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Propagande et propagande scientifique : un débat sur maniprop.com

Un psychanalyste et un comportementaliste peuvent-ils dialoguer ?

mercredi 18 mai 2005, par Jean-Léon Beauvois, Maniprop.com, Roland Gori

Dans leurs livres récents, Roland Gori (La santé totalitaire, Denoel) et Jean-Léon Beauvois (Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Presses Universitaires de Grenoble) font un usage abondant du concept de propagande. L’un pour dénoncer la "propagande scientifique" qui, selon lui, assiège la psychanalyse, l’autre pour dénoncer les propagandes qui, selon lui, s’abattent sur l’é lecteur-consommateur à travers les médias. Gori, psychanalyste et Beauvois, tenant des sciences psychologiques expérimentales, peuvent-ils dialoguer sur la propagande ?

Maniprop.com : Vous utilisez tous les deux le concept de propagande, Roland Gori, psychanalyste, pour stigmatiser ce qu’il appelle la « propagande scientifique » ; Jean-Léon Beauvois, psychologue social qui a la coquetterie de se réclamer encore du « comportementalisme », pour démasquer ce qu’il appelle la « fabrique de l’opinion » par les médias. Pourriez-vous d’abord dire chacun ce que vous entendez par « propagande » en l’illustrant par l’approche particulière qui est celle de vos deux livres (R. Gori : La santé totalitaire, Denoel ; J.-L. Beauvois : Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, Presses Universitaires de Grenoble

Gori : Bon, alors, d’abord il nous faut partir d’un peu plus loin pour mettre en perspective les enjeux actuels de ce que j’appelle « la propagande scientifique ».

Mais remarquons d’entrée de jeu que la notion de propagande n’est pas à l’origine péjorative puisqu’elle signifie simplement « prendre part à une action de diffusion et de propagation de la vérité ». Et comme au départ, la vérité est d’essence religieuse, on ne va pas badiner là-dessus. Elle s’impose en provenance de Dieu. Donc d’entrée de jeu la propagande est liée à une conception de la vérité. Et quand le mot de propagande émerge au XVII° siècle, il fait explicitement référence aux activités des institutions éducatives et cléricales. La propagande, c’est un magister religieux qui prend le relais de ce qu’était la ruse pédagogique dans l’Antiquité pour permettre d’acquérir le vrai savoir. Socrate ne procède pas autrement avec sa dialectique. Toute la question est de savoir qui est garant de la vérité. Et là, c’est intéressant parce qu’on voit bien dès l’origine ce qui se joue pour les acteurs d’un savoir qui tentent de dissimuler les rapports de force avec des maquillages raisonnables ou sacrés. Lorsque Aristote s’en prend aux rhéteurs et aux sophistes qui vendent leur technique de persuasion pour de l’argent et non pas avec un idéal de vérité, il procède exactement comme eux, en employant les mêmes figures de rhétorique qu’il leur reproche, comme, par exemple, l’abus des métaphores. Je crois alors que là on a quelque chose d’important dont Merleau-Ponty a su parfaitement rendre compte et qui est tout simplement que le génie du langage est de se faire oublier lui-même lorsqu’il rend compte de faits soi-disant objectifs. Pour le dire autrement, si la science ne pense pas, les scientifiques eux parlent et communiquent pour rendre compte de leurs travaux les plus empiriques soient-ils et à partir de ce moment-là, qu’ils le veuillent ou non ils transforment les faits expérimentaux en fiction. Et un des agents du scientisme n’est rien d’autre que cet oubli ou ce désaveu de la fonction du langage et de son dispositif dans la donation du monde.

Maniprop.com : Puis-je demander à Beauvois, pour engager le dialogue, s’il est d’accord avec ces préalables ?

