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personnalité et valeurs sociales

Les traits ne sont pas ce que les psychologues disent qu’ils sont

Un entretien de Sylvie Bigot avec Nicole Dubois et Jean-Léon Beauvois

jeudi 21 avril 2016, par Jean-Léon Beauvois, Nicole Dubois

Jean-Léon Beauvois et Nicole Dubois publieront bientôt un ouvrage dont l’essentiel peut-être considéré comme une critique de la notion de trait. Cette notion est à la base de la plupart des « grandes » théories de la personnalité, personnalité à laquelle la notion de trait apporte un aspect biologique, objectif, héréditaire... qui fait illusion. Cette critique de la notion de trait est insérée dans un ample propos abordant les questions de jugement social, de valeurs sociales, de rapports sociaux, de pouvoir social. Sylvie Bigot, des Presses Universitaires de Grenoble, a rencontré les auteurs pour une présentation de leur ouvrage.

Sylvie Bigot.- Nicole, Jean-Léon, vous allez publier d’ici quelques mois aux Presses Universitaires de Grenoble, un livre intitulé « Psychologie de la personnalité et évaluation – Les traits de personnalité ne sont pas ce que les psychologues disent qu’ils sont », avec une préface de Jacques Juhel. Pouvez-vous me dire en quelques phrases ce qu’est le thème principal de votre livre ?

Nicole Dubois.- Nous présentons dans ce livre une conception originale de la part qu’a le social dans ce qu’on appelle la personnalité des gens. Il s’agit de la la conception évaluative. Cette conception va à l’encontre des théories dominantes concernant la personnalité, sa structure et sa mesure par des tests et des questionnaires (par exemple, la mesure des cinq grands facteurs de personnalité ou Big Five). Pour faire court, disons que pour les théories dominantes, il s’agit d’étudier la personnalité des individus, ce qu’ils sont en tant que tels. Le concept de trait (timide, honnête...), qu’elles tiennent pour une réalité psychologique individuelle supposée déterminer les comportements, est leur concept fondamental. Dans la conception que nous défendons, le trait de personnalité est supposé dénoter tout autre chose. Il dénote un registre de valeurs sociales que doivent réaliser les gens en situation (sincère) ou un registre de valeurs contraires que les gens doivent éviter dans ces mêmes situations (menteur). Par conséquent, ce que nous étudions, ce n’est pas la personnalité des individus, mais c’est la valeur sociale des agents sociaux, c’est-à-dire ce qu’on peut attendre d’eux ou faire d’eux ou avec eux. Aussi n’hésitons-nous pas à avancer que l’un des intérêts de notre livre est de conduire les lecteurs à s’interroger sur ce qu’est réellement un trait de personnalité, quelle information il transmet et que mesure-t-on avec des questionnaires de personnalité.

S.B.- J’aimerais que vous m’en disiez un peu plus sur ces deux conceptions, la conception dominante et la vôtre.

J.-L. Beauvois.- De très nombreux théoriciens, qu’ils soient psychologues, sociologues ou même psychanalystes, acceptent l’idée – ou plutôt l’intuition – que l’individu n’est pas grand-chose sans le social. Mais une telle intuition peut ouvrir vers des théories ou des conceptions très contrastées, dont une, très fréquente, nous semble dominante en psychologie de la personnalité. Selon cette conception l’individu est d’abord un être humain, c’est-à-dire un exemplaire de l’espèce humaine, un homo sapiens, bref un être naturel. Nous l’appelons pour cette raison la conception naturaliste. Mais cet être naturel acquiert durant sa vie, durant son existence, des idées, des modes de réaction, des façons d’être qui lui sont propres. En somme, il est un homo sapiens (clairement : un individu) que le social nourrit. L’essentiel reste le bagage qu’il a hérité. Sa personnalité est surtout faite de ce bagage. Nous avons là un individu biologique (exemplaire d’une espèce) en quelque sorte « complété », « fini », par le social (souvent réduit à la culture). La conception que nous déployons dans ce livre est très différente de cette conception naturaliste. Nous l’appelons la conception évaluative. Selon cette conception, le social ne nourrit pas l’individu homo sapiens, il ne complète pas le bagage qu’il a hérité. Le social construit les gens. Il leur fournit en effet les valeurs, nécessairement sociales, valeurs que l’ « individu » devra faire siennes et qui dirigeront sa conduite. Donc le social détermine, construit la personnalité des gens, lui donne la forme sous laquelle elle apparaît. Comment ? Par l’insertion inévitable et nécessaire de l’être humain dans des rapports sociaux qu’il n’a pas décidés et dans lesquels il a une position d’agent social. Dès sa naissance le petit d’homme a une place précise dans des rapports sociaux, en famille d’abord où il doit se couler dans les valeurs du rapport social d’élevage. Il est alors un enfant plus ou moins bien élevé. A l’école ensuite où il doit se couler dans les valeurs du rapport social d’éducation. Il est alors un élève en cours d’éducation. Si « petit d’homme » reste un concept biologique, enfant et élève sont des concepts sociaux car ils caractérisent la place et les valeurs que doit réaliser le petit d’homme dans des rapports sociaux. Ces concepts ont le même statut épistémique qu’étudiants, ouvriers, retraités... C’est dans de tels rapports sociaux que se construit la « personnalité » de l’enfant et de l’élève, personnalité que nous concevons comme l’ensemble des valeurs et des dévaleurs dont on peut attendre ou craindre la réalisation par une personne donnée.

