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comportementalisme, psychologie clinique, sciences psychologiques

Comportementalisme : pourquoi est-il si urgent de le caricaturer ?

Éloge du comportementalisme.

lundi 6 juin 2005, par Jean-Léon Beauvois

À plusieurs reprises, ces derniers temps, les psychothérapeutes d’inspiration psychanalytique ont pu se sentir visés, voire agressés. Ils se sont défendus, comme c’était leur droit, soulevant quelquefois de bons arguments. À cette occasion, des personnalités du monde des lettres et peut-être de la culture se sont également manifestées... Le débat a alors changé de nature. En effet, ces personnalités, se proclamant au service des « droits de l’Homme » en ont profité pour vilipender sans retenue un immense courant de recherche et de pensée qu’elles n’aiment pas : le comportementalisme. Elles ont ainsi condamné ces psychothérapeutes à naviguer dans le politiquement et idéologiquement correct. Dommage !

À plusieurs reprises, ces derniers temps, les psychothérapeutes d’inspiration psychanalytique ont pu se sentir visés, voire agressés. Ils se sont défendus, comme c’était leur droit, soulevant quelquefois de bons arguments. À cette occasion, des personnalités du monde des lettres et peut-être de la culture se sont également manifestées... Le débat, qui aurait dû porter sur l’applicabilité de théories psychologiques à la psychothérapie, sur les limites et la déontologie de cette application, sur la valeur de telle ou telle théorie, sur la qualité méthodologique de telle ou telle expertise... a alors changé de nature. En effet, ces personnalités, se proclamant au service des « droits de l’Homme » (rien que ça !) en ont profité pour vilipender sans retenue un immense courant de recherche et de pensée qu’elles n’aiment pas : le comportementalisme, réduisant pour les besoins de leur cause celui-ci à un système simpliste, dogmatique, normalisateur, sécuritaire et même policier [1]. L’Homme dépouillé de sa singularité et réduit à ses seuls comportements pour être mieux médicamenté, contrôlé et normalisé ! Comportementaliste, je ne me reconnais pas (et je ne reconnais pas les maîtres qui m’ont formé) dans ce squelette hideux dont ces personnalités agitent les os, quelquefois avec une redoutable efficacité persuasive. Je voudrais mettre ici en garde contre ces outrances et rappeler avec le plus de simplicité possible ce qu’est aujourd’hui le comportementalisme pour un psychologue scientifique.

On verra, je l’espère, que cette doctrine reste indispensable dans la pensée contemporaine et qu’il serait dommage que le public confonde le bébé et les dogmatismes que peut charrier l’eau du bain.

À la base : une doctrine sur l’objet des sciences psychologiques

Dès la fin du XIX° siècle, les sciences psychologiques (psychologie sociale, psychologie générale, psychologie du développement...) ont eu pour ambition de faire apparaître des déterminations par le raisonnement prédictif et l’usage des méthodes expérimentales, raisonnement et méthodes des sciences descriptives traditionnelles (physique, physiologie...) Le comportementalisme s’est alors imposé aux psychologues comme une doctrine sur ce que peuvent être les objets d’une psychologie lorsqu’elle se donne cet objectif qui est, répétons-le, de faire apparaître des déterminations. Par détermination, on entend comme dans toute science le fait que les variations de certains facteurs (par exemple le fait qu’un mot soit plus ou moins fréquent dans l’usage de la langue) entraînent des variations sur d’autres facteurs (par exemple la rapidité de perception de ce mot sur un écran : plus le mot est fréquent, plus il est rapidement perçu). Dès la fin du XIX° siècle donc, les psychologues qui se sont engagés dans cette voie, tant en Europe qu’aux Etats-Unis, ont accepté l’idée que les variations que l’on observait et que l’on conceptualisait devaient être visibles, enregistrables et reproductibles par la communauté des chercheurs. Les processus mentaux internes (le « psychisme » au sens courant) n’étant directement ni observables ni enregistrables, il ne pouvait s’agir que de variations sur des facteurs tenant à ce qu’on a appelé des comportements. Depuis, nombre de déterminations ont ainsi été établies et conceptualisées, qui n’étaient pas toujours conformes au sens commun, et les comportements étudiés ont évolué, au sein des disciplines psychologiques, dans le sens d’une très grande diversité. Il peut aujourd’hui s’agir certes d’actes (comportements au sens restreint : X. s’assied à telle ou telle distance d’un étranger) et de performances (X. se souvient de plus ou moins de mots d’une liste que l’on a préalablement écoutée), mais aussi de jugements (X. attribue la réussite de Jacques à son dynamisme), voire d’émotions ou affects (X. est plus ou moins ému par une scène). En ce début de XXI° siècle encore, la plupart des chercheurs s’accordent dans les faits sur ce point : au-delà des spécificités propres à chaque discipline, les événements dont les sciences psychologiques doivent rendre compte relèvent de ces quatre variétés de comportements.