Beauvois : J’aurais préféré d’abord entendre Roland sur la propagande scientifique... Disons que je vois deux choses dans ces préalables. La première est le lien entre la propagande et ce que Roland dit être « une conception de la vérité ». Entièrement d’accord. La propagande a toujours été au service de prétendues vérités. Il suffit d’avoir entendu Bernard Ghetta sur France Inter défendre le OUI au référendum pour que vous soit tombé sur la gueule la certitude qu’il a de détenir la vérité. Si vous n’acceptez pas l’idée que sa vérité est LA vérité, ce qu’il appelle de la « pédagogie » devient de la pure propagande puisqu’elle cache son intention persuasive au service d’une option. Mais Roland a dit autre chose. Il semble faire de la propagande une sorte de fonction incontournable du langage dès lors que nous devons parler de quelque chose. Là, je ne suis absolument pas d’accord. Nous serions en quelque sorte condamnés à la propagande lorsque nous avançons une croyance, ce que je conteste. L’activité de persuasion n’est pas nécessairement propagandiste. La propagande est d’abord la promotion de prétendues vérités au service d’intérêts qui ne sont pas parlés, et c’est ce qui la rapproche, sans d’ailleurs qu’elle s’y assimile, à l’idée de manipulation, possiblement délibérée. Je reviendrai la-dessus. Je préfère laisser poursuivre Roland.

Gori : Justement, ce qui est intéressant, c’est qu’à partir du XVIII° siècle, le fait politique transforme les structures anthropologiques qui relient les sujets au savoir et à la vérité. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’émerge la notion de manipulation que tu viens d’évoquer. Une telle notion aurait été absurde au cours des siècles précédents puisque les influences sociales étaient censées se déduire d’une volonté sacrée dans l’organisation du monde et étaient ainsi légitimes. C’est donc au moment où les hommes ont le pressentiment idéologique d’une égalité et d’une liberté qu’apparaissent les questions de manipulation, de transparence et d’aliénation. La propagande se transforme en manipulation qui n’est qu’un corrélat des notions de liberté et d’égalité. Il y a donc conjonction à ce moment-là entre le rationalisme moral qui permettrait que le savoir affranchisse les sujets en faisant des sciences un guide moral, lequel vient prendre la place de la religion, et puis la part d’ombre, de négatif que comporte cet affranchissement : la manipulation et la persuasion qui peuvent aliéner les sujets d’une autre manière que celle jusque-là pratiquée par la religion et les hiérarchies sociales fondées sur la naissance et désormais obsolètes. La liberté, cela crée la suspicion qu’on puisse vous la faire perdre ! Pour résumer très grossièrement les choses, la crainte de la manipulation et de la persuasion sociales constituent la part d’ombre de l’idéologie des Lumières.

Maniprop.com : L’idéologie des lumières implique le rationalisme scientifique. Peut-être en venons-nous à la « propagande scientifique » ?

Gori : J’y viens. Donc davantage on informe et davantage on prétend le faire au nom de la Raison, davantage on s’expose à la suspicion de vouloir manipuler pour un profit individuel ou collectif. C’est la part d’irrationnel que charrie la prétention à apporter la bonne parole de vérité par la voix de la Raison et non plus par la révélation religieuse ou politique. D’entrée de jeu on voit là ce que des auteurs comme Hanna Arendt ou Adorno et l’Ecole de Francfort ont pu développer. Le rationalisme peut constituer dans la Modernité le germe de tous les totalitarismes dont le nazisme et le stalinisme ont constitué les figures historiques les plus obscènes. La science, et en particulier médicale, peut constituer un instrument considérable de gestion politique des populations en essayant, au nom de la Raison, de nous dire comment nous devons nous comporter pour bien nous porter.

Alors une bonne partie de l’ouvrage écrit avec Marie-José Del Volgo porte là-dessus dans la tradition de Michel Foucault, d’Hanna Arendt et de Georges Canguilhem. Il y a une véritable rhétorique des discours de santé publique et d’hygiène qui s’apparente à tous les discours d’endoctrinement et de propagande en usage aussi bien dans les partis politiques que dans les officines de promotion publicitaire des produits du marché libéral. Et ce d’autant plus que la santé tend à devenir une marchandise ! Et comme depuis le XVIIIe siècle jusqu’à nos jours les marges des actions politiques véritables des gouvernements tendent à se réduire au profit des lois du marché, les Etats sont de en plus convoqués à devoir gérer le bien être physique et psychique des populations. L’Etat psychothérapeute et officier de santé, gestionnaire de la précarité sociale et des grands facteurs de morbidité, a quasiment abandonné dans le néolibéralisme américain toutes prétentions à réguler le marché. Alors du coup, l’Etat emprunte au modèle technique du marché des méthodes et d’analyse qui font par exemple que la plupart des campagnes de prévention de santé publique sont confiées à des agences de publicité et de promotion qui vendent aux populations un produit politique, celui de la Santé et du Bien être, sur le même modèle que les marchandises... Mais, ce qui est intéressant, c’est que nous quittons le système sécuritaire prototypique du XIXe siècle qui voulait éduquer les ouvriers pour leur santé et leur morale (il faut créer des sanatoriums pour bien-portants disait Pierre de Coubertin) pour entrer dans une propagande de masse que les totalitarismes ont poussé jusqu’aux extrêmes des techniques de manipulation et de réification.

