des élites : la « haute intelligence ». La volonté de recréer une « haute intelligence scientiste » est devenue le cheval de Troie idéologique pour développer une recherche ponctuelle et utilitaire, tandis que la « basse intelligence » est soumise à la plus cruelle des demandes : s’auto-détourner de ses objectifs intrinsèques pour se mettre au service des intérêts de la technostructure. Il suffit de rappeler les critères actuels de qualification et de promotion universitaires : les publications sévèrement encadrées grâce à « l’impact factor » et l’excellence surdéterminée par l’indexation de revues dans des bases de données anglo-saxonnes, la priorité donnée à la langue anglaise même à l’intérieur de l’Université française. Inutile donc de revenir sur les effets de l’alignement aux critères universitaires imposés par l’Union Européenne à l’image des universités nord-américaines.

g) Un manque de politique dans l’Université. La politique universitaire n’étant que corporatisme, la question politique est redevenue le centre du problème. De ce point de vue, la conjoncture n’est pas la même que durant la première moitié du XX° siècle : aucun mouvement de contestation avec un projet alternatif n’existe véritablement. En revanche, un consensus en matière universitaire se profile depuis quelques années entre la gauche et la droite. Le leitmotiv est la performance et la course à « l’excellence » à l’aide d’une vision productiviste et technologique. D’où la re-structuration et la rationalisation de la recherche en pôles de compétitivité. La concentration des chercheurs dans des grands laboratoires fait que les zones de liberté d’enseignement et de recherche deviennent de moins en moins possible. L’implantation d’une université productiviste à la chaîne s’est imposée, afin de fabriquer des « professionnels spécialisés ». Le reste de l’enseignement non-technique devient la lumpen- intelligence.

h) Où est passé l’esprit critique ? Entre-temps, l’action critique des membres de l’Université (étudiants y compris) est devenue inexistante. Impossible d’imaginer un mouvement étudiant puissant avec des revendications anti-système et qui soit à la recherche d’une alliance avec d’autres secteurs critiques de la société libérale, afin de dialoguer et de combattre l’idéologie et la médiocratie dominantes. Les forces syndicales sont impuissantes et les partis politiques sont soit complices, soit inexistants. Il faut ajouter le caractère sectoriel et corporatiste des revendications des uns et des autres. La mobilisation autour de « sauvons la recherche » est essentiellement corporatiste, tandis que le reste des enseignants, notamment en SHS, n’est pas sollicité et ne se sent pas concerné.

Quant aux débats interuniversitaires : non seulement ils sont supra-structurels, mais d’une fâcheuse directivité de la part des autorités de tutelle et intermédiaires, sans que la question politique de fond ne soit véritablement abordée, ni par les uns ni par les autres. Politique de l’autruche donc. Voilà pourquoi s’interroger sur le sens et la mission des Universités populaires aujourd’hui n’est pas une question historique ni passéiste.

i) L’enfermement de l’Université dans le noyau central : la recherche. C’est un isolement de masse qui se profile. D’où la promotion de « managers de la recherche » responsables de jongler avec les critères comptables, les appels d’offres et les carrières de chercheurs sans tenir forcément compte des tâches d’enseignement.

Pour cela : La nouvelle Agence nationale de la recherche (dans la novlangue : ANR). Elle est créée pour « manager » et financer des projets destinés à satisfaire des exigences supra-universitaires et, parallèlement, à renforcer le regroupement de certains secteurs de la recherche au détriment de la tradition du chercheur « isolé », polyvalent et poly méthodologue.

Un haut responsable de l’administration universitaire, disait lors d’un colloque récent qu’il y avait (affirmation assertive à caractère généralisable) trois types d’universitaires : le technicien, l’ingénieur, le chercheur. Seul ce dernier aurait la qualité requise de l’excellence, mais l’ingénieur serait là pour manager la recherche et devenir praticien. Car, le fondement de la discipline scientifique se trouve dans une invariante : la méthode hypothético-déductive, quantitative et expérimentale. Il n’est pas inintéressant de rappeler que ces hauts responsables ne font nullement référence à la fonction pédagogique de l’universitaire ni à la sensibilité sociétale de ses pratiques.

j) Un manque non d’imagination mais d’anticipation. En fait, la pensée scientiste actuelle n’anticipe plus. Là, il n’est pas question de rêver la plage ou de l’imaginer sous les pavés (mythe de la pensée 68) mais de prévision. Il y a dans les élites politico techniciennes une attitude paresseuse. Un conformisme de fond et une frivolité des formes. C’est une perception troublée d’un avenir sans désir. C’est sauter d’un point critique vers une solution ponctuelle dont la recherche se fait en singeant la technologie pragmatique, non la démarche de la connaissance ni de la sagesse.

Que peut-on conclure ? Simplement, en dernière analyse, que la question des Universités françaises, hier et aujourd’hui, ne passe pas par le volontarisme gestionnaire ni par la politique libérale, encore moins par la « culture » du résultat. En revanche, le salut des Universités française passe par l’indispensable opportunité de créer une contre-pensée face à la non-pensée dominante, et de contre-allées où l’on puise transiter avec moins d’encombrements pour s’arrêter et observer la réalité concrète. C’est-à-dire un lieu où la rencontre et le dialogue soient possibles, la diversité stimulante et la tolérance la règle. Une Université démocratique donc. Enfin, je terminerai avec un avertissement de Léon Gambetta qui, me semble-t-il, peut inspirer le sens de ces réflexions et la nécessité de re-orienter les Universités vers une plus grande sensibilité sur ses devoirs de connaissance, sagesse et critique. Il disait : « Ce qui constitue la vraie démocratie ce n’est pas de reconnaître les égaux, mais d’en faire. »

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