Certes, cette doctrine sans laquelle il n’y aurait pas eu quelque 130 années de sciences psychologiques expérimentales peut avoir ses fondamentalismes, généralement associés à une crispation sur un moment de l’évolution ou sur une tendance de cette doctrine qui se voudrait seule à bord. Ainsi en est-il du courant « stimulus-réponse » qui prétendait au début du XX° siècle que rien de ce qui se passe dans l’invisible entre les facteurs manipulés et les actes observés ne peut intéresser le chercheur. Cette idée n’est plus d’actualité, et depuis belle lurette. Il n’y a pas plus d’arguments à réduire le comportementalisme à un tel fondamentalisme qu’il n’y en a à réduire la religion catholique au courant de Monseigneur Lefèvre. Le comportementalisme permet en effet de construire des modèles efficaces de processus psychologiques invisibles dès lors qu’on peut prédire et constater leurs conséquences dans le comportement au sens que je viens de rappeler ( sur les jugements, émotions, performances et actes).

Certes encore, cette doctrine met le chercheur dans l’obligation de ne pas prendre pour argent comptant les explications psychologiques que les gens donnent eux-mêmes et qu’ils considèrent évidemment comme importantes. L’expérimentation dans les sciences psychologiques (comme dans les autres sciences descriptives) est faite, il faut encore le rappeler, pour attester in fine de déterminations. Ces déterminations psychologiques sont en droit et s’avèrent en fait très différentes des « significations » que les gens attribuent à leurs actes, jugements ou émotions et notamment des « raisons » supposées causales qu’ils en donnent en empruntant à la psychologie de sens commun. Il peut même en résulter un réel sentiment d’étrangeté. Mais si le comportementaliste ne prend pas ces « significations » (ou « raisons ») pour argent comptant (il ne leur attribue pas le statut causal qu’elles ont pour les gens) il est loin de les négliger. Il les tient au contraire pour des faits psychologiques réels, authentiques, faits qui ont acquis un statut dans la psychologie scientifique. Ces faits ont en effet la forme de jugements (j’ai fait cela parce que ... ; je me suis mis en colère parce que... X est recrutable parce que...), jugements qu’on a les moyens de prédire et d’étudier expérimentalement en tant que variété de « comportements ». C’est vers l’étude de tels jugements qu’a évolué, par exemple, la psychologie sociale expérimentale. Il est donc ridicule d’avancer qu’un comportementaliste ne leur attribue aucune valeur même s’il ne peut honnêtement débattre avec certains professionnels qui travaillent au niveau des significations et raisons qu’avancent les gens pour les approfondir, les interpréter ou en proposer d’autres, ce qui est évidemment leur droit. Aussi, stigmatiser le « comportementalisme » en le présentant sous quelque forme fondamentaliste, dogmatique et hideuse, dépassée et marginale dans les sciences psychologiques, ne peut relever que de deux positions : une position de pure méconnaissance de ce que sont ces sciences, ou une position tripalement anti-scientifique - cette même position contre laquelle durent se défendre dans l’histoire toutes les sciences expérimentales, de la physique à la physiologie. Il eut été d’autant plus surprenant qu’elle épargne la psychologie scientifique que celle-ci est en concurrence avec un ample savoir commun auquel tiennent à juste titre les gens.

Une inclination dérivée : un certain regard sur la vie sociale

Mais le psychologue comportementaliste n’est pas que chercheur. Quittons le domaine de la recherche scientifique pour celui des idéologies. La pratique du comportementalisme dans son activité de recherche peut doter le comportementaliste de routines mentales qui ont des conséquences lorsque, quittant son laboratoire, il regarde vivre les gens. Le comportementalisme des sciences psychologiques peut pousser ses pratiquants, notamment s’ils sont psychologues sociaux, répétons : hors de leur activité de recherche, lorsqu’ils regardent notre existence sociale telle qu’elle se réalise dans les rapports sociaux, à emprunter quelques routines intellectuelles au mode de penser qui est le leur lorsqu’ils travaillent au laboratoire. Ils le font par exemple en attribuant plus d’importance que d’autres à ce que font explicitement les gens dans cette existence et dans ces rapports sociaux (ce qui est pour ces comportementalistes l’équivalent des comportements « observables »). Par exemple aussi en s’arrêtant plus que d’autres sur les conditions objectives (qui sont pour eux l’équivalent des « facteurs déterminants ») qui peuvent conduire les gens à faire ce qu’ils font plutôt qu’autre chose qu’ils préfèreraient pourtant bien faire (notamment lorsque ces gens sont insérés dans des structures de délégation de pouvoir). Un tel regard peut conduire à relativiser d’autres registres que la pensée commune croit, allez savoir pourquoi, plus « psychologiques » : désirs, fantasmes et croyances, pensée, bref for intérieur. Le comportementalisme peut conduire à accorder davantage de poids à ce que font les gens dans leur existence sociale qu’à ce qu’ils fantasment ou supputent. Est-ce une tare ?