C’est ce dispositif d’influence sociale qui définit le nouveau sens du mot « propagande » : mise en place de systèmes et de réseaux qui obligent à raisonner selon une Pensée unique en détruisant jusqu’aux possibilités même de critiquer et de discuter les fondements de sa logique. Alors là c’est intéressant pour bien comprendre comment l’idéologie scientifique et non plus la science peut se transformer en entreprise totalitaire, sans reste. Avec Canguilhem, je distingue rationalité et idéologie scientifique. Et je considère avec lui que l’idéologie scientifique constitue cette extension hyperbolique des résultats partiels de la science, procédé par lequel on essaie de faire croire par la propagande que la science peut répondre à tous nos problèmes quotidiens. Donc là il a un pas de plus dans la propagande et la manipulation, car non seulement on feint d’oublier le rôle du langage mais encore on en utilise tous les procédés de ce langage haï par la science, mais pas du tout par les scientistes, pour faire avaler à l’opinion les plus grosses couleuvres. Quand les couleuvres sont vraiment très grosses alors on peut parler de « souris truquée » selon la terminologie de Broad et Wade. Par exemple dans notre ouvrage, nous avons consacré toute une partie à essayer de montrer comment la naissance du DSM III [1] et l’évaluation comparative des psychothérapies du rapport Inserm [2] constituaient de véritables outils de propagande mis au service d’une foi et d’une pensée unique : la santé mentale et la psychiatrie font partie de la médecine au même titre que les autres disciplines médicales et le traitement de la folie procède en conséquence de la même logique médicale. La maladie mentale serait une maladie comme les autres dont le diagnostic comme les protocoles thérapeutiques et leur évaluation pourraient obéir à la même logique en désavouant totalement ce que le symptôme, l’angoisse ou la folie doivent à une culture ou à une histoire. Bref, non seulement la propagande scientifique oublie que la norme est un concept polémique, comme dirait Canguilhem, non seulement elle tente de naturaliser des faits sociaux et psychiques, mais en plus dans le domaine de la psychiatrie et de la psychopathologie, elle utilise à pleins tuyaux toutes les idéologies actuelles du néolibéralisme américain pour promouvoir un individu comportemental, libre et éclairé.

Beauvois : Je te coupe juste pour savoir si on est bien d’accord. Cet individu libre et éclairé est un fantasme ou une méconnaissance de ce que sont les gens. Il est vendu par la doctrine officielle aux masses d’individus comme étant la façon dont chacun doit se vivre, mais il n’est pas réalisé socialement. Les gens sont sommés de se vivre comme des individus libres et éclairés, alors qu’ils restent souvent soumis et porteurs d’idéologies. Ce que tu appelles la « propagande scientifique » (je reviendrai sur le concept) est la diffusion d’une image obligée de l’Homme dont les comportements doivent être « normalisés » sous prétexte de « santé » et qui doit, malgré ce, se vivre comme un être libre et éclairé. On est bien d’accord ?

Gori : Nous le sommes. Je dirai que cet homme comportemental, cyberlibéral, porté par ce mythe social que l’on appelle l’individu, conçu comme une entreprise autogérée, ouverte à la concurrence et à la compétition qui se devrait d’utiliser toutes ses ressources biopsychosociales pour prendre sa part de marché et de jouissance dans nos sociétés contemporaines est la formation idéologique et imaginaire de notre culture étasunienne. C’est d’ailleurs dans cette question d’une politique de la subjectivité que mes recherches rejoignent sans doute celles de Jean-Léon, si magistralement déployées dans son livre.

