libéralisme ou démocratie : accueil

[Plan du site maniprop.com]
Accueil du site > Analyses géopolitiques > La Turquie prend conscience de sa puissance et intervient dans la crise (...)

Turquie, puissance, géopolitique, intérêt national

La Turquie prend conscience de sa puissance et intervient dans la crise géorgienne

En bloquant l’accès à la Mer Noire de l’armada de Bush, la Turquie réaffirme ses droits

lundi 18 août 2008, par Claude Rainaudi

S’appuyant sur la convention de Montreux, qui règlemente le transit dans leurs eaux intérieures, les Turcs ont bloqué l’armada que Bush veut envoyer dans la Mer Noire. La Turquie montre ainsi qu’elle prend conscience de sa puissance et qu’elle peut maintenant bâtir une politique étrangère indépendante, basée sur ses propres intérêts.

George Bush a excité sa marionnette, Saakashvili, pour qu’il écrase sous les bombes le petit bout d’Ossétie qui se trouve officiellement sur le territoire Géorgien, suite à une décision de Staline [1] en 1922. La manœuvre a échoué, grâce à l’armée russe qui est parvenue à arrêter les massacres et à désarmer le dingue.

Je prépare un long article sur ce sujet. Toutefois, en attendant la publication dudit, je tiens à partager une nouvelle dont l’importance géopolitique n’a d’égal que le silence qui l’entoure.

Les Turcs ont toujours été considérés comme des sous-hommes par ce que certains appellent l’Ouest (l’Ouest de quoi ?) et, en particulier, par les Étasuniens. Ils ont longtemps supporté ce statut et accepté de ne pas être autre chose qu’un maillon passif de la politique étrangère des USA.

Mais, maintenant, la Turquie reprend conscience de sa force et revendique son indépendance. Les Turcs l’ont une première fois fait savoir au monde lorsqu’ils ont refusé leur territoire aux troupes qui allaient envahir l’Irak. Ce, malgré toutes les pressions et les tentatives de corruption des dirigeants US qui s’imaginent que tout est à vendre, même la dignité nationale. Une deuxième manifestation d’indépendance, plus nette encore, a consisté à attaquer, sur le sol de l’Irak occupé, les camps des terroristes, financés et armés par l’armée US, qui franchissaient la frontière pour assassiner des Turcs. J’en ai parlé dans cet article : Face aux USA, la Turquie relève la tête.

Georges Bush a annoncé qu’il envoyait des bâtiments "humanitaires" [2] en Mer Noire sans même demander l’avis des Turcs, traités, encore une fois, comme des laquais.

Cette intervention des USA va à l’encontre des intérêts turcs. En effet, la principale source de puissance de la Turquie est sa position de pays de transit de gaz et de pétrole, depuis la Russie et l’Iran, vers, principalement, l’Union Européenne. La tentative de génocide des Ossètes et de déstabilisation de la Transcaucasie par le sinistre Saakachvili [3], va totalement à l’encontre des intérêts de la Turquie. Certains ont pu croire les Turcs trop bêtes pour s’en apercevoir, ou trop veules pour s’opposer une nouvelle fois à la Superpuissance. Ils ont eu faux.

En effet, on vient d’apprendre, principalement par des sources en anglais et en russe, que la Turquie venait de réaffirmer ses droits. Le transit entre la Méditerrannée et la Mer Noire, passe par les Dardanelles, la Mer de Marmara et le Bosphore. Ces zones relèvent à la fois de la souveraineté turque et de la convention de Montreux, signée en 1936. Or, cette convention prévoit que, pour avoir le droit de transiter, les bâtiments militaires doivent en faire la demande à l’avance. Les dirigeants US n’ont pas voulu s’abaisser à respecter la Turquie. Mal leur en pris. Les Turcs leur imposent de respecter la loi internationale.

On apprend, dans un communiqué de l’AFP du 16 août : US yet to ask Turkey to let hospital ships through : embassy

« The Turkish foreign ministry said Ankara was cooperating with countries sending assistance to Georgia and "no request with the purpose of humanitarian aid or repatriation has been denied so far." Without a reference to the US ships, the statement said the transportation of assistance by sea was regulated under the terms of the 1936 Montreux Convention, which governs international traffic through the Bosphorus and Dardanelles straits.