Certainement pas. Ce regard peut en effet devenir critique. En effet, ce que font les gens dans leur existence sociale (en fait dans les rapports sociaux qu’ils n’inventent pas) n’est pas toujours enrichissant ou réjouissant. Sans revenir au cliché du « métro-boulot-dodo », on peut admettre que l’existence sociale d’un Français moyen (ni excessivement riche ni doté de faramineux pouvoirs) n’est pas une suite d’enchantements. Il suffit d’avoir mis les pieds dans des organisations diverses (entreprises, hôpitaux, maisons de retraite...) pour savoir que la vie y est plus souvent terne et dure que fraîche et détendue. Aussi, d’un strict point de vue politique de conservation sociale, peut-on trouver souhaitable que ce Français puisse oublier la pauvreté de son existence. Le plus simple est qu’on oriente ses préoccupations vers tout autre chose. C’est souvent ce qu’il fait : il se divertit en pensant à autre chose. Il dispose pour ce divertissement d’une doctrine bien disséminée, faite d’un individualisme aujourd’hui frelaté et d’attendus libéraux aujourd’hui dégradés. Cette doctrine, disséminée ces cinquante dernières années dans les masses par les médias, les publicités et les tubes de l’été, donne à ce Français moyen quelques idées psychologiques simples qui facilitent l’oubli de sa vie sociale telle qu’elle est. Il a ainsi appris que l’important n’était pas tant les exigences sociales qu’il doit bien satisfaire (puisqu’il vit « en société », belle abstraction), mais sa réalité intérieure ; il a appris qu’il existait un lieu privilégié, qu’on croit peu soumis, précisément, aux exigences de la « société », pour laisser s’exprimer cette réalité. On lui répète que ce lieu, c’est sa vie privée, son cocon familial ; que là il peut se connaître, « être lui-même », « réussir sa vie » etc. Ce magma idéel est ce qu’il reste de l’individualisme des lumières et de la philosophie libérale après tamisage, correction et adaptation par les talk-shows, les séries et les pubs. Ces idées qui sont devenues celles de la pensée commune se trouvent relayées, lorsqu’il le faut, par quelques « spécialistes » qui savent les enluminer et les parer de quelques mots savants (n’est-ce point ce qu’on attend d’un « psy » ?). Cette gnose rudimentaire et de masse peut étonner un comportementaliste qui reste, pauvre imbécile qui n’a rien compris à la nouvelle modernité, accroché à ce que font les gens et aux conditions dans lesquelles ils le font.

Ceci permet de comprendre 1. pourquoi ceux que notre culture a pu produire comme spécialistes, précisément, d’une sorte de repli frénétique sur la vie intérieure privée (ils qualifient quelquefois ce repli frénétique de "travail sur soi") puissent être offusqués par un regard idéologique (le regard comportementaliste) qui tend à orienter les gens plus vers leurs conditions objectives d’existence que sur l’écoute d’eux-mêmes et la production d’un soi possiblement charmant. Et 2. pourquoi, assez souvent, les psychologues comportementalistes ont été des progressistes avérés. Bref, si le comportementalisme est si facilement caricaturé, c’est aussi parce qu’il peut être avantageux, d’un point de vue politique, qu’il soit stigmatisé. Les droits de l’Homme n’ont rien à voir, on s’en doute, avec cette entreprise de pure conservation sociale.

C’est donc en tant que praticien des sciences psychologiques mais aussi en tant que progressiste que je revendique mon comportementalisme et tient à ce qu’il soit présenté tel qu’il est sinon respecté.

Aussi, si je peux comprendre que des psychologues relevant d’autres orientations, ce qui est leur droit, se sentent visés par ce qu’ils considèrent comme des agressions de la part de comportementalistes quelquefois dogmatiques, je suis choqué que leur défense légitime soit récupérée par ce qu’un courant très parisien de notre intelligentsia porte d’attitudes anti-scientifiques, d’obscurantisme et de conservatisme objectifs. Il existe en France des psychanalystes sérieux et compétents qui sauront sans doute discuter avec d’autres psychologues pour envisager l’avenir sur les questions en litige. Ils n’ont pas besoin de l’escorte d’un chœur d’Erinyes, Bernard-Henri Levy, Gérard Miller ou Philippe Sollers à la baguette.

Notes

[1] Voir par exemple le numéro 415 de l’hebdomadaire Marianne. Voir aussi les divers forums psys sur internet

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