Maniprop.com : J’ai l’impression que vous vous entendez comme larrons en foire ! Beauvois accepte le concept de « propagande scientifique »...

Beauvois : J’ai dit que je reviendrai sur ce concept...

Maniprop.com : Voulez-vous y revenir tout de suite, ou voulez-vous dire d’abord ce qu’est pour vous la propagande ?

Beauvois : Deux remarques préalables, dont une a déjà été formulée par Gori. La première, c’est que l’idée de fabrique de l’opinion que vous m’avez attribuée est une idée acceptée par tous ceux qui s’intéressent à la propagande. Elle provient en fait d’une expression du politologue étasunien Walter Lippman (manufactoring consent), expression reprise dans le titre du grand livre de Chomsky et Herman, titre précisément traduit la fabrique de l’opinion publique.

Deuxième remarque : il toujours faut rappeler, comme l’a fait Gori, avant toute discussion, que le mot « propagande » a longtemps eu une signification éminemment positive. La propagande était faite pour convaincre par la persuasion, et les militants étaient particulièrement heureux d’être chargés de la propagande. Ce mot est aujourd’hui doté d’une signification très négative, au point que les journalistes et commentateurs de Radio France se refusent à accepter l’idée qu’ils font de la propagande et que les commentateurs, à la faveur d’un impudent emprunt sémantique, prétendent faire de la « pédagogie » européenne lorsqu’ils essayent tout simplement de d’emporter la conviction. Ce serait tout à fait louable si c’était leur job, s’ils le reconnaissaient et s’ils acceptaient de laisser une chronique sur deux à un contradicteur. Il y a à ce glissement de sens du mot propagande vers le péjoratif au moins deux raisons. La première est l’évolution de notre culture vers un individualisme que je trouve assez débile (celui des séries et des pubs) qui conduit les gens à penser qu’ils peuvent se faire des opinions « par eux-mêmes » sur ceci et cela et donc, à refuser toute tentative, même explicite, même encadrée par un contrat de communication, de persuasion. C’est le fantasme de l’individu libre et éclairé dont parlait Roland. La seconde est que les grandes tentatives de persuasion ont souvent été associée, surtout depuis la fin du XIX° siècle, à des pratiques assez douteuses (mystification, désinformation, bidonnage...) qui ont perverti le mot propagande. Je pense en particulier à l’action publicitaire et peut-être même franchement immorale [3] du comité Creel dont la mission était d’amener le peuple étasunien à approuver l’entrée des Etats-Unis dans le première guerre mondiale, et auquel participait, justement, Walter Lippman. Il faut tenir compte de ce glissement vers le péjoratif du concept pour parler aujourd’hui de propagande. C’est pourquoi je me refuse à considérer la pure persuasion, indispensable au débat et à la vie démocratique, comme de la propagande. Je ne suis pas d’abord avec Roland qui semble assimiler propagande, manipulation, persuasion. Par définition personnelle, la propagande aujourd’hui 1. se cache, ne s’avance pas comme telle, contrairement à l’activité persuasive qui relève souvent d’un contrat de communication persuasive accepté par les locuteurs ; 2. utilise des moyens au moins douteux et quelquefois même immoraux. Ce qui n’est toujours pas le cas de l’argumentation. Assimiler propagande et persuasion repose sur l’idée que je sais active aujourd’hui chez de nombreux individualistes, qu’il y a quelque chose de malsain pour l’individu dès qu’il y a influence. C’est là nier la vie sociale. C’était un préalable indispensable.

Pour venir à la question posée, je dirai qu’il y a propagande lorsque sont utilisés sous couvert de prétendues vérités des moyens douteux et notamment des processus d’influence inconsciente pour munir une population de croyances utiles à certains. Les médias, et même, hélas, lorsque les journalistes se veulent honnêtes, font ainsi de la propagande lorsqu’ils nient leur position persuasive au service d’intérêts et modèlent les opinions d’une population de deux façons au moins (ceci pour m’en tenir au cadre dans lequel les journalistes et commentateurs sont honnêtes). Par une forme douce de désinformation d’abord, qui consiste le plus souvent à ne présenter que les informations qui vont dans un sens particulier des intérêts défendus. Un exemple : sans l’avoir nécessairement décidé, ils donnent volontiers les arguments de l’accusation contre Milosevic jugé au tribunal de La Haye, et ils escamotent ou même caricaturent l’argumentation pourtant serrée de Milosevic lui-même. Ils font de la propagande ensuite par le maniement d’influences inconscientes, ces influences si bien étudiées et attestées par les sciences psychologiques. Un seul exemple, toujours sur Radio France : le OUI est assez systématiquement prononcé avec une intonation plus dynamisme que le NON, ce qui s’appelle un conditionnement évaluatif. C’est un processus d’influence inconsciente. Les comportementalistes ont montré qu’il était d’une redoutable efficacité.