S.B.- Plus précisément ?

N.D.- Prenons un trait de personnalité comme « honnête ». Pour nombre de nos collègues défendant la conception dominante, un tel trait renseigne sur ce qu’est, d’un point de vue purement psychologique, la personne à laquelle ce trait s’applique et ce qu’on la voit bien faire en tant que personne animée par le trait honnête : elle signale à la caissière qu’elle vient de se tromper à son désavantage ; elle rapporte au commissariat un portefeuille bourré d’argent qu’elle vient de trouver sur le trottoir. Il s’agit là de comportements typiques de la personne dont l’honnêteté fait partie de la structure psychique. Pour nous le trait honnête est surtout une affaire de réputation sociale. Il indique ce qu’on peut attendre d’une personne réputée honnête, ce qu’on peut faire d’elle ou avec elle (on peut lui donner une information confidentielle, on peut lui laisser les clés de l’appartement...). Il s’agit là d’attentes typiques d’un évaluateur potentiel. Nos dossiers de recherches expérimentales montrent :

- d’abord que ce second aspect là du trait honnête (attentes typiques d’un évaluateur potentiel) n’est pas une déduction qu’on ferait sur la base du premier,

- ensuite que c’est ce second aspect qui vient à l’esprit des gens pour les traits les plus fréquemment utilisés dans ce qu’on appelle (à tort) des descriptions psychologiques (intelligent, sociable...). Or, c’est cet aspect qui donne directement (sans inférence) la valeur qu’a la personne réputée honnête dans des situations sociales variées, notamment professionnelles.

J.-L. B.- Prenons un second exemple, celui du trait « loyal » qu’on trouvait et qu’on trouve encore dans des grilles d’évaluation du personnel. Nous avons eu toujours plus de mal à obtenir de travailleurs qu’ils nous disent ce que peuvent être des comportements loyaux typiques (ou comportements typiques de la personne), qu’à obtenir d’eux qu’ils nous disent ce qu’on attend d’une personne loyale. En gros : qu’elle fasse ce qu’on attend d’elle sans mettre des bâtons dans les roues même quand elle le pourrait (« c’est quelqu’un dont on peut être sûr qu’elle ne fera pas de coups fourrés à son chef, attentes typiques d’un évaluateur potentiel ». Dans les grilles d’évaluation du personnel, le trait loyal est clairement en rapport avec la qualité de l’obéissance de la personne évaluée.

N.D.- Ces deux exemples doivent permettre de comprendre pourquoi nous disons que le « trait de personnalité » est un registre de valeurs sociales que doivent réaliser les gens avec plus ou moins de réussite sinon de bonheur.

S.B.- En fait, pour satisfaire les autres...

N.D.- Certainement. Encore que les traits de personnalité peuvent être aussi « négatifs » et traduire des dévaleurs plutôt que des valeurs (menteur, hypocrite opposés à sincère, honnête). Il est symptomatique que les psychologues n’aient pas tiré de façon efficace les leçons de ce constat : la description des personnes avec des traits est la seule description connue, soit disant scientifique, structurée par l’opposition socialement positif /socialement négatif. Ce constat aurait dû conduire à la conclusion que cette description n’en est pas une et qu’elle n’est pas scientifique. Imaginez que les chimistes aient classé les métaux en socialement utiles et socialement inutiles ! Ou les zoologistes en animaux qu’on peut domestiquer et animaux qu’on ne peut pas domestiquer ! Heureusement qu’ils s’y sont pris autrement en adoptant une démarche purement descriptive. Cette opposition positif/négatif signe une démarche purement évaluative plutôt qu’une démarche scientifique ou descriptive. Or, nous défendons dans notre livre l’idée que l’indispensable pratique évaluative, bien faite pour distribuer des récompenses et des punitions sociales, n’est pas faite au plan épistémologique pour mettre en évidence des propriétés descriptives des objets évalués, par exemple des personnes.

S.B.- On les juge toujours sur la base de ce qu’elles font de bien ou de mal...

N.D.- Et c ‘est pour ça que l’univers des traits, même lorsqu’on le traite par de savantes analyses de données, est toujours structuré par une opposition purement évaluative : l’opposition « socialement positif / socialement négatif ». Les « grands » facteurs dits « de la personnalité » ont tous un pôle positif et un pôle négatif.

S.B.- Tout renvoie donc au jugement des autres...

