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Voir en ligne : Contre « le cirque politico-médiatique établi et sa logique de spectacularisation du monde » (tribune)

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], un texte d'Alain Accardo initialement paru dans le n° 145 (décembre 2017 – janvier 2018) de La Décroissance.

Alain Accardo, sociologue, est adepte d'une sociologie critique dans la continuité des travaux de Pierre Bourdieu, notamment sur les systèmes de reproduction des inégalités, et de domination. Il s'est fait une spécialité de l'étude du monde journalistique [2]. Depuis dix ans, il livre tous les mois une chronique à La Décroissance. Si la critique des classes moyennes tient le premier rôle, le journalisme y tient le second, au titre de fraction emblématique de la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle.

Courses landaises

[3]

La France est un pays où des décennies de gouvernement par la vraie droite et/ou la fausse gauche, ont causé de véritables sinistres en matière de politique économique et sociale. Chaque jour, dans un secteur ou dans un autre, on entend sonner le tocsin et les appels angoissés des vigies qui crient au feu. Les voix les plus autorisées dénoncent le retard pris à force d'incurie, d'abandon, d'austérité et d'indifférence à la chose publique de la part d'un État bien davantage à l'écoute des grands intérêts privés. « Attention, clament les mieux informés, on n'a déjà que trop attendu, il faut intervenir d'urgence pour sauver ce qui peut l'être encore ! » Mais la seule urgence que connaissent les puissants, c'est le retour sur investissement !

Je partage, bien sûr, les craintes exprimées par la plupart de mes amis et je souscris à leurs diagnostics et à leurs mises en garde. Mais je voudrais pour ma part insister sur le point suivant :

Jamais aucune dictature n'a pu se maintenir durablement par la seule force matérielle (militaire, économique, etc.). La force n'est acceptée à long terme que si elle s'arrange pour paraître légitime, c'est-à-dire justifiée par un principe supérieur. Ce qui exige un immense travail symbolique pour façonner et orienter la multitude des entendements et des sensibilités. Non pas pour les rendre plus aptes à percevoir et comprendre la complexité des intérêts humains, mais au contraire pour les en empêcher. Le capitalisme est à cet égard non seulement une vaste entreprise de spoliation et d'asservissement des masses plébéiennes par des oligarchies richissimes mais encore une entreprise de crétinisation systématique du plus grand nombre, y compris au sein des différentes aristocraties ou élites, qui ont même de « grandes écoles » pour ça.

Dans les démocraties bourgeoises, les médias de la presse écrite et audio-visuelle constituent l'instrument de beaucoup le plus efficace, plus encore que les appareils scolaires, de cet abêtissement des populations indispensable à un fonctionnement globalement consensuel du système. En toute logique on devrait s'attendre à ce que la critique des médias institutionnels soit une préoccupation prioritaire de tous les opposants à l'ordre établi. Ce que l'on peut constater en fait, c'est que cette critique est restée pour l'essentiel un travail savant, théorique qui n'a pour ainsi dire jamais eu de conséquences réelles, si on excepte les quelques mesures législatives de restructuration inspirées par le programme du Conseil National de la Résistance, fugitivement, à la Libération. Après cette courte parenthèse, la production et la diffusion de l'information sont redevenues ce que sont par définition tous les produits de l'activité humaine en système capitaliste, des marchandises.

Du coup, on ne saurait s'étonner que l'information demeure, dans l'esprit de la plupart de ceux qui s'occupent de politique, les élus de « gauche » comme de droite, fondamentalement tributaire des postulats et des axiomes politico-économiques du néolibéralisme qui sous-tendent la démocratie parlementaire bourgeoise et dont le mythe de la « liberté de la presse » est une des expressions exemplaires. Il est tout de même significatif que depuis le Programme commun PS-PCF de 1972 (soit 45 ans !), aucun courant, aucune force politique, aucun leader, n'aient mis à l'ordre du jour, intégré à un programme, ni décrété de nécessité impérieuse ou d'urgence absolue, de casser les reins aux empires de presse qui sont des bastions reconnus, tout autant que les banques, de l'ordre capitaliste. Il semble que pour les têtes pensantes du monde politique actuel, à en juger par leurs rapports ambivalents avec les grands médias, à la fois détestés et recherchés, méprisés et flattés, craints et instrumentalisés, les rédactions journalistiques soient devenues, après les corbeilles boursières, les vrais autels du culte démocratique, les temples où quiconque ambitionne d'exercer le pouvoir est tenu de venir, aussi souvent que possible, afficher sa dévotion au bien public, quitte à se faire houspiller par les journalistes entre deux coups de brosse à reluire. Aujourd'hui l'activité politique tient à peu près toute dans les effets d'annonce, « la comm' », aussi sonore que creuse. Le vrai pouvoir, moins racoleur mais nettement plus efficace, est aux mains des multinationales, qui préfèrent la discrétion. Les politiciens élus et leurs partenaires journalistes ne sont là que pour faire résonner de leurs répliques, en toute bonne foi et bonne conscience, le théâtre démocratique. C'est pour la galerie, mais le maintien de cette fiction est essentiel à la reproduction de la domination bourgeoise, et la dictature de l'Argent ne peut pas se permettre d'ôter son masque de légitimité.

Alors, journalistes salariés et représentants élus du Peuple, même combat ? À certains égards, oui, au moins objectivement quand ce n'est pas explicitement et intentionnellement. En tout cas, la question doit être posée, plus encore aujourd'hui qu'hier, de savoir si, dans le cirque politico-médiatique établi et sa logique de spectacularisation du monde, la vie politique mise en scène(s) par les médias de masse peut être désormais quelque chose de plus sérieux qu'une course de vaches landaises, un spectacle divertissant ou attristant, mais sans portée véritable.

Alain Accardo


[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2] Dernier ouvrage paru : Pour une socioanalyse du journalisme (Agone, 2017), dont on pourra retrouver un compte-rendu ici-même. Voir également sur notre site : « Lire : Journalistes précaires, journalistes au quotidien, d'Alain Accardo et alii (extraits) », et « Presse bourgeoise, ultralibérale, aux ordres… État des lieux et perspectives avec Alain Accardo ». À noter que tous ses livres sont désormais publiés aux éditions Agone.

[3] Bien entendu cette affirmation ne concerne pas ces journalistes de la presse alternative et marginale, dont le talent n'a d'égal que le courage et le désintéressement et dont le travail sauve l'honneur du journalisme. Il se trouve que l'un d'entre eux, que j'apprécie particulièrement, François Ruffin, fondateur du journal Fakir et par ailleurs élu député (FI) de la Somme, vient de mettre en ligne sur le site de sa permanence, la vidéo de son intervention récente à la tribune de l'Assemblée, sous le titre : « Contre les maîtres des médias, vive les Dutton Peabody ! » J'invite tous mes lecteurs à aller la voir. On n'entendra pas beaucoup d'élus tenir un tel langage.

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