Maniprop.com : Dites-en un tout petit peu plus, s’il vous plaît...

Beauvois : Il y a conditionnement évaluatif lorsqu’on associe systématiquement de la valeur implicite à un concept sans que cette valeur soit argumentée. Le concept (voter oui) ramasse un peu de cette valeur (le dynamisme de l’intonation). C’est le même processus d’influence inconsciente qui est à l’oeuvre lorsqu’on déclame systématiquement (sans évidemment l’argumenter) et d’un ton réjoui que « nous, nous respectons les droits de l’Homme ». Notre concept des droits de l’Homme ramasse un peut de la valeur portée par le ton réjoui. Voici donc les deux principales voies de la fabrique de l’opinion par une propagande cachée, pratiquée en douceur : désinformation et répétition d’influences inconscientes. Vous constaterez qu’elles peuvent être réalisées par des journalistes ou commentateurs accrochés à leur déontologie. Elle ne suppose en effet qu’une seule chose : le non pluralisme des sources d’influence qui croient à ce qu’elles disent, non pluralisme qui est le cas le plus fréquent dans les médias. Je ne crois pas que ce soit le lieu d’en dire beaucoup plus.

Maniprop.com : On peut effectivement se référer à vos deux livres. Gori peut peut-être nous dire s’il est d’accord avec ça...

Gori : Oui et non... Oui concernant cette filiation sociale et politique qui s’appelle l’individualisme, l’individu libre, éclairé et raisonnable... ce qui est un cliché positif dont la propagande et la manipulation sont le négatif. Oui en se défendant de vouloir persuader ou même de faire de la propagande insidieuse et hypocrite. Oui, notre culture libérale étatsunienne excelle dans ce type de procédé médiatique qui n’est qu’un reflet de son économie de marché mais en fait partie.

Non sur la notion d’inconscient qu’il reste à conceptualiser. Non sur l’idéalisation d’une argumentation et d’une science qui échapperaient à la rhétorique. La rhétorique après le XVIII° siècle est chassée du tableau d’honneur des grandes valeurs de vérité, mise à la porte par l’évidence et la raison, elle va faire nécessairement retour au sein même de ce qui l’a chassée : la science et surtout sa diffusion publique, mais aussi communautaire. La rhétorique aujourd’hui, elle joue à pleins tuyaux dans la communication scientifique... mais on refuse de l’accepter. D’ailleurs l’idéologisation de la psychanalyse n’est qu’un cas particulier de l’idéologie scientifique. Bon maintenant, je voudrais que Jean-Léon revienne comme il l’a annoncé sur le concept de propagande scientifique.

Beauvois : Je voudrais revenir sur l’expression elle-même et sur le contexte de son usage, même si, je l’ai dit, je suis d’accord avec la thèse essentielle de Gori et Del Volgo.