J.-L. B.- Excusez-moi d’être un peu raide sur ce point : les autres, comme on dit, c’est le « social » des midinettes et des chanteurs de variétés. Non seulement l’idée « les autres » n’épuise pas ce qu’il convient d’appeler le social, mais elle peut en détourner, notamment dans les idéologies libérales. Le social va bien au-delà de la vieille et simple idée qu’il nous faut vivre avec les autres. Il organise la vie avec les autres. Les gens (notez que nous ne parlons plus d’individus, concept pour nous purement biologique) les gens donc passent ainsi leur vie dans des organisations, un fait typiquement humain. Ils naissent dans des maternités et meurent dans des « maisons de retraite ». L’adulte humain passe huit heures par jour dans une usine, une association ou une administration. Il faut quand même tenir compte de cette réalité qui est, elle, purement sociale, sauf à accepter de renoncer à la « concrétude » d’un raisonnement scientifique. Pourquoi insistons-nous tant sur les organisations ? Tout simplement parce que c’est dans les organisations que les gens, les agents sociaux donc, sont insérés dans les rapports sociaux (et pas seulement dans des relations interpersonnelles) et sont évalués aux fins d’une distribution des renforcements sociaux (ou sanctions sociales). Et ils y sont évalués dans le cadre de l’exercice du pouvoir social. Tout cela, ce n’est pas l’autre, ou les autres, c’est bel et bien de la structure sociale. L’activité évaluative formelle – les conduites sociales d’évaluation- est toujours liée au pouvoir social.

Attention : on parle ici de ce pouvoir indispensable sans lequel nous serions toujours des chasseurs cueilleurs, évolués, certes, mais toujours chasseurs-cueilleurs. Il ne s’agit donc pas ici de récriminer contre le pouvoir social et l’activité évaluative, mais d’accepter un fait : les agents sociaux ne sont pas des individus. Éventuellement, d’inciter à conquérir ce pouvoir.

S.B.- En somme, vous nous dites que les traits de personnalité sont le langage de l’exercice du pouvoir.

N.D.- Et c’est pour cela qu’il ne suffit pas de montrer qu’on trouve les mêmes traits, par exemple les mêmes Big Five, aux USA, en Hollande et au Japon pour dire que ces traits sont universels et biologiquement inscrits dans la nature humaine. Leur similitude peut parfaitement ne renvoyer qu’au fait que se déploie dans ces pays le pouvoir social à travers un même type d’organisations et un même type de structures de délégation de ce pouvoir.

J.-L.B.- Par exemple la même structure hiérarchique ou l’un ou l’autre des avatars de la structure hiérarchique. Le processus de mondialisation rendra bientôt impossible toute validation de l’idée d’universalité de quelque chose, que ce soit une valeur, une pratique, un trait...

S.B.- Si vous avez raison, on doit conclure que les êtres humains sont tous semblables à leur naissance et qu’ils se construisent par le jeu des circonstances ou mieux : des structures sociales...

N.D.- Nous ne disons pas cela. Absolument pas. Ce que nous montrons, par contre, c’est que la nécessaire démarche évaluative ne permet pas de dégager ce qui serait de vraies différences individuelles entre les exemplaires de notre espèce biologique. Sans doute en existe-t-il, ce serait là un fait d’unicité biologique des individus que nous acceptons volontiers, mais les psychologues n’ont jusqu’à présent, obnubilés qu’ils sont par l’évaluation, rien fait de scientifique pour les connaître. Ils n’ont fait que formaliser les résultats de l’activité évaluative ders agents sociaux impliquées par le pouvoir social. Aucune école de la psychologie ne s’est attaquée à la question d’une connaissance réellement descriptive des « individus ».

J.-L.B.- Une sorte de chimie psychologique descriptive des individus de notre espèce reste donc à réaliser. La psychologie des traits ne lui correspond pas même si elle est utile pour l’évaluation et la gestion des agents sociaux.

N.D.- Et ce qui est vrai pour les traits est aussi vrai pour ce qu’on appelle les « états », notamment ceux que décrivent les psychologies dynamiques (par exemple : un sentiment d’infériorité).

S.B.- Ne pensez-vous pas là à la psychanalyse ?

J.-L.B.- Les psychanalystes ont certes tendance à tenir leur client pour un individu et certainement pas pour un agent social. S’ils ont une conception qui implique le social, ce ne peut être qu’une conception assez faible ne dévoilant que des rapports interpersonnels (y compris avec les parents) et non des rapports sociaux comme ceux dont nous venons de parler. Mais il faut leur rendre cette justice : les traits de personnalité ne sont pas leur tasse de thé. Ils décrivent plus volontiers et surtout des processus. Aussi les critiques que nous faisons dans ce livre à la psychologie des traits ne leur sont pas adressées, sauf lorsque certains psychanalystes glissent vers une pratique vulgarisante et en appellent à des états, comme une « faible identification sexuelle », un « fort sentiment d’infériorité »... Dans ce cas, ce que nous disons des traits est valable pour de tels états.

S.B.- Je vous remercie. Je pense que les personnes qui liront votre livre feront un parcours passionnant. Notamment celles qui s’intéressent à la personnalité.

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