Turkey’s NTV news channel reported that the two ships’ tonnage exceeded the limits set by the convention. »

En termes diplomatiques, les troupes US sont priées de sonner avant d’entrer, ça va changer leurs habitudes. Mais pas leur donner bon caractère. En effet, on lit, un peu plus loin :

« Unnamed US officials told McClatchy Newspapers that the two hospital ships likely to go — the Comfort and the Mercy — would take weeks to arrive and complained that Turkey was "sluggish and unresponsive" in granting them a permission to sail through the straits to the Black Sea. »

Autrement dit, les Turcs ont fini de faire des courbettes.

Le site du Detroit Free Press développe l’information , en précisant, avec un peu d’humour, que « Georges Bush fait des chèques sans savoir s’il y a de l’argent sur son compte » : “The president was writing checks to the Georgians without knowing what he had in the bank”.

Pour la troisième fois, la Turquie refuse d’obéir, pour la troisième fois, elle préfère défendre ses intérêts que ceux de ses anciens maîtres.

On remarquera la prudente gradation dans les décisions des Turcs. Chacune allant un peu plus loin que les autres, à la fois dans la confrontation avec la première puissance mondiale et dans la défense de leurs intérêts.

Celle-ci vient de signifier aux USA que, pour eux, la Mer Noire n’est pas une mer ouverte à leur menace militaire, mais un lac dans lequel les Pays des Balkans, les Turcs et les Russes ont leurs propres intérêts, intérêts qu’ils ont l’intention de défendre en toute indépendance.

Je le disais, dans l’article déjà cité, Face aux USA, la Turquie relève la tête, que le principal effet du repli des USA face aux action d’autodéfense des Turcs en Irak occupé serait la marche de la Turquie vers l’indépendance :

« Quel que soit le développement des événements, les USA en sortiront diminués et la Turquie grandie. Dans tous les cas (sauf celui de trahison), les Turcs auront imposé leurs choix à la plus grande puissance mondiale, que ce soit par la force ou simplement par la menace d’en faire usage.

On peut penser que les Turcs perdront alors leurs complexes et prendront conscience du fait qu’ils sont une grande puissance régionale qui n’a besoin ni du maître étasunien ni de la caution de l’Union européenne. Une Turquie consciente de sa force serait amenée à développer ses propres choix géopolitiques, en fonction de ses intérêts, sans alignement sur l’étranger. »

Dans un article très bien documenté : Turkey faces tough task in energy as political map of Caucasus redrawn le site turc Hürriyet arrive à une conclusion similaire :

« Turkey should develop a new strategy in the new grand chess board with longer term planning if it is to maintain the balance and not jeopardize its aim of becoming a key energy transit country. »

(La Turquie devrait élaborer une nouvelle stratégie sur le nouveau grand échiquier, avec des objectifs à long terme, si elle veut maintenir l’équilibre et ne pas rater son but : devenir une plateforme de transit des énergies [fossiles])

Cette nouvelle étape dans l’évolution de la Turquie vers son indépendance sera peut-être la principale conséquence de la récente folie de Bush et de Saakachvili.

P.-S.

Nous apprenons, par le site russe d’informations RIA Novosti qu’un bâtiment de guerre US (un destroyer) ainsi qu’une frégate polonaise on franchi les détroits et sont maintenant en Mer Noire. (Voir : OTAN : l’Alliance renforce sa présence en mer Noire.) C’est une nouvelle inquiétante, car même un imbécile se doute bien que la vocation "humanitaire" de tels bâtiments est tout simplement nulle ; en revanche, ils font monter la tension dans une zone qui n’en n’a nul besoin et accroissent le risque d’un accrochage qui pourrait dégénérer. La Turquie ne semble pas encore prête à prendre totalement son indépendance et à défendre ses intérêts : elle hésite encore à entrer en conflit ouvert avec ses anciens maîtres. Je persiste à penser que les Turcs sont en train de prendre conscience à la fois de leur puissance et de leur intérêts. Le simple fait qu’il y ait eu un premier incident relatif au transit des navires US en est un nouvel indice.

Notes

[1] Staline : dictateur géorgien, né à Gori, dont le vrai nom était Dougaatchvili

[2] les navires-hôpitaux ont effectivement une fonction humanitaire, mais ils ne sont pas les seuls à être prévus. Par ailleurs, il est clair qu’ils constitueraient également des nids d’espions et, peut-être, de terroristes.

[3] Saakachvili, qui a passé l’essentiel de sa vie aux USA et a été "formé" dans les business schools US

Répondre à cet article

31 Messages de forum


Suivre la vie du site RSS 2.0 | libéralisme-démocraties : Plan du site | Espace privé | SPIP