Pour ce qui est de l’expression, je la trouve malheureuse car elle ne permet pas de clairement distinguer entre plusieurs sens possibles, dont certains me semblent à rejeter. On peut entendre d’abord : propagande réalisée à l’aide de méthodes issues des sciences appliquées. Ce sens est acceptable et avéré. De nombreuses techniques de la propagande sont issues d’effets expérimentaux produits et reproduits par les sciences psychologiques (modelage, simple exposition, conditionnement évaluatif, amorçage...) On peut entendre aussi : la science peut, en tant que telle, être propagandiste. Je le conteste avec véhémence. Lorsqu’elle s’en tient à ce niveau de discours qu’on dit « descriptif », lorsqu’elle montre et théorise des déterminations, la science est sans voix sur « le sens des choses », sur « la signification des événements »... qui sont les objets mêmes des propagandes, ce sur quoi elles portent. On peut entendre encore propagande faite au nom de la science, au besoin par des scientifiques sortis de leur fonction de scientifique. C’est ce que je veux retenir du concept de Gori et Del Volgo. Et je l’accepte volontiers. Je l’ai souvent avancé et je viens de le rappeler encore, les énoncés scientifiques (disons : la science) ne sont pas faits pour nous dire ce que les choses doivent ou devraient être. Se référer à la science pour dire, par exemple, que, pour être heureux, les gens devraient se comporter ainsi, acheter tel ou tel produit, faire l’amour tant de fois par jour ou par semaine ou par an... est purement et simplement frauduleux. La science est inapte à dire ce qu’est le bonheur, et chaque fois qu’elle s’y risque, c’est au nom de croyances non scientifiques ou de concepts qui se parent des attributs de la science sans en avoir la structure et les vertus. C’est notamment le cas lorsqu’on en appelle à des « motivations », à des « aspirations », des « attentes »... concepts qu’on ne peut valider que par ce que les gens en disent, en se situant donc dans un autre registre que le registre scientifique. C’est encore le cas lorsqu’on prétend faire de la science alors qu’on ne fait que le la mise en ordre, éventuellement avec des statistiques, ce qui est peut-être le cas dans la confection de certaines nosographies. Le réel se démontre, il ne se montre pas, disait Bachelard.

Mais nous en arrivons alors à un autre sens possible de l’expression « propagande scientifique », auquel je serais donc prêt à adhérer : propagande faite sous couvert de pseudo-sciences. Mais là, je ne suis pas sûr que Roland me suive. Je pense qu’il a tendance à confondre un peu ces deux derniers sens, deux sens qui peuvent par ailleurs être défendus. Je répète : propagande faite par des scientifiques qui sont sortis de leur position de scientifique, qui parlent donc en idéologues, et propagande faite par des gens qui se présentent comme des scientifiques mais qui n’en sont pas. Qui ne sont donc que des idéologues.

C’est la raison pour laquelle il faut en venir au contexte de l’usage de l’expression « propagande scientifique » qui peut mobiliser des attitudes anti-scientifiques tout simplement obscurantistes. Il est trop facile de dire, à tort, devant des propagandes faites frauduleusement, au nom de la science, par des scientifiques ou des ouailles de scientifiques : ces gens-là ne sont pas, même lorsqu’ils travaillent dans leur laboratoire, des scientifiques. Cette facilité peut séduire quelques personnes ou individus chics mais surtout dotés d’une solide attitude antiscientifique, cette attitude antiscientifique qui transpire de nombreux discours plus « anticomportementalistes » qu’anti-propagande, cette même attitude à laquelle ont dû faire face dans l’Histoire tous les promoteurs des sciences expérimentales. Même mon cher ami Gori, dont j’admire la finesse et la culture, peut-être conduit à dire d’une théorie ou d’une famille de théories qu’il n’aime pas, peut-être parce qu’il y a concurrence, qu’elle est ou qu’elles ne sont pas scientifiques quand il serait plus prudent de dire, même si cela à moins de vertus contre propagandistes, je dis bien, contre propagandistes : il arrive aux tenants de ces théories de sortir de leur rôle et de se conduire en idéologues pour faire de la propagande scientifique. Il leur arrive même, pour cela, d’avoir des méthodes peu assurées.

Maniprop.com : vous lancez là un autre débat qui porterait davantage sur l’épistémologie que sur la propagande. Gori, qu’en pensez-vous ?

Bien sûr qu’avec mon ami Jean-Léon, nous ne sommes pas entièrement d’accord. Sinon, il n’y aurait pas de dialogue entre nous... même s’il m’arrive parfois d’être davantage sur la même longueur d’ondes que lui qu’avec certains collègues psychanalystes ! J’avais même commencé un travail critique sur les énoncés de la psychanalyse avant de me trouver sollicité par d’autres urgences... produites par des attaques injustes contre la psychanalyse !

Il y a des critiques très pertinentes (je pense à Wittgenstein) contre la psychanalyse, d’autres qui résultent d’un malentendu honnête (je pense à Karl Popper) et d’autres qui procèdent d’une ignorance crasse ou d’une haine passionnelle (je pense à Grunbaum ou à Benesteau). Mais là, c’est sûr, on ouvre un autre chantier !

Pour en revenir à la distinction de Jean-Léon, elle est sans doute juste et pertinente dans sa logique de rationalité. Dans la logique de son savoir psychologique qui distingue les vraies sciences (expérimentales) et les fausses sciences (qui s’épargnent l’épreuve de la validation expérimentale et se trouvent davantage exposées à l’opinion). Mais, dans ma propre démarche cette évaluation normative des rationalités n’est pas une priorité. Ma priorité, c’est de montrer : 1) que la vérité d’un énoncé est forcément déduite d’un dispositif formel et phénoménotechnique dépendant tôt ou tard du langage, de la langue et de la parole ; 2) que l’exactitude probabiliste n’épuise pas ce qu’il y a à savoir et que la psychanalyse est née à la fois avec et contre la science traditionnelle pour traiter ce « reste » ; 3) que si on prétend réduire ce reste - ou tout autre - on tombe alors dans le « totalitarisme » ; 4) que les conditions historiques, sociales et politiques constituent une « niche écologique » indispensable pour non seulement favoriser la naissance des savoirs mais encore leur diffusion dans la culture et leurs privilèges dans les réseaux de pouvoir. L’homme comportemental sans intériorité, sans état d’âme, affect, pulsion, environnement et histoire, n’émerge pas n’importe quand dans l’histoire des idéologies ! L’homo psychanalyticus non plus d’ailleurs...

Maniprop.com : Vous vous êtes lancés l’un et l’autre dans un débat plus épistémologique que celui dont nous étions partis, sur la propagande... Ce débat est certainement essentiel. Peut-être le reprendrons-nous dans quelque temps.

Notes

[1] Les différents DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui se sont succédés depuis 1952 tendent à faire de la souffrance psychique un désordre (disorder), un trouble mental. L’analyse statistique de ces troubles mentaux recensés par des psychiatres permet d’établir une nosologie standardisée et consensuellement admise par des experts pour la plupart membres de l’Association Internationale de Psychiatrie. Les DSM I (1952) et II (1968) s’inspiraient d’une conception dynamique du psychique et s’inscrivaient dans la tradition de la psychiatrie classique pour théoriser les troubles psychiques. Avec le DSM III (1980), la médicalisation des conduites humaines prend une toute autre allure assurant la victoire de l’idéologie néo-krapelinienne de la psychiatrie américaine. Voici en quoi consiste ce « credo néokrapelinien » décrit par Klerman en 1978 et explicitement évoqué dans l’Avant-propos de l’édition française du DSM IV (1996) : il n’y aurait « pas de distinction fondamentale à établir entre les troubles mentaux et les affections médicales générales », si bien que l’on peut envisager « sous un jour nouveau les relations entre troubles mentaux et troubles physiques. » Note demandé par maniprop.com pour l’écrit.

[2] Commandée dans le cadre du plan « Santé mentale » mis en place par le ministère de la Santé en 2001, une expertise collective de l’Inserm a analysé près d’un millier de publications de la littérature internationale et évalué ainsi les différentes psychothérapies appliquées aux soins des troubles mentaux. Les trois types d’approches évaluées sont les suivantes : approches psychodynamiques (psychanalytiques), approches comportementales et cognitives (TCC) et approches familiales et de couple. Les résultats de cette expertise consistant en pratique en une « analyse d’analyses d’analyses » ont été publiés dans la presse nationale et mis sur site Internet le 26 février 2004. Ils ont donné lieu à une très vive polémique. Selon les résultats de ce volumineux rapport, les TCC auraient fait la preuve de leur efficacité pour 15 troubles sur 16, les thérapies familiales et de couple pour 5 troubles sur 16 et l’approche psychodynamique pour un trouble sur 16. Plusieurs auteurs ont dénoncé les « biais méthodologiques »de ce travail et la manière peu éthique dont il a été utilisé par certains de ses auteurs. Note demandée par Maniprop pour l’écrit

[3] plusieurs auteurs pensent par exemple que le Lusitania a été délibérément offert aux torpilles allemandes pour que le coulage du bateau retourne la population étasunienne. Note demandée par maniprop.com pour l’écrit

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